Dans la peau d'un bi (1 de 2)

Aujourd’hui, je vais essayer de vous éclairer sur une question à la fois toute bête et assez complexe : à quoi ça ressemble, d’être bi ? En quoi ça consiste, concrètement, dans la vie de tous les jours ? Et comme je n’ai pas énormément d’exemples à ma disposition, je vais prendre le seul cobaye volontaire que j’aie sous la main, c’est-à-dire moi. Rien de très croustillant en vue : je n’ai pas spécialement l’intention d’étaler les détails de ma vie dans ce billet (je vois d’ici la déception tordre de coupables lèvres…). Mais je vais tout de même parler un peu de moi en tant que bi, en essayant de m’élever à l’universel – manœuvre tout sauf évidente – et de me concentrer sur tout ce qui rejoint des ressentis courants et des problèmes généraux rencontrés par les bi, pour autant que je sois au courant.

C’est un article de fond sur une question complexe, donc ça va être un peu long ; pour éviter que ce ne soit vraiment trop long, j’ai divisé l’article en deux parties. Dans cette première partie, je vais parler de ce que signifie « se dire bi », et de mon vécu quotidien en tant que bi. Dans la seconde partie, j’aborderai les craintes, les problèmes et les perspectives de vie au long terme des bi.

Bi : l’être ou le devenir ?

J’avais déjà un peu parlé l’an dernier de ce que la notion d’orientation sexuelle a d’excessif et de potentiellement dangereux : poussée à son comble, elle conduit à réduire les gens à une supposée « nature » homo ou hétéro qu’ils auraient toujours eue et qui permettrait de comprendre en un clin d’oeil le fonctionnement intime de leurs neurones et du reste. Vous ne serez par surpris si je montre la même méfiance envers cet essentialisme des orientations sexuelles : elles ne doivent rester pour moi qu’un classement, pratique mais limité et qui ne doit pas nous empêcher de penser dans la nuance. Le simple fait qu’il soit si terrible pour certains d’admettre l’existence même d’une troisième « case » possible entre l’homosexualité et l’hétérosexualité montre le mal que peuvent causer les classements quand on les prend pour des réalités naturelles intemporelles.

Rien de surprenant, donc, si je vous dis que j’ai la même méfiance envers cette « troisième case » qu’est la bisexualité. Est-on bisexuel ou le devient-on ? Je n’ai pas de réponse tranchée sur le sujet. En réalité, tout dépend de ce qu’on comprend par « être » ou « devenir ». Sans entrer ici dans une argumentation philosophique détaillée (ce serait un peu long), disons simplement que je suis toujours agacé par les gens persuadés que l’orientation sexuelle est quelque chose de gravé dans le marbre, qu’on ne ferait que découvrir et qui ne bougerait pas du tout au cours de la vie. Cela m’agace d’abord parce que je suis persuadé que, tout comme un humain évolue énormément dans sa gestion de ses instincts, de ses pulsions ou de ses peurs, dans sa perception du temps qui passe, dans son maniement des concepts abstraits, etc. etc., de même il est plus que probable que sa conception des plaisirs, ses désirs et ses goûts sont susceptibles d’évoluer au cours de la vie. Je ne dis pas que l’orientation sexuelle est quelque chose de purement acquis, je n’ai absolument pas les moyens de le savoir ; mais je suis sûr qu’on se tromperait en y voyant quelque chose d’inné, d’entièrement déterminé dès le départ.

Thorgal dans La Forteresse invisible
Le destin de Thorgal, lui, est gravé dans le marbre, mais tout le monde n’est pas Thorgal…

La seconde raison pour laquelle ce genre d’affirmations péremptoires m’agace, c’est qu’avec des raisonnements pareils, on en vient un peu vite à mettre du refoulement partout, donc à se prétendre capable de décider de l’orientation sexuelle des gens à leur place. Je conçois avant tout l’orientation sexuelle comme la rencontre entre des désirs plus ou moins conscients et la façon – consciente et raisonnée, elle – dont quelqu’un choisit d’y réagir, dans son for intérieur et dans sa vie sociale. Pour moi, l’orientation sexuelle est une façon de se construire une identité personnelle, et pas seulement une sorte de verdict inévitable venu tout droit des sombres eaux du Ça freudien (imaginer ici le Ça freudien sous la forme d’une abomination indicible à la façon du Ça de Stephen King). Un homosexuel qui refoule complètement ses désirs, couche avec des femmes, se croit hétéro, se veut hétéro et se pense hétéro, est peut-être homosexuel pour un regard extérieur, mais il ne l’est pas pour lui-même, et c’est quelque chose qu’il faut prendre en compte, parce qu’il y a tout de même une différence abyssale entre un tel homme et un homme homosexuel qui se vit et se dit tel. Vivre en homosexuel refoulé, c’est pénible, cela relève du masochisme, mais c’est possible, et si quelqu’un veut le faire, c’est son droit (même si je pense bien sûr qu’il serait plus heureux en s’y prenant autrement).

Et en dehors même de la question du refoulement (qu’on sert peut-être un peu trop à toutes les sauces), on peut tout simplement ne pas s’être posé la question, ne pas avoir eu d’occasion, ne pas être tombé sur une personne aimable ou désirable au point de vous faire comprendre qu’il y a un truc. Et puis il y a le moment où l’on se rend compte de quelque chose (« tiens, j’aime les gens du même sexe que moi », ou « tiens, mais on dirait que je peux aimer les deux ! »). Et il vient ensuite (plus ou moins rapidement, et parfois pas du tout) le moment où l’on se dit homo ou bi, où l’on revendique telle ou telle étiquette, où l’on va se ranger dans telle ou telle catégorie, parce qu’on en a besoin pour savoir où l’on est et pour dire aux autres où l’on est.

Bref, voilà pourquoi je dis d’habitude que je suis devenu bi et non pas que je l’ai toujours été. Certes, en y réfléchissant, un certain nombre d’éléments remontant avant avant mes premières questions là-dessus montrent que j’ai probablement été ému par des gens des deux sexes quelques années plus tôt. Mais jusqu’au moment où je me suis accolé le mot « bisexuel », je ne concevais pas d’être autre chose qu’hétérosexuel. Je n’avais entendu parler que de deux possibilités, homo ou hétéro ; j’étais attiré par les filles, donc j’étais hétéro. Dans mes fantasmes, il m’arrivait d’imaginer des choses avec d’autres garçons que moi, mais je ne faisais pas la connexion avec le reste de ma vie (1). Ce n’est qu’à un moment où je suis tombé amoureux d’un gay que quelque chose a sérieusement coincé. Surtout lorsque je me suis rendu compte, très vite, que ça ne m’empêchait pas le moins du monde d’aimer et de désirer toujours quelqu’un de l’autre sexe. Il a bien fallu se documenter ! Je me documentai donc, et trouvai sur Internet (merci Internet), je ne sais plus trop comment, quelque chose sur la bisexualité. Ça me ressemblait, mieux en tout cas qu’homo ou hétéro. J’ai décidé d’utiliser cette étiquette-là et de voir à la longue si elle me conviendrait ou non. Quelques années plus tard, après l’avoir testée et interrogée pas mal de fois, elle me convient toujours très bien.

J’ai sans doute désiré des gens des deux sexes avant de me rendre compte que je le faisais, mais, dans l’histoire de ma vie, il y a une période où je suis devenu bisexuel, celle où j’ai pris à bras le corps la question de ces désirs et de ces sentiments qui n’avaient pas de nom, et où je leur ai appliqué le concept de bisexualité, qui m’a beaucoup aidé à y voir plus clair. Réciproquement, le fait de me penser bisexuel, de « m’autoriser officiellement » (en quelque sorte) à explorer les deux, m’a conduit à remodeler mes goûts et mes désirs plus librement, grâce à ce cadre plus ouvert. En tombant amoureux de cet ami, j’ai eu l’impression qu’un troisième œil s’était ouvert sur mon front, ou alors que je me découvrais un deuxième cœur : c’étaient des émotions et des désirs que je connaissais pour les avoir éprouvés envers des filles, mais dont je n’avais jamais imaginé pouvoir les éprouver pour quelqu’un de mon sexe.

Du coup, par la suite, je me suis autorisé, dans la rue, à regarder les gens en me disant : « Bon, mais si je ne me limite pas aux filles, qui est-ce qui est beau ? » Et ça a été la découverte de l’Amérique. J’ai rarement été aussi troublé et exalté qu’à ce moment-là. Peu importe à la limite que j’aie pu avoir je ne sais quel instinct ou non avant ça : je ne m’en étais pas rendu compte avant. On aurait beau jeu de venir, de l’extérieur, me dire « Mais en fait, tu l’étais ». C’est comme si je vous expliquais que vous avez un troisième bras dans le dos, alors que vous n’arrivez ni à le voir, ni à le sentir, ni à vous en servir. Ce qui compte, c’est le moment où on prend conscience de cela, où on se l’approprie dans la construction de son identité. Enfin, c’est mon avis là-dessus : à chacun de se faire le sien 🙂

Voilà pour l’histoire des origines du machin. Mais alors, être bi dans la vie de tous les jours, à quoi cela ressemble-t-il ?

La romance ordinaire

Eh bien… Je suppose que c’est à ce moment que j’essaie de vous décrire « le ressenti d’un bi ». J’insiste particulièrement ici sur le « UN », car, même si je pense que beaucoup de bi, tous sexes et genres confondus, ressentent probablement quelque chose d’approchant, mes conversations avec d’autres bi m’ont déjà montré qu’il y a tout un éventail de nuances dans les ressentis intimes, et je ne prétends certainement pas être plus représentatif de l’ensemble qu’un ou une autre.

Ce qui fait que je me sens bi dans la vie de tous les jours, c’est – pour reprendre le « test de la rue » – le fait que dans la rue, dans les transports en commun, dans mes contacts avec les autres humains en général, je croise tous les jours des gens des deux sexes qui me paraissent beaux. Pas au sens purement plastique du terme, mais « beaux-attirants ». Comment est-ce que je fais la différence ? C’est difficile à expliquer, mais je le sais – ou plutôt ça me saute aux yeux. Je peux être secrètement ravi du beau visage d’une jeune fille dans le bus, et être tout aussi ravi (tout aussi secrètement) du beau visage d’un jeune homme à l’arrêt d’après. Je peux croiser un couple d’amoureux de sexes différents et trouver la fille plus belle que le garçon, ou le garçon plus beau que la fille, ou les trouver vraiment très mignons tous les deux, au sens fort de l’expression. C’est la romance ordinaire, les beautés fugaces qui ne mènent à rien, mais qui me rappellent que je suis bi (même les jours de déprime où je trouve tout ça trop compliqué et où je regrette ma sacro-sainte normalité perdue – ne me blâmez pas, je suis sûr que ça vous est arrivé aussi !).

Certains bi présentent leur double attirance comme un désir unique, qui serait aveugle aux différences entre les sexes : « j’aime une personne, pas un sexe ». D’autres se disent sensibles aux différences qui existent entre la beauté masculine et la beauté féminine. Personnellement… je ne sais pas trop. Ça dépend. Ce qui m’a frappé dans les premiers temps, quand j’ai commencé à regarder tout le monde et non plus seulement les femmes, ça a été de me rendre compte à quel point il existe des composantes de beauté communes aux deux sexes, qu’on peut adorer et désirer de la même façon : la beauté du regard d’un homme n’est pas si différente de celle des yeux d’une femme, et idem pour la finesse des traits, le volume des joues, l’abondance de la chevelure… À côté de ça, il y a bien sûr des choses nettement distinctes : les poitrines masculines et les poitrines féminines sont évidemment très différentes, et chacune a son charme, de même que la barbe ajoute au visage d’un homme quelque chose de particulier et rend possible une mise en valeur (ou une non mise en valeur) différente de son visage. Bref, il y a des traits de beauté similaires et d’autres plus différenciés (2).

Je parle du regard, parce que c’est ce qui va le plus vite, mais la même chose vaut dans mes relations humaines au quotidien, sur le plan sentimental. J’ai certes une sociabilité plus tournée vers les femmes, et j’ai tendance à être plus exigeant avec les hommes, mais je risque autant de tomber amoureux d’un ami que d’une amie… la principale limite venant du fait que la majorité de mes fréquentations sont tacitement hétéros, ce qui rend souvent vain ou compliqué de m’intéresser à quelqu’un de mon sexe hors milieu LGBT (même si la vie peut réserver des surprises).

David Tennant dans Doctor Who
Doctor Who a deux cœurs et il le vit très bien. Mais c’est un Seigneur du Temps, et ça demande un peu d’entraînement…

En dehors des gens que je vois dans la vraie vie, je retrouve cette façon d’être dans mes lectures, dans les films, séries, etc. Il m’arrive de trouver un charme fou à un acteur ou à une actrice ou aux deux dans un même film ou épisode de série (merci Les Chansons d’amour, merci à n’importe quel film avec Johnny Depp de façon générale, merci Doctor Who pour David Tennant et Billie Piper, et merci aux Tudors où absolument tout le monde est ridiculement sexy… entre beaucoup d’autres). Il m’arrive de craquer complètement pour des personnages de fiction de tous les sexes (oui, il est possible d’avoir le béguin pour Nausicaä dans l’anime éponyme *et* pour Hauru dans Le Château ambulant… et côté lecture, il y a bien entendu le Fou de L’Assassin royal, dont je suis très loin d’avoir été le seul fan, toutes orientations sexuelles confondues).

Préférences et fluctuations

Maintenant que le plus simple et le plus général est dit, affinons un peu…

Désirs et sentiments Une personne bisexuelle est, de façon générale, « intéressée » par les deux sexes. Mais les formes que prend cet intérêt varient selon les gens. Typiquement, certaines personnes bisexuelles peuvent ressentir une attirance sexuelle et sentimentale pour l’un des deux sexes, mais seulement sexuelle (ou principalement sexuelle) pour l’autre, tandis que d’autres bi peuvent ressentir une attirance à la fois sexuelle et sentimentale pour les deux sexes. Ce joli classement bien tranché supposant bien sûr que chacun puisse tracer une limite claire entre le pur désir et les sentiments, ce qui n’est pas si évident dans la vraie vie… De mon côté, j’ai l’impression que je suis plus facilement séduit par les femmes sur le plan sentimental, même si j’ai déjà été plusieurs fois amoureux d’un homme. Effet de ma sensibilité ou de mes goûts ? Influence de mon « passé hétéro » ? Bien malin qui saurait le dire, mais on ne m’ôtera pas de l’idée que la société est une « école de l’amour » encore trop hétérocentrée, qui ne parvient jamais à réfréner les désirs sexuels, mais tend à influencer la « fabrique des sentiments ». Je rêve à ce qu’auraient été mes débuts sentimentaux si j’avais lu et regardé autant d’histoires d’amour entre héros du même sexe qu’entre des couples de sexe différent…

Les fluctuations au sein de la double attirance. Il y a des périodes où je ressens davantage d’attirance pour un sexe et d’autres où j’en ressens davantage pour l’autre, et cela alors même que je reste constamment attiré par les deux. Des fluctuations de ce genre peuvent se faire sentir toutes les quelques semaines, ou tous les quelques mois (le tout à la louche, j’avoue ne pas avoir cherché à mesurer ça précisément !). À quoi cela est-il dû, pulsions, hormones, besoins affectifs, goûts, je n’en ai pas la moindre idée ; mais ça existe, et pour en avoir parlé avec d’autres bi j’en ai trouvé plusieurs pour se retrouver dans cette description, donc je suppose que je ne suis pas seul à ressentir ce genre de chose. Qu’on ne se méprenne pas : je ne sais pas du tout si toutes les personnes bisexuelles ressentent ce genre de variations. Mais c’est assez intéressant à constater. C’est peut-être compliqué à imaginer quand on ne le ressent pas, mais c’est tout simple. Notez aussi que ces fluctuations n’ont rien de systématique, ni rien de cyclique : il m’arrive de ne pas me sentir de penchant particulier pendant de longues périodes, et de me sentir simplement attiré par les deux, dans une sorte de mélange équilibré des désirs.

Voilà pour les désirs et les sentiments. Dans la seconde partie, je passerai à la façon dont un bi mène sa barque dans la vie : vous verrez que les problèmes sont un peu différents de ceux que rencontreraient des personnes hétéro ou homo.

À suivre, donc !

EDIT : La deuxième partie de cette réflexion est à présent en ligne ici.

Notes :

(1) D’ailleurs, on peut tout aussi bien avoir du mal, au début d’une vie sexuelle de garçon, à faire le lien entre ce qu’on peut faire tout seul au lit et la façon dont on va pouvoir faire le même genre de chose avec une fille, dans le cadre d’une relation avec un autre humain, chose toujours beaucoup plus compliquée…

(2) Ajoutons que bien souvent, si on commence à chercher chez une femme des traits de beauté spécifiquement masculins… on en trouve, de même qu’on trouve tout aussi souvent chez beaucoup d’hommes des traits de beauté habituellement pensés comme féminins. Est-ce la preuve que tout le monde est androgyne ? Pas vraiment… C’est surtout, à mon avis, la preuve que notre regard est influencé par des conventions de genre : on n’est pas assez habitué à regarder la douceur ou la délicatesse sur les visages des hommes et les formes carrées sur les visages des femmes…

Publicités

Paris, 26 janvier : réunion mensuelle "Bi'envenue" de l'association Bi'cause

Un très court message pour relayer l’actualité de l’association parisienne Bi’cause : demain soir jeudi 26 janvier a lieu la réunion mensuelle « Bi’envenue », destinée spécialement à accueillir les bisexuels et bisexuelles qui ne sont jamais venus à l’association. Elle aura lieu à Paris, au « Banana Café », 13 rue de la Ferronnerie, métro Châtelet-Les Halles, à partir de 20h00. La réunion aura lieu au sous-sol, dans la salle du piano bar.

L’agenda de l’association Bi’cause se trouve sur leur site, ici. Vous pouvez déjà y consulter l’agenda des réunions suivantes, prévues longtemps à l’avance (pratique pour vous organiser si cette annonce-ci vous a paru trop tardive ^_^’).

J’en profite pour dire que si vous organisez (ou avez connaissance d’) un événement, réunion, conférence etc. quelconque à propos de bisexualité, vous pouvez bien évidemment m’en prévenir pour que j’en relaie l’annonce sur ce blog, il est en partie fait pour ça 🙂

Mais pour qui votent les bi ?

Les résultats de la consultation « Têtu-présidentielle » sont tombés ce midi. Les internautes fréquentant tetu.com avaient été invités, du 2 au 11 janvier, à voter pour leur candidat ou candidate favoris en vue de l’élection présidentielle, et ont massivement répondu au sondage avec pas moins de 12 000 votes (limités par adresse IP unique). Il apparaît que les internautes favorisent massivement François Hollande (38,5% des votes), que Marine Le Pen grimpe dangereusement à la deuxième place (15,4%), suivie par Eva Joly (12,1%), tandis que Nicolas Sarkozy est relégué à la quatrième place avec 10,8% des votes et que François Bayrou, du Modem, en recueille 8% ; Jean-Luc Mélenchon, du Front de gauche, en obtient 7,3%.

L’article de tetu.com n’a visiblement pas été rédigé par un spécialiste en statistiques, qui ne se serait pas aventuré à employer au cours du texte l’expression « les homos » comme à peu près synonyme de « les internautes fréquentant tetu.com ». Une plus grande rigueur dans sa présentation des statistiques lui aurait aussi évité de me faire glupser malencontreusement au moment où il mentionne les bisexuels, une seule fois dans l’article : au moment de rappeler la proportion de bi qui avaient voté FN lors de la dernière présidentielle en 2007 (14%) selon François Klaus (chef de groupe du département « Opinions et stratégies » à l’institut Ifop).

Que les bi soient un peu plus nombreux (14%) à avoir voté FN que les homos en 2007 (13%), c’est une chose que je n’ai aucune raison de contester, bien qu’elle me consterne au plus haut point. Ce n’est pas du chiffre lui-même que je veux parler ici. Ce qui me dérange un peu plus, c’est qu’on ne mentionne ici les bi que au moment de parler de l’extrême-droite, sans donner quelques chiffres pour les autres partis. Un tel chiffre, sans rien pour le replacer dans son contexte, n’est pas loin d’une présentation orientée (dans un article qui devrait dire « les internautes de tetu.com sont surtout de gauche » mais qui a tendance à écrire à la place « les homos sont de gauche », le lecteur n’entend parler que des bi d’extrême-droite…).

D’où ma question dans le titre : mais pour qui votent les bi, vraiment ?

En fouinant un peu sur tetu.com <small>(c’est-à-dire en suivant un lien dans l’article, en me rendant compte qu’il ne marchait pas et en faisant la recherche moi-même)</small>, je suis retombé sur un article remontant à juin 2011, « Mais pour qui votent les homos ? », qui publiait les résultats d’une enquête Ifop réalisée en exclusivité pour Têtu. Et en effet, comme son titre ne le dit pas, cet article parlait aussi des bi, de façon pour le coup tout à fait équilibrée. On y apprenait que « Les personnes se définissant comme homosexuelles, elles, se déclarent à 51% sympathisantes de la gauche. Un écart statistiquement significatif. En ce qui concerne les bisexuels, ils sont 37% à se dire de gauche. » Pas de chiffre spécifique aux bi, en revanche, pour les personnes qui ne se sentent proches d’aucun parti.

Un chiffre par ci, un chiffre par là, mais pas de présentation claire et complète des résultats par catégories : c’est dommage, et on reste sur sa faim. J’attends avec impatience le moment où un autre sondage se décidera à s’intéresser plus systématiquement aux différentes catégories composant les minorités LGBT, et notamment aux bi.

Cela permettrait de préciser (et peut-être de confirmer) ces chiffres, qui sont très intéressants, mais dont j’ai du mal à tirer grand-chose. J’ai bien une hypothèse : c’est que les bi étant moins engagés dans une communauté propre, ils auraient moins l’occasion d’être aussi fortement politisés que les homos, et seraient donc un peu moins sensibles aux enjeux des élections propres aux LGBT. Mais c’est une hypothèse, et elle ne repose sur rien d’autre qu’une généralisation très vague de ma part.

Bref, sondeurs et sondeuses (et journalistes qui rendez compte de leurs résultats), pensez mieux aux bisexuels et aux bisexuelles au moment de la prochaine enquête !

Quant aux résultat eux-mêmes, je me contenterai de pasticher un tweet récent de Jean-Luc Romero et d’affirmer qu’un bi qui vote à droite, c’est un peu comme une dinde qui voterait pour Noël…

EDIT le 20 : Une étude de François Kraus, de l’IFOP, pour le Cevipof (Centre d’études de la vie politique française), consacrée au vote des minorités sexuelles, a été publiée sur le site du Centre. Vous pouvez la lire ici en pdf (elle est assez courte, six pages). Yagg en parle dans cet article.

EDIT le 1er février : si vous tombez sur ce billet maintenant, je vous recommande d’aller lire, sur Yagg, cet entretien de deux pages avec Éric Fassin qui revient à la fois sur l’enquête de l’Ifop et sur l’étude du Cevipof. Passionnant (et bi-friendly, en plus).

Pour en finir avec le "mariage gay"

Ce titre faussement provocateur est là pour répliquer au titre vraiment provocateur, mais aussi vraiment crétin, de la Une de Libération de vendredi, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et clapoter beaucoup de salive (voyez quelques réactions ici sur Yagg, la lettre ouverte indignée de Numa sur le blog E.D.H. ou encore la mise au point de Yannick Barbe dont je ne ferai ici que reprendre et souligner un des points). Je ne compte pas parler ici de la caricature du Président sortant, mais du concept mis en avant par le titre et repris par l’article, celui de « mariage gay ».

Pour commencer, je copie-colle ici la fin de l’article de Yannick Barbe, qui m’a frappé par sa justesse :

PAS SEULEMENT UNE QUESTION DE MOTS
D’où cette question: Libération sait-il de quoi il parle? Car il ne s’agit pas seulement d’une question de mots, loin s’en faut. Utiliser l’expression «mariage gay» (l’équivalent donc de l’«union civile» sarkozienne), c’est approuver une approche différentialiste et communautariste du droit. Un statut spécifique pour une certaine catégorie de personnes, ce qui «peut poser un problème constitutionnel» comme le signalait à juste titre Libération dans son dossier ce matin. Bref, réassigner les homos dans ce placard qu’ils/elles n’auraient jamais dû quitter selon certains homophobes.

Avec le mariage pour les couples de même sexe, l’approche est égalitaire et républicaine. Les mêmes droits pour toutes et tous. Et cela change tout, car la symbolique est plus forte: comment les lesbiennes, gays, bi et trans’ de ce pays peuvent-elles/ils se faire respecter, dans la rue, à l’école, au travail, dans leur famille, si ils et elles sont considéré-e-s comme des citoyen-ne-s de seconde zone?

INSULTE
Que Libération et tant d’autres médias continuent à employer l’expression «mariage gay» va donc plus loin qu’une simple méconnaissance des enjeux actuels sur ces questions, d’autant plus alarmante à 100 jours de la présidentielle. C’est une insulte à nos revendications pour l’égalité des droits, pleine et entière. Notre colère, comme l’expriment aujourd’hui le Centre LGBT Paris-IdF («Mariage gay et ouverture du mariage aux couples de même sexe ne sont pas synonymes») ou encore le Collectif contre l’homophobie («La Une de Libération et son traitement sont une insulte à l’intelligence»), n’est pas près de s’arrêter.

Je le répète, parce qu’on ne le répètera jamais assez : il faut en finir avec le « mariage gay ». Ce n’est qu’en en finissant avec le « mariage gay » qu’on pourra enfin obtenir la seule avancée réelle : l’ouverture du mariage aux couples de même sexe.

Le « mariage gay », comme le dit bien l’article ci-dessus, suppose un statut spécifique pour une certaine catégorie de personnes, alors même que, dans la vie quotidienne, ce sont des couples comme les autres, fondant des familles comme les autres, et qui demandent à être traités comme les autres. Imaginer l’ouverture du mariage aux couples de même sexe comme un « mariage gay », c’est imaginer que le mariage ouvert aux gays serait quand même un mariage différent. C’est du « séparés bien qu’égaux », encore une fois. Ce genre d’idée me révolte profondément. Autant il a pu (et peut encore, malheureusement) être nécessaire de mettre en place une communauté, voire des services communautaires spécifiques aux gays, et/ou aux lesbiennes, et/ou aux bi, et/ou aux trans, pour leur permettre de disposer d’espaces de sociabilité détendue et d’expression libre, à l’abri des discriminations que ces minorités doivent affronter par ailleurs, autant, en revanche, ce serait une négation totale et cynique des valeurs républicaines que de mettre en place un mariage spécifique aux couples du même sexe, aussi révoltant que les espaces séparés dans les bus ou les toilettes qui tenaient à distance Blancs et Noirs aux États-Unis il y a quelques années.

La prétendue « union civile » que font miroiter les experts en communication de l’UMP n’est d’ailleurs rien d’autre, avec cela encore de plus inique qu’elle n’aboutirait à aucune égalité. Ce n’est même pas une étape, ce n’est même pas une rustine malhabile, c’est une officialisation de la discrimination, diamétralement opposée à tout ce qui a été fait jusqu’à présent pour l’égalité entre citoyens toutes orientations sexuelles confondues. On peut se faire avoir facilement par la rhétorique, si elle parvient à vous faire oublier les principes. Mais les principes ont la tête dure, et lorsqu’ils sont bafoués, peu importe quels mots on emploie pour tenter de noyer le poisson : le résultat est toujours inacceptable.

Mais les bisexuels et bisexuelles ont une autre raison de détester l’expression « mariage gay ». C’est qu’une telle expression réduit les couples de même sexe aux seuls gays. Passons sur les lesbiennes, en admettant, avec beaucoup d’optimisme, que « gay » inclut ici les homosexuelles. Mais tous les couples de même sexe ne sont pas des couples homosexuels. Pour parler ici des bi, un bi en couple est toujours bi, qu’il soit en couple avec quelqu’un du même sexe ou avec quelqu’un du sexe opposé. Les couples comprenant un ou deux bi sont des couples de même sexe, mais ne sont pas des couples d’homosexuels.

Vous me direz peut-être qu’on emploie souvent l’expression « couple homosexuel » comme synonyme de « couple de même sexe ». Eh bien, on a tort. On devrait arrêter et dire les choses différemment. Tant qu’on parlera de cette façon, on induira les gens en erreur en les laissant entendre qu’un couple de personnes du même sexe est nécessairement un couple d’homosexuels, alors que c’est faux. Les mots sont importants. C’est aussi important et potentiellement aussi nuisible aux bi que les mots « transsexualité » ou « intersexualité » peuvent nuire aux trans et aux intersexués en laissant entendre que ces concepts sont des noms d’orientations sexuelles sur le même plan que « homo-/hétéro-/bisexualité », alors qu’il s’agit de tout autre chose (ce qui explique que les intéressés parlent respectivement de transidentité et d’intersexuation).

Vous me direz peut-être que je pinaille, que tout le monde sait bien que « mariage gay » c’est « mariage pour LGBT », mais que « LGBT » c’est laid, ou que « gay » c’est plus court, et puis que bon, on ne peut quand même pas dire tous les détails dans le titre. Sauf que les bi ne sont pas un détail (certainement pas quantitativement parlant, en tout cas, puisque, selon les dernières enquêtes de l’IFOP, il y aurait 3% de bi en France et 3,5% d’homos). Et sauf que céder à un tel raccourci revient à relayer une démonstration de force communautariste des hommes gays, de même que tetu.com s’obstine encore parfois à mettre « gay » partout au lieu de « homosexuel » ou de « LGBT » dans ses titres d’articles ; or ce n’est pas le rôle d’un journal d’information, certainement pas d’un grand quotidien comme Libération, que de donner dans de pareils raccourcis qui finissent par désinformer.

Accessoirement, quand on est une personne LGBT à tel ou tel titre, on a vite fait d’oublier le temps où on n’avait pas encore entendu parler de tout ça. Et on oublie trop souvent, de ce fait, qu’énormément d’hétérosexuels ne se sont jamais spécialement intéressés à ces sujets et n’y connaissent rien. Et qu’en conséquence, ils sont tout à fait susceptibles de tout confondre, en toute bonne foi. Si personne ne leur parle d’autre chose que de gays, ils ne penseront qu’aux gays, pas aux autres. Si personne ne dit que les bi ne sont nullement marginaux en nombre par rapport aux homosexuels, ils penseront que les bi sont juste une poignée de gens excentriques ou un peu pervers. Si personne n’explique ce que sont la transidentité ou l’intersexuation, ou pourquoi on peut ressentir une identité de genre autre que « homme » ou « femme », ils ne s’y intéresseront pas, ne comprendront pas, n’y penseront même pas, croiront que ça n’existe même pas vraiment, ou alors dans un autre monde, mais pas dans le même que le leur.

Pour toutes ces raisons, il faut en finir avec le « mariage gay », et revendiquer l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Les mots sont importants.

Ce qu'a été 2011 pour les bi

Tout d’abord, bonne et heureuse année 2012 à toutes et à tous ! Et bonne santé aussi : le vœu n’est pas inutile en ces temps où les IST ne reculent toujours pas… et pour qu’il ne reste pas un vœu pieu, il est plus que jamais temps, comme diraient les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence,  d’honorer comme ils le méritent Sainte Capote, Sainte Digue Dentaire et Saint Lubrifiant. Il faut savoir ce qu’on veut : si vous voulez 1) pouvoir enfin donner votre sang, et 2) survivre, il faut sortir couverts ! Ça fait déjà une bonne résolution pour 2012, et même pas difficile à tenir, alors autant y penser.

Ces résolutions prises, je vous propose de revenir sur ce que les actualités de l’année 2011 ont réservé aux bi (car oui, de même qu’il y a un hétéroland  – par exemple le Sénat – et un gayland, il y a aussi un « biland » !). Et dès qu’on creuse un peu, on se rend compte que l’année a été assez riche en actualités pour les bi, finalement !

Sciences expérimentales

Une « preuve scientifique de l’existence des hommes bisexuels ».

Rappelez-vous, c’était en août, et c’est probablement « la » grande actualité scientifique de l’année concernant les bisexuels, largement diffusée dans les médias : une étude américaine, menée par des chercheurs de la Northwestern University et publiée en ligne dans la revue Biological Psychology à la mi juillet 2011, est parvenue à la conclusion que les hommes qui se disent bisexuels… le sont vraiment. L’étude a été médiatisée le 22 août par un excellent article de David Tuller dans le New York Times, qui annonçait la nouvelle avec une salutaire ironie : « No Surprise for Bisexual Men: Report Indicates They Exist » (« Pas de surprise pour les hommes bisexuels : une étude indique qu’ils existent »). La nouvelle a été relayée sur Yagg et sur tetu.com (pour m’en tenir à ces deux-là).

Si une telle nouvelle ne peut qu’avoir des conséquences symboliques et politiques favorables à la reconnaissance des personnes bi, cette étude et l’information qui en a résulté (« les bisexuels existent, c’est confirmé ») n’en restent pas moins assez consternantes pour n’importe quelle personne bi.

Passons sur le fait que l’étude ne portait que sur des hommes (même s’il faudra bien un jour s’intéresser « aussi » aux bisexuelles, voire « carrément » tenter une étude globale de la population bi…). Passons aussi sur ce qu’une pareille étude a d’insultant pour les personnes qui affirment une identité bisexuelle : mettons que des scientifiques doivent faire leur travail en dehors de tout politiquement correct. En réalité, c’est surtout la façon dont l’étude a été menée et les conclusions auxquelles elle parvient qui sont plus que contestables en termes de méthode scientifique.

Rappelons qu’il s’agissait de déterminer l’existence réelle ou non de la bisexualité chez une population masculine. Pour cette étude, la bisexualité a été réduite à une pure sexualité, sans que les sentiments, les fantasmes, etc. ne soient pris en compte… et cette sexualité a à son tour été réduite à un seul critère : la réponse sexuelle à des « stimuli », en l’occurrence au visionnage de films pornographiques ! Comment ne pas voir tout ce qu’une pareille méthode a de limité, pour ne pas dire de contestable ? C’est à peu près aussi scientifique, toutes proportions gardées, que ces « preuves par le porno » imposées aux sans-papiers potentiellement homosexuels en République tchèque.

Je conviens volontiers qu’il s’agissait ici d’une étude de biologie, et qu’il était normal qu’elle ne portât que sur des critères purement physiologiques. Mais une telle étude ne prouve rien en dehors de l’excitabilité immédiate d’une population masculine, dans des conditions bien précises. Elle ne peut nullement prétendre conclure quoi que ce soit sur une orientation sexuelle et sentimentale en général. Une étude remontant à 2005 avait tout autant indigné les associations bi, parce qu’elle présentait des conclusions allant dans le sens inverse et semblait accuser les hommes bi de n’être que des homos refoulés. A mes yeux, ces deux études sont caricaturales et affligeantes, quand on connaît les travaux beaucoup plus nuancés menés par le sexologue Fritz Klein, dont la grille d’orientation sexuelle, qui affine l’échelle de Kinsey, permet de prendre en compte beaucoup mieux les différents aspects d’une vie sexuelle et sentimentale. A quand un « rapport Klein » basé sur cette grille-là et non sur des tests au porno ? Aux successeurs de l’éminent sexologue, mort en 2006, d’approfondir ses recherches.

Des calamars « bisexuels » et des pingouins « gay » : et la marmotte…

Une étude parue en septembre dans la revue Biology Letters de la Royal society britannique et relayée ici sur maxisciences (merci à Chanterelle du forum bisexualite.info pour le lien !) indique qu’une espèce de calamar, Octopoteuthis deletron, qui se reproduit dans le noir, adopte une stratégie consistant à féconder tous les congénères qui se présentent, tous sexes confondus, sans doute afin d’optimiser les chances de fécondation.

Quel rapport avec les humains bisexuels ? À peu près aucun, mais l’article titre sur les calamars « bisexuels » : je suppose que ça attire mieux le chaland. C’est un peu comme les pingouins « gay », devenus des marronniers des médias : après Harry et Pepper à San Francisco, où Harry, en s’unissant à Linda, fut universellement considéré comme ayant « quitté » son partenaire et comme étant « devenu hétéro » (ah bon ?), ce sont Pedro et Buddy de Toronto qui ont défrayé la chronique cette année. Il faut dire que leur séparation à des fins reproductives n’était pas une idée très fûte-fûte. Mon avis ? Beaucoup d’anthropocentrisme pour pas grand-chose… et du gaycentrisme, surtout, puisqu’après tout rien ne nous dit que ces doux palmipèdes ne sont pas bipolaires.

Mais enfin, comme disait mon oncle atlante, un calamar c’est mieux que rien.

Sciences humaines et statistiques

En France, 3% de la population est bi.

Un sondage publié en juin 2011, cumulant plusieurs enquêtes réalisées par l’IFOP au printemps et portant sur plus de 8000 personnes, donne enfin des chiffres plus précis sur la population LGBT du pays. Parmi les personnes interrogées, 3% se déclaraient bisexuelles. Extrapolé à l’échelle du pays entier, cela donne environ 1,48 millions de bi. Le sondage apporte un constat sociologique sur la population LGB : parmi les personnes qui se déclarent bi ou homos, les hommes sont légèrement surreprésentés par rapport aux femmes, et les gens âgés de moins de 50 ans aussi. Il permet aussi des comparaisons entre les bi et les autres populations LGBT. Ainsi, il n’y a pas de différence entre les bisexuels, les hétérosexuels et les homosexuels en termes de répartition géographique ou de milieu social, ce qui tort le cou aux idées reçues sur le sujet. Les bisexuels sont un peu plus nombreux que les homosexuels à vivre en couple (55% contre 46%) et à avoir des enfants à la maison (24% contre 14%). Je tiens ces chiffres de l’article consacré à ce sondage par tetu.com, où vous remarquerez au passage que tous les titres et sous-titres mentionnent uniquement les homos, même ceux contenant les chiffres spécifiques aux bi (il est vrai que « bi » est un mot très long qui surchargerait les titres…).

Aux États-Unis, les personnes bi sont plus exposées à divers risques sociaux que la moyenne, et les femmes plus que les hommes.

Une étude dirigée par une chercheuse de la George Mason University aux États-Unis et publiée en octobre a montré que d’une part, les adolescents bisexuels des deux sexes sont plus exposés que la moyenne à la dépression, au stress ou à l’alcoolisme ; d’autre part, qu’on constate au fil du temps une baisse de ces risques chez les hommes bi, mais pas chez les femmes bi. J’avais relayé l’information ici même.

Au Canada, les bi  toujours peu à l’aise pour évoquer leur vie sentimentale/sexuelle au travail.

Malgré la réputation d’ouverture du Canada en matière de sujets LGBT, un sondage réalisé par Angus-Reid en novembre sur un peu moins d’un millier d’employés LGBT canadiens et relayé sur BiMedia montre que les bi sont toujours peu enclins à être « out » au travail, nettement moins que les gays et les lesbiennes.

Politique

En plus des quelques actualités spécifiques aux bi (peu nombreuses dans ce domaine, plus propice aux luttes LGBT en général), je mets aussi un coup de projecteur sur un ou deux sujets d’actualité LGBT générale qui m’ont particulièrement marqué cette année.

En France.

Le genre dans les manuels scolaires : la révoltante campagne de dénigrement de l’UMP. Parmi les multiples dégoûts que nous a réservés cette année le parti majoritaire (pour le moment), l’un des plus révoltant est la véritable campagne de désinformation en règle entreprise à la rentrée scolaire de septembre par 80 députés de l’UMP, bientôt soutenus par le porte-parole du parti, puis par 113 sénateurs de droite (heureusement, le Sénat est passé à gauche peu après…). Dans un courrier aux allures de torchon homophobe, biphobe, transphobe et d’une mauvaise foi complète, reprenant largement la rhétorique des associations catholiques réactionnaires, ces députés ont réclamé le retrait des manuels scolaires mentionnant la notion de genre, alors même que ces manuels étaient conformes aux programmes fixés par le Ministère et ne contenaient rien que de très sage sur le sujet.

Ces députés ont volontairement entretenu la confusion entre orientation sexuelle et identité de genre, ils ont réduit les sexualités à des pratiques, et enfin, dans un esprit antiscientifique total, ils ont diabolisé les études sur le genre dans leur ensemble en cherchant à les assimiler aux discours militants. Les mots employés, soigneusement choisis, assimilaient le genre à une « théorie », dans le but avoué de la placer sur le terrain de l’hypothèse voire de la foi, dans une logique identique à celle des créationnistes américains lorsqu’ils veulent condamner la théorie de l’évolution – sauf que le genre n’a rien d’une hypothèse, c’est un concept éprouvé en sciences humaines, qui n’a rien à voir avec les théories qu’on élabore en sciences expérimentales. Bref, tout a été fait pour instiller la peur et le rejet dans l’esprit des Français, pour les désinformer, et pour décrédibiliser des pans entiers de la recherche à des fins purement politiques. Indigne, honteux, vomitif : je n’aurai pas de mot assez fort contre ce qu’ont fait ces obscurantistes. Luc Chatel a heureusement tenu bon, bien que mollement.

Dans le monde.

  • En Inde, une biographie évoquant la bisexualité de Gandhi a déchaîné les passions. La nouvelle a été évoquée par Le Point fin mars 2011. Le livre de Joseph Lelyveld, Mahatma Gandhi and his Struggle with India, évoque notamment la correspondance échangée entre Gandhi et Hermann Kallenbach, un culturiste juif allemand. L’auteur lui-même nie avoir dépeint Gandhi comme bisexuel, mais les quelques éléments prêtant à confusion ont été suffisants pour faire interdire le livre à la vente. Gandhi bisexuel ou non, qu’est-ce que ça change ? En soi, pas grand-chose, mais la controverse peut éventuellement contribuer à délier un peu les langues dans le pays sur ce sujet, qui, comme l’homosexualité, reste confidentiel, bien que l’homosexualité ne soit plus complètement un délit dans le pays et que les associations et défenseurs des droits LGBT y mènent un travail de fond patient. (Merci à gaby du forum bisexualite.info pour avoir relayé l’article.)
  • L’ONU pour les droits des LGBT. En juin, l’ONU a adopté sa première résolution portant sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre. À la mi décembre a été publié, conformément à ce que prévoyait cette résolution, le premier rapport de l’ONU sur les violences et discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre dans le monde. Ce sont des avancées importantes, dont même le réalisme le plus pessimisme ne doit pas faire sous-estimer la portée, car ce sont des textes de ce type qui permettent de rassembler peu à peu une communauté internationale autour de ces sujets et de maintenir la pression sur les États dans lesquels les personnes LGBT sont maltraitées ou carrément hors-la-loi. « Les droits des LGBT sont les droits humains » : le slogan est profondément vrai, et il est bon de voir que l’ONU est à la hauteur de ses devoirs pour les défendre et les faire avancer. A cela s’est ajouté un beau cadeau de fin d’année : le discours pro-LGBT d’Hillary Clinton à l’ONU le 6 décembre 2011, où l’on remarque qu’elle mentionne soigneusement toutes les minorités sexuelles et minorités de genre, bisexuels compris.

Militantisme et visiBIlité

Chaque 23 septembre, la journée de la bisexualité fait son chemin en France.

Les bi ont une nouvelle fois célébré la Journée de la bisexualité le 23 septembre. L’association Bi’cause s’est fendue d’un communiqué de presse et a organisé une soirée à Paris. La Yaggeuse bi Prose vous avait raconté cette soirée à Paris ici. À Strasbourg, une soirée de projection-conférence a été organisée à l’Université par l’association Ornithorhynque. Il y a eu des articles dans les médias LGBT (ici sur Yagg). C’est pas encore l’IDAHO, mais on progresse !

Des bi dans Têtu.

Un beau geste de la part du magazine Têtu, qui a consacré un article à la « nouvelle génération bi » dans son numéro d’avril (n°166). On peut en lire quelques extraits ici. Chose étrange, si l’article de la version papier fait très bien son travail avec en plus un esprit bi-friendly remarquable, le chapeau introductif adopté par la version en ligne adopte un ton fleurant bon la biphobie (« Tendance ultra cool ou mode people en vogue ? Sujet de cinéma, comme dans Les Amours imaginaires de Xavier Dolan ? Les bis sont-ils des homos refoulés ? La bisexualité n’est-elle qu’une pratique occasionnelle pour hétéros curieux ? Est-ce une orientation sexuelle assumée ? » Ben oui, patates, faudra le répéter combien de temps avant que ça rentre ?).

Des femmes bi dans Le Figaro Madame en ligne.

En avril, il y a eu un article sur les femmes bisexuelles dans Le Figaro Madame en ligne. Non ? Si. Un article qui distingue bien la réalité de la bisexualité et la pseudo-mode du « bisexuel chic » qui fait rage dans le show-biz et fait plus de mal à l’image des bi qu’autre chose. L’article met bien en évidence les effets pervers de cette mode, qui reconduit des clichés sexistes et une certaine domination des femmes par les hommes. Le tout est du bon travail de journaliste, nuancé et intéressant. Dans Le Figaro. Nooon ? Si, si. C’est même assez rare pour être souligné. Là encore, merci à Chanterelle du forum bisexualite.info pour avoir relayé l’article.

Du n’importe quoi sur les bi dans les médias, épisode n°6413.

Dans la série d’émissions Les Français, l’amour et le sexe, celle du 27 septembre sur M6, Le sexe autrement… tout est permis ! abordait la bisexualité sous le seul angle du cul, à côté d’un « artiste de la drague » et des « sex-friends ». Merci M6, c’est à peine moins consternant que le dossier des Inrocks en août 2010… Non, la bisexualité n’est pas une pratique osée, non, ce n’est pas une perversion soft, non, ce n’est pas une mode, non, ce n’est pas nouveau, ni chic, ni quoi que ce soit de ce genre. On ne parle encore quasiment pas de bisexualité dans les médias généralistes, alors les émissions racoleuses dans ce genre-là qui déforment le sujet et nuisent à l’image des bi, c’est non merci.

Bisexualité et « flexisexualité ».

Nettement moins n’importe quoi, un bon article est paru en février sur le blog « Big Browser » du Monde à propos de la « flexisexualité » des filles (« elles embrassent des filles mais aiment des garçons »). Le sujet a aussi été évoqué sur tetu.com puis en mars par Prose sur son blog d’ici. Ces différents articles expliquent bien en quoi le concept entretient l’image de la femme comme « eye candy » pour des yeux masculins… Quant au mot, surgi de nulle part en quelques mois et promu par un site de rencontre, il ressemble plus à un concept marketing qu’à un classement d’orientation sexuelle réel. Mais peut-on inventer et promouvoir une orientation sexuelle comme un produit ? J’en doute.

Les bi plus visibles sur Yagg.

Publié en mai, le billet de la Yaggeuse bi Prose « Un bi en couple est-il toujours bi ? » a fait partie des dix billets les plus lus sur les blogs Yagg cette année – en dixième position, certes, mais c’est déjà beaucoup ! Bravo à elle ! (J’ajoute que son blog a beaucoup fait pour m’inciter à venir écrire ici à mon tour.) En juin, la Yaggeuse Sophistick a posté un billet bi-friendly et drôle à l’attention des licornes (i.e. les bisexuelles) de Yagg. Il y a quelques semaines, ça a été mon tour d’ouvrir ici un blog sur la bisexualité, et j’ai reçu un excellent accueil de la part des Yaggeuses et Yaggeurs, en ligne et IRL. J’ai même eu l’agréable (et intimidante) surprise de voir mon billet « Pourquoi une communauté bi est nécessaire » relayé en page d’accueil de Yagg et d’y recevoir de nombreux commentaires toujours constructifs… merci à la Rédac’ pour ce geste bi-friendly et aux Yaggeuses et Yaggeurs qui m’ont lu ! J’espère être à la hauteur au cours de l’année qui commence.

Pendant ce temps, au Royaume-Uni…

  • L’association bisexuelle BiPhoria, basée à Manchester, a publié en février un guide de poche à l’attention des personnes bi, « Getting Bi in a Gay/Straight World », qui est librement consultable en ligne et peut être commandé en version papier. C’est un document très bien fait, et je souhaite ardemment qu’il existe un jour l’équivalent en français.
  • Début septembre, c’était la BiCon 2011, la plus importante convention de bisexuels du pays, qui s’est tenue cette année à Leicester. Avec 297 personnes, elle a battu son record de fréquentation, selon BiMedia. Pour information, la BiCon 2012 aura lieu du 9 au 13 août à Bradford (avec possibilité d’être logé sur place, comme chaque année).

Cinéma

La grande production de l’année mettant en scène la bisexualité est sans aucun doute Black Swan, sorti aux Etats-Unis en décembre 2010 et en France en février dernier, où l’héroïne, la danseuse Nina Sayers, incarnée par Nathalie Portman, entretient des relations ambiguës tant avec son maître de danse qu’avec sa collègue et rivale Lily. Comme souvent, la bisexualité offre des ressources incroyables à la fiction, mais, comme souvent, elle est évoquée sans être nommée, ni dans la fiction elle-même, ni dans les critiques qui en parlent. Dommage, même si, en l’occurrence, le film entretient à dessein toutes sortes d’ambiguïtés et de lectures possibles.

Pour plus de choses là-dessus, vous pouvez lire l’avis de YouCCallMeJulie sur le film, ou bien, si vous lisez l’anglais, aller lire l’article que lui consacre Bi Magazine, ou bien le point de vue intéressant d’Alison Walkley sur Gather, qui remet le film en perspective par rapport aux représentations de la bisexualité dans la fiction en général (cinéma, séries…).

Séries TV

Quels grands personnages de bi avons-nous pu voir à l’écran cette année ? (Attention spoilers !)

Torchwood

S’il a déserté la très britannique série de science-fiction Doctor Who pour le moment, le célébrissime Jack Harkness crève toujours l’écran dans Torchwood. Rappelons que ce fringant militaire, incarné par John Barrowman (star du show-biz et icône gay outre-Manche), a été voyageur spatio-temporel et est devenu immortel (il ressuscite chaque fois qu’il se fait tuer) depuis quelques années, à savoir dès le final de la saison 1 de la nouvelle mouture de Doctor Who. Devenu le personnage principal de Torchwood, spin-off de Doctor Who, Jack Harkness y dirige une équipe d’agents secrets de la Couronne chargés de se coltiner tout ce que l’Angleterre accueille d’extra-terrestres et autres entités d’outre-espace ou d’outre-temps plus ou moins bien intentionnées.

Harkness, dès ses premières apparitions, a été présenté comme bisexuel, mais il est couramment défini par les créateurs de la série comme pansexuel, voire omnisexuel, car il flirte indifféremment avec tout ce qui bouge, tous sexes, genres et… espèces confondues. Les cinq épisodes de la saison 3 ont été diffusées sur NRJ 12 en août. Début septembre, la diffusion en prime time (21h) par la BBC d’un épisode contenant une scène montrant Jack au lit avec l’un de ses amants a suscité des plaintes à caractère homophobe et/ou pudibond, auxquelles la BBC a opposé une complète fin de non-recevoir avec la plus louable dignité.

Lost Girl

La série fantastique américaine Lost Girl a accueilli un personnage de bisexuelle en la personne de Bo, dont la saison 2011 a confirmé la double attirance, comme vous en parlait YCCallmeJulie début novembre. EDIT : Bo est une succube qui se nourrit d’énergie sexuelle. Voilà. Ça manquait.

Grey’s Anatomy

Dans Grey’s Anatomy, Callie Torres (incarnée par Sara Ramirez), d’abord mariée à un homme, se découvre aussi une attirance pour les femmes et vit une histoire d’amour avec Arizona Robbins. Sara Ramirez évoquait la bisexualité du personnage dans une interview sur Yagg en août.

Voilà pour cette année 2011 riche en événements et en découvertes. Souhaitons que 2012 aille plus encore dans le sens de la visiBIlité ! Bon début d’année à toutes et à tous 🙂