Bi'cause à Paris le 31 mai : séance "Bi'envenue" (spéciale nouveaux)

Je transmets ici, comme d’habitude, la prochaine activité de l’association parisienne Bi’cause (pardon pour l’annonce un peu tardive !) :

Cher(e)s ami(e)s,

Nous vous donnons rendez-vous pour notre soirée « Bi’envenue » ce jeudi 31 Mai 2012

à partir de 20 h

au Banana Café,

13, rue de la Ferronnerie,

75001 Paris, RER Châtelet-Les Halles.

La Bi’envenue est le rendez-vous mensuel de l’association Bi’Cause, un temps d’accueil, d’échange, d’expression, d’information, sans thème défini à l’avance.

Chaque dernier jeudi de chaque mois, il est ouvert aux adhérents et sympathisants, nouveaux venus et  bi friendly, à ceux qui veulent en savoir plus sur l’association Bi’Cause, tous ceux qui s’intéressent à la bisexualité.

Association Bi’Cause
« Parce que l’amour est un droit… »
Site internet : www.bicause.asso.fr
Infoline et répondeur : 06 44 22 20 62 (nouveau numéro)
Page Facebook : www.facebook.com/Bi.Cause
Compte Twitter : www.twitter.com/Bi_Cause

Nous vous encourageons à consulter le « Manifeste français des bisexuelles et des bisexuels » et à télécharger et diffuser « Fêter le Corps et Continuer à vivre » (notre Manuel d’information contre les Infections Sexuellement Transmissibles).

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La tribune de Lionel Labosse sur le "contrat universel" : de bonnes intentions… et des clichés sur les bisexuels

Lionel Labosse, enseignant, écrivain et militant LGBT, est l’auteur d’un livre paru en mars dernier aux éditions À poil et intitulé : Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay ». Je ne l’ai pas encore lu, mais il a l’air d’y proposer toutes sortes de réflexions passionnantes. En fait, j’ai appris l’existence de ce livre aujourd’hui par l’intermédiaire d’une tribune que l’auteur a publiée dans Le Monde daté du 18 mai : «Un « contrat universel » à plusieurs plutôt qu’un mariage à deux, fût-il gay» (il a aussi publié le texte de l’article sur son site, Altersexualité, utile si jamais l’article n’était plus accessible sur lemonde.fr). C’est à cette tribune que je voudrais réagir, en attendant peut-être mieux si je peux mettre la main sur ledit livre, dont l’article  résume les principales idées.

Là, c’est le moment où vous allez lire l’article en question avant de lire ma réaction, si votre casserole de pâtes ou votre réseau social favori ne vous distrait pas entre temps. Vous revenez ensuite, hein ? Je vous attends ici.

… Bon, pour les impatients et les paresseux qui sont toujours là, voici en deux mots ce que dit l’article : plutôt que de nous contenter d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe, Lionel Labosse propose de le supprimer et de le remplacer par un contrat universel qui permettrait de lier entre elles des personnes quel que soit leur sexe, et non pas uniquement deux personnes, mais au besoin plusieurs. Autrement dit, il s’agit de permettre une reconnaissance juridique aux relations à plusieurs (du type « trouples », ménages à trois, etc.). C’est aussi un plaidoyer pour le polyamour et pour la polygamie, dont Labosse pense qu’on la réduit injustement à sa déclinaison sexiste (du type « un homme et plein d’épouses serviles »). Une autre idée importante de l’article est une défense fiscale des célibataires, toujours « les pigeons de la farce » par rapport aux avantages accordés aux couples. L’article ne se résume pas à ça, et je vais en venir plus loin au détail qui coince, mais voilà en gros les idées principales.

Les choses étant rarement toutes noires ou toutes blanches, il y a à mes yeux dans cet article le meilleur comme le pire. Il y a des idées intéressantes avec lesquelles je suis d’accord, des idées intéressantes avec lesquelles je ne suis pas d’accord, et… un traitement de la bisexualité réducteur et cliché qui me révolte. Voyons ça dans l’ordre (si vous voulez en venir directement à la partie où je m’indigne, c’est à la fin).

De vrais points forts…

Les idées intéressantes qui emportent mon adhésion, d’abord. C’est avant tout la démarche de Labosse qui est louable : au lieu d’en rester aux termes étroits du débat actuel sur l’ouverture ou non du mariage aux couples de même sexe, il entreprend de remettre à plat la question des « unions entre les êtres » (comme il dit justement) et de réfléchir à la conception d’institutions plus adaptées à la société française actuelle. Ajoutez à ça un peu d’ouverture d’esprit et vous obtenez son « contrat universel », qui ignore superbement le critère du sexe ou du genre et ne se limite plus à deux personnes.

Le deuxième point fort de sa réflexion est d’attaquer le socle de conservatisme commun vers lequel la société traditionnelle et les milieux LGBT sont en train de converger : celui du couple exclusif, avec son cortège d’idéal de fidélité totale et d’amour-toujours. On a déjà pu voir dans la bouche d’hommes et de femmes politiques de droite ce qu’un pareil conservatisme peut donner en matière de diabolisation de la polygamie, assimilée en gros au paroxysme de la barbarie (1), et il y a fort à craindre que cette entente commune ne donne lieu à de nouvelles discriminations envers tout ce qui ne serait pas du couple exclusif. Il était temps de contre-attaquer et de mettre leurs contradictions sous le nez des partisans de ce néo-conservatisme bon teint. À ces « orthosexuels » (j’adore ce néologisme), Labosse oppose d’ailleurs sur son site les « altersexuels », terme par lequel il désigne toutes les personnes, quelle que soit leur sexualité par ailleurs (donc hétéros compris), qui « ne limitent pas la sexualité à la reproduction et au couple ». Les paresseux pourront soupirer devant cette déferlante de néologismes, mais toute réflexion a le droit de travailler aussi les mots, et en l’occurrence les concepts avancés sont plutôt intéressants.

Un dernier intérêt de cet article à mes yeux : inviter à une réflexion sur le statut des célibataires par rapport à des couples et à des cellules familiales toujours mises en avant comme l’incarnation de la société par excellence. C’est un problème de fond dont Labosse n’aborde qu’un des nombreux versants, celui des avantages fiscaux réservés aux couples (mêmes jeunes et sans enfant) tandis que les célibataires sont les imposables par excellence. Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur le sujet, par exemple sur la représentation des célibataires dans la fiction et les médias et sur l’invasion des mythes amoureux conditionnés à la sauce marketing, mais c’est une amorce de réflexion bienvenue.

Bref, c’est un article de réflexion de fond audacieux. Il est temps de dire ce que vous pensez sans doute depuis un moment : « Mais ça n’a aucune chance d’arriver vraiment ! » Sans doute est-ce un peu ambitieux. À vrai dire cette tribune a un petit goût de socialisme utopique qui n’est pas désagréable, mais dont on se demande comment il pourra jamais correspondre à la réalité. Mais c’est avec ce genre de réflexions de fond qu’on finit par dégager des idées nouvelles, et il est essentiel qu’elles existent et aient pignon sur rue (sur kiosque ou sur page Web, plutôt). De plus, nous passons tellement de temps sur la défensive, à réfuter des idées réacs stupides, qu’il est assez plaisant d’inverser les rôles et d’obliger les conservateurs à lutter contre des idées nouvelles audacieuses.

… des éléments intéressants mais contestables…

C’est surtout l’idée d’une suppression pure et simple du mariage qui me laisse dubitatif. Elle ne se justifie pas à mes yeux. Il faut rappeler que le mariage est une institution très ancienne, qui existe dans toutes les sociétés, et qui, contrairement à ce que certains discours religieux et/ou conservateurs prétendent, n’a rien à voir avec une quelconque religion. Certes, il existe des mariages religieux, mais le mariage civil existe lui aussi depuis longtemps (2) et ce n’est certainement pas dans le pays laïque qu’est la France qu’il faudrait laisser aux religions l’apanage du mariage. Or il n’y a pas non plus de raison de crisper le mariage sur sa conception traditionnelle, alors qu’on peut aisément l’adapter aux évolutions récentes des sociétés. C’est là que la réflexion de Labosse pèche par idéalisme : les sociétés ont une histoire, et on ne raye pas d’un trait de plume une institution comme le mariage, avec tout l’imaginaire commun et les symboles qui lui sont associés. Il faut au contraire se saisir de ces symboles et en jouer pour les infléchir, leur faire accompagner les changements sociaux. Les LGBT l’ont bien compris, et c’est précisément de l’élargissement du mariage qu’ils attendent un symbole fort en faveur de l’égalité et de l’intégration des LGBT à la société. Autrement dit, s’il faut réclamer de nouveaux changements dans les institutions reconnaissant les unions entre les personnes, il vaut mieux à mon sens adopter un point de vue plus réformiste.

Les autres éléments plus fragiles de cette tribune résident dans ses réflexions sur les impôts et sur le logement, qui tentent probablement de faire entrer trop de choses dans un trop petit article (c’est peut-être mieux dans le livre). Parler de « contrat universel » à plusieurs, pourquoi pas. Essayer de relier ça à la crise du logement en faisant miroiter des « mini-communautés », c’est franchement insuffisant. Quand on a lu les études montrant le nombre de couples divorcés qui continuent à vivre ensemble pour des raisons financières à cause du prix des logements (voyez ici sur Le Monde ou là sur Mediapart) et inversement la tendance des couples à ne pas habiter ensemble, souvent par contrainte professionnelle (voyez là sur L’Express), on a tendance à regarder comme assez naïve une pareille vision des choses. De même, le fait que la réflexion sur le statut des célibataires dans la société soit cantonnée à son aspect fiscal la rendra moins crédible aux yeux des lecteurs sévères.

… et des clichés inacceptables sur la bisexualité et la biphobie

Nous avons vu que cette tribune ne manque pas de qualités. Malheureusement, elle opère aussi une récupération et un détournement inacceptables des concepts de bisexualité et de biphobie, récupération fondée sur un cliché discriminant.

Voici le passage en cause :

Mais n’y a-t-il pas un abîme entre condamner la polygamie sexiste et cantonner au nombre de deux les unions légales ? Un contrat universel rendrait possible des unions dans lesquelles chacun des contractants serait à égalité avec chacun des autres. Le « trouple » ou « ménage à trois » serait l’une des possibilités ; un tel contrat serait une alternative au divorce et une solution à de nombreux drames. Les militants homosexuels, qui se prétendent « LGBT » (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres), réclament au nom de l’égalité une institution matrimoniale excluant de fait les bisexuels, ou du moins les obligeant à renoncer, pour un contrat censé être « pour la vie », à l’une des deux inclinations de leur sexualité, donc à cesser d’être bi pour devenir soit homo, soit hétéro, à moins d’être infidèle, mais alors pourquoi se marier ?

Le mariage monogame est donc « biphobe », et ceux qui le réclament, et ne réclament que cela, le sont aussi, en dépit de leurs tours de passe-passe rhétoriques. Un contrat universel à trois ou quatre constituerait un cadre idéal pour ce qu’on appelle l' »homoparentalité ».

C’est presque un cas d’école : je vous donne cinq minutes, trouvez le cliché. Malheureusement, quand on est bi et qu’on y a eu affaire plusieurs fois, il saute aux yeux.

Que dit ici Lionel Labosse ? Qu’une personne bisexuelle serait nécessairement incapable de se contenter d’un couple exclusif, puisqu’elle est attirée par les deux sexes. Qu’une personne bisexuelle nouant une relation exclusive serait forcément obligée de devenir homo ou hétéro. Que les pauvres bisexuels seraient nécessairement exclus du mariage monogame, et que leur seul recours serait l’infidélité.

Autrement dit, Lionel Labosse fait aller de pair la bisexualité et la multiplicité des partenaires. Il n’est pas loin d’assimiler bisexualité et polyamour.

Autrement dit, il confond une orientation sexuelle/sentimentale avec un type de relation.

C’est exactement la même chose que lorsqu’on disait qu’un homosexuel multipliait nécessairement les partenaires d’un soir, par opposition à l’hétérosexuel nécessairement fidèle et monogame. Et c’est tout aussi faux (y compris en ce qui concerne l’hétérosexuel).

Visiblement, M. Labosse n’a pas lu le manifeste de Bi’cause. Il aurait pu y lire ceci : « Nous sommes attirés affectivement et/ou sexuellement par des personnes de tout sexe et de tout genre, sans nécessairement avoir de pratiques sexuelles, et nous l’assumons. Nous aimons vivre nos désirs, nos plaisirs, nos amours, simultanément ou successivement. Nous les vivons, comme chacun, de façon permanente ou transitoire. Nous nous octroyons un large choix de possibilités sexuelles, de l’abstinence au multipartenariat. » Bi’cause ne fait ici que réaffirmer ce que je viens de dire, à savoir qu’aucune orientation sexuelle/sentimentale ne présuppose un mode de vie en particulier, pas plus qu’une pratique sexuelle en particulier.

Certes, une partie des personnes bisexuelles ont recours au multipartenariat, ou tombent d’accord avec leur mari/femme sur un mode de fidélité n’impliquant pas l’exclusivité sexuelle… de même qu’une partie des personnes homosexuelles et une partie des personnes hétérosexuelles le font. Mais ce n’est pas le cas de tous les bi, loin de là.

En plaquant de cette façon le multipartenariat sur le concept de bisexualité, Lionel Labosse montre son ignorance, réelle ou délibérée, de ce qu’est réellement la bisexualité dans toute sa diversité. Ce faisant, il alimente les clichés biphobes sur les bi, qui les montrent comme nécessairement incapables de se contenter d’un seul partenaire (voyez les idées reçues 6, 7 et 8 sur cette page du site de Bi’cause). Pire, il stigmatise, en les niant, les bisexuels exclusifs et monogames.

Et pourquoi fait-il cela ? Parce qu’il cède à une tentation récurrente chez les militants LGBT : instrumentaliser les orientations sexuelles pour les mettre au service de leurs convictions politiques.

À l’échelle individuelle, ça n’a rien de répréhensible : chacun pense sa sexualité et la lie au reste de sa vie et de sa personne comme il ou elle veut. Mais justement, c’est une liberté qu’il faut laisser à chacun. Lorsqu’on commence à dire que les homosexuels pensent nécessairement comme ceci ou veulent nécessairement vivre comme cela, on entre dans le champ de la récupération… et, ce faisant, de la stigmatisation, puisqu’on essaie d’écraser la diversité des pensées et des modes de vie pour réduire une sexualité à ce qu’on veut lui faire dire en politique.

Je suis libre, par exemple, de penser ma bisexualité comme l’application d’une pensée humaniste, d’une ouverture à l’autre plus générale que le simple plan sexuel ou sentimental : c’est mon avis et je le partage. Mais je ne m’avancerai jamais à écrire dans un quotidien national que tous les bi partagent cette vision des choses. De même, j’ai plutôt tendance à penser mes relations comme exclusives pour le moment, mais je ne m’aventurerai jamais à affirmer ça au nom de toutes les autres personnes bisexuelles !

Lionel Labosse a sans doute une très haute idée des personnes bisexuelles. Il a visiblement bâti toute une partie de sa réflexion sur le concept de bisexualité, et toute une partie de son discours militant sur la biphobie. Seulement voilà : malgré ses bonnes intentions, il offre des pavés à l’enfer en croyant les jeter dans la mare. Il oublie que la distinction qu’il opère entre altersexuels et orthosexuels est une distinction politique, qui ne peut pas recouper une distinction entre orientations sexuelles. Et en opérant des amalgames pareils, c’est surtout lui qui opère une discrimination, en « oubliant » commodément le nombre non négligeable de bi qui vivent autrement que ce qu’il décrit. Ainsi, non, M. Labosse, le mariage monogame n’est pas biphobe en lui-même : affirmer cela tient du sophisme et de l’exagération. Souvenez-vous, il y a des bisexuels monogames ! Mais il est vrai qu’à vos yeux, un bisexuel en couple exclusif n’est pas un « vrai » bi. Manque de chance, un bi en couple est toujours bi (merci Prose).  La biphobie n’est pas toujours où l’on croit…

Il faut nuancer le propos de cette tribune en rappelant qu’elle n’est qu’une présentation rapide des arguments du livre : j’espère que l’auteur s’y montre plus nuancé. Le problème, c’est que l’article aura probablement plus d’audience que le livre. Les réactions ont déjà commencé (l’auteur signale notamment un billet sur un blog de Marianne 2 qui me consterne par son mépris et son absence de vrais arguments). Et tous les lecteurs de l’article vont assimiler, comme le fait Labosse, bisexualité et multipartenariat. Ou comment contribuer à répandre un cliché en croyant les combattre…

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(1) Le sociologue Eric Fassin aurait plein de choses à dire là-dessus sur la construction par les discours conservateurs d’une opposition entre « eux » et « nous », et sur la façon dont la droite (surtout la nouvelle extrême-droite) se donne un visage gay-friendly pour mieux alimenter ses clichés islamophobes d’une accusation de sexisme et d’homophobie : les pays arabes/musulmans/étrangers en général sont présentés comme ayant le monopole de l’homophobie et de l’inégalité des sexes en général, la polygamie devenant le symbole de l’extrême barbarie de ces « civilisations qui ne nous valent pas », etc. etc. etc. (je vous épargne le détail du refrain). Allez donc voir sur son blog Mediapart, ses réflexions sont passionnantes.

(2) Rappelons par exemple que dans le christianisme, le mariage n’est devenu un sacrement qu’au XIIe siècle après moult controverse passionnée, alors qu’il existait depuis longtemps à titre laïque : voyez le livre de Tin sur l’invention de la culture hétérosexuelle.

Rapport sur l'homophobie 2012 : les bi et la biphobie quasi invisibles

À l’occasion de la publication du rapport annuel 2012 de l’association SOS Homophobie, j’ai lu le rapport avec mon regard de jeune homme bisexuel… et avec mon regard militant : alors, comment y parlerait-on des bi et de la biphobie ? Le résultat est, malheureusement, accablant : il n’y a pas pratiquement rien sur nous, et, croyez-moi, ce n’est certainement pas parce que tout irait bien pour les bi en 2012.

Couverture du Rapport annuel 2012 sur l'homophobie de l'association SOS Homophobie.

Bi et biphobie dans le rapport 2012 : beaucoup de mots, presque aucune information

Dans le rapport 2012, les personnes bisexuelles et la biphobie sont principalement présents dans des énumérations. La définition de la biphobie, en page 11 (numérotation du rapport, pas du pdf), est regroupée dans une même phrase avec celle de la transphobie : « Les termes de biphobie, désignant les discriminations et les manifestations de rejet à l’encontre des bisexuel-le-s, et de transphobie, à l’encontre des trans, sont souvent associés à celui d’homophobie. » Il est vrai que le rapport se destine à un public large et que ces deux termes sont encore peu connus : mettons. Au paragraphe d’après, les bi figurent dans l’explication du sigle « LGBT ». Mais dans la suite du rapport, la plupart des autres occurrences du nom ou de l’adjectif « bisexuel-le-s » se trouvent aussi dans des énumérations : « aux dépens des gays, lesbiennes et bisexuels » (toujours en page 11) ; « violences observée cette année à l’égard des lesbiennes, gays, bisexuel-le-s et trans (LGBT) » (page 29) ; « les droits des homosexuels, des bisexuels et des trans » (page 135) ; l’homosexualité, la bisexualité ou la transidentité » (même page). La même chose vaut pour le mot « biphobie » : « les actes de lesbophobie, gayphobie, biphobie » (page 7) ; « l’homophobie (gayphobie, lesbophobie, biphobie) et la transphobie sur Internet » (page 57) ; les « personnes victimes de lesbophobie, gayphobie, biphobie ou transphobie » (page 99) ; « les discriminations racistes et LGBTphobes (lesbophobe, gayphobe, biphobe et transphobe) » (page 118) ; « les victimes de lesbophobie, gayphobie, biphobie et transphobie » (page 153) ; « toutes les formes de discrimination liées à l’orientation sexuelle (lesbophobie, gayphobie, biphobie) » (page 167).

Le constat est clair : on ne veut pas oublier les bi dans les énumérations. C’est un symbole fort de la prise en compte de toutes les minorités et de toutes les formes de discrimination (1). Ça, c’est bien.

Bon… maintenant, qu’en est-il en dehors des énumérations ?

En dehors des énumérations, eh bien… il n’y a quasiment rien.

Un coup d’œil au sommaire (en page 5) montre que si des sections à part entière sont consacrées à la lesbophobie et à la transphobie, ce n’est pas le cas de la biphobie. Or il me semble qu’une section « Biphobie » serait un ajout utile, tant par la matière, qui ne manque pas, que par le nombre de personnes concernées à qui cela permettrait de retrouver aisément les chiffres et témoignages qui les concernent directement.

Mais ne nous arrêtons pas à des problèmes de division de chapitres (qui paraîtront toujours futiles et mesquins aux yeux d’une partie des gens) et tenons-nous-en au fond.

Lorsque les bisexuel-le-s apparaissent dans les statistiques du rapport 2012, c’est la plupart du temps regroupés avec les homosexuel-le-s. Aux pages 28-29, les bisexuelles sont regroupées avec les lesbiennes dans la présentation des statistiques sur les personnes ayant contacté l’association. À la page 154, la présentation des chiffres de l’enquête menée par SOS Homophobie et le Caélif sur les représentations de l’homosexualité dans le milieu étudiant ne donne pas de statistiques distinctes pour les homosexuel-le-s et les bisexuel-le-s, à nouveau mis dans le même sac.

Ces regroupements sont peut-être plus faciles à court terme quand il s ‘agit de concevoir des enquêtes, mais ils ont des résultats catastrophiques à moyen et long terme : ils aboutissent tout simplement à prolonger l’absence totale de données sur la population bi en France. On ne voit pas les bi, on ne les connaît pas… et je ne vois pas comment on pourrait les défendre si on ne les connaît même pas. C’est là une grosse lacune, non pas du rapport, mais des enquêtes sur lesquelles il est bien obligé de se fonder, notamment l’enquête SOS Homophobie/Caélif sur le milieu étudiant. Il faut systématiquement prendre en compte à part entière les personnes bisexuelles dans les enquêtes et les sondages pour les années à venir !

Aux pages 111-112, les hommes bisexuels figurent à côté des hommes homosexuels parmi les personnes exclues du don du sang : là c’est normal puisque les hommes bi et homo sont victimes d’une même discrimination – un combat loin d’être terminé pour les LGBT.

En page 74, les bisexuel-le-s ont cette fois droit à leurs propres chiffres, dans l’enquête de l’Institut de veille sanitaire sur le suicide chez les minorités sexuelles : «La prévalence de tentatives de suicide au cours de la vie a été estimée à 10,8 % pour les femmes homosexuelles et à 10,2 % pour les femmes bisexuelles, contre 4,9 % pour les hétérosexuelles. Dans le cas des hommes, les estimations étaient de 12,5 % pour les homosexuels et 10,1 % pour les bisexuels, contre 2,8 % pour les hétérosexuels. » Enfin un chiffre ! Nous pouvons remercier François Beck et Marie-Ange Schiltz, qui ont conçu l’enquête, pour leur méticulosité.

C’est là le seul chiffre sur les bi relaté par ce rapport 2012. Ce n’est pas rien, mais c’est terriblement maigre.

Quels chiffres aurait-on pu attendre, et lesquels faudrait-il trouver dans un prochain rapport ? Il y a énormément d’autres façons possibles de connaître la population bi, ses problèmes et les discriminations dont elle est victime, comme le Bisexual Report au Royaume-Uni en a donné l’exemple il y a trois mois. Encore faut-il effectuer le travail de fond nécessaire sur le calibrage des enquêtes, des sondages et des statistiques. Bien sûr, SOS Homophobie n’a pas les moyens de mener toutes ces enquêtes. Mais il y a aussi des choses tout à fait à la portée de l’association. Pourquoi, par exemple, avoir décidé de regrouper dans un même chiffre le nombre de témoignages de femmes lesbiennes et bisexuelles, et les avoir tous classés dans « Lesbophobie » ? Ce choix de regroupement rend invisibles les femmes bisexuelles victimes de discriminations en empêchant de connaître la proportion précise de femmes bisexuelles parmi les victimes. (Accessoirement, je serais curieux de savoir s’il s’agissait de lesbophobie dans tous les cas, et pas parfois de biphobie.) Plus généralement, une présentation des proportions du nombre de victimes par orientation sexuelle déclarée, quand elle est connue, aurait été pleinement à sa place en page 17 dans la typologie générale des cas de LGBTphobie recensés, et aurait permis de connaître le nombre de bi parmi les victimes. Cette statistique figurait dans au moins certains des rapports précédents : je ne comprends pas pourquoi elle a disparu (mais il y a peut-être une bonne raison).

En dehors des chiffres, il n’y a dans ce rapport 2012 aucune manifestation de biphobie identifiée comme telle, qu’il s’agisse de témoignages ou du bilan de l’année écoulée. La biphobie n’existerait-elle plus ? SOS Homophobie n’a-t-elle pas eu de témoignages ? Manque-t-elle de données ? N’a-t-elle simplement pas eu l’idée d’inclure un exemple représentatif de la biphobie dans le rapport de cette année ? Je ne saurais le dire. Mais des manifestations de biphobie, moi, j’en entends parler souvent sur Internet, et l’année 2011 en a connu son lot. Encore faut-il prendre la peine d’y prêter attention.

À côté de ces manques criants, les clichés sur la bisexualité font une apparition dans le rapport de SOS Homophobie, ce qui est un comble. En page 89, la page « La parole à… Sébastien Carpentier » est l’occasion d’un superbe cliché psychanalytique sur la bisexualité, puisque l’homophobie est analysée comme une réaction d’angoisse face à « la bisexualité fondamentale de l’être humain ». On sait combien les associations bi luttent contre cette conception freudienne de la « bisexualité innée » qui aboutit au mythe d’une bisexualité originelle, conception plus que douteuse qui cohabite dans l’harmonie la plus paradoxale avec la négation de la bisexualité en tant qu’orientation sexuelle de plein droit. Au moins les propos de Sébastien Carpentier ne sont-ils pas présentés comme étant l’avis collectif de l’association. Mais enfin ça fait bizarre.

 Je dois préciser, en terminant ce relevé, que je n’ai naturellement pas encore lu in extenso les 174 pages du rapport : j’ai effectué un feuilletage détaillé et plusieurs recherches de mots-clés (« bisex » et « biphobie »). Il est possible que je sois passé à côté de quelque chose, par exemple un témoignage sur une manifestation de biphobie où ne figurerait ni le mot « bisexuel » ou « bisexualité » ni le mot « biphobie ». Mais un tel témoignage ne serait pas très visible pour les lecteurs et lectrices bi qui chercheraient ce genre d’information dans le rapport, ce qui ne serait pas bon signe pour la clarté et la practicité dudit rapport…

En un mot, le Rapport sur l’homophobie 2012 témoigne d’une invisibilité persistante des bisexuel-le-s et des manifestations de biphobie, y compris au sein des travaux d’une association comme SOS Homophobie. En dehors de sa définition, la biphobie n’est pas réellement prise en compte dans ce rapport, et les lecteurs n’y trouveront pratiquement rien sur les problèmes des bisexuel-le-s considérés en tant qu’orientation sexuelle/sentimentale à part entière.

Et dans les précédents rapports ?

La curiosité m’a poussé à consulter les rapports des années précédentes, éminemment pratiques puisque disponibles en ligne depuis 2003, afin de voir comment les bi et la biphobie y étaient abordés. Je vous donne le détail pour chaque année, à lire si cela vous intéresse, mais, si vous n’avez pas le temps, vous pouvez directement sauter au dernier paragraphe pour un bilan général.

Précaution préalable : pour ces anciens rapports, il faut veiller à ne pas tomber dans l’anachronisme. S’il est vrai que SOS Homophobie se devait depuis le début de prendre en compte les bisexuels dans ses rapports, le concept de biphobie, en revanche, n’a émergé que très récemment : pour autant que je le sache, son premier emploi dans une publication grand public remonte à l’article « Biphobie » rédigé par Catherine Deschamps dans le Dictionnaire de l’homophobie, paru aux Presses universitaires de France en… 2003. De toute façon, les rapports des années précédentes ne sont pas disponibles en ligne et je n’y ai pas eu accès sous forme papier, alors nous partirons de 2003.

Le rapport 2003  (ici en pdf) mentionne les bi aux côtés des homos et des trans dans des énumérations (pages 11 et 21). Mais les bi sont aussi présents dans le détail des témoignages. Dans les statistiques générales de l’association (page 21) on voit que sur les 398 personnes ayant contacté l’association par téléphone en 2002, huit se déclaraient bisexuelles (pour 338 personnes homosexuelles, 16 hétérosexuelles et 36 d’orientation inconnue). En page 62, on lit que, sur les 93 femmes ayant appelé l’association, deux se déclaraient bi (contre 56 lesbiennes, 12 hétéros et 22 d’orientation inconnue).

La revue de presse est tout aussi intéressante : en page 105, il est question d’articles parus dans Le Monde le 30 juin 200, dont l’un consacré aux revendications des bi et des trans – un point plutôt positif, a priori. Si le mot « biphobie » n’apparaît jamais dans le rapport, on voit que, en termes d’informations, il y a plus d’informations statistiques sur le nombre de bi victimes de discriminations que dans le rapport 2012 où le mot « biphobie » est partout.

Le rapport 2004 (ici en pdf), bien que ne contenant pas non plus le mot « biphobie », contient lui aussi pas mal de données précises sur les manifestations de biphobie relevées par l’association pour l’année 2003. La partie consacrée aux sites Internet est instructive : en page 17, il est question du site « Catholique et royaliste » qui publie alors un article LGBTphobe contre une manifestation où défilent des lesbiennes, des gays, des trans et des bi. En page 19, l’association dénonce le site Citeok.com, où figurait alors la recommandation suivante : « Ne seront pas acceptées les annonces à caractère homosexuel, couple, bisexuel, sm… » En revanche, le site Doctissimo fait l’objet d’un paragraphe élogieux qui mentionne son forum consacré à l’homosexualité et à la bisexualité (ladite bisexualité est ajoutée entre parenthèses).

En page 33, le très intéressant relevé de réactions d’élèves du secondaire lors d’une intervention de l’association dans un lycée de Seine-Saint-Denis montre le cliché sur les femmes bi rapporté par un(e ?) élève : « C’est plus facile de voir les lesbiennes que les homosexuels. Les femmes bisexuelles c’est bien. » (Pourquoi ? On ne le saura jamais…)

Tout aussi intéressante est la partie consacrée à l’homophobie dans la vie quotidienne : on y trouve un témoignage d’un homme bi : « Un homme, bisexuel marié, témoigne de ces peurs à la suite du chantage dont il est victime par un ancien amant. » Le témoignage est malheureusement regroupé dans un paragraphe « L’homophobie dans les lieux publics », alors qu’un tel témoignage intéresse au premier chef les hommes et les femmes bi qui risquent encore plus d’être victimes du même genre de manipulations !

Le rapport 2005 (ici en pdf) contient un peu moins de choses. En page 64, dans l’analyse des formes de l’homophobie, est rapporté un propos violemment LGBTphobe d’ un internaute qui en a contre « les homosexuels, lesbiennes, et bisexuels et personnes utilisant des accessoires » (on voit qu’aux yeux de cet internaute les bi sont regroupés dans un vaste fourre-tout de personnes anormales, qu’il voudrait « exterminer »). En page 92 est rapportée une enquête sur le suicide chez les homosexuels qui… regroupe les homos et les bi :

« Ces appels au secours font écho aux données connues sur la prévalence du suicide chez les jeunes homosexuels, et notamment l’enquête réalisée par Marc Shelly, médecin en santé publique à l’hôpital Fernand-Widal, à Paris, et David Moreau, ingénieur de recherche à l’association de prévention Aremedia. Leurs travaux, cités le 4 mars 2005 par le quotidien Libération, montrent que la probabilité qu’un homosexuel ou un bisexuel se suicide est treize fois supérieur à celle qu’un hétéro le fasse. »

Pas de chiffres distincts pour les deux populations : les bi sont en situation de « satellites ». On voit que sept ans après, les choses ne changent qu’avec une lenteur désespérante, puisqu’on commence tout juste à s’aviser qu’il pourrait être utile d’avoir des chiffres spécifiquement sur les bi.

Le rapport 2006 (ici en pdf) voit l’arrivée du mot « biphobie » aux côtés de « transphobie », en page 11. (la phrase de définition a été reprise depuis dans les rapports suivants). Les résultats de l’enquête de Marc Shelly et David Moreau, présents dans le rapport 2005, sont brièvement rappelés en page 39 dans la chronologie de l’année passée, puis à plusieurs reprises dans la suite du rapport (pages 131 et 138).

La partie consacrée au mal de vivre contient, en page 124, le témoignage d’un lycéen bisexuel qu’un camarade tente apparemment de forcer à avoir des rapports avec plusieurs personnes. En page 125, c’est une jeune bisexuelle de 24 ans qui exprime son malaise et ses problèmes de dépression après avoir été rejetée par une copine dont elle était tombée amoureuse : elle « se sent mal vis à vis de son identité sexuelle » – mais encore une fois, son témoignage de bisexuelle est regroupé avec ceux d’homosexuels, ce qui n’aide pas vraiment les lecteurs et lectrices bi à se sentir bien vis à vis de leur identité sexuelle, toujours pas prise en compte à part entière…

Aux pages 221-224, le texte de la résolution du Parlement européen sur l’homophobie en Europe, votée à Strasbourg le 16 janvier 2006, rappelle l’avancée majeure que constitue alors cette condamnation de toutes les formes de discrimination fondées sur l’orientation sexuelle, et où les personnes bisexuelles ne sont pas oubliées.

Le rapport 2007 (ici en pdf) montre que les communiqués de SOS Homophobie (récapitulés dans le rapport, comme chaque année) incluent à présent systématiquement les personnes bisexuelles, mentionnées dans des énumérations des personnes à protéger des discriminations (une lettre ouverte à Libération sur des paroles de chansons violemment LGBTphobes en page 124, un communiqué contre l’obscurantisme religieux en Iran en page 139, et un autre contre les violences occasionnées par la gay-pride à Moscou, en page 190). Mais aucun témoignage ni aucun chiffre sur les bi victimes de discrimination. La biphobie n’est abordée que dans sa définition au début du rapport (identique à celle des rapports précédents).

Le rapport 2008 (ici en pdf) contient plusieurs témoignages de personnes bisexuelles. Mais là encore, il faut les chercher un peu partout. Dans la partie sur l’homophobie dans les commerces et services figure le témoignage d’un couple de bisexuels : « Ainsi, Pierre et son ami, tous deux mariés, ne souhaitent pas porter plainte pour ne pas dévoiler leur bisexualité alors qu’ils sont victimes d’un refus de location dans un hôtel. »La partie sur l’homophobie dans la police et la gendarmerie contient le témoignage détaillé d’un policier bisexuel de 39 ans aux pages 116-117. La partie dévolue au domaine de la santé est tout aussi instructive, avec le témoignage d’une jeune trentenaire bisexuelle confrontée à un psy homophobe, en page 156. C’est le Rapport annuel sur l’homophobie qui contient le plus de témoignages de victimes se déclarant bi. Certes, elles sont visiblement confrontées à des manifestations d’homophobie plus qu’à des propos spécifiquement biphobes, mais étant donnée l’invisibilité des bi, ça n’est guère surprenant.

La partie consacrée au taux de suicide dans la population LGBT rappelle ou ajoute, en page 98, les résultats de plusieurs enquêtes. Il y a une information nouvelle incluant les bi : « L’étude de Gary Remafedi (1998) arrivait à des résultats plus alarmants encore : 28 % des répondants homosexuels ou bisexuels de cette étude rapportent avoir fait une tentative de suicide. » Mais pour une information nouvelle, on a droit à une information ancienne tronquée, puisque les résultats de l’enquête de Marc Shelly et David Moreau, qui sont à nouveau rappelés, ne mentionnent plus que les homosexuels…

Des témoignages de bi, donc, mais aucun chiffre spécifique à la population bi, reflet des manques persistants des enquêtes menées alors. Et là encore, rien de neuf sur la biphobie dans ce rapport, en dehors de sa définition au début du document (identique à celle des rapports précédents).

Le rapport 2009 (ici en pdf) est étonnamment vide. Seul point positif : le questionnaire « Contre l’homophobie, je m’engage » (page 21) laisse la liberté aux personnes interrogées de s’identifier comme bisexuelles.  En dehors de ça, à l’exception de la même phrase sur la biphobie, il n’y a ni témoignage de bi, ni chiffres sur les personnes bisexuelles. Le recul est complet.

Dans le rapport 2010 (ici en pdf). Les bi sont systématiquement mentionnés dans les énumérations des minorités sexuelles un peu partout dans les propos généraux et les communiqués. Voyons maintenant le fond. C’est mieux que l’année précédente. Le chapitre sur les agressions physiques prend en compte les bisexuel-le-s dans ses statistiques : à la page 22, les chiffres par orientation sexuelle montrent que 1% des personnes agressées se définissent comme bi. Et on trouve à nouveau des témoignages : en page 48, celui de Kevin, 15 ans, harcelé dans son établissement scolaire après avoir révélé sa bisexualité à un ami qui l’attirait ; en page 56, celui de Richard, 42 ans, victime d’acharnement judiciaire et d’une assimilation de sa bisexualité à de la pédophilie.

Le rapport 2011 (ici en pdf) vaut encore une fois surtout par les témoignages et propos qu’il rapporte. La partie sur les LGBTphobies sur Internet montre, en page 56, les propos transphobes d’un bisexuel sur Internet (décidément la preuve qu’aucune minorité n’est immunisée aux haines ou aux préjugés…). Dans le chapitre sur le mal de vivre, on trouve, mis en valeur comme « focus » en page 73, le témoignage d’un lycéen bisexuel confronté aux réactions négatives de son entourage et de sa famille :

« Antoine, 21 ans, témoigne des difficultés qu’il a eues pour s’affirmer bisexuel. L’école ne l’a pas aidé car elle est le lieu où se mettent en acte les pensées homophobes transmises par la famille : « Dans la cour de récré du collège, les gars se traitaient de PD, de tapettes (…), difficile d’assumer une attirance pour les garçons quand on se rend compte que ladite attirance est sujette à raillerie et à l’origine d’insultes assez violentes. » Antoine a pris conscience à 18 ans que sa bisexualité n’était pas, comme les préjugés peuvent le montrer, une simple histoire de sexualité, mais que cela touchait les sentiments. Suite à sa rencontre avec un autre homme, il a mesuré l’impact de l’absence de modèles positifs. Antoine a refusé toute relation durable car c’était affirmer sa bisexualité. Il a préféré les histoires d’un soir, et a nié ainsi la possibilité que son orientation sexuelle implique des sentiments véritables. Il témoigne des différentes réactions face à l’affirmation de sa sexualité : toutes sont blessantes, dit-il, même les plus positives, car dans un sens elles l’amènent à se sentir différent. Aujourd’hui encore, il redoute de le dire à ses parents. Il a peur de leur réaction et se sent blessé de leur difficulté à l’envisager d’eux-mêmes. Les remarques allant toujours dans le sens d’une vision hétérosexuelle (« quand est ce que tu ramènes une copine à la maison ? ») blessent Antoine, qui comprend que sans coming out, ses parents ne chercheront pas à considérer leur fils autrement qu’hétérosexuel. »

À côté de ça, plus la moindre statistique sur le nombre de bisexuel-le-s parmi les personnes ayant contacté l’association, et toujours rien sur la biphobie en tant que telle, en dehors de la désormais acquise définition en début de document.

Conclusion : un traitement aléatoire et trahissant un manque de vrais moyens

Ce qui ressort de ce survol général des anciens rapports, c’est le caractère étonnamment aléatoire de la part réservée aux bisexuels d’une année sur l’autre. C’est particulièrement frappant en ce qui concerne les chiffres : si SOS Homophobie semble avoir mis au point avec le temps des techniques bien rôdées permettant de cerner précisément les différentes formes d’homophobie, leurs contextes et les personnes qui en sont victimes, et si ces techniques ont été récemment appliquées aussi à la lesbophobie et à la transphobie, la prise en compte la plus basique de la population bisexuelle parmi les victimes ne paraît toujours pas acquise. D’une année sur l’autre, on a des chiffres ou non.

Pour les témoignages, ce n’est pas la même chose, car tout dépend évidemment des appels et des messages reçus par l’association dans l’année écoulée. Mais on peut se demander si tout est fait pour cibler les bi autant que les autres populations. De fait, des bi qui ont des problèmes, il y en a : les témoignages ne laissent aucun doute là-dessus.

Mais ce qui me frappe le plus dans ce parcours, c’est la façon dont la biphobie en tant que telle n’a, au fond, pas du tout été prise en compte par ces rapports. Certes, le mot est apparu en 2006, mais c’est à se demander si l’association elle-même a vraiment compris ce qu’il désigne. Six ans après, il n’y a toujours pas de section ou même de paragraphe consacré spécifiquement aux manifestations de biphobie ou aux témoignages de biphobie. On se contente de copier-coller la définition d’un rapport à l’autre, et d’ajouter « bisexuel-le-s » ou « biphobie » dans les énumérations des minorités LGBT. Bref, on se paye de mots et de symboles, mais le vrai travail, l’étude de la biphobie comme phénomène spécifique, n’est toujours pas commencé !

Le plus étonnant, c’est que les anciens rapports sont parfois plus riches et plus précis que les récents, par exemple en ce qui concerne les manifestations de biphobie sur Internet. Dans la communauté bi, c’est une vérité quotidienne que ces discriminations biphobes, sur les forums gays et lesbiens ou les sites de rencontre par exemple, de même que les clichés véhiculés par les articles de journaux et l’imagerie du « bisexuel chic ». Mais il n’y a rien dans les rapports. Officiellement, ça n’existe pas.

Est-ce si dérangeant de parler de cette biphobie ordinaire si répandue au sein même de la communauté LGBT ?

Contre l’occultation des bi et la biphobie, tout reste à faire

Je suis mécontent et triste de parvenir à un tel constat. Je me garde bien d’en tirer une conclusion unilatérale : j’ai la plus grande admiration pour les activités de l’association SOS Homophobie, et je n’aurais pas une seconde l’idée de lui faire un procès d’intention. Mais en termes de résultats, le constat est accablant. La population bi n’est pas assez prise en compte dans ce rapport, les types de problème qu’elle rencontre ne sont pratiquement pas représentés, et les bi restent noyés au sein de statistiques générales, ce qui ne permet même pas d’évaluer la nature et la fréquence de ces problèmes.

Or, un résultat si pauvre trahit un manque de réel investissement, en termes de calibrage des statistiques et des enquêtes et en termes d’études de la vie quotidienne des bi et des manifestations de la biphobie en tant que phénomène spécifique, distinct de l’homophobie par exemple. Il est important de changer cela, et cela nécessite un travail de fond.

La part la plus compliquée de ce travail – mais aussi celle que SOS Homophobie est la plus à même d’accomplir – consistera à recueillir des témoignages sur la biphobie. Entreprise ardue à laquelle l’association Bi’cause vient de s’attaquer en lançant un appel à témoignages de son côté, mais il est tout aussi important que SOS Homophobie emploie les structures, les volontaires, les moyens et le savoir-faire dont elle dispose déjà pour aider à cette tâche. Je crois d’ailleurs avoir lu que des travaux communs entre Bi’cause et SOS Homophobie sont aussi prévus.

La biphobie existe, tous les bi en parlent, mais au moment de le leur faire dire aux associations qui peuvent s’en occuper, c’est une autre paire de manches. L’esprit communautaire n’est sans doute pas le même chez les bi que chez les homos, et les formes que revêt le rejet des bi sont différentes, souvent plus insidieuses, consistant autant en une occultation de leur existence et en clichés mensongers qu’en rejets brutaux et directs. Mais les dégâts causés par ces rejets existent eux aussi bel et bien, et il est primordial qu’ils ne soient pas occultés aussidans un document aussi important que le Rapport annuel sur l’homophobie.

Je ne peux donc qu’appeler toutes les associations, les associations de personnes bisexuelles comme les associations LGBT généralistes, à redoubler d’attention afin de mieux cerner les problèmes spécifiques aux personnes bisexuelles et de mieux recueillir leurs témoignages, et afin d’obtenir enfin des statistiques permettant de mieux cerner la population bi au sein des victimes de discriminations.

Mais il faut aussi en appeler aux personnes bisexuelles elles-mêmes, qui ne semblent pas avoir encore assez le réflexe de s’adresser aux associations comme SOS Homophobie ou Bi’cause lorsqu’elles sont en butte, sur Internet ou ailleurs, à des manifestations de biphobie ou à des propos cousus de clichés. Ne croyez pas qu’on ne peut rien y faire : on peut, mais si vous voulez faire changer les choses, il faut témoigner ! Aucune association ne peut rien faire si les intéressés eux-mêmes ne prennent pas le temps de parler.

En ce 17 mai, je vous souhaite à tou-te-s une bonne Journée internationale de la lutte contre l’homophobie, la transphobie… et la biphobie !

EDIT : voici une mise au point et un complément sur cet article, intégrant des informations qui m’ont été données par des gens de SOS Homophobie et de Bi’cause au cours de la discussion qui a suivi la publication de l’article.

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(1) Sauf que ça ne marche pas à tous les coups. Tenez, en page 13 par exemple, dans « Comment est réalisé le rapport sur l’homophobie ? », il est précisé que « Ce document n’est donc pas le recensement exhaustif de toutes les manifestations homophobes, lesbophobes ou transphobes survenues en 2011″… pas de manifestations de biphobie dans l’énumération, cette fois. Ça me fait bizarre. Ah ben désolé, à force de voir les bi scrupuleusement inclus dans les énumérations là où ça relève de la précaution diplomatique, je m’attendais à nous trouver aussi dans la partie où on parle vraiment du contenu !

Quelques films (et BO de films) bi-friendly

S’il y a encore très peu de films qui abordent explicitement la notion de bisexualité ou mettent en scène des personnages qui se déclarent bi, on serait surpris de voir à quel point la bisexualité est de facto incroyablement répandue au cinéma. Il faut dire que pour un scénariste, c’est une occasion rêvée de complexifier les intrigues, les triangles ou carrés amoureux, et d’introduire une touche de surprise… voire de subversion à bon compte.

Mais aujourd’hui, je ne vais pas critiquer cet aspect parfois « facile » de la mise en scène de la bisexualité : je voudrais vous parler un peu de quelques films, ou plutôt de séquences de films, que je trouve vraiment réussies. Plusieurs de ces films sont des films-cultes, parfois en eux-mêmes et parfois particulièrement pour les bi. Vous les connaissez peut-être, et si oui tant mieux ; sinon, c’est l’occasion de les découvrir. Et si vous les connaissez déjà, peut-être n’aviez-vous pas pensé à les (re-)regarder sous l’angle bi…

Il se trouve que les premiers films auxquels j’ai pensé sont des films musicaux, donc, en prime, vous aurez des chansons à écouter après si ça vous dit (dans des styles… variés).

Les Chansons d’amour : le « film français » bi-friendly par excellence

L’intrigue commence par un trio amoureux : Julie (Ludivine Sagnier) et Ismaël (joué par LE Louis Garrel), en couple depuis longtemps et dont la relation bat de l’aile, entament une histoire à trois avec Alice (Clothilde Hesme), une collègue d’Ismaël. Les choses sont tout de suite plus complexes que prévu puisque Julie et Alice deviennent rapidement plus proches qu’Ismaël ne s’y attendait. Peu après, un décès inattendu bouleverse le petit groupe et remet en jeu toutes les relations… Quelque temps après, un jeune homme, Erwann (Grégoire Leprince-Ringuet), entre en scène.

Les trois acteurs principaux du film "Les Chansons d'amour".À tout seigneur, tout honneur : je crois que si vous demandiez à un bi de vous recommander un seul film parlant de sa sexualité, ce serait Les Chansons d’amour de Christophe Honoré, sorti en 2007. Bien sûr, le mot « bisexualité » n’y est jamais prononcé (les mots « hétérosexualité » ou même « homosexualité » non plus, d’ailleurs, sauf erreur de souvenir). Mais cette ignorance, probablement délibérée, du vocabulaire habituel des orientations sexuelles, est aussi la grande force du film. Il n’y a pas d’angoisse sur l’orientation, pas de peur du coming out, pas de grand débat existentiel, pas de mise en scène terrible de l’homo/biphobie, pas de leçon de morale. Les choses se produisent, elles sont possibles, et si le spectateur a envie de juger, cela ne regarde que lui. Les trois personnages principaux, deux femmes et un homme, ont tous des relations avec des personnes des deux sexes pendant le film. Ce n’est ni du grand amour romantique, ni du pur plan cul : c’est quelque part entre les deux, sans que les personnages sachent vraiment où ils en sont. Il n’y a pas non plus vraiment de gentil ou de méchant, simplement un petit groupe de personnages qui doivent surmonter un bouleversement affectif et essayer de recommencer à vivre. Du coup, les personnages et l’histoire ont tout de suite l’air beaucoup plus réalistes !

L’autre grande caractéristique du film, ce sont les chansons d’amour du titre. Le film en compte une quinzaine, écrites et composées par Alex Beaupain, à qui elles ont valu un César. Ce sont des chansons « à texte », qui sont pour beaucoup dans la puissance émotionnelle du film, et elles comptent un nombre non négligeable de ces belles chansons tristes qui, identification aux personnages aidant, vous coûtent toujours quelques mouchoirs pendant la soirée DVD. Il reste qu’on peut aimer plus ou moins ces chansons, et que cela conditionne beaucoup l’opinion qu’on gardera du film. Personnellement, je les ai beaucoup aimées, même si de nombreuses écoutes finissent par montrer les quelques limites des paroles (ce n’est pas du Baudelaire, mais après tout ça n’essaie pas d’en être, non plus).

Les chansons les plus marquantes ? D’abord celle du trio du début, « Je n’aime que toi », qui est aussi la plus écoutable sans spoiler si vous voulez vous faire une idée de l’ambiance musicale avant de regarder le film. Plus près de la fin, « Ma mémoire sale » (qui contient une scène terriblement érotique mais constitue un spoiler), et à la toute fin « J’ai cru entendre » (avec des paroles amusantes et un Erwann absolument craquant). Difficile aussi de ne pas mentionner les chansons les plus tristes, « Delta Charlie Delta » et « Les yeux au ciel », tout à fait indiquées si vous voulez vous plomber le moral pour le reste de la journée.

Mulan : le plus crypto-LGBT des classiques Disney

Mulan, le Disney de 1998, un film bi-friendly ? Inutile d’ouvrir des yeux de Petite Sirène : je vous concède volontiers que l’histoire de cette jeune Chinoise qui se travestit pour combattre à la place de son vieux père malade et finit par sauver le pays de l’invasion hun tient au départ davantage de la Jeanne d’Arc locale (en moins lepénisé, par bonheur) que d’un quelconque message subversif. Mais avec le recul, c’est un film incroyablement subversif par son thème et sa liberté de ton, et il se prête à un nombre réjouissant de niveaux d’interprétation. Et puis c’est un de mes Disney préférés, raison suffisante pour vous infliger ce que j’ai à dire dessus  ^_^

Au premier degré, cette affaire d’héroïne travestie en homme est avant tout un plaidoyer pour l’égalité des sexes, donc une affaire de parité, domaine politiquement correct par excellence.

À un deuxième niveau, il plaide pour une approche ludique et décrispée, souvent très drôle, des conventions de genre masculin/féminin et même des différences physiologiques entre hommes et femmes : ça n’est pas révolutionnaire, mais c’est d’un progressisme bienvenu, surtout replacé dans le contexte du cinéma américain de masse, souvent terriblement puritain. Mais c’est loin d’être tout.

À un troisième niveau, toute une partie du ressenti de Mulan pourrait être celui… d’une jeune trans FtM, en tout cas à mes yeux (que les intéressé-e-s me corrigent au besoin), en particulier dans la fameuse chanson « Réflexion » où Mulan ne se reconnaît pas dans l’image féminine que lui renvoie le miroir.

Et à un quatrième niveau, enfin, nous rejoignons la grande tradition des œuvres qui recourent au travestissement pour brouiller les cartes en matière d’attirances ! Mulan est une jeune femme déguisée en jeune homme sous le nom de Ping. Elle marche sur les routes dans son régiment, les paysannes se retournent à son passage et pouffent discrètement : est-ce parce qu’elles ont reconnu son sexe malgré son déguisement… ou parce que ce jeune guerrier les attire ? La même question peut se poser en ce qui concerne la relation entre Mulan/Ping et son général Shang, voire à propos des relations entre Mulan et ses amis (je me suis toujours interrogé sur les intentions de Ling, le plus mince des trois, mais c’est peut-être juste moi qui le trouve mignon).

Peu importe que les concepteurs du film aient voulu ou non aborder ce sujet, le fait est que le résultat final se laisse très bien regarder sous ces différents angles. Et n’allez pas croire que je sois seul dans mes lectures sournoises : l’exégèse savante des Disney est un sport international, qu’il faudrait faire reconnaître comme discipline olympique. C’est justement pour ça que j’inclus ce film ici : j’ai été surpris par le nombre de clips qui traînent sur Youtube et assimilés et détournent des chansons du film pour leur donner un sens homoérotique (la chanson « Comme un homme », en anglais « I’ll Make a Man Out of You », a été adaptée à moult séquence chaude de Queer as Folk) ou trans-friendly (la séquence de la chanson « Réflexion » a plus d’une fois été postée en remplaçant la chanson du film par le tube de Mylène Farmer « Sans contrefaçon »). Même si ce type de détournement à visée souvent parodique ou érotisante est très répandu, je pense que Mulan est de loin le Disney le plus proche des problématiques LGBT : c’est un vrai petit Victor/Victoria en puissance… et c’est un plaisir d’y projeter toutes sortes de crypto-allusions bi !

Hair : l’espoir d’une libération sexuelle contre le racisme

Faisons un saut dans le passé, direction les années 1970. Hair (Miloš Forman, 1979) est l’adaptation au cinéma d’une célébrissime comédie musicale du même nom créée en 1967-68 et qui synthétise à peu près tout ce qu’on peut associer à cette époque en termes de libération des mœurs, de la révolution sexuelle à la non violence en passant par l’usage des drogues et les trips mystiques. Je n’ai pas vu la comédie musicale, je ne connais que le film, mais le film est excellent. En très très gros, c’est l’histoire d’un jeune homme de bonne famille, bien sous tous rapports, qui croise un jour une jeune femme et la trouve belle, et, de fil en aiguille, en vient à découvrir et à fréquenter un groupe de hippies qui sont a priori aux antipodes de son propre mode de vie. La fin est plus politique et touche directement à la guerre du Vietnam qui fait alors rage, mais je vous laisse découvrir ça par vous-mêmes.

Parmi les multiples chansons excellentes et joyeusement subversives par rapport à l’ordre moral de l’époque, il y en a une dont j’ai particulièrement envie de parler : « Black Boys, White Boys ». Il faut d’abord avoir le contexte : une batterie d’officiers militaires, dont les couleurs de peau vont du blanc au noir, fait passer les examens d’aptitude au service dans l’armée, assis à un bureau. Les hommes doivent se présenter devant eux un par un, entièrement nus. À un moment donné, un gringalet refuse bizarrement d’enlever ses chaussettes, alors qu’il a enlevé tout le reste. On finit par le soulever de terre pour lui ôter ses chaussettes d’autorité, et l’on découvre qu’il s’est verni les ongles des pieds en rouge : queer inside ! Se présente alors un beau mec noir baraqué, et la chanson commence, en alternant entre le groupe d’officiers et des groupes de femmes dans la rue. On voit d’abord des femmes blanches qui chantent à quel point elles trouvent les hommes noirs craquants. Jusque là, c’est gentil mais pas si subversif… jusqu’au moment où les officiers blancs du bureau reprennent la chanson pour dire la même chose ! Les volontaires continuent à défiler devant eux et lorsqu’un homme blanc se présente, c’est un groupe de femmes noires qui chante son désir pour les mecs blancs… et les officiers blancs font chorus. C’est terriblement jouissif, et, dans le contexte de la fin des années 60, on comprend que la comédie musicale ait fait du bruit.

Certes, là encore, il ne s’agit pas vraiment de bisexualité, puisqu’à aucun moment on ne voit une même personne chanter son désir pour des partenaires de l’un puis de l’autre sexe et que rien n’empêche de supposer que les officiers sont tous gays et les femmes toutes hétéros ; la chanson n’évoque explicitement que l’homosexualité masculine.  Mais la chanson montre, et d’une belle façon, qu’un homme peut être  l’objet à la fois du désir des femmes et du désir d’autres hommes. En cela, elle vante la richesse et la diversité des désirs croisés, et laisse concevoir sans peine la bisexualité. Au delà même des catégories sexuelles, cette chanson montre surtout puissamment que les différences (différences entre les couleurs de peau, entre les sexes, et entre la nature même des désirs) peuvent, au lieu de devenir les prétextes à la méfiance et à la stigmatisation, être érotisées. La xénophilie comme projet social et politique, voilà une leçon qui n’a rien perdu de son actualité…

 The Rocky Horror Picture Show : le retour de l’invasion du savant fou vampire trans travesti bisexuel extra-terrestre

Poursuivons et terminons cette petite promenade cinématographique à rebrousse-temps par une autre référence culte : The Rocky Horror Picture Show (Richard O’Brien, 1975). C’est aussi l’adaptation à l’écran d’une comédie musicale, britannique cette fois, le Rocky Horror Show, créé en 1973. Comme son nom l’indique, c’est une histoire d’horreur sur une musique rock. En fait, l’horreur tient surtout à l’ambiance goth-frissons du décor et des personnages, et les références à la science-fiction populaire sont au moins aussi nombreuses (j’avais tapé par erreur « science-fuction », qui après tout, prononcé à l’anglaise, est un néologisme pertinent pour ce film).

Un mot sur l’histoire : deux jeunes mariés anglais, Brad et Janet, tombent en panne en voiture sur une route isolée en pleine nuit, par un temps de chien. Ils sonnent à la porte d’un manoir, et tombent sur une réception donnée par le Dr. Frankenfurter, lequel se présente comme un « sweet travestite from Transsexual Transsylvania » (ce qui veut dire à première vue « doux travesti de Transylvanie transsexuelle », mais le sens se précise à la fin) et refuse évidemment de les laisser partir. Non qu’il leur veuille du mal… ce serait plutôt le contraire. Cette plongée dans un véritable univers parallèle vient troubler violemment la petite vie ordinaire de Brad et Janet, notamment par le charme difficilement résistible de Frankenfurter. Lequel, précision non négligeable, est interprété magistralement par Tim Curry.

Sans révéler le détail de l’histoire et des chansons – on ne sait jamais, il y a peut-être des gens par ici qui n’ont pas encore vu (ou au moins écouté) le film -, disons qu’on se rend compte assez vite que le mode de vie de Frankenfurter ne prend pas vraiment en compte les petites distinctions mesquines du type hétéro/homo. Autrement dit, Frankenfurter est bisexuel. Naturellement le mot n’est jamais prononcé… et à vrai dire, ce n’est pas vraiment ce concept-là qui est mis en avant, même si dans la pratique c’est de la bisexualité. En fait, Frankenfurter est surtout *sexuel*, et plus généralement il est l’incarnation du queer dans tout ce qu’il a de subversif pour les normes habituelles des sociétés (à commencer par la société britannique). Il s’avère même trop subversif pour son pays d’origine, ce qui, quand on voit le dénouement, n’est pas peu dire. Parmi les chansons du film, celles qui expriment le plus directement le mode de vie de Frankenfurter sont bien sûr le « Time Warp » et sa chanson d’introduction, « Sweet Travestite », mais aussi d’autres chansons qui viennent plus tard dans le film et sont (malheureusement) un peu moins connues : je pense à « Don’t Dream It, Be It » et « Rose Tint My World », plus « sérieuses » et un poil moins spectaculaires dans le genre bas-porte-jerretelles-rouge-à-lèvres, mais plus profondément subversives dès qu’on fait un peu attention aux paroles et à la philosophie dont elles sont porteuses.

En effet, au fur et à mesure que le film avance, Frankenfurter devient le symbole d’une libération complète, non pas seulement des pratiques sexuelles et des fantasmes, mais des désirs et même du rêve en général. En somme, un « Sweet Travestite » de temps en temps, ça n’est pas bien menaçant pour l’ordre établi… mais quand il commence à faire comprendre aux gens que les mécanismes à l’œuvre dans la répression des plaisirs sont les mêmes qui sont aussi à l’œuvre à grande échelle dans toute la société et qui maintiennent en place un ordre social réactionnaire et oppresseur, là, ça devient nettement plus dangereux. C’est ce mélange entre un joyeux défoulement sexuel et une facette plus profondément subversive qui donne son épaisseur au personnage de Frankenfurter, et qui le rend si sympathique.

Le seul défaut de Frankenfurter à mes yeux de bi militant, c’est qu’il est tellement « trop » qu’il en devient facile à ignorer. Un personnage pareil est tellement hors de l’ordinaire qu’on ne peut pas vraiment s’identifier à lui, ce qui veut dire qu’il garde un côté « monstre » et ne peut pas vraiment prendre la valeur d’un modèle. C’est plus une sorte de vengeur, un Robin des bois de la chambre à coucher qui vient initier le couple britannique moyen aux aspects sulfureux, ignorés et jouissifs d’une sexualité trop corsetée. Mais un vengeur se change facilement en bouc émissaire, et la normalité a vite fait de reprendre ses droits.

D’autant que le caractère extraordinaire de Frankenfurter contribue aussi à faire croire que quelque chose comme la bisexualité relève forcément aussi de l’extraordinaire, donc de l’exception (sans parler des éléments d’esthétique volontairement décadente adoptés par provocation par les acolytes de Frankenfurter dans le film). Coucher à la fois avec des femmes et des hommes ne pourrait donc relever que de la catégorie des fantasmes ultimes, des plaisirs recherchés et de la provocation… certainement pas d’une attirance et de sentiments naturels, spontanés, que n’importe qui pourrait ressentir dans la vie de tous les jours. C’est le problème de ce genre de personnages : ils sont porteurs d’une symbolique à double tranchant. Quelque part, Les Chansons d’amour est presque plus dangereux pour le réactionnaire ultracatho moyen que le Dr. Frankenfurter.

Mais ça n’empêche pas le film d’être excellent (jusqu’au bout) et la musique d’être réjouissante, alors, si vous ne l’avez encore jamais vu, c’est le moment de le découvrir !

Conclusion

Voilà donc les quatre premiers films bi-friendly (musicaux) auxquels j’ai pu penser. Reste LE problème : aucun, évidemment, ne parle explicitement de la bisexualité. Des quatre, Les Chansons d’amour est le plus proche de la représentation de gens bi « normaux » comme j’aimerais en voir plus souvent sur les écrans histoire d’avoir droit moi aussi à mes moments de fleur-bleu-catharsis-mouchoir et compagnie… Fort heureusement, Les Chansons d’amour est aussi le plus récent de tous : il y a de quoi espérer pour l’avenir.

Des avis ? Des contradictions ? D’autres idées de films bi-friendly ou de films à symbolique crypto-bi que vous adorez détourner ? N’hésitez pas à me laisser des commentaires (j’ai d’autres idées de films et de fictions, moi aussi,mais je suis loin d’avoir tout vu ou tout lu) !

Bi'cause, lundi 14 mai : AG annuelle et anniversaire des 15 ans de Bi'cause

Je relaie l’annonce de la prochaine réunion de Bi’cause :

Bonjour à toutes et à tous,

Une date à noter sur votre agenda : le lundi 14 mai, à 20h, au Centre LGBT 63 rue Beaubourg, Paris 3e.

C’est le jour de l’assemblée générale (AG) de Bi’Cause pour l’année d’exercice 2011-2012.

L’AG d’une association est bien plus qu’une formalité, qu’une simple approbation des comptes et de leur utilisation avec un discours de « politique générale ».

Il s’agit d’un bilan militant. Avec vous, nous examinerons les actions et les événements qui ont jalonné cette année, les avancées et les points forts qui serviront d’appui pour pousser plus loin nos actions, les éléments moins réussis et les points d’amélioration indispensables. Cette année a été riche en actions et en enseignements. Votre apport est toujours essentiel pour poursuivre l’activité de Bi’Cause dans ses missions définies depuis sa fondation :

« Statuts – Article 2 – Cette association a pour but de favoriser l’émergence d’une identité bisexuelle. Elle développera les rencontres entre bisexuel/les, informera sur la bisexualité, aidera et soutiendra les bisexuel/les, notamment contre la biphobie. Elle développera sa connaissance, contribuera à la lutte contre le sida et les maladies sexuellement transmissibles par tous moyens d’information et de communication. Pour ce faire, elle utilisera tous les moyens nécessaires à la conception, la production, la réalisation et la diffusion pour atteindre ses objectifs. »

Le 14 mai, venez participer à cette date essentielle et stratégique de l’association. Cette année, nous aurons la joie et la fierté de fêter les 15 ans d’existence de Bi’Cause, première association française engagée dans la défense de la cause des bisexuel(le)s.

Depuis la fondation de l’association, dont les missions sont plus que jamais d’actualité, de nombreuses équipes se sont succédées dans une fidélité à l’esprit des origines et une continuité de la lutte.
Bi’Cause a élaboré des contenus qui font référence : le « Manifeste français des bisexuelles et des bisexuels » et le manuel de prévention « Fêter le corps et continuer à vivre ». Cette année, au sein d’une interassociative fructueuse et motivante, nous avons mis en chantier un grand travail d’étude-enquête sur la situation des bi au regard de la biphobie, qui doit aboutir à un rapport important. Le 14 mai, nous vous en donnerons un premier compte-rendu d’étape.

Aujourd’hui, Bi’Cause, c’est vous ! C’est vous qui portez la lutte par votre présence, votre soutien, votre implication militante. C’est vous qui continuez de faire vivre Bi’Cause et qui en animez les actions.

Cette année, une partie de l’équipe sera à renouveler. Chaque année, chacun et chacune apporte à Bi’Cause ses compétences, ses envies, ses idées, ses suggestions. Et l’apport de chacun est une richesse pour la vie et l’avenir de Bi’Cause.

 N’hésitez pas à rejoindre la nouvelle équipe ! Quelle que soit votre participation, elle est vitale pour Bi’Cause.

Nous vous attendons nombreuses et nombreux pour cette AG qui sera suivie d’un pot d’anniversaire.

L’équipe de Bi’Cause

Nelly, Vincent, Agnès, Jean-Jacques, Jann

 Association Bi’Cause
« Parce que l’amour est un droit… »
Site internet : www.bicause.asso.fr
Infoline et répondeur : 06 44 22 20 62 (nouveau numéro)
Page Facebook : www.facebook.com/Bi.Cause
Compte Twitter : www.twitter.com/Bi_Cause

Nous vous encourageons à consulter le « Manifeste français des bisexuelles et des bisexuels » et à télécharger et diffuser « Fêter le Corps et Continuer à vivre » (notre Manuel d’information contre les Infections Sexuellement Transmissibles).

Ma soirée du 6 mai 2012

L’attente avait été anxieuse. Difficile de faire quoi que ce soit, surtout un dimanche, quand on n’est pas du matin (je suis plutôt de la France qui se couche tard) et qu’on a envie d’attendre les parents pour aller voter tous ensemble, fût-ce au coin de la rue. Pour la soirée, pas question de rester seul, j’ai prévu de la passer dehors, avec des amis. Si le résultat est bon, il faudra fêter ça, depuis le temps qu’on l’attendait ; s’il n’est pas bon, il faudra se serrer les coudes, se consoler, préparer la suite du combat, sans rien abandonner. Sur les réseaux sociaux, les statuts égrennent les angoisses et les annonces des amis qui reviennent de voter. Je lis, j’essaie de travailler un peu, mais le temps passe trop lentement. Je me défends d’aller voir les premiers sondages inévitablement parus en Belgique : trop peu fiables. Je ne veux pas de faux espoirs. Sur le coup des six heures, je n’y tiens plus, j’envoie des sms : où ira-t-on pour attendre les premiers résultats de 20h ? Ce sera Solférino, près du siège du PS. Je pars à sept heures : rendez-vous vers 19h40 à la sortie du métro.

J’arrive à Solférino à 19h30. Dès les couloirs, la station est pleine de monde : la foule s’annonce dense. L’ambiance est bon enfant, quelques personnes chantent, scandent des slogans ; beaucoup téléphonent ou consultent nerveusement les sites des journaux sur leurs smartphones. Un peu partout des gens se contactent, se cherchent, se trouvent, se regroupent. J’émerge de la bouche de métro au ralenti rue Saint-Dominique. Le boulevard Saint-Germain est noir de monde, mais on peut circuler. Cela me fait penser à la dernière Gay Pride, avec des drapeaux du PS, du Front de gauche et du PC à la place des drapeaux arc-en-ciel. Je rejoins l’autre bouche de métro, plus près de Solférino même. La foule se densifie encore. Parvenu à la bouche de métro, j’alterne la contemplation du flot constant des passagers qui en émergent et des coups d’oeil sur mon portable. Peu à peu la foule autour de moi devient compacte. Le niveau sonore est tolérable, mais assez haut pour gêner une éventuelle conversation au téléphone. Bientôt je suis contraint de rester à piétiner sur place ; il faut jouer des coudes pour se déplacer même de cinquante centimètres. Je n’ai encore vu aucun visage familier : il va être difficile de se retrouver, nous aurions dû arriver plus tôt.

Le flux des nouveaux arrivants ne cesse pas. Je ne vois partout autour de moi que des têtes et des visages. Quelque part dans le lointain, je devine un écran géant installé en travers d’une artère, mais je suis trop loin : on n’y voit rien, à moins de se hausser sur la pointe des pieds ou de faire partie des quelques audacieux qui se sont juchés sur une branche d’arbre ou même une voiture. J’essaie de me déplacer doucement vers un coin tranquille : mal m’en prend, le coin se révèle plus densément peuplé encore. Au moins j’ai la confirmation que je ne suis décidément pas agoraphobe : c’est déjà ça, et ce n’est pas le cas de tout le monde. Un homme s’énerve par peur des mouvements de foule. Il est vrai qu’il y a de quoi être nerveux. La foule est animée de courants spontanés dont on devine mal les facteurs déclencheurs. Des exclamations de triomphe partent déjà de temps en temps, sans qu’on sache d’où ni pourquoi. Hollande va gagner, on en est à peu près sûr, mais les chiffres ne sont pas encore tombés.

La foule n’en finit plus de se densifier. Autour de moi, des gens de tous les âges ; à ma droite, plusieurs élèves, une collégienne qui ne vote pas encore, une lycéenne qui a voté peut-être pour la première fois. Derrière moi, une femme monte sur les épaules d’un ami ou compagnon : elle voit mieux mais craint de tomber. On la rassure : même en cas de chute, elle ne risque pas d’atterrir directement sur le sol. A la demande générale, elle joue la vigie, décrit ce qui se passe à l’écran : pas grand-chose, des journalistes parlent, mais on n’a pas le son. « On serait mieux chez soi avec la télé ! » Il y a bien les smartphones avec la télé en direct, mais on n’a pas de réseau. Trop de monde là aussi, sans doute. Des gens tentent de passer d’un côté, de l’autre ; on se fait parfois contourner des deux côtés à la fois, il faut lutter pour ne pas être emporté. Comme il fait frais, je suis en manteau, mais dans la foule je suis rapidement en nage. Des gens ont l’idée remarquablement stupide de fumer au beau milieu de la foule hypercompacte ; je fais ma provision de tabagisme passif pour le prochain quinquennat. À l’odeur, certaines cigarettes ne contiennent pas que du tabac. Heureusement, il fait frais, l’air est bon et il y a juste ce qu’il faut de vent.

Enfin vingt heures arrivent. Un hurlement de joie part et se propage à la vitesse de l’éclair. Tout le monde beugle : « On a gagné ! » Des klaxons retentissent, des filles poussent des exclamations stridentes. On n’a rien vu, on ne connaît pas les chiffres, mais on y est. Malgré mon anxiété devant les possibles dérapages des mouvements de foule, je suis content de voir autant de monde, de sentir l’ambiance, pour une fois. Aussitôt après l’annonce des résultats, un mouvement de foule se déclenche : tout le monde est abominablement pressé vers la droite ; des protestations s’élèvent. Deux passants fendent la foule, portant une femme qui a eu un malaise : « C’est l’émotion, c’est l’émotion ! » J’en conclus qu’elle ne s’est pas fait écraser ou piétiner, c’est déjà ça. Et puis d’un coup on circule de nouveau mieux : tout le monde est déjà occupé à repartir vers le boulevard pour gagner la Bastille à pied. Je n’ai toujours pas retrouvé mes amis, il n’y a pas de réseau, et nous constatons rapidement que la grille de la station Solférino a été baissée ; les agents de la RATP nous recommandent de nous éloigner des escaliers, par peur des chutes probablement. J’y fais tout de même une pause, le temps de souffler et de tenter un appel infructueux. De retour au niveau du trottoir, la foule est devenue plus clairsemée ; je me déplace jusqu’à un petit espace vert sur la placette derrière le métro. Miracle : une amie arrive à m’appeler… mais on s’entend mal. Je tente plusieurs appels : de nouveau plus de réseau. Je commence à remonter le boulevard en attendant, pour prendre l’ambiance. Tout autour de moi la circulation est naturellement coupée, les gens marchent dans la rue par groupes, brandissent des drapeaux, des bannières, des roses, scandent des slogans : « Sarkozy c’est fini ! ». Un groupe de jeunes gens chante la Marseillaise (beuglée, mais juste). Des parents portent sur leurs épaules des enfants tenant des drapeaux. Je respire mieux. Je me découvre à nouveau peu capable de grandes explosions de joie, mais un sourire béat s’installe peu à peu sur mon visage. L’euphorie générale me gagne. J’ai du mal à réaliser. Enfin, c’est fini ! La gauche est au pouvoir ! Je passe devant un café à la terrasse largement ouverte où un groupe de passants s’est massé devant un écran de télé. J’entre histoire de souffler un peu et d’avoir les premiers chiffres, et je tombe sur… le discours de défaite de Sarkozy : ah, non ! Je ne veux plus le voir ! Je savoure malgré tout son air défait et je ressors.

Peu après j’arrive enfin à recontacter mon groupe d’amis, qui se sont postés dans une petite rue derrière Solférino. Ayant rebroussé chemin, je les retrouve, et nous avançons jusqu’à l’écran géant dont l’accès est à présent facile. Les interviews de personnalités alternent avec les vues de motards courageux poursuivant la voiture de Hollande à Tulle : pas grand-chose à apprendre. On croise des amis. On se poste pour discuter. On finit par s’installer dans un café où, miracle, il y a des places libres pour grignoter et trinquer. Les serveurs affichent leur bonne humeur sans complexe. Il faut dire que le café s’appelle « Le Solférino » : beaux quartiers de Paris obligent, les prix sont plutôt de droite, mais la clientèle est de gauche. Plus loin, à la Concorde, la soirée de l’UMP a été annulée. Sur l’écran de télé local, nous assistons au discours de Hollande… sans le son, puis à la reprise de la Haletante Poursuite en Moto. Hollande a l’air parti pour faire Tulle-Paris en voiture : il en a pour la nuit ! Nous supposons à raison que le convoi a mis le cap sur un aéroport. Marine Le Pen est copieusement huée à son apparition à l’écran : ça ne résout pas le problème de l’extrême-droite, mais une fois de temps en temps ça fait du bien…

La soirée s’avance. À la sortie du café, nous décidons d’aller à la Bastille, même si les espoirs de pouvoir pénétrer sur la place sont minces, à voir les images de la foule immense qui s’y est déjà massée depuis longtemps. Nous allons reprendre le métro à Solférino, entre temps rouvert. Un agent RATP nous prévient qu’il faudra descendre à la station d’avant, à Saint-Paul, le métro Bastille étant certainement fermé. Nous nous retrouvons dans les couloirs de la station, entourés par… un groupe de militants PS survoltés, avec des badges « Volontaire François Hollande 2012 » et beaucoup de drapeaux. Sur les quais, tout le monde scande « On a gagné ! » Dans le métro, on se croirait à la sortie d’un match de foot. Une amie d’origine malienne se réjouit : « Je ne serai peut-être plus traitée comme une sous-merde ! » Je renchéris : de mon côté, je ne serai peut-être plus une « aberration anthropologique »… Il faut changer de ligne à Concorde : hilares, tous les militants signalent la descente par un « Le changement, c’est maintenant ! » Ça, c’est fait… Dans les couloirs, on chante L’Internationale.

On resurgit à l’air libre près du manège à Saint-Paul, pas si loin du coin des bars LGBT qui parsèment le quartier du côté d’Hôtel de ville jusqu’à Châtelet puis au Marais. A notre surprise, il y a déjà une foule non négligeable dans la rue à Saint-Paul ; beaucoup de petits groupes qui prennent joyeusement possession de la voie, tandis que les quelques voitures essaient de passer au ralenti ; beaucoup de groupes de jeunes avec des drapeaux et du maquillage ; des gens aux fenêtres. Tout le monde a l’air de gauche, tout le monde a l’air heureux. À les voir, c’est comme si le score de Hollande s’élevait à 80%. Mais pour le moment, on oublie le score serré, le danger des idées d’extrême-droite consciencieusement banalisées par l’UMP depuis cinq ans, la masse énorme de travail qui attend le futur gouvernement : cela fait tant de temps qu’on attendait ça, qu’on peut bien prendre le temps de faire la fête ! Le soulagement est partout visible, la bonne humeur générale. On parle aux gens dans la rue, on échange des saluts et des slogans rassurés. La proximité de la Bastille est signalée par la densification de la masse et par le nombre croissant de petites boutiques de hot dogs et de crêpes-nutella. On voit de loin la foule massée sur les marches autour du génie, des points de lumière vacillants dans l’air chauffé et la nuit tombante. Des échos de hauts-parleurs retentissent par vagues, des clameurs indistinctes.

Bientôt on ne peut plus s’avancer beaucoup plus : la foule est trop dense. Nous nous contentons de rester sur les arrières, près des terrasses des cafés. Il y a beaucoup de photographes. Une femme munie d’une grosse pile d’affiches des Jeunes socialistes montrant une photo de Holande en meeting et arborant un grand « MERCI ! » en distribue à qui veut. Deux de mes amis en prennent et les brandissent. Les affiches ont un succès fou ; on se fait plusieurs fois arrêter par des passants et même par des journalistes, qui prennent tout en photo ou veulent savoir où on les a eues. Nous zigzaguons entre les groupes de fêtards et les comptoirs ambulants où dans de gigantesques poêles à paella cuisent des légions de saucisses sur des flammes beaucoup trop hautes et vives pour n’importe quelle norme de sécurité. Qu’importe : les pompiers et la Croix rouge sont là aussi, nous sommes régulièrement dépassés par des ambulanciers en gilets réfléchissants orange. Dans les rues autour de la place, des tentes sont installées où l’on administre des soins à quelques personnes amenées là en brancard ou en fauteuil roulant. Partout des groupes de passants se promènent, arrivent, repartent, discutent. Quand vient l’heure d’attraper les RER, nous repartons à regrets, brandissant encore des affiches sur le chemin. Même assez loin de la Bastille, on continue à croiser des groupes de passants qui nous saluent spontanément ou sont occupés à discuter gaiement de la victoire. Ce soir, tout ce qui est de gauche à Paris était dans la rue.

Dans l'attente

Dans l’attente des résultats du second tour, comme un peu tout le monde, je suppose. Dans l’attente depuis cinq ans, aussi. Voici quelques réflexions un peu décousues sur cette fin de campagne et sur les raisons de mon vote.

Je vote Hollande, sans la moindre hésitation, et j’ai bon espoir qu’il l’emporte. Mais on ne sait jamais. La fin de campagne de l’UMP a beau avoir été caricaturale, privée de tout scrupule, de toute dignité républicaine, Sarkozy a beau avoir commis des mensonges de plus en plus grossiers et avoir radicalisé son discours jusqu’au point de rupture avec les républicains de son propre parti… on ne sait jamais. J’ai vu sa rhétorique à l’œuvre, et, pour être rompu aux explications de textes, j’en vois toute la perversion, toute la dangerosité. Ce sont des méthodes reprises au FN : une perversion délibérée et systématique du langage des valeurs républicaines, un détournement des symboles de la République au profit d’un patriotisme anachronique, d’un discours de repli, d’une éloquence anxiogène et stigmatisante qui se situe hélas dans la droite ligne de la politique de l’UMP depuis cinq ans. Cinq ans, et même dix ans en comptant le travail de Sarkozy au Ministère de l’Intérieur, dix ans d’une France de pompiers pyromanes qui alimentent l’inquiétude de l’insécurité, qui entraînent le pays dans une logique de la crise permanente (bien avant 2008 !), qui sert à justifier un discours de l’exception permanente, de la distorsion des institutions et des procédures, qui cherche à faire accepter un renoncement progressif aux droits les plus élémentaires.

Comme au FN, tout est dans les connotations, dans les associations d’idées curieuses, qui disent sans dire, l’air de rien, mais en viennent à maîtriser les termes du débat politique et à orienter les esprits, à persuader qu’on ne peut pas voir les choses autrement, qu’il n’y a rien que des faits. On dit : « Mais l’insécurité existe, mais les banlieues, mais l’islam radical, etc. » Je dis : il n’y a pas que des faits. Je dis : un fait ne parvient sur la place publique qu’une fois changé en événement. Je dis : tout événement est en partie construit par un discours qui modifie la façon de voir les choses. Je dis que toute parole politique a aussi une valeur, sinon performative, au moins programmatique. Je dis que les politiques au pouvoir doivent montrer ce qu’il faut faire, donner un avenir possible et les moyens de le construire, et non pas se placer toujours sous l’angle de l’impossible, du renoncement, de la peur et du repli. Je dis que des politiques qui ne parlent que de peur en viennent à construire eux-mêmes cette peur, et qu’ils le savent. Je dis qu’un Président qui brandit systématiquement le spectre de l’islam radical, à l’exclusion de tout autre problème religieux, à l’exclusion de toute autre forme de terrorisme, est un Président qui alimente lui-même la logique de peur et de haine au lieu de la combattre.

Les mots sont importants. Nous autres LGBT le savons bien, et devrions le savoir mieux. Mais parmi nous comme parmi le reste de la société, la sagacité n’est rien sans l’éducation, sans la concentration, sans la prudence qui tient le juste équilibre entre la méfiance excessive (« Tous pourris », « Tous impuissants ») et la confiance aveugle (repoussant toute critique à l’aide de la fameuse tautologie : « Tous ceux qui argumentent contre lui ont tort, ils ne peuvent rien dire d’objectif puisqu’ils sont dans l’autre camp »). En ces temps où l’on zappe beaucoup, où l’on lit beaucoup de choses de façon superficielle, il est plus que jamais important de ralentir, de s’arrêter, de prendre le temps de creuser, d’analyser, de réfléchir à deux et trois fois. Les programmes ne sont pas que du maquillage, ils sont porteurs d’idéologies qui comptent autant dans le gouvernement d’un pays que les décisions économiques – aucune décision d’ailleurs n’étant purement économique, mais toutes étant guidées avant tout par des idéologies (nous l’avons bien vu avec la gestion de la crise de celui qui restera, quoi qu’il s’en défende, comme un président des riches – non que j’aime donner dans une facile et stérile haine des riches, mais il y a une justice sociale nécessaire qui n’a pas eu droit de cité depuis trop longtemps).

Il est important surtout de ne jamais renoncer à la politique, à ce qu’elle peut faire pour notre pays et pour l’évolution générale du monde actuel. Le discours tenu en permanence sur la crise : « Tout ça c’est de l’économie, c’est nécessaire, il n’y a pas d’autre politique possible, c’est de la technique pure, vous n’y connaissez rien, croyez-nous, on ne peut pas faire autrement sinon ce sera la catastrophe », est un discours pseudo-scientifique politiquement orienté et politique connoté – connoté de droite. C’est que l’économie n’est pas une science, et qu’il n’y a jamais eu de solution miracle aux problèmes des crises, passées ou actuelle. C’est aussi que l’argent n’est qu’une des multiples dimensions d’une société, que l’un des multiples volets d’un programme politique. Il est faux de dire que le candidat qui sera élu ce soir, quel qu’il soit, n’aura pas de marge de manœuvre. Prétendre résumer la politique à une série d’actes de gestionnaire est une erreur. Il y a bien des politiques possibles dans la situation actuelle. La politique de stigmatisation permanente de telle ou telle catégorie de la population n’a, par exemple, rien de nécessaire, et il ne coûterait rien d’en changer.

Pour ces raisons, il ne faut pas renoncer – quel que soit, là encore, le résultat de ce soir. Trop souvent les médias (qui font aussi du bon travail, je ne prétends pas rejeter toute la faute sur quelqu’un, moi) adoptent de nos jours un ton familier et ironique pour aborder les questions politiques. Trop souvent on réduit les politiques à des figures de guignols, en oubliant l’importance des valeurs qu’ils doivent porter et la gravité des enjeux de leur élection, de leurs décisions. La politique est une affaire sérieuse, et c’est notre affaire, à nous tous. Ce n’est pas un bruit de fond vaguement lassant ou agaçant, ce n’est pas un décorum accessoire. La politique est le cœur de notre vie sociale. Si quelque chose ne vous convient pas ou vous révolte, il faut vous en préoccuper, travailler au changement, à l’amélioration. Vous ne devez pas vous en désintéresser. Si vous renoncez à ce droit qui est le vôtre, vous abandonnez volontairement votre statut de citoyen, et vous vous livrez pieds et poings liés à tous les groupes d’intérêts qui veulent que vous y renonciez.

Il y a des réveils difficiles. Le 21 avril 2002 a été l’un de mes premiers souvenirs marquants en politique, et aussi le pire jusqu’à présent. Cela fait dix ans que les idées du FN sont trop présentes, que son vocabulaire est trop repris, sa façon de poser les problèmes trop souvent reproduite avec une naïveté coupable chez les autres partis ou même dans les médias. Les propos révoltants qui se sont sinistrement fait jour dans les bouches des membres de l’actuelle majorité et de Sarkozy après les résultats du premier tour se situent dans la continuité de cette dérive graduelle. Par tous les diables, mais il faut relire Matin brun, ce petit livre qui avait remporté tant de succès et que tout le monde semble avoir oublié ! Qui aurait cru, il y a dix ans, que nous en serions là ? Qui peut le tolérer encore ? La droite droitisante a-t-elle a ce point réussi à faire oublier la possibilité même d’une autre gouvernance, d’un autre type de discours politique ? Pour toutes ces raisons, j’espère que cette fin de campagne détestable provoquera non pas un sursaut, mais un regain durable d’intérêt envers la politique de la part de tous ceux que les propos tenus ces dernières semaines ont indigné et qui réclament le retour d’un vrai discours républicain, d’une image de la France qui ne soit plus monopolisée par des extrémismes réactionnaires et profondément incapables de comprendre le monde actuel et à venir.

Je vote Hollande par socialisme, parce qu’aucune crise ne me paraît justifier de tels renoncements et un tel repli coupable vers des idéaux d’exclusion totalement dépassés, parce que je crois profondément à la possibilité d’une justice sociale compatible avec une saine gestion des finances dont la droite n’a guère donné l’exemple.

Je vote Hollande par humanisme, parce que je refuse, de toute mon énergie, cet éloge des frontières prôné par l’UMP. Non, notre pays n’est pas assiégé par l’extérieur ; non, on ne peut pas se prétendre attaché aux valeurs de la République et dans le même temps ne penser l’autre que comme une menace possible, dans un soupçon permanent. Oui, je pense que la France a besoin d’étrangers, que cela peut même améliorer son économie (et aussi bien les patrons eux-mêmes ont accusé l’absurdité économique complète de la circulaire Guéant qui aboutit à chasser les étudiants venus se former en France et à qui l’on défend de mettre leurs compétences au service du pays). Oui, je pense profondément qu’en ce début de XXIe siècle, à l’heure où jamais il n’a été plus facile de se tenir au courant de ce qui se passe à l’autre bout du monde, à l’heure où Internet met en relation des gens du monde entier dans un dialogue instantané et ininterrompu, à l’heure où les trésors de tous les savoirs du monde se déversent à flots sur la Toile et où l’unique défi consiste à apprendre à tous comment les trouver et en jouir, à l’heure où ces peuples qui semblaient enfermés dans les dictatures au Proche et au Moyen Orient commencent à secouer leurs jougs et à se saisir de leurs libertés, je pense qu’à l’heure où enfin l’humanité n’a jamais disposé d’autant d’outils pour se connaître elle-même et se ressentir comme l’unique peuple humain vivant sur Terre, et non plus comme un agrégat de nations vivant repliées chacune dans son coin sur des glorioles narcissiques et inanes, je pense fermement que dans un tel monde où tant de choses restent à construire et où les problèmes de l’avenir seront des problèmes de Terriens beaucoup plus que des problèmes de Français, l’éloge des frontières et la politique de l’exclusion n’ont plus rien à faire et ne peuvent rien apporter.

Et si jamais, ce soir, il s’avérait que les discours opportunistes et irresponsables de l’UMP ont su séduire la majorité encore une fois, je continuerai mon combat sans fléchir, sans renoncer à rien, avec toute l’énergie que m’apportent les valeurs maintes fois réfléchies et éprouvées qui sont celles de la République et que je ne laisserai à personne le loisir de distordre au service de discours xénophobes.

Sur ce, prenons le chemin des bureaux de vote…