Dans l'attente

Dans l’attente des résultats du second tour, comme un peu tout le monde, je suppose. Dans l’attente depuis cinq ans, aussi. Voici quelques réflexions un peu décousues sur cette fin de campagne et sur les raisons de mon vote.

Je vote Hollande, sans la moindre hésitation, et j’ai bon espoir qu’il l’emporte. Mais on ne sait jamais. La fin de campagne de l’UMP a beau avoir été caricaturale, privée de tout scrupule, de toute dignité républicaine, Sarkozy a beau avoir commis des mensonges de plus en plus grossiers et avoir radicalisé son discours jusqu’au point de rupture avec les républicains de son propre parti… on ne sait jamais. J’ai vu sa rhétorique à l’œuvre, et, pour être rompu aux explications de textes, j’en vois toute la perversion, toute la dangerosité. Ce sont des méthodes reprises au FN : une perversion délibérée et systématique du langage des valeurs républicaines, un détournement des symboles de la République au profit d’un patriotisme anachronique, d’un discours de repli, d’une éloquence anxiogène et stigmatisante qui se situe hélas dans la droite ligne de la politique de l’UMP depuis cinq ans. Cinq ans, et même dix ans en comptant le travail de Sarkozy au Ministère de l’Intérieur, dix ans d’une France de pompiers pyromanes qui alimentent l’inquiétude de l’insécurité, qui entraînent le pays dans une logique de la crise permanente (bien avant 2008 !), qui sert à justifier un discours de l’exception permanente, de la distorsion des institutions et des procédures, qui cherche à faire accepter un renoncement progressif aux droits les plus élémentaires.

Comme au FN, tout est dans les connotations, dans les associations d’idées curieuses, qui disent sans dire, l’air de rien, mais en viennent à maîtriser les termes du débat politique et à orienter les esprits, à persuader qu’on ne peut pas voir les choses autrement, qu’il n’y a rien que des faits. On dit : « Mais l’insécurité existe, mais les banlieues, mais l’islam radical, etc. » Je dis : il n’y a pas que des faits. Je dis : un fait ne parvient sur la place publique qu’une fois changé en événement. Je dis : tout événement est en partie construit par un discours qui modifie la façon de voir les choses. Je dis que toute parole politique a aussi une valeur, sinon performative, au moins programmatique. Je dis que les politiques au pouvoir doivent montrer ce qu’il faut faire, donner un avenir possible et les moyens de le construire, et non pas se placer toujours sous l’angle de l’impossible, du renoncement, de la peur et du repli. Je dis que des politiques qui ne parlent que de peur en viennent à construire eux-mêmes cette peur, et qu’ils le savent. Je dis qu’un Président qui brandit systématiquement le spectre de l’islam radical, à l’exclusion de tout autre problème religieux, à l’exclusion de toute autre forme de terrorisme, est un Président qui alimente lui-même la logique de peur et de haine au lieu de la combattre.

Les mots sont importants. Nous autres LGBT le savons bien, et devrions le savoir mieux. Mais parmi nous comme parmi le reste de la société, la sagacité n’est rien sans l’éducation, sans la concentration, sans la prudence qui tient le juste équilibre entre la méfiance excessive (« Tous pourris », « Tous impuissants ») et la confiance aveugle (repoussant toute critique à l’aide de la fameuse tautologie : « Tous ceux qui argumentent contre lui ont tort, ils ne peuvent rien dire d’objectif puisqu’ils sont dans l’autre camp »). En ces temps où l’on zappe beaucoup, où l’on lit beaucoup de choses de façon superficielle, il est plus que jamais important de ralentir, de s’arrêter, de prendre le temps de creuser, d’analyser, de réfléchir à deux et trois fois. Les programmes ne sont pas que du maquillage, ils sont porteurs d’idéologies qui comptent autant dans le gouvernement d’un pays que les décisions économiques – aucune décision d’ailleurs n’étant purement économique, mais toutes étant guidées avant tout par des idéologies (nous l’avons bien vu avec la gestion de la crise de celui qui restera, quoi qu’il s’en défende, comme un président des riches – non que j’aime donner dans une facile et stérile haine des riches, mais il y a une justice sociale nécessaire qui n’a pas eu droit de cité depuis trop longtemps).

Il est important surtout de ne jamais renoncer à la politique, à ce qu’elle peut faire pour notre pays et pour l’évolution générale du monde actuel. Le discours tenu en permanence sur la crise : « Tout ça c’est de l’économie, c’est nécessaire, il n’y a pas d’autre politique possible, c’est de la technique pure, vous n’y connaissez rien, croyez-nous, on ne peut pas faire autrement sinon ce sera la catastrophe », est un discours pseudo-scientifique politiquement orienté et politique connoté – connoté de droite. C’est que l’économie n’est pas une science, et qu’il n’y a jamais eu de solution miracle aux problèmes des crises, passées ou actuelle. C’est aussi que l’argent n’est qu’une des multiples dimensions d’une société, que l’un des multiples volets d’un programme politique. Il est faux de dire que le candidat qui sera élu ce soir, quel qu’il soit, n’aura pas de marge de manœuvre. Prétendre résumer la politique à une série d’actes de gestionnaire est une erreur. Il y a bien des politiques possibles dans la situation actuelle. La politique de stigmatisation permanente de telle ou telle catégorie de la population n’a, par exemple, rien de nécessaire, et il ne coûterait rien d’en changer.

Pour ces raisons, il ne faut pas renoncer – quel que soit, là encore, le résultat de ce soir. Trop souvent les médias (qui font aussi du bon travail, je ne prétends pas rejeter toute la faute sur quelqu’un, moi) adoptent de nos jours un ton familier et ironique pour aborder les questions politiques. Trop souvent on réduit les politiques à des figures de guignols, en oubliant l’importance des valeurs qu’ils doivent porter et la gravité des enjeux de leur élection, de leurs décisions. La politique est une affaire sérieuse, et c’est notre affaire, à nous tous. Ce n’est pas un bruit de fond vaguement lassant ou agaçant, ce n’est pas un décorum accessoire. La politique est le cœur de notre vie sociale. Si quelque chose ne vous convient pas ou vous révolte, il faut vous en préoccuper, travailler au changement, à l’amélioration. Vous ne devez pas vous en désintéresser. Si vous renoncez à ce droit qui est le vôtre, vous abandonnez volontairement votre statut de citoyen, et vous vous livrez pieds et poings liés à tous les groupes d’intérêts qui veulent que vous y renonciez.

Il y a des réveils difficiles. Le 21 avril 2002 a été l’un de mes premiers souvenirs marquants en politique, et aussi le pire jusqu’à présent. Cela fait dix ans que les idées du FN sont trop présentes, que son vocabulaire est trop repris, sa façon de poser les problèmes trop souvent reproduite avec une naïveté coupable chez les autres partis ou même dans les médias. Les propos révoltants qui se sont sinistrement fait jour dans les bouches des membres de l’actuelle majorité et de Sarkozy après les résultats du premier tour se situent dans la continuité de cette dérive graduelle. Par tous les diables, mais il faut relire Matin brun, ce petit livre qui avait remporté tant de succès et que tout le monde semble avoir oublié ! Qui aurait cru, il y a dix ans, que nous en serions là ? Qui peut le tolérer encore ? La droite droitisante a-t-elle a ce point réussi à faire oublier la possibilité même d’une autre gouvernance, d’un autre type de discours politique ? Pour toutes ces raisons, j’espère que cette fin de campagne détestable provoquera non pas un sursaut, mais un regain durable d’intérêt envers la politique de la part de tous ceux que les propos tenus ces dernières semaines ont indigné et qui réclament le retour d’un vrai discours républicain, d’une image de la France qui ne soit plus monopolisée par des extrémismes réactionnaires et profondément incapables de comprendre le monde actuel et à venir.

Je vote Hollande par socialisme, parce qu’aucune crise ne me paraît justifier de tels renoncements et un tel repli coupable vers des idéaux d’exclusion totalement dépassés, parce que je crois profondément à la possibilité d’une justice sociale compatible avec une saine gestion des finances dont la droite n’a guère donné l’exemple.

Je vote Hollande par humanisme, parce que je refuse, de toute mon énergie, cet éloge des frontières prôné par l’UMP. Non, notre pays n’est pas assiégé par l’extérieur ; non, on ne peut pas se prétendre attaché aux valeurs de la République et dans le même temps ne penser l’autre que comme une menace possible, dans un soupçon permanent. Oui, je pense que la France a besoin d’étrangers, que cela peut même améliorer son économie (et aussi bien les patrons eux-mêmes ont accusé l’absurdité économique complète de la circulaire Guéant qui aboutit à chasser les étudiants venus se former en France et à qui l’on défend de mettre leurs compétences au service du pays). Oui, je pense profondément qu’en ce début de XXIe siècle, à l’heure où jamais il n’a été plus facile de se tenir au courant de ce qui se passe à l’autre bout du monde, à l’heure où Internet met en relation des gens du monde entier dans un dialogue instantané et ininterrompu, à l’heure où les trésors de tous les savoirs du monde se déversent à flots sur la Toile et où l’unique défi consiste à apprendre à tous comment les trouver et en jouir, à l’heure où ces peuples qui semblaient enfermés dans les dictatures au Proche et au Moyen Orient commencent à secouer leurs jougs et à se saisir de leurs libertés, je pense qu’à l’heure où enfin l’humanité n’a jamais disposé d’autant d’outils pour se connaître elle-même et se ressentir comme l’unique peuple humain vivant sur Terre, et non plus comme un agrégat de nations vivant repliées chacune dans son coin sur des glorioles narcissiques et inanes, je pense fermement que dans un tel monde où tant de choses restent à construire et où les problèmes de l’avenir seront des problèmes de Terriens beaucoup plus que des problèmes de Français, l’éloge des frontières et la politique de l’exclusion n’ont plus rien à faire et ne peuvent rien apporter.

Et si jamais, ce soir, il s’avérait que les discours opportunistes et irresponsables de l’UMP ont su séduire la majorité encore une fois, je continuerai mon combat sans fléchir, sans renoncer à rien, avec toute l’énergie que m’apportent les valeurs maintes fois réfléchies et éprouvées qui sont celles de la République et que je ne laisserai à personne le loisir de distordre au service de discours xénophobes.

Sur ce, prenons le chemin des bureaux de vote…

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2 réflexions sur « Dans l'attente »

  1. C’est un très beau texte-discours que tu as écris, et je regrette de ne pas l’avoir lu avant d’être allée voter. Non pas que j’aie voté pour Sarkozy, mais parce que tu as réussi à exprimer tout ce que je ressentais, sans parvenir à l’énoncer.

    Je pense à ma mère, intimement de gauche, mais désabusée, qui croit en tous ces discours de droite dont tu parles, qui croit que la seule politique possible, c’est le repli sur soi, le renfermement, pour ne pas aggraver la crise. Et pourtant, elle est loin d’être idiote. Mais elle se fait « brainwasher » par la droite stigmatisante, et ça m’énerve au plus haut point.
    Je pense à mon père, aussi, ni de droite, ni de gauche, mais qui ne supporte plus le gouvernement de droite, et croit en la possibilité de changer, d’améliorer, ce qui passe par l’alternance.
    Et je pense à moi-même, jeune femme, pourrions-nous dire, qui ne connaît pas encore bien le monde des adultes, encore moins celui du travail, mais qui croit en la possibilité d’un gouvernement plus juste, plus « social », moins discriminant. Peut-être est-ce utopique, mais ça vaut le coup d’essayer.

    Merci pour ton texte, j’aime beaucoup ce que tu fais =)

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