Mariage pour tous : le cardinal André Vingt-Trois prône la "bisexualité"

La communication est un art difficile, et une parole étourdie a vite fait de faire sombrer dans l’absurdité de longs efforts de réflexion subtile (ou non). En témoignent les propos surprenants tenus samedi par le cardinal André Vingt-Trois lors d’un point presse pendant la Conférence des évêques de France, à Lourdes, et rapportés le jour même par L’Express. Donnant à tort et à travers son avis sur un sujet qui ne concerne pas plus que ça l’Église, à savoir le projet d’ouverture du mariage civil et peut-être de l’adoption aux couples présents et futurs formés par des personnes du même sexe, André Vingt-Trois a en effet affirmé à plusieurs reprises un lien étroit entre le mariage et la, je cite, « bisexualité ».

En réponse à une première question sur les accusations d’homophobie portées contre l’Église, M. Vingt-Trois a répondu derechef : « Je ne vois pas en quoi le fait de dire que le mariage ne peut se constituer sans la bisexualité, est homophobe.  » Un peu plus tard, à propos de la parentalité, il a affirmé : « Je ne connais pas aujourd’hui de procédé pour faire naître des enfants en dehors de la bisexualité ».

Propos qui plongèrent mes amis et moi-même dans un état de stupéfaction lexicale. Convaincus que nous ne pouvions pas avoir bien compris, tant ces paroles contredisaient si entièrement le reste des déclarations cardinalices, nous empoignâmes aussitôt nos dictionnaires, en quête du sens technique ou peu connu dans lequel ce mot pouvait avoir été employé. Car il était évidemment inconcevable que M. Vingt-Trois associât bel et bien l’attirance pour les deux sexes avec le fondement même du mariage et de la reproduction tels que les conçoit l’Église.

André vs. Robert

Recherche condamnée à demeurer aporétique, car j’eus beau tourner et retourner le mot dans tous ses sens, je n’ai rien trouvé qui puisse donner sens aux paroles du dignitaire papal. Voici l’avis du Grand Robert (2001) sur la question :

BISEXUALITÉ [bisɛksɥalite] n. f. — 1894, in D. D. L. : de bisexuel, d’après sexualité.

♦ 1. (Bot., zool.). Caractère des organismes (plantes et animaux) bisexués. Bisexualité biologique.

♦ 2. Psychol. Caractère constitutionnellement bisexuel des tendances psychiques de l’individu humain (→ Ambivalent, cit. 1). → Hermaphrodisme. Conséquences psychologiques de la bisexualité.

Cit. 1 : Bisexualité psychique à dominante monosexuelle sur une sexualité physiologique fermement arrêtée : ainsi peut-on qualifier l’équilibre normal de l’être humain. — E. MOUNIER, la Relation sexuelle, tiré du «Traité du caractère» (1948), in Dr Willy, la Sexualité. t. I, p. 43.

Cit. 2 : Notion introduite par Freud en psychanalyse sous l’influence de Wilhelm Fliess : tout être humain aurait constitutionnellement des dispositions sexuelles à la fois masculines et féminines qui se retrouvent dans les conflits que le sujet connaît pour assumer son propre sexe. — J. LAPLANCHE et J.-B. PONTALIS, Voc. de la psychanalyse, art. Bisexualité.

♦ 3. Rare. Caractère d’une personne bisexuelle (3.), de relations bisexuelles.

CONTR. Monosexualité, unisexualité.

Le premier sens donné par le Robert renvoie au fait de posséder les deux sexes à la fois (l’adjectif « bisexué » y est défini en page suivante comme « Qui possède les deux sexes »). Il s’agit du sens le plus ancien du mot, synonyme d’hermaphrodisme. C’est par exemple en ce sens qu’il est employé dans le livre de Luc Brisson Le Sexe incertain. Androgynie et hermaphrodisme dans l’Antiquité (Paris, Belles Lettres, 1997), où l’auteur étudie des figures comme Tirésias (qui, d’homme, devient femme pendant quelque temps) ou Hermaphrodite (à la fois homme et femme, à l’origine du nom commun).

Le deuxième sens, qu’une personne bisexuelle qui a un peu lu connaît souvent, renvoie à la psychanalyse freudienne et se rattache directement au premier sens : c’est la bisexualité psychique qui, dans la pensée de Freud, caractérise les débuts de l’élaboration du psychisme de tout individu. C’est aussi ce concept qui fait le lien entre le sens ancien du mot et son sens le plus récent : l’idée de Freud, dans une pensée qui ne dissocie pas l’identité sexuelle et l’orientation sexuelle, est qu’on ne peut expliquer une attirance sexuelle pour une personne du même sexe qu’en supposant chez l’individu désirant la présence de caractéristiques relevant du sexe opposé (un homme qui désire un autre homme ne peut le faire selon Freud que parce qu’il est un peu femme). On sait d’ailleurs à quel point ce concept est peu apprécié des minorités concernées et même des chercheurs qui ont pris la peine d’étudier la question sans préjugés.

Le troisième sens, c’est celui qui figure dans l’acronyme LGBT : la bisexualité comme attirance d’un individu pour des personnes des deux sexes, par distinction avec la monosexualité qui désigne les attirances pour un seul sexe (hétérosexualité ou homosexualité). Pour le Grand Robert, en 2001, il s’agissait encore d’un sens rare : c’est dire à quel point le concept de bisexualité était encore peu connu en France en dehors des personnes concernées et de quelques chercheurs (la thèse d’anthropologie de Catherine Deschamps consacrée aux bisexuels avait été soutenue en 1999). C’est dire aussi à quel point les choses ont changé en dix ans, puisqu’on trouve désormais une large bibliographie, incluant des ouvrages grand public et de multiples articles de presse, où le mot est employé dans ce sens.

Échec

Le caractère récent de l’évolution du mot explique naturellement que, lorsqu’on lit les interviews de quelqu’un comme André Vingt-Trois, il vaille mieux le faire dictionnaire en main : il avait peu de chances d’employer le mot dans le même sens que les bisexuels eux-mêmes. Le problème, c’est qu’aucun autre sens du mot ne fonctionne non plus. André Vingt-Trois ne place évidemment pas l’androgynie au fondement du mariage, pas plus que la bisexualité psychique. Ce qu’il dit ne veut littéralement rien dire.

Ce qu’il aurait voulu dire, en revanche, est clair pour tout le monde : il aurait voulu dire qu’il ne concevait pas le mariage en dehors de l’implication de personnes des deux sexes. Dans sa deuxième réponse, il faisait allusion au fait que la reproduction humaine implique nécessairement un binarisme sexuel, une distinction entre deux sexes différents (pas un, pas trois, pas quatre ou cinq) qui doivent tous les deux être impliqués pour donner naissance à un petit humain. Notez au passage qu’il associe étroitement mariage et reproduction, ce qui n’est de fait plus le cas depuis un bon moment dans la société française (les couplés non mariés peuvent avoir des enfants sans se faire montrer du doigt dans la rue et les couples mariés sans enfants ne sont pas publiquement conspués non plus — toutes évolutions là aussi relativement récentes, puisqu’elles ont surtout eu lieu pendant le siècle dernier si je ne me trompe, mais enfin ça ne date pas de l’année dernière non plus, quand même).

Le problème, c’est qu’André Vingt-Trois n’a tout simplement pas employé le bon mot, et que cette impropriété fait sombrer ses paroles dans l’aberration la plus complète : il a l’air de dire le contraire de ce qu’il a voulu dire. C’est très amusant, parce qu’il montre par cette erreur qu’il ne connaît tout simplement pas son sujet, qu’il emploie les mots un peu au petit bonheur la chance. Si j’étais indulgent ou paranoïaque, je penserais qu’il fait exprès de tout mélanger pour faire peur aux gens, et de fait il le fait dans la plupart de ses propos (par exemple en brandissant le spectre du « parent 1, parent 2 » — oui, oui, nous avons vu la série Le Prisonnier, nous aussi, et nous non plus, Monsieur Vingt-Trois, nous ne voulons pas être des chiffres mais des hommes libres — ou encore en essayant de faire gober aux gens qu’on va mentir aux enfants, leur faire croire que deux hommes peuvent avoir un enfant ensemble, exagération grossière, mais après tout il paraît que plus le mensonge est gros mieux il passe). Mais je crois que ce n’est même pas le cas ici. C’est juste qu’il n’y connaît rien, qu’il dit n’importe quoi, et qu’il se rend ridicule. Échec critique.

Les mots sont importants, le mariage pour tous est un droit nouveau pour tous

La morale de cette anecdote ? À trop parler à tort et à travers, les esprits bornés finissent par se prendre les pieds dans leur propre langue.

Mais il y en a une deuxième, sur laquelle je n’insisterai jamais assez : les mots sont importants. Le mot « bisexualité » a des sens précis, et tout le monde (même un cardinal, la preuve) a intérêt à ce que les mots soient employés dans leur sens juste. La bisexualité, ce sont les sens qui figurent dans les dictionnaires. Pas juste « truc avec deux sexes ». De même, quand le projet de loi parle de couples de même sexe, il ne parle pas de couples homosexuels, et parler de « mariage homosexuel » ou de « mariage gay » au lieu de « mariage pour tous » ou « d’ouverture du mariage aux couples du même sexe », cela implique déjà des choix importants sur le fond du débat, précisément parce que le projet de loi ne parle pas d’homosexuels mais de citoyens français, quelle que soit leurs vies sexuelles, sentimentales, etc. Et c’est une excellente chose. C’est précisément grâce à cela que c’est un vrai projet de loi républicaine et non une rustine taillée sur mesure à la demande de lobbies, comme les anti-mariage tentent de le faire croire. C’est grâce à cette prise en compte du seul sexe des individus, sans recours au concept d’orientation sexuelle, que tout le monde, oui, tout le monde pourra bientôt se marier avec qui il voudra, homme ou femme, peu importe si vous vous pensiez homo, hétéro, bi, pan, queer, indécis, pas concerné, ou ce que vous voulez.

C’est aussi cela qui rend ce projet de loi potentiellement beaucoup plus subversif à l’égard de la conception traditionnelle de la famille que ce que raconte André Vingt-Trois, qui n’est même pas capable d’imaginer qu’un homme puisse, d’ici peu, avoir la liberté de se marier avec une femme, puis de divorcer et d’épouser plus tard un homme (ou inversement), d’avoir des enfants dans ces deux familles successives, etc.

L’ouverture du mariage à tous les couples d’adultes consentants, c’est la fin de la schizophrénie pour les personnes bisexuelles, qui pourront envisager toute relation avec les mêmes droits et la même sérénité ; mais c’est aussi et surtout une liberté considérable accordée à tous : celle de tomber amoureux de tout adulte et de pouvoir envisager de fonder une famille avec la personne que l’on aime, quel que soit son sexe. Cette loi consacre le fait que les relations, y compris les relations amoureuses, conjugales et familiales, se nouent entre des personnes et non entre des sexes. Alors, ne laissez pas les conservateurs et les ignorants perpétuer cette bicatégorisation stupide homo/hétéro qui enferme les gens dans des cases et qui leur fait oublier qu’eux aussi ont le droit de tomber amoureux et d’épouser un homme ou une femme… et expliquez autour de vous à quel point cette loi est un progrès pour tous les citoyens, sans distinction d’orientation sexuelle. Épousez qui vous voudrez !

Publicités

2 réflexions sur « Mariage pour tous : le cardinal André Vingt-Trois prône la "bisexualité" »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s