Les sentiments d'avant les mots

(Ce soir, c’est un billet à la forme 200% expérimentale, à mi chemin entre la réflexion organisée, la réflexion pas organisée, l’essai avec quelques images poétiques, les divagations, etc. Il y a un raisonnement quand même, juste ça risque d’être moins évident dans ce billet que dans d’autres. Bonne lecture !)

Que sont les sentiments avant les mots, avant les déclarations, avant les paroles prononcées, écoutées, échangées, les paroles qui infléchissent le cours des choses ?

On dit : « Nous sommes définis par ce que nous faisons ». On dit : « Les paroles s’envolent, les écrits restent ». Mais même les paroles forment déjà un dépôt, un précipité, quelque chose de solide qui impose sa marque au réel. Bien des paroles, d’ailleurs, sont des actes, comme les linguistes s’en sont bien aperçus (le maire dit : « Je vous marie » et la vérité légale de cette situation sort et commence à exister au fil de ses syllabes).

Les paroles sont des formes. « Je t’aime » en est une. « Amour » est une forme, « amitié » une autre.

Et puis il y a ce monde de formes toutes faites, de formes déjà prêtes, ce monde de catégories et d’étiquettes que nous endossons à notre venue au monde. Nous sommes déjà situés, déjà nommés et qualifiés (et verbés et adverbés et préposés, ou prépositionnés, en tout cas situés quelque part, avant même d’atteindre l’âge d’avoir des pensées, l’âge d’avoir une volonté). Notre premier acte dans le monde est ce dépôt que nous recevons : nous héritons. Nous sommes situés, formés. Et nos idées, nos opinions, nos façons de juger, d’évaluer choses et gens et idées, nos sentiments eux-mêmes sont influencés par cette situation de départ. Nos premiers regards sur le monde chaussent les lunettes de la culture que nous recevons. Et nos façons d’aimer (et de ne pas aimer) elles-mêmes sont ainsi pré-formées.

Pourtant, bien sûr, le monde n’est pas une juxtaposition de gens déjà moulés. Nous ne sommes ni des clones ni des crânes bourrés ni des moutons. Nous héritons d’héritages multiples et entrecroisés, à charge à chacune et à chacun d’entre nous de retenir, de rejeter, de s’essayer à des mélanges, à des innovations, pour se construire une façon de vivre, pour refaire la vie (sa vie), et donc pour refaire le monde, chacun à son échelle, selon ses moyens.

Et bien sûr les formes, les catégories, les étiquettes, les concepts déjà existants, tout cela n’est ni à accepter sans réfléchir, ni à rejeter sans réfléchir. Ces héritages ne sont pas un monde déjà parfait qu’il faudrait reconduire sans changement de peur de le pervertir, et ces héritages ne sont pas non plus un asservissement. Ils ne sont ni bien ni mal intentionnés, du moins pas en eux-mêmes. C’est l’usage que nous en ferons qui compte.

D’habitude on se rend surtout compte de la façon dont ces héritages nous influencent dans nos actes. Des modes de vie, par exemple, qu’on dit souvent français, britanniques, américains, maliens, japonais, colombiens, italiens, mais qui sont aussi franco-italiens, franco-colombiens, franco-japonais, franco-anglais, franco-américano-italiens, selon les histoires personnelles et familiales, tout comme on peut se sentir parisiano-lyonnais ou toulouso-marseillais, ou bretono-catalan, ou slovéno-oxfordienne. Tant de rencontres et d’hybridations possibles, si trop peu évoquées ! Nos héritages, ce sont aussi les opinions politiques de nos familles, de nos amis et connaissances, des gens que nous fréquentons : parents de gauche, enfants de gauche, parents de droite, enfants de droite, dit-on souvent (même si ce n’est pas aussi rigide). Ce sont aussi notre culture générale, tout ce qui nous est apporté ou non par notre milieu socio-professionnel d’origine. Nos goûts en sont influencés eux aussi. L’ouverture ou fermeture de notre milieu habituel envers les LGBT influe aussi sur notre propre ouverture, notre propre épanouissement si nous sommes directement concernés.

Mais au delà de ces variables, la vision du monde majoritaire là où nous vivons influence nos pensées et nos sentiments, car elle influence notre façon de mettre en mots, de mettre en forme, de décrire, de nommer ce que nous ressentons.

Une jeune fille qui n’a jamais entendu parler d’homosexualité féminine pourra mettre des années avant d’avoir l’idée d’appliquer les mots d’attirance, de désir, de tendresse, d’amour à la fille qui l’attire, qu’elle désire, pour laquelle elle éprouve de la tendresse, de l’amour. Et personne d’autre qu’elle ne sera aussi bien placé pour donner leur forme à ces élans non nommés, à ces émotions encore sans mots.

Mais qu’il s’agisse ici d’homosexualité, de bisexualité ou d’hétérosexualité, je veux penser aujourd’hui à ces mots si évidents et si peu évidents que sont : « amitié » et « amour », « affection » et « tendresse » et « désir ».

On dit : il y a l’amitié, qui est de se sentir bien en compagnie de quelqu’un, qui veut dire rechercher quelqu’un, mais sans épouver d’attirance, sans désir. Coucher entre amis, ça ne se fait pas, ce n’est plus de l’amitié, cela devient autre chose.

On dit : il y a l’amour, qui est oh comment vous dire oh là là qu’est-ce que c’est beau l’amour. On dit : être amoureux ça se reconnaît facilement on a l’impression de devenir dingue pour quelqu’un. On dit que c’est intense, non, pas intense comme ça mais plus que ça, sinon, eh bien sinon c’est sans doute que ce n’est pas assez que ce n’est pas ça qu’on s’est trompé. Que ça doit être juste un sursaut ou juste du désir ou juste qu’on se sentait seul(e) à ce moment-là.

On dit : l’amour c’est pour une seule personne. On dit : du coup après il faut se mettre en couple.

On dit : quand vous aimez quelqu’un couchez avec cette personne-là, pas avec les autres.

On dit, ou plutôt on ne dit pas, mais on fait bien comprendre, que l’orgasme ça ne se partage pas avec n’importe qui que ce sont des choses sérieuses, qu’on ne se donne pas à n’importe qui (surtout si on est une femme) et que c’est mieux de ne pas essayer de prendre n’importe qui (surtout si on est un homme).

On dit : on ne peut pas désirer n’importe qui, c’est soit les hommes soit les femmes. On ne dit pas, mais on fait entendre, que désirer des humains de tout sexe ça fait trop vous comprenez c’est évident c’est mathématique ça veut dire que vous désirez tout le monde à la fois c’est si évident quand on peut sortir avec des hommes ou des femmes ça veut dire qu’on désire tout le monde à la fois et oh là là petits coquins ça fait un peu beaucoup tout ça à la fois vous ne trouvez pas faut se calmer faut choisir dites quand même.

Bien sûr, avec des formes et des cadres, c’est plus facile. On se repère mieux, plus vite. Surtout, on ne s’expose pas à se faire prendre pour n’importe quoi. Si vos paroles et vos actes s’écartent des cadres vous risquez d’avoir l’air de faire n’importe quoi. Mais il n’y a pas que le regard des autres, il y a aussi l’idée qu’on se fait du monde. Sans repères, on risque de se sentir perdu. Le pire labyrinthe est l’absence de tout repère dans l’espace, sans murs ni sol ni ciel, sans haut ni bas ni directions. Et puis si on se sent trop perdus on finit par se demander qui on joue dans l’histoire, si on est Thésée ou le Minotaure, si ça ne serait pas nous le monstre enfermé par précaution.

Le Minotaure le plus monstrueux est un passe-muraille, pas un qui suit les couloirs déjà érigés.

Une vie sans repères serait impossible, pas parce que nous sommes incapables de nous passer de repères, mais parce que tout le monde est situé. Un regard, ce sont des limites, c’est une attention portée quelque part, un champ de vision qui a choisi une direction, des sons qu’on écoute en étant trop loin pour en écouter d’autres. Toute personne vivante est située. Le point de vue objectif n’existe pas, pas de façon innée du moins.

Cela veut dire que l’objectivité, la neutralité, tout comme l’impartialité ou la justice, ne sont pas accessibles spontanément : ce sont des constructions complexes et ardues, que nous bâtissons à force d’expérience, de connaissances accumulées sur tout ce que nous ignorions au début, sur toutes les vies que nous ne vivons pas nous-mêmes mais qui existent en même temps que les nôtres, et sur tous les sentiments, toutes les idées, tous les avis et façons de faire qui découlent de ces vies vécues par d’autres que nous. Replié sur soi-même, on est incapable de connaître le monde dans son entier et donc de penser, de parler et d’agir à l’échelle du monde. C’est tout simplement ce qu’on appelle apprendre, dépasser les préjugés, les opinions préconçues, etc.

Mais cela vaut aussi dans notre façon de penser nos propres vies. La personne qui agit en artiste ou en philosophe, par exemple, est quelqu’un qui, par l’art ou par le raisonnement, tente de creuser la vie et le monde, de s’affranchir de ce qui a déjà été pensé, décrit ou exprimé. L’auteur, c’est étymologiquement celui qui trouve quelque chose à ajouter (qui n’avait pas encore été dit par les auteurs précédents). Les philosophes connus sont ceux qui ont apporté des contributions nouvelles à une réflexion collective mondiale (dont on essaie qu’elle cesse d’être monopolisée par les humains mâles).

Et donc, creuser sa propre vie, se poser des questions différentes sur cette vie unique qu’on est en train de vivre, est quelque chose que tout humain devrait avoir la possibilité de faire. Ce qui implique de lui donner les forces physiques, la santé, mais aussi l’éducation, mais aussi du temps, ce temps qu’on appelle trop vite « loisir » et qui est du temps de vie ni plus ni moins essentiel que le temps qu’on appelle de « travail ». Il faut réclamer, exiger toujours et réexiger la santé, les forces, l’éducation et le temps de s’arrêter pour creuser cette vie que nous sommes en train de vivre, ne serait-ce que parce que nous n’en vivrons qu’une.

Et parmi les multiples sujets de réflexion possibles, ces multiples réalités que nous avons appris à penser d’abord par le biais de ces héritages immenses, il y a ces réalités que sont les sentiments. On nous dit : « amitié », « amour », « couple », « fidélité », « exclusivité », « vie commune » et beaucoup d’autres choses.

Est-il possible d’oublier, ou du moins de mettre entre parenthèses quelques instants ces idées déjà faites, ces idées héritées, et de réfléchir à ce qu’on éprouve hors catégorie ? Est-ce seulement faisable ?

Bien sûr, il y a toutes les réflexions, d’ailleurs abondantes au sein des minorités LGBT+++, sur des sujets comme l’orientation sexuelle, hétéro, homo, bi, pan, queer, asexuel-le-s, autres, ou encore l’amour et le polyamour, le couple, l’exclusivité, la fidélité, etc.

Mais avant même cela, avant même les mots, peut-on saisir ce qu’est un sentiment ? Le peut-on seulement, sans mots ? Faut-il, sinon, se fier aux artistes, aux chanteurs, aux poètes, ou alors aux musiciens et aux peintres romantiques ou expressionnistes, pour essayer d’atteindre à la racine (s’il y en a une) le sentiment avant les mots, avant les idées, les catégories et les délimitations ?

Puis-je remonter, en creusant doucement, attentivement, patiemment, jusqu’à un élan commun à toutes les formes d’amitié, d’amour, d’attirance, de désir, un sentiment antérieur à ces divisions, comme la graine est antérieure à la plante ramifiée, ou bien comme le gisement de minerai est antérieur au métal fondu et forgé ?

Existe-t-il un pareil élan émotionnel ? N’est-ce qu’une chimère romantique, un héritage auquel j’aurais envie de croire, ou bien une utopie à la mode parmi certaines minorités queer ? Vraiment, je n’en sais rien.

Qu’est-ce que se sentir entraîné vers une autre personne ? Non, même pas vers une, mais vers les autres personnes ? Mais vers combien, d’ailleurs ? Quelques-unes ? Plusieurs dizaines ? Des centaines, des milliers, des millions, des milliards d’autres ? Faut-il d’ailleurs se limiter aux humains ? Si nous remontons à une forme d’amour ou d’affection très générale, ne peut-on pas se sentir entraîné vers toute forme de vie ? Faut-il même s’en tenir aux formes de vie ? Peut-on se sentir mû par un élan d’amour envers le monde entier ? On dira : c’est ce que disent certains croyants, les mystiques. Mais sans même recourir à l’idée d’un ou plusieurs dieux, cet élan ne peut-il pas exister ? On dira : c’est de l’exaltation, ou du bisounoursisme, ou pire : de la poésie.

Il est vrai qu’on dit : aimer, c’est choisir. L’amour est sélection car l’amour est regard, il n’existe que par ses limites, son cadrage : « oh oui oh oui oh oui LUI » (ou « ELLE », ou à la rigueur « EUX DEUX » ou « EUX TROIS », mais au-dessus de trois vous aurez du mal à trouver des gens pour vous prendre au sérieux).

On dit, ou plutôt on ne dit pas, que l’amour c’est un peu aussi une histoire d’offre et de demande.

On dira ben si vous dites que vous aimez tout le monde bah c’est qu’hein vous aimez personne ah fait.

Faut choisir.

Dans certains domaines ça se fait de ne pas choisir.

On dit : les droits humains sont pour tout le monde.

On ne le dit pas, mais les droits humains supposent une forme d’élan vers les autres humains. De l’amour oh ça non alors n’allons pas jusque là, mais en fait si un petit chouïa quand même. On va dire de la tolérance alors ça fera plus supportable, ça fera genre « on les supporte », ça évite de dire « on les aime un peu » (sinon ça ferait si mièvre, et d’ailleurs il y a encore des gens qui quand on leur parle des droits humains universels sourient et font ouh bouh bah le gentil naïf et puis aussi la paix dans le monde hein : ben oui, tiens, pourquoi pas, d’ailleurs si on se remontait les manches ? tout progrès humainement construit a commencé à l’état d’utopie tournée en dérision).

On dit, donc : les valeurs universelles, l’humanisme.

On dit aussi : on gagne à partager auprès de toute l’humanité certaines choses. Il faut nourrir tout le monde. La nourriture, l’eau, les ressources naturelles. Il faut prendre soin du monde, dit-on (souvent en pensant : pour que les autres humains puissent eux aussi en profiter).

On dit encore : tout humain a droit à l’éducation.

Larousse dit : je sème à tout vent.

Semer des orgasmes à tout vent, en revanche, est mal considéré.

Mais même sans pousser jusque là, aimer est supposé signifier choisir. Choisir et hiérarchiser. ELLE ou LUI va passer AVANT les autres. Car je l’aime, ou je les aime, PLUS que les autres.

Trop peu envisagée, en revanche, est une conception différente de l’élan qui nous entraîne vers les autres et dont je tâtonne pour essayer de l’exprimer : un bouillonnement, peut-être, ou même pas tant un bouillonnement qu’un mijotement inaperçu, un jeu de lueurs changeantes, aux couleurs toutes différentes, différentes d’une façon évidente et palpables, et plus ou moins proches ou incomparables, mais davantage « qualitativement » différentes que supérieures ou inférieures les unes aux autres. Un bouillonnement, un mijotement, un réseau de vagues de chaleur et de lumières et de couleurs qui existent avant les étiquettes d’amour, d’amitié ou de désir. Avant notre tendance à diviser les choses en considérant l’autre (les autres) comme objet affectif ou comme objet sexuel, et à trancher subtilement : non mais elle c’est juste que tu as envie de lui éjaculer dedans et elle c’est parce que c’est l’âmeuhdeutaviemec.

S’il y a donc des sentiments, un sentiment avant les mots, c’est peut-être cet élan insoutenablement non sélectif, ignorant des divisions et des limites, qui, quand je rencontre quelqu’un (d’inconnu ou de déjà connu depuis un peu ou beaucoup de temps, cela revient au même), m’entraîne vers cette personne, avant que mon cerveau, ma pensée, mes mots hérités du français et de quelques autres langues, mes idées et codes sociaux et moraux hérités de ma vie passée viennent dire : bon, là c’est que ça doit être juste de l’affection, là ça commence à ressembler furieusement à de la tendresse… et là, heu… chais pas trop…

Ça pourrait être une description de la bi/pansexualité, ou du moins d’une forme possible de bi/pansexualité parmi d’autres, le fait de donner une voix à cet élan souvent inaperçu, si vite enterré sous les mises en forme et les mises en moule, ce bouillonnement doux vers les autres, de quelque sexe ou genre qu’ils soient.