Pour en finir avec le "mariage gay"

Ce titre faussement provocateur est là pour répliquer au titre vraiment provocateur, mais aussi vraiment crétin, de la Une de Libération de vendredi, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et clapoter beaucoup de salive (voyez quelques réactions ici sur Yagg, la lettre ouverte indignée de Numa sur le blog E.D.H. ou encore la mise au point de Yannick Barbe dont je ne ferai ici que reprendre et souligner un des points). Je ne compte pas parler ici de la caricature du Président sortant, mais du concept mis en avant par le titre et repris par l’article, celui de « mariage gay ».

Pour commencer, je copie-colle ici la fin de l’article de Yannick Barbe, qui m’a frappé par sa justesse :

PAS SEULEMENT UNE QUESTION DE MOTS
D’où cette question: Libération sait-il de quoi il parle? Car il ne s’agit pas seulement d’une question de mots, loin s’en faut. Utiliser l’expression «mariage gay» (l’équivalent donc de l’«union civile» sarkozienne), c’est approuver une approche différentialiste et communautariste du droit. Un statut spécifique pour une certaine catégorie de personnes, ce qui «peut poser un problème constitutionnel» comme le signalait à juste titre Libération dans son dossier ce matin. Bref, réassigner les homos dans ce placard qu’ils/elles n’auraient jamais dû quitter selon certains homophobes.

Avec le mariage pour les couples de même sexe, l’approche est égalitaire et républicaine. Les mêmes droits pour toutes et tous. Et cela change tout, car la symbolique est plus forte: comment les lesbiennes, gays, bi et trans’ de ce pays peuvent-elles/ils se faire respecter, dans la rue, à l’école, au travail, dans leur famille, si ils et elles sont considéré-e-s comme des citoyen-ne-s de seconde zone?

INSULTE
Que Libération et tant d’autres médias continuent à employer l’expression «mariage gay» va donc plus loin qu’une simple méconnaissance des enjeux actuels sur ces questions, d’autant plus alarmante à 100 jours de la présidentielle. C’est une insulte à nos revendications pour l’égalité des droits, pleine et entière. Notre colère, comme l’expriment aujourd’hui le Centre LGBT Paris-IdF («Mariage gay et ouverture du mariage aux couples de même sexe ne sont pas synonymes») ou encore le Collectif contre l’homophobie («La Une de Libération et son traitement sont une insulte à l’intelligence»), n’est pas près de s’arrêter.

Je le répète, parce qu’on ne le répètera jamais assez : il faut en finir avec le « mariage gay ». Ce n’est qu’en en finissant avec le « mariage gay » qu’on pourra enfin obtenir la seule avancée réelle : l’ouverture du mariage aux couples de même sexe.

Le « mariage gay », comme le dit bien l’article ci-dessus, suppose un statut spécifique pour une certaine catégorie de personnes, alors même que, dans la vie quotidienne, ce sont des couples comme les autres, fondant des familles comme les autres, et qui demandent à être traités comme les autres. Imaginer l’ouverture du mariage aux couples de même sexe comme un « mariage gay », c’est imaginer que le mariage ouvert aux gays serait quand même un mariage différent. C’est du « séparés bien qu’égaux », encore une fois. Ce genre d’idée me révolte profondément. Autant il a pu (et peut encore, malheureusement) être nécessaire de mettre en place une communauté, voire des services communautaires spécifiques aux gays, et/ou aux lesbiennes, et/ou aux bi, et/ou aux trans, pour leur permettre de disposer d’espaces de sociabilité détendue et d’expression libre, à l’abri des discriminations que ces minorités doivent affronter par ailleurs, autant, en revanche, ce serait une négation totale et cynique des valeurs républicaines que de mettre en place un mariage spécifique aux couples du même sexe, aussi révoltant que les espaces séparés dans les bus ou les toilettes qui tenaient à distance Blancs et Noirs aux États-Unis il y a quelques années.

La prétendue « union civile » que font miroiter les experts en communication de l’UMP n’est d’ailleurs rien d’autre, avec cela encore de plus inique qu’elle n’aboutirait à aucune égalité. Ce n’est même pas une étape, ce n’est même pas une rustine malhabile, c’est une officialisation de la discrimination, diamétralement opposée à tout ce qui a été fait jusqu’à présent pour l’égalité entre citoyens toutes orientations sexuelles confondues. On peut se faire avoir facilement par la rhétorique, si elle parvient à vous faire oublier les principes. Mais les principes ont la tête dure, et lorsqu’ils sont bafoués, peu importe quels mots on emploie pour tenter de noyer le poisson : le résultat est toujours inacceptable.

Mais les bisexuels et bisexuelles ont une autre raison de détester l’expression « mariage gay ». C’est qu’une telle expression réduit les couples de même sexe aux seuls gays. Passons sur les lesbiennes, en admettant, avec beaucoup d’optimisme, que « gay » inclut ici les homosexuelles. Mais tous les couples de même sexe ne sont pas des couples homosexuels. Pour parler ici des bi, un bi en couple est toujours bi, qu’il soit en couple avec quelqu’un du même sexe ou avec quelqu’un du sexe opposé. Les couples comprenant un ou deux bi sont des couples de même sexe, mais ne sont pas des couples d’homosexuels.

Vous me direz peut-être qu’on emploie souvent l’expression « couple homosexuel » comme synonyme de « couple de même sexe ». Eh bien, on a tort. On devrait arrêter et dire les choses différemment. Tant qu’on parlera de cette façon, on induira les gens en erreur en les laissant entendre qu’un couple de personnes du même sexe est nécessairement un couple d’homosexuels, alors que c’est faux. Les mots sont importants. C’est aussi important et potentiellement aussi nuisible aux bi que les mots « transsexualité » ou « intersexualité » peuvent nuire aux trans et aux intersexués en laissant entendre que ces concepts sont des noms d’orientations sexuelles sur le même plan que « homo-/hétéro-/bisexualité », alors qu’il s’agit de tout autre chose (ce qui explique que les intéressés parlent respectivement de transidentité et d’intersexuation).

Vous me direz peut-être que je pinaille, que tout le monde sait bien que « mariage gay » c’est « mariage pour LGBT », mais que « LGBT » c’est laid, ou que « gay » c’est plus court, et puis que bon, on ne peut quand même pas dire tous les détails dans le titre. Sauf que les bi ne sont pas un détail (certainement pas quantitativement parlant, en tout cas, puisque, selon les dernières enquêtes de l’IFOP, il y aurait 3% de bi en France et 3,5% d’homos). Et sauf que céder à un tel raccourci revient à relayer une démonstration de force communautariste des hommes gays, de même que tetu.com s’obstine encore parfois à mettre « gay » partout au lieu de « homosexuel » ou de « LGBT » dans ses titres d’articles ; or ce n’est pas le rôle d’un journal d’information, certainement pas d’un grand quotidien comme Libération, que de donner dans de pareils raccourcis qui finissent par désinformer.

Accessoirement, quand on est une personne LGBT à tel ou tel titre, on a vite fait d’oublier le temps où on n’avait pas encore entendu parler de tout ça. Et on oublie trop souvent, de ce fait, qu’énormément d’hétérosexuels ne se sont jamais spécialement intéressés à ces sujets et n’y connaissent rien. Et qu’en conséquence, ils sont tout à fait susceptibles de tout confondre, en toute bonne foi. Si personne ne leur parle d’autre chose que de gays, ils ne penseront qu’aux gays, pas aux autres. Si personne ne dit que les bi ne sont nullement marginaux en nombre par rapport aux homosexuels, ils penseront que les bi sont juste une poignée de gens excentriques ou un peu pervers. Si personne n’explique ce que sont la transidentité ou l’intersexuation, ou pourquoi on peut ressentir une identité de genre autre que « homme » ou « femme », ils ne s’y intéresseront pas, ne comprendront pas, n’y penseront même pas, croiront que ça n’existe même pas vraiment, ou alors dans un autre monde, mais pas dans le même que le leur.

Pour toutes ces raisons, il faut en finir avec le « mariage gay », et revendiquer l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Les mots sont importants.

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Ce qu'a été 2011 pour les bi

Tout d’abord, bonne et heureuse année 2012 à toutes et à tous ! Et bonne santé aussi : le vœu n’est pas inutile en ces temps où les IST ne reculent toujours pas… et pour qu’il ne reste pas un vœu pieu, il est plus que jamais temps, comme diraient les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence,  d’honorer comme ils le méritent Sainte Capote, Sainte Digue Dentaire et Saint Lubrifiant. Il faut savoir ce qu’on veut : si vous voulez 1) pouvoir enfin donner votre sang, et 2) survivre, il faut sortir couverts ! Ça fait déjà une bonne résolution pour 2012, et même pas difficile à tenir, alors autant y penser.

Ces résolutions prises, je vous propose de revenir sur ce que les actualités de l’année 2011 ont réservé aux bi (car oui, de même qu’il y a un hétéroland  – par exemple le Sénat – et un gayland, il y a aussi un « biland » !). Et dès qu’on creuse un peu, on se rend compte que l’année a été assez riche en actualités pour les bi, finalement !

Sciences expérimentales

Une « preuve scientifique de l’existence des hommes bisexuels ».

Rappelez-vous, c’était en août, et c’est probablement « la » grande actualité scientifique de l’année concernant les bisexuels, largement diffusée dans les médias : une étude américaine, menée par des chercheurs de la Northwestern University et publiée en ligne dans la revue Biological Psychology à la mi juillet 2011, est parvenue à la conclusion que les hommes qui se disent bisexuels… le sont vraiment. L’étude a été médiatisée le 22 août par un excellent article de David Tuller dans le New York Times, qui annonçait la nouvelle avec une salutaire ironie : « No Surprise for Bisexual Men: Report Indicates They Exist » (« Pas de surprise pour les hommes bisexuels : une étude indique qu’ils existent »). La nouvelle a été relayée sur Yagg et sur tetu.com (pour m’en tenir à ces deux-là).

Si une telle nouvelle ne peut qu’avoir des conséquences symboliques et politiques favorables à la reconnaissance des personnes bi, cette étude et l’information qui en a résulté (« les bisexuels existent, c’est confirmé ») n’en restent pas moins assez consternantes pour n’importe quelle personne bi.

Passons sur le fait que l’étude ne portait que sur des hommes (même s’il faudra bien un jour s’intéresser « aussi » aux bisexuelles, voire « carrément » tenter une étude globale de la population bi…). Passons aussi sur ce qu’une pareille étude a d’insultant pour les personnes qui affirment une identité bisexuelle : mettons que des scientifiques doivent faire leur travail en dehors de tout politiquement correct. En réalité, c’est surtout la façon dont l’étude a été menée et les conclusions auxquelles elle parvient qui sont plus que contestables en termes de méthode scientifique.

Rappelons qu’il s’agissait de déterminer l’existence réelle ou non de la bisexualité chez une population masculine. Pour cette étude, la bisexualité a été réduite à une pure sexualité, sans que les sentiments, les fantasmes, etc. ne soient pris en compte… et cette sexualité a à son tour été réduite à un seul critère : la réponse sexuelle à des « stimuli », en l’occurrence au visionnage de films pornographiques ! Comment ne pas voir tout ce qu’une pareille méthode a de limité, pour ne pas dire de contestable ? C’est à peu près aussi scientifique, toutes proportions gardées, que ces « preuves par le porno » imposées aux sans-papiers potentiellement homosexuels en République tchèque.

Je conviens volontiers qu’il s’agissait ici d’une étude de biologie, et qu’il était normal qu’elle ne portât que sur des critères purement physiologiques. Mais une telle étude ne prouve rien en dehors de l’excitabilité immédiate d’une population masculine, dans des conditions bien précises. Elle ne peut nullement prétendre conclure quoi que ce soit sur une orientation sexuelle et sentimentale en général. Une étude remontant à 2005 avait tout autant indigné les associations bi, parce qu’elle présentait des conclusions allant dans le sens inverse et semblait accuser les hommes bi de n’être que des homos refoulés. A mes yeux, ces deux études sont caricaturales et affligeantes, quand on connaît les travaux beaucoup plus nuancés menés par le sexologue Fritz Klein, dont la grille d’orientation sexuelle, qui affine l’échelle de Kinsey, permet de prendre en compte beaucoup mieux les différents aspects d’une vie sexuelle et sentimentale. A quand un « rapport Klein » basé sur cette grille-là et non sur des tests au porno ? Aux successeurs de l’éminent sexologue, mort en 2006, d’approfondir ses recherches.

Des calamars « bisexuels » et des pingouins « gay » : et la marmotte…

Une étude parue en septembre dans la revue Biology Letters de la Royal society britannique et relayée ici sur maxisciences (merci à Chanterelle du forum bisexualite.info pour le lien !) indique qu’une espèce de calamar, Octopoteuthis deletron, qui se reproduit dans le noir, adopte une stratégie consistant à féconder tous les congénères qui se présentent, tous sexes confondus, sans doute afin d’optimiser les chances de fécondation.

Quel rapport avec les humains bisexuels ? À peu près aucun, mais l’article titre sur les calamars « bisexuels » : je suppose que ça attire mieux le chaland. C’est un peu comme les pingouins « gay », devenus des marronniers des médias : après Harry et Pepper à San Francisco, où Harry, en s’unissant à Linda, fut universellement considéré comme ayant « quitté » son partenaire et comme étant « devenu hétéro » (ah bon ?), ce sont Pedro et Buddy de Toronto qui ont défrayé la chronique cette année. Il faut dire que leur séparation à des fins reproductives n’était pas une idée très fûte-fûte. Mon avis ? Beaucoup d’anthropocentrisme pour pas grand-chose… et du gaycentrisme, surtout, puisqu’après tout rien ne nous dit que ces doux palmipèdes ne sont pas bipolaires.

Mais enfin, comme disait mon oncle atlante, un calamar c’est mieux que rien.

Sciences humaines et statistiques

En France, 3% de la population est bi.

Un sondage publié en juin 2011, cumulant plusieurs enquêtes réalisées par l’IFOP au printemps et portant sur plus de 8000 personnes, donne enfin des chiffres plus précis sur la population LGBT du pays. Parmi les personnes interrogées, 3% se déclaraient bisexuelles. Extrapolé à l’échelle du pays entier, cela donne environ 1,48 millions de bi. Le sondage apporte un constat sociologique sur la population LGB : parmi les personnes qui se déclarent bi ou homos, les hommes sont légèrement surreprésentés par rapport aux femmes, et les gens âgés de moins de 50 ans aussi. Il permet aussi des comparaisons entre les bi et les autres populations LGBT. Ainsi, il n’y a pas de différence entre les bisexuels, les hétérosexuels et les homosexuels en termes de répartition géographique ou de milieu social, ce qui tort le cou aux idées reçues sur le sujet. Les bisexuels sont un peu plus nombreux que les homosexuels à vivre en couple (55% contre 46%) et à avoir des enfants à la maison (24% contre 14%). Je tiens ces chiffres de l’article consacré à ce sondage par tetu.com, où vous remarquerez au passage que tous les titres et sous-titres mentionnent uniquement les homos, même ceux contenant les chiffres spécifiques aux bi (il est vrai que « bi » est un mot très long qui surchargerait les titres…).

Aux États-Unis, les personnes bi sont plus exposées à divers risques sociaux que la moyenne, et les femmes plus que les hommes.

Une étude dirigée par une chercheuse de la George Mason University aux États-Unis et publiée en octobre a montré que d’une part, les adolescents bisexuels des deux sexes sont plus exposés que la moyenne à la dépression, au stress ou à l’alcoolisme ; d’autre part, qu’on constate au fil du temps une baisse de ces risques chez les hommes bi, mais pas chez les femmes bi. J’avais relayé l’information ici même.

Au Canada, les bi  toujours peu à l’aise pour évoquer leur vie sentimentale/sexuelle au travail.

Malgré la réputation d’ouverture du Canada en matière de sujets LGBT, un sondage réalisé par Angus-Reid en novembre sur un peu moins d’un millier d’employés LGBT canadiens et relayé sur BiMedia montre que les bi sont toujours peu enclins à être « out » au travail, nettement moins que les gays et les lesbiennes.

Politique

En plus des quelques actualités spécifiques aux bi (peu nombreuses dans ce domaine, plus propice aux luttes LGBT en général), je mets aussi un coup de projecteur sur un ou deux sujets d’actualité LGBT générale qui m’ont particulièrement marqué cette année.

En France.

Le genre dans les manuels scolaires : la révoltante campagne de dénigrement de l’UMP. Parmi les multiples dégoûts que nous a réservés cette année le parti majoritaire (pour le moment), l’un des plus révoltant est la véritable campagne de désinformation en règle entreprise à la rentrée scolaire de septembre par 80 députés de l’UMP, bientôt soutenus par le porte-parole du parti, puis par 113 sénateurs de droite (heureusement, le Sénat est passé à gauche peu après…). Dans un courrier aux allures de torchon homophobe, biphobe, transphobe et d’une mauvaise foi complète, reprenant largement la rhétorique des associations catholiques réactionnaires, ces députés ont réclamé le retrait des manuels scolaires mentionnant la notion de genre, alors même que ces manuels étaient conformes aux programmes fixés par le Ministère et ne contenaient rien que de très sage sur le sujet.

Ces députés ont volontairement entretenu la confusion entre orientation sexuelle et identité de genre, ils ont réduit les sexualités à des pratiques, et enfin, dans un esprit antiscientifique total, ils ont diabolisé les études sur le genre dans leur ensemble en cherchant à les assimiler aux discours militants. Les mots employés, soigneusement choisis, assimilaient le genre à une « théorie », dans le but avoué de la placer sur le terrain de l’hypothèse voire de la foi, dans une logique identique à celle des créationnistes américains lorsqu’ils veulent condamner la théorie de l’évolution – sauf que le genre n’a rien d’une hypothèse, c’est un concept éprouvé en sciences humaines, qui n’a rien à voir avec les théories qu’on élabore en sciences expérimentales. Bref, tout a été fait pour instiller la peur et le rejet dans l’esprit des Français, pour les désinformer, et pour décrédibiliser des pans entiers de la recherche à des fins purement politiques. Indigne, honteux, vomitif : je n’aurai pas de mot assez fort contre ce qu’ont fait ces obscurantistes. Luc Chatel a heureusement tenu bon, bien que mollement.

Dans le monde.

  • En Inde, une biographie évoquant la bisexualité de Gandhi a déchaîné les passions. La nouvelle a été évoquée par Le Point fin mars 2011. Le livre de Joseph Lelyveld, Mahatma Gandhi and his Struggle with India, évoque notamment la correspondance échangée entre Gandhi et Hermann Kallenbach, un culturiste juif allemand. L’auteur lui-même nie avoir dépeint Gandhi comme bisexuel, mais les quelques éléments prêtant à confusion ont été suffisants pour faire interdire le livre à la vente. Gandhi bisexuel ou non, qu’est-ce que ça change ? En soi, pas grand-chose, mais la controverse peut éventuellement contribuer à délier un peu les langues dans le pays sur ce sujet, qui, comme l’homosexualité, reste confidentiel, bien que l’homosexualité ne soit plus complètement un délit dans le pays et que les associations et défenseurs des droits LGBT y mènent un travail de fond patient. (Merci à gaby du forum bisexualite.info pour avoir relayé l’article.)
  • L’ONU pour les droits des LGBT. En juin, l’ONU a adopté sa première résolution portant sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre. À la mi décembre a été publié, conformément à ce que prévoyait cette résolution, le premier rapport de l’ONU sur les violences et discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre dans le monde. Ce sont des avancées importantes, dont même le réalisme le plus pessimisme ne doit pas faire sous-estimer la portée, car ce sont des textes de ce type qui permettent de rassembler peu à peu une communauté internationale autour de ces sujets et de maintenir la pression sur les États dans lesquels les personnes LGBT sont maltraitées ou carrément hors-la-loi. « Les droits des LGBT sont les droits humains » : le slogan est profondément vrai, et il est bon de voir que l’ONU est à la hauteur de ses devoirs pour les défendre et les faire avancer. A cela s’est ajouté un beau cadeau de fin d’année : le discours pro-LGBT d’Hillary Clinton à l’ONU le 6 décembre 2011, où l’on remarque qu’elle mentionne soigneusement toutes les minorités sexuelles et minorités de genre, bisexuels compris.

Militantisme et visiBIlité

Chaque 23 septembre, la journée de la bisexualité fait son chemin en France.

Les bi ont une nouvelle fois célébré la Journée de la bisexualité le 23 septembre. L’association Bi’cause s’est fendue d’un communiqué de presse et a organisé une soirée à Paris. La Yaggeuse bi Prose vous avait raconté cette soirée à Paris ici. À Strasbourg, une soirée de projection-conférence a été organisée à l’Université par l’association Ornithorhynque. Il y a eu des articles dans les médias LGBT (ici sur Yagg). C’est pas encore l’IDAHO, mais on progresse !

Des bi dans Têtu.

Un beau geste de la part du magazine Têtu, qui a consacré un article à la « nouvelle génération bi » dans son numéro d’avril (n°166). On peut en lire quelques extraits ici. Chose étrange, si l’article de la version papier fait très bien son travail avec en plus un esprit bi-friendly remarquable, le chapeau introductif adopté par la version en ligne adopte un ton fleurant bon la biphobie (« Tendance ultra cool ou mode people en vogue ? Sujet de cinéma, comme dans Les Amours imaginaires de Xavier Dolan ? Les bis sont-ils des homos refoulés ? La bisexualité n’est-elle qu’une pratique occasionnelle pour hétéros curieux ? Est-ce une orientation sexuelle assumée ? » Ben oui, patates, faudra le répéter combien de temps avant que ça rentre ?).

Des femmes bi dans Le Figaro Madame en ligne.

En avril, il y a eu un article sur les femmes bisexuelles dans Le Figaro Madame en ligne. Non ? Si. Un article qui distingue bien la réalité de la bisexualité et la pseudo-mode du « bisexuel chic » qui fait rage dans le show-biz et fait plus de mal à l’image des bi qu’autre chose. L’article met bien en évidence les effets pervers de cette mode, qui reconduit des clichés sexistes et une certaine domination des femmes par les hommes. Le tout est du bon travail de journaliste, nuancé et intéressant. Dans Le Figaro. Nooon ? Si, si. C’est même assez rare pour être souligné. Là encore, merci à Chanterelle du forum bisexualite.info pour avoir relayé l’article.

Du n’importe quoi sur les bi dans les médias, épisode n°6413.

Dans la série d’émissions Les Français, l’amour et le sexe, celle du 27 septembre sur M6, Le sexe autrement… tout est permis ! abordait la bisexualité sous le seul angle du cul, à côté d’un « artiste de la drague » et des « sex-friends ». Merci M6, c’est à peine moins consternant que le dossier des Inrocks en août 2010… Non, la bisexualité n’est pas une pratique osée, non, ce n’est pas une perversion soft, non, ce n’est pas une mode, non, ce n’est pas nouveau, ni chic, ni quoi que ce soit de ce genre. On ne parle encore quasiment pas de bisexualité dans les médias généralistes, alors les émissions racoleuses dans ce genre-là qui déforment le sujet et nuisent à l’image des bi, c’est non merci.

Bisexualité et « flexisexualité ».

Nettement moins n’importe quoi, un bon article est paru en février sur le blog « Big Browser » du Monde à propos de la « flexisexualité » des filles (« elles embrassent des filles mais aiment des garçons »). Le sujet a aussi été évoqué sur tetu.com puis en mars par Prose sur son blog d’ici. Ces différents articles expliquent bien en quoi le concept entretient l’image de la femme comme « eye candy » pour des yeux masculins… Quant au mot, surgi de nulle part en quelques mois et promu par un site de rencontre, il ressemble plus à un concept marketing qu’à un classement d’orientation sexuelle réel. Mais peut-on inventer et promouvoir une orientation sexuelle comme un produit ? J’en doute.

Les bi plus visibles sur Yagg.

Publié en mai, le billet de la Yaggeuse bi Prose « Un bi en couple est-il toujours bi ? » a fait partie des dix billets les plus lus sur les blogs Yagg cette année – en dixième position, certes, mais c’est déjà beaucoup ! Bravo à elle ! (J’ajoute que son blog a beaucoup fait pour m’inciter à venir écrire ici à mon tour.) En juin, la Yaggeuse Sophistick a posté un billet bi-friendly et drôle à l’attention des licornes (i.e. les bisexuelles) de Yagg. Il y a quelques semaines, ça a été mon tour d’ouvrir ici un blog sur la bisexualité, et j’ai reçu un excellent accueil de la part des Yaggeuses et Yaggeurs, en ligne et IRL. J’ai même eu l’agréable (et intimidante) surprise de voir mon billet « Pourquoi une communauté bi est nécessaire » relayé en page d’accueil de Yagg et d’y recevoir de nombreux commentaires toujours constructifs… merci à la Rédac’ pour ce geste bi-friendly et aux Yaggeuses et Yaggeurs qui m’ont lu ! J’espère être à la hauteur au cours de l’année qui commence.

Pendant ce temps, au Royaume-Uni…

  • L’association bisexuelle BiPhoria, basée à Manchester, a publié en février un guide de poche à l’attention des personnes bi, « Getting Bi in a Gay/Straight World », qui est librement consultable en ligne et peut être commandé en version papier. C’est un document très bien fait, et je souhaite ardemment qu’il existe un jour l’équivalent en français.
  • Début septembre, c’était la BiCon 2011, la plus importante convention de bisexuels du pays, qui s’est tenue cette année à Leicester. Avec 297 personnes, elle a battu son record de fréquentation, selon BiMedia. Pour information, la BiCon 2012 aura lieu du 9 au 13 août à Bradford (avec possibilité d’être logé sur place, comme chaque année).

Cinéma

La grande production de l’année mettant en scène la bisexualité est sans aucun doute Black Swan, sorti aux Etats-Unis en décembre 2010 et en France en février dernier, où l’héroïne, la danseuse Nina Sayers, incarnée par Nathalie Portman, entretient des relations ambiguës tant avec son maître de danse qu’avec sa collègue et rivale Lily. Comme souvent, la bisexualité offre des ressources incroyables à la fiction, mais, comme souvent, elle est évoquée sans être nommée, ni dans la fiction elle-même, ni dans les critiques qui en parlent. Dommage, même si, en l’occurrence, le film entretient à dessein toutes sortes d’ambiguïtés et de lectures possibles.

Pour plus de choses là-dessus, vous pouvez lire l’avis de YouCCallMeJulie sur le film, ou bien, si vous lisez l’anglais, aller lire l’article que lui consacre Bi Magazine, ou bien le point de vue intéressant d’Alison Walkley sur Gather, qui remet le film en perspective par rapport aux représentations de la bisexualité dans la fiction en général (cinéma, séries…).

Séries TV

Quels grands personnages de bi avons-nous pu voir à l’écran cette année ? (Attention spoilers !)

Torchwood

S’il a déserté la très britannique série de science-fiction Doctor Who pour le moment, le célébrissime Jack Harkness crève toujours l’écran dans Torchwood. Rappelons que ce fringant militaire, incarné par John Barrowman (star du show-biz et icône gay outre-Manche), a été voyageur spatio-temporel et est devenu immortel (il ressuscite chaque fois qu’il se fait tuer) depuis quelques années, à savoir dès le final de la saison 1 de la nouvelle mouture de Doctor Who. Devenu le personnage principal de Torchwood, spin-off de Doctor Who, Jack Harkness y dirige une équipe d’agents secrets de la Couronne chargés de se coltiner tout ce que l’Angleterre accueille d’extra-terrestres et autres entités d’outre-espace ou d’outre-temps plus ou moins bien intentionnées.

Harkness, dès ses premières apparitions, a été présenté comme bisexuel, mais il est couramment défini par les créateurs de la série comme pansexuel, voire omnisexuel, car il flirte indifféremment avec tout ce qui bouge, tous sexes, genres et… espèces confondues. Les cinq épisodes de la saison 3 ont été diffusées sur NRJ 12 en août. Début septembre, la diffusion en prime time (21h) par la BBC d’un épisode contenant une scène montrant Jack au lit avec l’un de ses amants a suscité des plaintes à caractère homophobe et/ou pudibond, auxquelles la BBC a opposé une complète fin de non-recevoir avec la plus louable dignité.

Lost Girl

La série fantastique américaine Lost Girl a accueilli un personnage de bisexuelle en la personne de Bo, dont la saison 2011 a confirmé la double attirance, comme vous en parlait YCCallmeJulie début novembre. EDIT : Bo est une succube qui se nourrit d’énergie sexuelle. Voilà. Ça manquait.

Grey’s Anatomy

Dans Grey’s Anatomy, Callie Torres (incarnée par Sara Ramirez), d’abord mariée à un homme, se découvre aussi une attirance pour les femmes et vit une histoire d’amour avec Arizona Robbins. Sara Ramirez évoquait la bisexualité du personnage dans une interview sur Yagg en août.

Voilà pour cette année 2011 riche en événements et en découvertes. Souhaitons que 2012 aille plus encore dans le sens de la visiBIlité ! Bon début d’année à toutes et à tous 🙂

"Being Bi in a Gay World" : un article de journal (et une BD en ligne)

Un minuscule billet si vous lisez l’anglais : je relaie ici un article de l’écrivaine américaine Maria Burnham, « Being Bi in a Gay World », publié sur son blog sur le site du journal en ligne The Huffington Post. Maria Burnham, bisexuelle, évoque sa propre expérience de la biphobie dans des soirées lesbiennes. C’est le cas classique : Maria est draguée par une lesbienne qui lui demande si elle est homo, elle répond qu’elle est bi, et là… Le contexte est américain, bien sûr, mais les phénomènes de rejet sont similaires partout.

Comme vous le verrez sans doute si vous cliquez sur les liens dont elle parsème l’article, Maria Burnham est aussi l’auteure d’une BD en ligne, Jesus Loves Lesbians, Too (oui, elle est aussi chrétienne), dessinée par Maggie Siegel-Berele. La BD fonctionne par séquences indépendantes de deux ou trois pages chacune. Burnham parle de sa bisexualité dans la planche « A Brief History of Me ». EDIT : Et aussi dans « Dating Roulette », où l’on voit un panel de réactions au « I’m bi ».

Je suis tombé sur cette actualité via le Bisexual Resource Center, une association bi créée à Boston en 1985 et qui, comme son nom l’indique, met à disposition une mine de ressources, livres, brochures, vidéos, liens, etc. sur la bisexualité (dernier exemple en date : une brochure en PDF  présentant des livres sur la bisexualité, très orientée grand public – il y a aussi énormément d’écrits universitaires sur le sujet aux Etats-Unis).

Bien entendu tout ça est américano-centré et surtout en anglais, ce qui n’est pas très pratique quand on maîtrise mal cette langue, mais ça me paraissait valoir la peine d’être relayé ici. A bientôt pour un autre billet plus substantiel !

Aux Etats-Unis, les femmes bi sont plus exposées à la dépression que les hommes bi

Une étude dirigée par une chercheuse de la George Mason University, aux États-Unis, et publiée fin octobre 2011, a apporté des données supplémentaires sur les risques de dépression et d’alcoolisme dans la population bisexuelle américaine. Cette étude aboutit à deux conclusions principales : d’une part, les adolescents bisexuels des deux sexes sont plus exposés que la moyenne à la dépression, au stress ou à l’alcoolisme ; d’autre part, on constate au fil du temps une baisse de ces risques chez les hommes bi, mais pas chez les femmes bi.

L’étude a été menée par Lisa Lindley, chercheuse à la George Mason University, en Virginie, et par Katrina M. Walsemann et Jarvis W. Carter Jr. de l’université de Caroline du Sud ; elle a été publiée le 24 octobre dans l’American Journal of Public Health. L’équipe a mené une étude à l’échelle nationale sur un échantillon de population représentatif comprenant 14 412 personnes (7 696 femmes et 6 716 hommes). L’étude a été menée sur le long terme, en deux temps : elle a été menée une première fois en 1994-95, puis une seconde phase a été menée en 2007-2008 (les personnes interrogées avaient alors entre 24 et 32 ans). Les personnes interrogées, en majorité blanches (68% et des poussières) et en bonne partie mariées (près de 44%), avaient un âge moyen de 28,8 ans. Environ 43% d’entre elles avaient suivi des études à l’université ou bénéficié d’une formation professionnelle.

Ces personnes ont été interrogées sur leur identité sexuelle (s’identifiaient-elles comme hétérosexuelles, homosexuelles, bisexuelles, « plutôt homos », « plutôt hétéros », ou sans revendication particulière ?) ; des questions distinctes ont porté sur leurs pratiques sexuelles (quel(s) étai(en)t le(s) genre(s) de leurs partenaires sexuels) et sur leurs attirances (par quel(s) genre(s) elles étaient attirées sexuellement). Le nombre de partenaires sexuels n’a pas été évalué. D’autres séries de questions ont porté sur les problèmes de santé de ces personnes, sur leur moral et leurs problèmes de dépression au moment de l’enquête, et ont mesuré plusieurs facteurs de risque comme le tabagisme et l’alcoolisme ; d’autres encore ont évalué les violences dont les personnes interrogées avaient été victimes (violences, agressions avec armes, etc.). L’usage de drogues dures n’a pas été évalué. Ces différentes séries de questions ont ensuite été analysées et rapprochées les unes des autres.

Les conclusions de l’étude montrent que les adolescents bisexuels de tout sexe sont fortement exposés à la dépression, au stress et à l’alcoolisme. Les risques diminuent avec l’âge chez les hommes bi. Chez les femmes bi, en revanche, ils restent tout aussi élevés avec l’âge. L’étude a également permis d’observer que les femmes qui s’identifient comme strictement hétérosexuelles ou strictement homosexuelles sont moins exposées que les femmes bisexuelles à différents facteurs de risque comme la dépression, l’alcoolisme ou le tabagisme, et qu’elles semblent moins en butte à des violences que les femmes bisexuelles.

Cette étude en appelle d’autres, car peu de recherches ont été menées jusqu’à présent sur les différentes identités sexuelles et sur les risques auxquels sont exposées chacune des communautés de la nébuleuse LGBT.

La directrice de l’étude, Lisa Lindley, reste prudente lorsqu’il s’agit d’expliquer ces risques particulièrement élevés auxquels sont exposées les femmes bisexuelles, et se contente de formuler quelques hypothèses. Elle suppose que cela peut être lié en partie aux discordances observées entre l’identité sexuelle, les attirances et les comportements de ces femmes : « Elles disent : je m’identifie comme ceci, mais je me comporte d’une autre façon et j’ai des attirances encore différentes » (« They’re saying, ‘I identify one way, but I behave in a different way and am attracted in another way »). De ce fait, ces femmes sont plus susceptibles de se sentir isolées et de ne pas bénéficier d’une écoute qui leur permettrait d’exprimer ce qu’elles vivent et ressentent.

Les hommes bi, de leur côté, ne se disent pas déprimés ou stressés au même point que les femmes bi ; ils fument moins et boivent moins. Lisa Lindley suppose que cela pourrait être dû à une plus forte appartenance des hommes à une communauté (en l’occurrence la communauté gay).

« Les femmes sont plus susceptibles d’avoir des identités sexuelles qui fluctuent avec le temps, tandis que chez les hommes, cela tend à être soit « je suis hétéro » soit « je suis gay. » (“Women are more likely to have sexual identities that fluctuate over time,” Lindley says. “Whereas with men, it tends to be either ‘I’m straight’ or ‘I’m gay.’”)

« Mais « Je ne sais pas » est la réponse la plus honnête », nuance Lindley. « Peut-être est-ce parce que les hommes, s’ils sont gays ou hétéros, ont une plus forte connexion avec leur communauté. Les femmes bisexuelles n’ont peut-être pas le sentiment qu’il existe une communauté pour elles. » (“I don’t know is the honest answer,” Lindley says. “Perhaps it’s because men, if gay or straight, have a stronger connection to their community. Bisexual women may not feel as if there is a community for them.”)

Lisa Lindley compte mener une autre étude portant spécifiquement sur les comportements des femmes bisexuelles, afin d’en apprendre davantage sur cette différence entre les sexes au sein de la population bi américaine.

Source principale : « Bisexual Women Suffer More from Health Risk Factors Than Males, Study Finds », article de Michele McDonald le 28 octobre 2011 sur le site « University News » de la George Mason University.

Deux articles de presse évoquant cette étude :
* « Bisexual women “more like likely to suffer depression than men” », article de Stephen Gray sur PinkNews le 9 novembre 2011.
* « Bisexual women depressed, binge-drink », article d’Ani dans The Times of India le 7 décembre 2011.