Frida Kahlo, une artiste singulière

Je voudrais vous parler un peu d’une artiste très connue, mais que tout le monde ne connaît peut-être pas par ici : Frida Kahlo, une peintre mexicaine dont la vie et l’œuvre sont aussi déroutantes (et, à mes yeux, passionnantes) l’une que l’autre. Si je vous en parle ici, c’est parce que Frida Kahlo est aussi une artiste bisexuelle célèbre. Mais on ne peut pas la réduire à cet aspect de sa vie, tant tout dans son existence a été étrange et singulier.

Pour situer un peu la vie et l’œuvre en question, sachez déjà que Frida Kahlo est née en 1906 et qu’elle est morte en 1954. Elle a passé l’essentiel de sa vie au Mexique, mais a voyagé en de nombreuses occasions, le plus souvent aux États-Unis mais aussi en Europe et notamment en France. Son mari, Diego Rivera, était un peintre de fresques extrêmement connu, au départ nettement plus qu’elle, et qui l’a toujours encouragée à peindre et à faire connaître ses peintures. La vie de Frida traverse toute la première moitié du XXe siècle, et donne une idée de ce qu’il était possible de faire « déjà » à cette époque, même s’il faut garder en tête que le mode de vie de Frida Kahlo et de Diego Rivera se jouait de la norme et que tous deux pouvaient se permettre cela, parce que Diego était connu et fréquentait les milieux aisés du Mexique et des États-Unis.

Une peinture dérangeante

Sous nos latitudes, les tableaux de Frida font immédiatement penser à de la peinture surréaliste, mais elle a développé son univers visuel de façon assez indépendante par rapport à ce mouvement qui commençait à être à la mode au moment où elle était une jeune adulte. Plus important encore, Frida ne s’est jamais vraiment reconnue dans le mouvement surréaliste, pour des raisons à la fois théoriques (elle disait peindre sa réalité et non pas chercher à atteindre une « surréalité ») et personnelles (elle ne s’entendait pas du tout avec André Breton). Ses tableaux ont donc leur propre logique et leur propre symbolique, qui puise abondamment dans la propre vie de Frida (elle a peint de nombreux autoportraits et des toiles faisant allusion à des événements de sa vie) et dans des sources très variées allant de la peinture médiévale à la culture mexicaine de son époque.

Ses tableaux les plus connus sont des visions oniriques souvent troublantes, voire effrayantes, où la beauté humaine et la beauté de la nature côtoient régulièrement la souffrance et la mort, mais aussi des représentations du corps humain et de ses organes. Elle a aussi peint des portraits plus classiques et des natures mortes si pleines de couleurs qu’elles en deviennent débordantes de vie.

Autoportrait avec collier d'épine et colibri, 1940. (Image postée ici en "fair use", peut être enlevée en cas de besoin.)
Autoportrait au collier d’épine et au colibri, 1940. (Image postée ici en « fair use », peut être enlevée en cas de besoin.)

Une vie entre souffrance et alegría

S’il n’est pas toujours judicieux de rechercher dans la vie d’un artiste la source directe de son inspiration, cela se justifie tout à fait dans le cas de Frida Kahlo. Une partie du symbolisme qu’elle emploie est directement inspiré par les événements de sa vie, qui a été marquée par la souffrance physique. En effet, à peine âgée de 14 ans, Frida se trouve prise dans un très grave accident à Mexico, lorsque l’autobus où elle se trouve est percuté par un tramway qui projette le véhicule contre un mur. La jeune fille subit de multiples fractures, dont trois à la colonne vertébrale, une dizaine à la jambe droite et trois au bassin, sans parler du pied droit ou de l’épaule ; une tige d’acier lui traverse l’abdomen et endommage ses organes sexuels. La liste détaillée des blessures fait se dresser les cheveux sur la tête.

À l’issue de soins longs et coûteux, Frida s’en tira et finit par recommencer à marcher, mais les conséquences de l’accident durèrent tout le reste de sa vie : elle dut être opérée de la colonne vertébrale à de nombreuses reprises et porter des corsets de plâtre ou d’autres matériaux pour soigner son dos, le tout avec plus ou moins de succès. Elle put avoir des rapports sexuels normalement, mais jamais avoir un enfant, car l’accident avait trop endommagé son utérus : toutes ses grossesses se terminèrent par des fausses couches. Sa jambe ne se remit jamais complètement, et elle dut en être amputée à la fin de sa vie, ce qui la traumatisa et accéléra sa fin. La lecture d’une biographie d’elle laisse penser qu’il y a eu peu de moments dans sa vie où elle ne souffrait pas dans telle ou telle partie de son corps.

Et pourtant, sans doute en partie pour faire face à cette santé pas exactement drôle, Frida Kahlo, qui avait déjà acquis une forte personnalité avant son accident, a entretenu tout au long de sa vie l’image d’un caractère allègre, d’une soif de vivre réjouissante et dévorante : elle plaçait son quotidien sous le signe de l’alegría (« joie » ou « gaieté » en espagnol). Cette attitude s’explique en partie par la culture mexicaine, mais atteint des sommets chez l’artiste, qui mit beaucoup de soin à se composer un personnage, pour ne pas dire à inventer son propre mythe.

Une féminité singulière

Pour qui s’intéresse au genre et à la façon de le « performer » dans la société (pour reprendre la fameuse expression de Judith Butler), la vie de Frida Kahlo est tout aussi surprenante et intéressante. Quand on regarde un portrait ou une photographie de Frida Kahlo, on remarque qu’elle arborait des traits que les canons de beauté de l’époque (au Mexique comme en Europe) avaient tendance à réserver aux hommes, principalement des sourcils drus et très noirs qui se rejoignaient au milieu du front ; et que, dans le même temps, elle recourait à des marques beaucoup plus traditionnelles de la féminité mexicaine, en particulier des robes et des bijoux de Tehuana (femme zapotèque vivant dans l’isthme de Tehuantepec au Mexique) qui donnent l’impression d’un feu d’artifice de couleurs et de matières digne du plumage d’un oiseau rare d’Amérique latine. C’est ce mélange curieux mais on ne peut plus réussi qui caractérise le personnage qu’elle s’est forgée toute sa vie.

Ce mélange élaboré par Frida s’explique en partie par sa volonté de séduire puis de retenir son mari, ce qui n’avait rien de simple (j’y reviendrai). Ce qui a cimenté la relation entre Frida Kahlo et Diego Rivera au point de les faire toujours revenir l’un vers l’autre, c’est avant tout leurs personnalités respectives ; mais l’apparence physique de Frida plaisait visiblement à Diego, qui tenait notamment à la voir garder ses sourcils naturels. Par ailleurs, le peintre était un grand passionné des cultures et des arts précolombiens, ce qui conduisit Frida à s’intéresser davantage elle-même à ces cultures et à s’en inspirer pour son habillement.

Diego et le(s) mariage(s) mouvementé(s)

Frida Kahlo et Diego Rivera sont passés à la postérité ensemble une fois morts, et ils ont tout fait, de leur vivant, pour être indéfectiblement associés l’un à l’autre. L’image d’amour constant qu’ils se sont employés à dresser ne doit pourtant pas faire oublier que leur relation fut très mouvementée. Lorsque Frida l’épousa en août 1929 (elle avait alors 23 ans et lui 42), Diego Rivera avait déjà été marié plusieurs fois et était connu comme un homme à femmes incapable de rester longtemps fidèle à qui que ce fût. Il trompa fréquemment toutes ses épouses et Frida ne fit pas exception. La différence est que Frida, en définitive, parvint à le retenir près d’elle jusqu’à la fin de sa vie.

Les aménagements progressifs de leur union devaient avoir quelque chose de sulfureux à l’époque parce qu’ils étaient ouvertement reconnus par les époux, mais ils ne devaient pas être si différents de la réalité de fait de pas mal de mariages au long terme : Diego avait régulièrement des aventures, mais Frida restait la femme de sa vie et l’épouse aux petits soins dont il avait besoin. Celle-ci, d’abord furieuse d’être trompée, finit par se faire une raison au fil des années, mais s’autorisa elle aussi des liaisons extra-conjugales, ses liaisons masculines ayant à leur tour le don d’exaspérer Diego. Le couple connut plusieurs périodes de séparation, notamment en 1934-1935 (après une liaison de Diego avec l’une des sœurs de Frida, Cristina Kahlo) et surtout un divorce le 9 janvier 1940, puis… un remariage le 8 décembre de la même année ! Mais ces mots ne signifient pas ce qu’ils semblent signifier : d’un côté, même après le divorce, Frida et Diego continuèrent à se voir constamment ; de l’autre, leur remariage se fit à la condition quasi explicite d’une non exclusivité, Diego étant incapable d’être monogame (un ami commun, le docteur Eloesser, présentait à Frida la monogamie comme un mode de vie « idiot et antibiologique » dans une lettre écrite vers le milieu de l’année 1940).

Pendant toute la fin de leur vie commune, jusqu’à la mort de Frida, les choses s’étaient stabilisées autour de plusieurs évidences : Diego et Frida étaient l’un pour l’autre la personne de leur vie, ils tenaient à se voir quotidiennement, à s’occuper l’un de l’autre, à partager leurs activités et leurs goûts et à travailler ensemble, mais, dans le même temps, ils avaient une vie sexuelle épanouie chacun de son côté, autant (et sur la fin, probablement plus) qu’ensemble. Bref, le genre d’histoire comme la vie en fait vivre, et qu’on peut difficilement résumer en un mot en la faisant entrer dans une case.

La bisexualité de Frida

Au cours de sa vie, Frida Kahlo eut des liaisons avec des hommes, mais aussi avec des femmes. Dans le film Frida de Julie Taymor (sorti en 2002), cette bisexualité est présentée comme décomplexée, bien acceptée par son entourage et régulièrement mise en pratique, y compris pendant ses voyages. Pour savoir dans quelle mesure le film était fidèle à la réalité, j’ai lu la biographie de Frida Kahlo par Hayden Herrera parue en 1983. Cette bisexualité est bien attestée, même si les sources de l’auteure semblent s’être montrées moins prolixes sur ce sujet que sur les liaisons masculines de l’artiste.

D’après les éléments donnés dans cette biographie, il semble que la première liaison de Frida avec une femme remonte à 1925, pendant une période où elle était élève en dernière année à l’École préparatoire nationale (un établissement d’études supérieures alors ouvert aux femmes depuis peu) et où elle prenait de petits boulots par ailleurs afin d’aider son père à faire face aux dépenses de sa famille. À un moment où elle cherchait un poste à la bibliothèque du Ministère de l’Éducation publique, elle fit la connaissance d’une employée de bibliothèque qui la séduisit ; il semble que cette liaison ait été découverte par ses parents, qui en auraient été scandalisés (cf. Herrera 1983, p.71). Il n’y a pas beaucoup plus d’informations là-dessus.

Lorsque Frida commença à fréquenter régulièrement Diego, et par la suite au cours des années 1930, elle rencontra l’entourage du peintre, un milieu bohème dans lequel les liaisons entre femmes étaient bien acceptées (je ne sais pas du tout si c’était à ce point le cas pour les relations entre hommes). Cela laissa toute liberté à Frida pour avoir des béguins et des aventures avec les deux sexes (cf. Herrera 1983, p. 275-278). Diego connaissait les penchants de Frida pour les femmes et les acceptait très bien, allant jusqu’à en parler soudain au petit-déjeuner pour surprendre une amie commune. Selon Hayden Herrera, il encourageait même Frida à avoir des liaisons avec des femmes, notamment parce qu’il acceptait beaucoup mieux cela que l’idée qu’elle ait une relation avec un autre homme : la jalousie de Diego dans ces cas-là était telle qu’il pouvait se montrer violent envers l’amant démasqué.

Tous deux se faisaient beaucoup de bien et beaucoup de mal. Diego avait tendance à chercher en Frida l’épouse traditionnelle à la fois aux petits soins et tolérante envers ses liaisons avec d’autres, tout en ne supportant pas lui-même d’être trompé ; mais dans le même temps, il était constamment à ses côtés en cas de problème et, en dehors de cela, il avait une admiration sincère et ouverte envers l’œuvre de Frida. Frida, de son côté, voyait en Diego l’homme de sa vie, à la fois son mari, son père, son bébé, etc. (elle avait tendance à l’infantiliser, ce qui ne lui déplaisait pas puisque cela le dédouanait de ses responsabilités) ; elle se pliait volontiers aux parties les plus traditionnelles de son rôle d’épouse, tout en souffrant des incartades de Diego et en conservant la liberté d’avoir des aventures en secret.

À l’échelle de la vie de Frida, il semble que, sur le plan sentimental au moins, ses relations avec des hommes soient restées les plus fréquentes : on connaît les noms de nombre de ses amoureux, mais je n’ai pas trouvé de nom d’une petite amie ou d’une maîtresse en particulier. Sur le plan sexuel, du moins, la bisexualité de Frida demeura vivace jusqu’à la fin de sa vie, y compris pendant ses dernières années dans la maison qu’elle partageait avec Diego à Coyacán (Herrera 1983, p. 548-549).

Hayden Herrera voit une trace de cet érotisme dans les couples de femmes visibles sur certains des tableaux de Frida, notamment Deux nus dans la forêt (1939) et Ce que l’eau m’a donné (1938) (Herrera 1983, p. 276-277).

Autoportrait, 1938.
Autoportrait, 1938. (Image utilisée en « fair use » : peut être retirée au besoin.)

Pour aller plus loin

Je suis très loin d’avoir abordé tous les aspects de la vie de Frida Kahlo : il faudrait notamment parler de son engagement politique constant en faveur du communisme, de sa rencontre (et de sa liaison) avec Troski, etc. Mais il serait difficile de parler de tout ! Si je vous ai donné envie d’en apprendre plus sur la vie et l’œuvre de Frida Kahlo, il y a plusieurs moyens tous agréables de le faire :

– Un film ? Le film Frida de Julie Taymor, sorti en 2002, est vraiment un excellent film sur la vie de Frida Kahlo (il a d’ailleurs reçu plusieurs prix). Tout y est très bon, que ce soient les acteurs (Salma Hayek est impressionnante dans le rôle-titre), les décors, la reconstitution de l’époque, la musique (avec notamment des apparitions de Chavela Vargas et de Lila Downs, deux grandes chanteuses mexicaines) et le scénario, qui, pour ce que j’ai pu en vérifier dans la biographie de Herrera dont le film s’inspire, est respectueux des faits. Il donne une bonne idée des milieux que traverse Frida et de sa relation avec Diego, et opère des choix fondés sur les sources pour les épisodes dont les détails ne sont pas entièrement connus (par exemple certaines des premières rencontres entre Diego et Frida). Le film peut se trouver en DVD d’occasion sans trop de difficulté (voyez la référence ici sur le catalogue de la BNF). Le film aide aussi à découvrir et à comprendre certains des tableaux les plus connus des deux peintres, d’une façon assez accessible même pour qui ne connaît pas bien leurs œuvres.

– Une exposition ? Si vous êtes à Paris ou que vous y passez bientôt, il y a l’exposition Frida Kahlo / Diego Rivera. L’art en fusion au Musée de l’Orangerie, ouverte depuis le 9 octobre 2013 et qui dure jusqu’au 13 janvier 2014. C’est une très bonne exposition qui vous permettra de découvrir pas mal de choses sur la vie et les tableaux des deux peintres, avec un bon équilibre entre les œuvres les plus connues et d’autres moins attendues. Attention, pensez à réserver vos places et/ou à viser une heure creuse, car l’exposition attire beaucoup de monde. (On peut aussi trouver un catalogue d’exposition, cher mais beau et qui intègre des toiles non exposées, ainsi qu’un album d’exposition plus abordable.)

– Une pièce de théâtre ? Toujours en ce moment, depuis le 9 octobre 2013 jusqu’au 13 janvier 2014 (mêmes dates que l’exposition à l’Orangerie), il y a le monologue Frida Kahlo, attention peinture fraîche au théâtre Déjazet, un spectacle écrit, mis en scène et interprété par Lupe Velez, et qui montre Frida en proie à ses souvenirs.

– Un livre ? Vous pouvez enfin aller lire la biographie dont je me suis servi pour renseigner cet article : Frida. Biographie de Frida Kahlo, de Hayden Herrera, traduit en français en 1996 aux éditions Anne Carrière et réédité au Livre de poche (édition originale : Frida, a Biography of Frida Kahlo, 1983). En poche, c’est un beau pavé de presque 700 pages, mais il se lit très bien et il contient tout ce dont on peut avoir besoin, y compris plusieurs livrets d’illustrations et de photographies en noir et blanc et en couleurs qui montrent de nombreux tableaux et documents.

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Quelques films (et BO de films) bi-friendly

S’il y a encore très peu de films qui abordent explicitement la notion de bisexualité ou mettent en scène des personnages qui se déclarent bi, on serait surpris de voir à quel point la bisexualité est de facto incroyablement répandue au cinéma. Il faut dire que pour un scénariste, c’est une occasion rêvée de complexifier les intrigues, les triangles ou carrés amoureux, et d’introduire une touche de surprise… voire de subversion à bon compte.

Mais aujourd’hui, je ne vais pas critiquer cet aspect parfois « facile » de la mise en scène de la bisexualité : je voudrais vous parler un peu de quelques films, ou plutôt de séquences de films, que je trouve vraiment réussies. Plusieurs de ces films sont des films-cultes, parfois en eux-mêmes et parfois particulièrement pour les bi. Vous les connaissez peut-être, et si oui tant mieux ; sinon, c’est l’occasion de les découvrir. Et si vous les connaissez déjà, peut-être n’aviez-vous pas pensé à les (re-)regarder sous l’angle bi…

Il se trouve que les premiers films auxquels j’ai pensé sont des films musicaux, donc, en prime, vous aurez des chansons à écouter après si ça vous dit (dans des styles… variés).

Les Chansons d’amour : le « film français » bi-friendly par excellence

L’intrigue commence par un trio amoureux : Julie (Ludivine Sagnier) et Ismaël (joué par LE Louis Garrel), en couple depuis longtemps et dont la relation bat de l’aile, entament une histoire à trois avec Alice (Clothilde Hesme), une collègue d’Ismaël. Les choses sont tout de suite plus complexes que prévu puisque Julie et Alice deviennent rapidement plus proches qu’Ismaël ne s’y attendait. Peu après, un décès inattendu bouleverse le petit groupe et remet en jeu toutes les relations… Quelque temps après, un jeune homme, Erwann (Grégoire Leprince-Ringuet), entre en scène.

Les trois acteurs principaux du film "Les Chansons d'amour".À tout seigneur, tout honneur : je crois que si vous demandiez à un bi de vous recommander un seul film parlant de sa sexualité, ce serait Les Chansons d’amour de Christophe Honoré, sorti en 2007. Bien sûr, le mot « bisexualité » n’y est jamais prononcé (les mots « hétérosexualité » ou même « homosexualité » non plus, d’ailleurs, sauf erreur de souvenir). Mais cette ignorance, probablement délibérée, du vocabulaire habituel des orientations sexuelles, est aussi la grande force du film. Il n’y a pas d’angoisse sur l’orientation, pas de peur du coming out, pas de grand débat existentiel, pas de mise en scène terrible de l’homo/biphobie, pas de leçon de morale. Les choses se produisent, elles sont possibles, et si le spectateur a envie de juger, cela ne regarde que lui. Les trois personnages principaux, deux femmes et un homme, ont tous des relations avec des personnes des deux sexes pendant le film. Ce n’est ni du grand amour romantique, ni du pur plan cul : c’est quelque part entre les deux, sans que les personnages sachent vraiment où ils en sont. Il n’y a pas non plus vraiment de gentil ou de méchant, simplement un petit groupe de personnages qui doivent surmonter un bouleversement affectif et essayer de recommencer à vivre. Du coup, les personnages et l’histoire ont tout de suite l’air beaucoup plus réalistes !

L’autre grande caractéristique du film, ce sont les chansons d’amour du titre. Le film en compte une quinzaine, écrites et composées par Alex Beaupain, à qui elles ont valu un César. Ce sont des chansons « à texte », qui sont pour beaucoup dans la puissance émotionnelle du film, et elles comptent un nombre non négligeable de ces belles chansons tristes qui, identification aux personnages aidant, vous coûtent toujours quelques mouchoirs pendant la soirée DVD. Il reste qu’on peut aimer plus ou moins ces chansons, et que cela conditionne beaucoup l’opinion qu’on gardera du film. Personnellement, je les ai beaucoup aimées, même si de nombreuses écoutes finissent par montrer les quelques limites des paroles (ce n’est pas du Baudelaire, mais après tout ça n’essaie pas d’en être, non plus).

Les chansons les plus marquantes ? D’abord celle du trio du début, « Je n’aime que toi », qui est aussi la plus écoutable sans spoiler si vous voulez vous faire une idée de l’ambiance musicale avant de regarder le film. Plus près de la fin, « Ma mémoire sale » (qui contient une scène terriblement érotique mais constitue un spoiler), et à la toute fin « J’ai cru entendre » (avec des paroles amusantes et un Erwann absolument craquant). Difficile aussi de ne pas mentionner les chansons les plus tristes, « Delta Charlie Delta » et « Les yeux au ciel », tout à fait indiquées si vous voulez vous plomber le moral pour le reste de la journée.

Mulan : le plus crypto-LGBT des classiques Disney

Mulan, le Disney de 1998, un film bi-friendly ? Inutile d’ouvrir des yeux de Petite Sirène : je vous concède volontiers que l’histoire de cette jeune Chinoise qui se travestit pour combattre à la place de son vieux père malade et finit par sauver le pays de l’invasion hun tient au départ davantage de la Jeanne d’Arc locale (en moins lepénisé, par bonheur) que d’un quelconque message subversif. Mais avec le recul, c’est un film incroyablement subversif par son thème et sa liberté de ton, et il se prête à un nombre réjouissant de niveaux d’interprétation. Et puis c’est un de mes Disney préférés, raison suffisante pour vous infliger ce que j’ai à dire dessus  ^_^

Au premier degré, cette affaire d’héroïne travestie en homme est avant tout un plaidoyer pour l’égalité des sexes, donc une affaire de parité, domaine politiquement correct par excellence.

À un deuxième niveau, il plaide pour une approche ludique et décrispée, souvent très drôle, des conventions de genre masculin/féminin et même des différences physiologiques entre hommes et femmes : ça n’est pas révolutionnaire, mais c’est d’un progressisme bienvenu, surtout replacé dans le contexte du cinéma américain de masse, souvent terriblement puritain. Mais c’est loin d’être tout.

À un troisième niveau, toute une partie du ressenti de Mulan pourrait être celui… d’une jeune trans FtM, en tout cas à mes yeux (que les intéressé-e-s me corrigent au besoin), en particulier dans la fameuse chanson « Réflexion » où Mulan ne se reconnaît pas dans l’image féminine que lui renvoie le miroir.

Et à un quatrième niveau, enfin, nous rejoignons la grande tradition des œuvres qui recourent au travestissement pour brouiller les cartes en matière d’attirances ! Mulan est une jeune femme déguisée en jeune homme sous le nom de Ping. Elle marche sur les routes dans son régiment, les paysannes se retournent à son passage et pouffent discrètement : est-ce parce qu’elles ont reconnu son sexe malgré son déguisement… ou parce que ce jeune guerrier les attire ? La même question peut se poser en ce qui concerne la relation entre Mulan/Ping et son général Shang, voire à propos des relations entre Mulan et ses amis (je me suis toujours interrogé sur les intentions de Ling, le plus mince des trois, mais c’est peut-être juste moi qui le trouve mignon).

Peu importe que les concepteurs du film aient voulu ou non aborder ce sujet, le fait est que le résultat final se laisse très bien regarder sous ces différents angles. Et n’allez pas croire que je sois seul dans mes lectures sournoises : l’exégèse savante des Disney est un sport international, qu’il faudrait faire reconnaître comme discipline olympique. C’est justement pour ça que j’inclus ce film ici : j’ai été surpris par le nombre de clips qui traînent sur Youtube et assimilés et détournent des chansons du film pour leur donner un sens homoérotique (la chanson « Comme un homme », en anglais « I’ll Make a Man Out of You », a été adaptée à moult séquence chaude de Queer as Folk) ou trans-friendly (la séquence de la chanson « Réflexion » a plus d’une fois été postée en remplaçant la chanson du film par le tube de Mylène Farmer « Sans contrefaçon »). Même si ce type de détournement à visée souvent parodique ou érotisante est très répandu, je pense que Mulan est de loin le Disney le plus proche des problématiques LGBT : c’est un vrai petit Victor/Victoria en puissance… et c’est un plaisir d’y projeter toutes sortes de crypto-allusions bi !

Hair : l’espoir d’une libération sexuelle contre le racisme

Faisons un saut dans le passé, direction les années 1970. Hair (Miloš Forman, 1979) est l’adaptation au cinéma d’une célébrissime comédie musicale du même nom créée en 1967-68 et qui synthétise à peu près tout ce qu’on peut associer à cette époque en termes de libération des mœurs, de la révolution sexuelle à la non violence en passant par l’usage des drogues et les trips mystiques. Je n’ai pas vu la comédie musicale, je ne connais que le film, mais le film est excellent. En très très gros, c’est l’histoire d’un jeune homme de bonne famille, bien sous tous rapports, qui croise un jour une jeune femme et la trouve belle, et, de fil en aiguille, en vient à découvrir et à fréquenter un groupe de hippies qui sont a priori aux antipodes de son propre mode de vie. La fin est plus politique et touche directement à la guerre du Vietnam qui fait alors rage, mais je vous laisse découvrir ça par vous-mêmes.

Parmi les multiples chansons excellentes et joyeusement subversives par rapport à l’ordre moral de l’époque, il y en a une dont j’ai particulièrement envie de parler : « Black Boys, White Boys ». Il faut d’abord avoir le contexte : une batterie d’officiers militaires, dont les couleurs de peau vont du blanc au noir, fait passer les examens d’aptitude au service dans l’armée, assis à un bureau. Les hommes doivent se présenter devant eux un par un, entièrement nus. À un moment donné, un gringalet refuse bizarrement d’enlever ses chaussettes, alors qu’il a enlevé tout le reste. On finit par le soulever de terre pour lui ôter ses chaussettes d’autorité, et l’on découvre qu’il s’est verni les ongles des pieds en rouge : queer inside ! Se présente alors un beau mec noir baraqué, et la chanson commence, en alternant entre le groupe d’officiers et des groupes de femmes dans la rue. On voit d’abord des femmes blanches qui chantent à quel point elles trouvent les hommes noirs craquants. Jusque là, c’est gentil mais pas si subversif… jusqu’au moment où les officiers blancs du bureau reprennent la chanson pour dire la même chose ! Les volontaires continuent à défiler devant eux et lorsqu’un homme blanc se présente, c’est un groupe de femmes noires qui chante son désir pour les mecs blancs… et les officiers blancs font chorus. C’est terriblement jouissif, et, dans le contexte de la fin des années 60, on comprend que la comédie musicale ait fait du bruit.

Certes, là encore, il ne s’agit pas vraiment de bisexualité, puisqu’à aucun moment on ne voit une même personne chanter son désir pour des partenaires de l’un puis de l’autre sexe et que rien n’empêche de supposer que les officiers sont tous gays et les femmes toutes hétéros ; la chanson n’évoque explicitement que l’homosexualité masculine.  Mais la chanson montre, et d’une belle façon, qu’un homme peut être  l’objet à la fois du désir des femmes et du désir d’autres hommes. En cela, elle vante la richesse et la diversité des désirs croisés, et laisse concevoir sans peine la bisexualité. Au delà même des catégories sexuelles, cette chanson montre surtout puissamment que les différences (différences entre les couleurs de peau, entre les sexes, et entre la nature même des désirs) peuvent, au lieu de devenir les prétextes à la méfiance et à la stigmatisation, être érotisées. La xénophilie comme projet social et politique, voilà une leçon qui n’a rien perdu de son actualité…

 The Rocky Horror Picture Show : le retour de l’invasion du savant fou vampire trans travesti bisexuel extra-terrestre

Poursuivons et terminons cette petite promenade cinématographique à rebrousse-temps par une autre référence culte : The Rocky Horror Picture Show (Richard O’Brien, 1975). C’est aussi l’adaptation à l’écran d’une comédie musicale, britannique cette fois, le Rocky Horror Show, créé en 1973. Comme son nom l’indique, c’est une histoire d’horreur sur une musique rock. En fait, l’horreur tient surtout à l’ambiance goth-frissons du décor et des personnages, et les références à la science-fiction populaire sont au moins aussi nombreuses (j’avais tapé par erreur « science-fuction », qui après tout, prononcé à l’anglaise, est un néologisme pertinent pour ce film).

Un mot sur l’histoire : deux jeunes mariés anglais, Brad et Janet, tombent en panne en voiture sur une route isolée en pleine nuit, par un temps de chien. Ils sonnent à la porte d’un manoir, et tombent sur une réception donnée par le Dr. Frankenfurter, lequel se présente comme un « sweet travestite from Transsexual Transsylvania » (ce qui veut dire à première vue « doux travesti de Transylvanie transsexuelle », mais le sens se précise à la fin) et refuse évidemment de les laisser partir. Non qu’il leur veuille du mal… ce serait plutôt le contraire. Cette plongée dans un véritable univers parallèle vient troubler violemment la petite vie ordinaire de Brad et Janet, notamment par le charme difficilement résistible de Frankenfurter. Lequel, précision non négligeable, est interprété magistralement par Tim Curry.

Sans révéler le détail de l’histoire et des chansons – on ne sait jamais, il y a peut-être des gens par ici qui n’ont pas encore vu (ou au moins écouté) le film -, disons qu’on se rend compte assez vite que le mode de vie de Frankenfurter ne prend pas vraiment en compte les petites distinctions mesquines du type hétéro/homo. Autrement dit, Frankenfurter est bisexuel. Naturellement le mot n’est jamais prononcé… et à vrai dire, ce n’est pas vraiment ce concept-là qui est mis en avant, même si dans la pratique c’est de la bisexualité. En fait, Frankenfurter est surtout *sexuel*, et plus généralement il est l’incarnation du queer dans tout ce qu’il a de subversif pour les normes habituelles des sociétés (à commencer par la société britannique). Il s’avère même trop subversif pour son pays d’origine, ce qui, quand on voit le dénouement, n’est pas peu dire. Parmi les chansons du film, celles qui expriment le plus directement le mode de vie de Frankenfurter sont bien sûr le « Time Warp » et sa chanson d’introduction, « Sweet Travestite », mais aussi d’autres chansons qui viennent plus tard dans le film et sont (malheureusement) un peu moins connues : je pense à « Don’t Dream It, Be It » et « Rose Tint My World », plus « sérieuses » et un poil moins spectaculaires dans le genre bas-porte-jerretelles-rouge-à-lèvres, mais plus profondément subversives dès qu’on fait un peu attention aux paroles et à la philosophie dont elles sont porteuses.

En effet, au fur et à mesure que le film avance, Frankenfurter devient le symbole d’une libération complète, non pas seulement des pratiques sexuelles et des fantasmes, mais des désirs et même du rêve en général. En somme, un « Sweet Travestite » de temps en temps, ça n’est pas bien menaçant pour l’ordre établi… mais quand il commence à faire comprendre aux gens que les mécanismes à l’œuvre dans la répression des plaisirs sont les mêmes qui sont aussi à l’œuvre à grande échelle dans toute la société et qui maintiennent en place un ordre social réactionnaire et oppresseur, là, ça devient nettement plus dangereux. C’est ce mélange entre un joyeux défoulement sexuel et une facette plus profondément subversive qui donne son épaisseur au personnage de Frankenfurter, et qui le rend si sympathique.

Le seul défaut de Frankenfurter à mes yeux de bi militant, c’est qu’il est tellement « trop » qu’il en devient facile à ignorer. Un personnage pareil est tellement hors de l’ordinaire qu’on ne peut pas vraiment s’identifier à lui, ce qui veut dire qu’il garde un côté « monstre » et ne peut pas vraiment prendre la valeur d’un modèle. C’est plus une sorte de vengeur, un Robin des bois de la chambre à coucher qui vient initier le couple britannique moyen aux aspects sulfureux, ignorés et jouissifs d’une sexualité trop corsetée. Mais un vengeur se change facilement en bouc émissaire, et la normalité a vite fait de reprendre ses droits.

D’autant que le caractère extraordinaire de Frankenfurter contribue aussi à faire croire que quelque chose comme la bisexualité relève forcément aussi de l’extraordinaire, donc de l’exception (sans parler des éléments d’esthétique volontairement décadente adoptés par provocation par les acolytes de Frankenfurter dans le film). Coucher à la fois avec des femmes et des hommes ne pourrait donc relever que de la catégorie des fantasmes ultimes, des plaisirs recherchés et de la provocation… certainement pas d’une attirance et de sentiments naturels, spontanés, que n’importe qui pourrait ressentir dans la vie de tous les jours. C’est le problème de ce genre de personnages : ils sont porteurs d’une symbolique à double tranchant. Quelque part, Les Chansons d’amour est presque plus dangereux pour le réactionnaire ultracatho moyen que le Dr. Frankenfurter.

Mais ça n’empêche pas le film d’être excellent (jusqu’au bout) et la musique d’être réjouissante, alors, si vous ne l’avez encore jamais vu, c’est le moment de le découvrir !

Conclusion

Voilà donc les quatre premiers films bi-friendly (musicaux) auxquels j’ai pu penser. Reste LE problème : aucun, évidemment, ne parle explicitement de la bisexualité. Des quatre, Les Chansons d’amour est le plus proche de la représentation de gens bi « normaux » comme j’aimerais en voir plus souvent sur les écrans histoire d’avoir droit moi aussi à mes moments de fleur-bleu-catharsis-mouchoir et compagnie… Fort heureusement, Les Chansons d’amour est aussi le plus récent de tous : il y a de quoi espérer pour l’avenir.

Des avis ? Des contradictions ? D’autres idées de films bi-friendly ou de films à symbolique crypto-bi que vous adorez détourner ? N’hésitez pas à me laisser des commentaires (j’ai d’autres idées de films et de fictions, moi aussi,mais je suis loin d’avoir tout vu ou tout lu) !