Les LGBT et l'Antiquité en France : une longue histoire

John Singer Sargent, "Apollon dans son char avec les Heures" (1921-25).
John Singer Sargent, « Apollon dans son char avec les Heures » (1921-25).

Au début, je voulais écrire un article sur la bisexualité dans les péplums. Pour commencer, j’ai voulu rappeler deux ou trois choses sur les liens entre l’Antiquité et la culture LGBT, qui ne sont pas nouveaux. Je me suis retrouvé avec l’équivalent d’au moins deux pages de préliminaires sans avoir encore parlé d’un seul film. Alors voilà… autant creuser et en faire un article à part entière ! (Je ne renonce pas à parler de péplums un jour, aussi.)

L’Antiquité, surtout gréco-romaine, est depuis longtemps une sorte de havre de paix pour les minorités LGBT. On pourrait même dire qu’il y a un mythe LGBT de l’Antiquité comme époque idéale pour les sexualités non hétérosexuelles. Ah, les mythes grecs, avec leurs multiples couples de même sexe et leurs changements de sexe ! Zeus et Ganymède ! Hermaphrodite ! Héraclès et Iolaos ! Achille et Patrocle ! Et cette Histoire si tolérante ! Sappho à Lesbos ! Athènes, cité de la liberté sexuelle ! Socrate et Alcibiade ! Platon et ses androgynes ! Thèbes et son bataillon sacré composé entièrement de couples d’hommes ! Plus tard, Alexandre le Grand et Héphaïstion ! Et Rome n’est pas en reste : Cicéron et son beau secrétaire ; César, « l’homme de toutes les femmes et la femme de tous les hommes »  ; les poèmes de Virgile, avec Alexis et Corydon dans les Bucoliques ou Nisus et Euryale dans l’Énéide ; Hadrien et Antinoüs, etc. etc.

Il y a une part d’idéalisation dans ces références qui font rêver. Il y a un « mythe de la Grèce gay » ou même de « l’Antiquité LGBT », qui fait qu’on oublie un peu vite l’occultation complète des amours entre femmes en Grèce antique (Sappho est un nom bien isolé au milieu d’un silence assourdissant), le fait que l’esclavage comportait aussi une dimension d’exploitation sexuelle, le fait qu’il y avait déjà des formes de discrimination dans ce domaine (même si elles reposaient sur des critères en partie différents), etc.

Mais le fait est que les références à l’Antiquité ont joué (et jouent toujours) un rôle important dans l’histoire des cultures LGBT et de la lutte pour les droits de ces minorités. Je suis certain qu’on pourrait écrire des volumes entiers sur ce sujet et ça a peut-être déjà été fait, mais, si c’est le cas, je n’ai pas encore trouvé les ouvrages en question. Je suis loin d’avoir les connaissances nécessaires pour écrire un article d’histoire en bonne et due forme. Je n’ai fait que rassembler quelques jalons, qui devraient déjà suffire à exciter votre curiosité (j’espère).

Je ne remonte pas avant le XIXe siècle parce que j’ai déjà beaucoup de choses à dire, et parce que ce n’est qu’à partir du moment qu’émerge une distinction consciente entre hétérosexualité et homosexualité et donc des minorités et des cultures LGBT proprement dites.

Le XIXe siècle

Commençons par quelques rappels de vocabulaire, car les mots mêmes qui servent à désigner les LGBT à l’époque constituent souvent des références à l’Antiquité. Avant que n’émergent les termes d’homosexualité, hétérosexualité et bisexualité, l’homosexualité masculine est « l’amour grec », en référence aux amours masculines attestées en Grèce antique à l’époque classique (Ve-IVe siècles avant J.-C.), en particulier à Athènes. C’est aussi de là que provient le mot de « pédérastie », qui désigne une relation entre un homme mûr et un jeune homme (pas un enfant mais plutôt, selon nos critères actuels, un adolescent). Les amours entre femmes, elles, sont des « amours saphiques » (on parle aussi de « saphisme ») ou bien sont baptisées « lesbianisme », tous mots qui font référence à la poétesse Sappho, qui vit au VIe siècle av. J.-C. sur l’île de Lesbos. Le « tribadisme », autre terme (péjoratif) désignant les lesbiennes, provient aussi d’un mot grec désignant l’acte de se frotter le sexe mutuellement. La Rome antique inspire aussi certains termes : par exemple, un « Giton » est un jeune homme aimé par un autre homme, en référence à un personnage du roman de Pétrone, le Satyricon. Ce vocabulaire est largement brassé par les textes de l’époque et s’écarte assez nettement des mots et des réalités antiques pour former un champ lexical propre à l’époque contemporaine.

Autre rappel important : au XIXe siècle, les savants n’étudient pas du tout la sexualité antique, en tout cas pas dans ses aspetcs non hétérosexuels. Les textes latins et grecs sont souvent étudiés directement en version originale. Les dictionnaires de latin et de grec restent très vagues sur le sens des mots désignant des réalités du sexe (on trouve encore aujourd’hui, dans les dictionnaires classiques, des traductions du type « sens obscène » qui ne sont pas d’un grand secours). Comme le rappelle David Halperin dans Cent ans d’homosexualité, les traductions françaises des textes antiques ne traduisaient pas les passages les plus crus, ou alors ils les traduisaient en latin (si le texte était en grec) ou en grec (si le texte était en latin). Autrement dit, la transmission d’un savoir précis sur le sens de ces mots se faisait purement de bouche à oreille entre professeurs et étudiants, ou par la lecture silencieuse d’ouvrages explicites qui n’avaient pas leur place dans le milieu scolaire et estudiantin autorisé. Tout cela favorise l’émergence et l’entretien d’une culture souterraine qui était à la fois un savoir sur le sexe antique et sur les pratiques homosexuelles.

Une conséquence de ces deux points dont je viens de parler est que la majeure partie de la population (et beaucoup de savants eux-mêmes) ne connaissait pas les réalités précises du sexe en Grèce antique, du moins pas au delà de ce qui peut en filtrer dans des textes respectables comme les dialogues de Platon où l’on voit des relations amoureuses mais rien d’explicite. Ce qui favorise l’émergence d’une double image des amours et des pratiques homosexuelles dans la France (et dans l’Europe) du XIXe siècle : d’un côté, un tabou sur un aspect des sociétés antiques jugé scandaleux et qu’il faut passer sous silence ; de l’autre, dans les minorités qu’on appellerait aujourd’hui les LGBT, un idéal de l’Antiquité comme époque de liberté dans ce domaine.

De ce fait, on trouve en gros deux types de références à l’Antiquité dans le domaine LGBT. D’un côté, une image fantasmée, une sorte d’exotisme qui se partage entre la réprobation et la fascination, et qu’on trouve chez beaucoup d’écrivains, surtout vers la fin du siècle. De l’autre, des références faites par des auteurs LGBT et qui ont valeur de symboles ou d’arguments servant à défendre l’homosexualité et la bisexualité.

Dans la littérature en France, le XIXe siècle pose les bases de la représentation de l’homosexualité, de la bisexualité et des thèmes de l’androgynie et du travestissement (mais aussi de ce qu’on appelle au XXIe siècle la transidentité et l’intersexuation). Un jalon important est bien sûr la publication des Fleurs du Mal (dont le titre de travail était Les Lesbiennes) par Charles Baudelaire, qui fait scandale en 1857 et contribue à édifier la figure littéraire de « la lesbienne », dans un recueil très imprégné de culture classique, où les invocations à Bacchus et à Vénus côtoient les voyages à Cythère et les vers en latin, mais aussi les références bibliques.

Un autre jalon important, concernant cette fois la figure de l’androgyne, est le roman d’Honoré de Balzac Séraphîta qui paraît en 1834 et remporte un succès énorme. Qu’on en juge : allangui dans son manoir et plongé dans des méditations ésotériques, Séraphitus est un homme, du moins aux yeux de la jeune femme qui l’aime éperdument, Minna ; mais il a aussi un soupirant, Wilfrid, qui le prend sincèrement pour une femme, Séraphîta. Remarquez le recours à des terminaisons latines pour marquer le genre du personnage, mais aussi pour lui donner une aura d’étrangeté mystique. En réalité, Séraphitus-Séraphîta est un séraphin, un « être total » androgyne, qui est des deux sexes à la fois et souhaite profondément mener de front deux amours, l’un avec un homme et l’autre avec une femme. (Le concept est intéressant, mais, à la lecture, on comprend ce qui rend le roman moins populaire aujourd’hui : d’interminables développements sur les théories ésotériques de Swedenborg.)

Une réédition de "Séraphîta" chez L'Harmattan (imprimée en 1995).
Une réédition de « Séraphîta » chez L’Harmattan (imprimée en 1995).

C’étaient naturellement des rappels à faire, mais je vais me concentrer sur des auteurs eux-mêmes plus concernés par les sujets qu’ils abordent, et ces auteurs émergent plus tard.

Vers la fin du XIXe siècle, la littérature « fin de siècle » et des mouvements comme le décadentisme mettent à la mode un certain trouble dans le genre et dans la sexualité en multipliant les figures d’androgynes, les femmes aux habits masculins et les hommes à la beauté raffinée « féminisée ». L’homosexualité, masculine comme féminine, et la bisexualité trouvent leur place dans les arts et la vie de la bonne société, même si les frasques homosexuelles et bisexuelles des célébrités font scandale. Dans ce contexte, des figures comme Hermaphrodite, les androgynes de Platon ou Ganymède deviennent des références régulières. L’homosexualité masculine, elle, est « l’amour grec » ou « la pédérastie », deux références à la Grèce de l’époque classique (Ve-IVe siècles av. J.-C.), tandis que l’homosexualité féminine est le « lesbianisme », en référence directe ou indirecte à la poétesse Sappho, originaire de l’île de Lesbos, au VIe siècle av. J.-C.

Le ton de l’époque est illustré par des ouvrages comme Monsieur Antinoüs et Madame Sapho de Louis d’Herdy, paru en 1899. Les simples noms des personnages suffisent à faire comprendre qu’ils ont des pratiques homosexuelles : Antinoüs est le nom d’un favori de l’empereur romain Hadrien qui en était passionnément amoureux. L’écrivaine Rachilde (1860-1953), qui se travestit en homme, écrit de nombreux romans et tient un salon littéraire extrêmement fréquenté. Les titres de ses romans utilisent régulièrement des références mythologiques : Monsieur Vénus, en 1884, a pour personnage principal une femme nommée Raoule Vénérande qui fait tout pour se masculiniser et entame avec un ouvrier une relation sadique qui la conduira jusqu’au meurtre (Rachilde aimait visiblement beaucoup Sade) : succès sulfureux immédiat. En 1888, Madame Adonis met cette fois en scène un androgyne dont un couple tombe amoureux (ce qui rappelle un peuSéraphîta de Balzac, sauf que chez Rachilde ça se termine mal pour les personnages). Remarquez comment Rachilde inverse délibérément les genres dans les titres de ces deux romans. Dans tous ces cas, l’emploi de noms antiques sert de marqueurs du genre ou de l’orientation sexuelle, même lorsque l’intrigue ne se passe pas du tout dans l’Antiquité.

Rachilde vers 1899. Photo Wikimedia Commons.
Rachilde vers 1899. Photo Wikimedia Commons.

À l’époque, on ne fait souvent pas la moindre distinction entre l’identité de genre et l’orientation sexuelle : un homme qui aime les hommes est nécessairement efféminé, une femme qui aime les femmes nécessairement « garçonne » (de nos jours, on dirait que c’est une conséquence de l’hétérocentrisme qui empêche de penser des sexualités différentes de l’hétérosexualité). Cela explique que les portraits de personnages homosexuels jouent souvent aussi sur une ambiguïté de genre. L’écrivain et occultiste Joséphin Peladan, qui écrit un grand cycle intitulé La Décadence latine à la fin du XIXe siècle, consacre ainsi un volume à L’Androgyne et un autre à La Gynandre, comprendre la lesbienne (en 1891).

L’homosexualité masculine se réfère à la pédérastie de la Grèce classique et l’élève au rang d’une sorte de mythe culturel : celui de relations entre des éphèbes et des hommes mûrs, qui intègre une dimension intellectuelle et artistique. On le trouve notamment dans les poèmes de Jean Lorrain comme Le Sang des Dieux en 1882 ou dans les poèmes et écrits du baron Jacques d’Adelswärd-Fersen, comme sa nouvelle « Vision antique » parue dans le recueil Le Sourire aux yeux fermés en 1912. Ce dernier est un auteur assez mineur mais qui lance plus tard la première revue homosexuelle en France (voyez plus loin).

Le lesbianisme en littérature se réfère à l’Antiquité, en bonne partie via la figure de Sappho. Paul Verlaine consacre un poème à la poétesse grecque dans un recueil érotique confidentiel, Les Amies, paru en 1868. Sappho y apparaît techniquement bisexuelle : conformément à la légende, elle est montrée sur le point de se suicider pour l’amour de Phaon, son amant qui l’a délaissée, mais il est aussi question de ses amours passées pour des femmes. Si l’évocation d’une Sappho malade d’amour et suicidaire est assez répandue dans la littérature de l’époque, l’allusion à ses amours féminines est à vrai dire assez rare. Comme l’indique Sandra Boehringer dans l’article « Sappho » du Dictionnaire de l’homophobie, les auteurs du XIXe siècle, poursuivant sur la lancée d’une tendance commencée à la Renaissance, occultent complètement les allusions à des amours entre femmes dans les poèmes de Sappho et entretiennent une légende orientée qui l’hétérosexualise. Le choix de Verlaine n’est donc pas si anodin. Ce n’est que vers la fin du siècle que l’image d’une Sappho tournée vers les femmes se répand de nouveau, renforcée par l’œuvre et Renée Vivien (voyez plus loin), au point d’être caractérisée ensuite comme uniquement lesbienne, ce qui revient à tomber dans l’excès inverse.

Dans un domaine proche, l’écrivain et poète Pierre Louÿs publie en 1894 un recueil de poèmes en prose, Les Chansons de Bilitis, qui fait partie de ses œuvres les plus connues actuellement. L’ouvrage est un canular de génie : Louÿs affirme s’être contenté de traduire des poèmes de Sappho miraculeusement retrouvés sur un papyrus antique. (Note : ça arrive réellement qu’on retrouve des textes antiques comme ça, y compris des poèmes de Sappho, mais, en général et malheureusement, il s’agit plutôt de quelques lignes que de tout un recueil !) Présenter un ouvrage de fiction comme une simple traduction est un procédé conventionnel depuis longtemps, mais Louÿs connaît si bien la poésie élégiaque grecque et ses talents pour le pastiche sont tels que certains hellénistes de l’époque s’y laissent prendre et le félicitent pour sa découverte.

Cela étant dit, le recueil a bien d’autres qualités que cet aspect de tromperie érudite plaisante. Ce sont des poèmes en prose courts et d’une grande beauté, qui reprennent la légèreté, la sensibilité et la sensualité de poèmes antiques comme ceux de Sappho ou comme les épigrammes (note : les épigrammes sont des poèmes courts à l’origine inscrits sur des monuments, parfois sur des pierres tombales en guise d’épitaphes, et qui ont ensuite servi de base au développement d’un genre poétique plus vaste).

Illustration de Georges Barbier pour "Les Chansons de Bilitis" (1922). Image Wikimedia Commons. L'image montre deux femmes de profil de chaque côté d'un bassin de pierre sous un arbre où sont posées des colombes. La femme de gauche est à demi nue, drapée dans un tissu diaphane à motifs. La femme de droite est nue. Le style du dessin est très épuré.
Illustration de Georges Barbier pour « Les Chansons de Bilitis » (1922). Image Wikimedia Commons.

La première moitié du XXe siècle

Il était temps que les amours féminines soient enfin chantées de nouveau par des voix féminines. La poétesse Pauline Tarn (1877-1909), de famille anglo-américaine, qui s’installe à Paris où elle étudie les lettres classiques sous la direction de Charles Brun, publie toute sa vie à compte d’auteure des « poèmes sapphiques » sous le pseudonyme R. Vivien puis Renée Vivien et affiche son lesbianisme. Les poèmes de Sappho sont pour elle une source d’inspiration d’autant plus manifeste qu’elle publie également des traductions de la poétesse grecque. Dans un ouvrage paru nettement après cette époque, l’écrivain André Billy surnomme Renée Vivien la « Sappho 1900 » (surnom à la connotation pas nécessairement bienveillante, car l’auteur en question est loin de l’approuver). C’est à partir de cette période que la figure de Sappho est fortement associée à l’homosexualité féminine et que Sappho est dépeinte comme une pure lesbienne, que ce soit par les mouvements homosexuels ou par les détracteurs du lesbianisme.

Renée Vivien vers 1909, photographe inconnu. Photo Wikimedia Commons.
Renée Vivien vers 1909, photographe inconnu. Photo Wikimedia Commons.

Parmi le milieu où évolue Renée Vivien, mentionnons, pour mémoire, les figures trop peu connues de la danseuse et courtisane Liane de Pougy (ouvertement bisexuelle) et de l’écrivaine Natalie Clifford Barney (plutôt lesbienne). La première noue une relation amoureuse avec la seconde, laquelle la délaisse ensuite en faveur (entre autres) de Renée Vivien. Liane de Pougy relate l’aventure sous une forme romancée dans Idylle saphique (1901) qui remporte un succès énorme en librairie. Natalie Clifford Barney publie en 1902 Cinq petits dialogues grecs sous le pseudonyme de « Truphè », ce qui, en grec ancien, désigne une vie de plaisir et de mollesse. Elle est par ailleurs amie de l’écrivain Remy de Gourmont, qui la surnomme… l’Amazone. La Grèce antique, encore ! Elle publie Pensées d’une Amazone en 1920 et de Nouvelles Pensées de l’Amazone en 1939. Le salon littéraire que Natalie Clifford Barney fonde en 1909 dans sa maison de la rue Jacob (dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, déjà) devient vite, et reste pendant plusieurs décennies, l’un des principaux lieux de sociabilité des gens de lettres et des artistes, français, mais aussi américains et britanniques.

Natalie Clifford Barney avec son chien. Photographe et date inconnus (début XXe s., sans doute pas après 1923). Photo Wikimedia Commons.
Natalie Clifford Barney avec son chien. Photographe et date inconnus (début XXe s., sans doute pas après 1923). Photo Wikimedia Commons.

En 1909 est lancée la toute première revue homosexuelle française connue, un mensuel dirigé par le baron Jacques d’Adelswärd-Fersen :  c’est Akademos qui est une revue d’art et de critique dont le titre fait référence à la vie intellectuelle de la Grèce antique (le titre dérive du nom de l’Académie, l’école philosophique fondée par Platon au IVe siècle av. J.-C.). La revue cesse de paraître au bout d’un an, après douze numéros. Entre temps, elle a publié des auteurs comme Colette et Anatole France et le Belge Georges Eekhoud, et d’autres moins connus de nos jours, comme Achille Essebac (auteur d’un roman homosexuel, Dédé, en 1901), Laurent Tailhade ou le décadentiste Joséphin Peladan.

Couverture du premier numéro de la revue "Akademos".
Couverture du premier numéro de la revue « Akademos ».

En 1911, André Gide, écrivain dont l’homosexualité est alors plus ou moins connue mais jusque là jamais affichée, écrit un dialogue, Corydon, pour prendre la défense de l’homosexualité, pour laquelle on parle alors plutôt d’uranisme, de pédérastie ou de sodomie. Le titre emploie le nom d’un personnage des Idylles du poète grec Théocrite et qui apparaît ensuite dans la deuxième Bucolique de Virgile, un poème mettant en scène Corydon et Alexis, deux bergers arcadiens amoureux l’un de l’autre. Dans l’ouvrage de Gide, composé de quatre courts dialogues, Corydon devient le nom du personnage principal qui prend la défense de l’homosexualité face à un ami très désapprobateur.

Gide discute de morale, mais aussi de sciences naturelles, puisqu’il tente notamment d’avancer des fondements biologiques à l’existence de l’homosexualité. Le résultat a quelque peu vieilli sur le plan scientifique, mais cette tactique argumentative se comprend : il s’agit de montrer que l’homosexualité est naturelle et non contre-nature. Gide s’écarte aussi des écrits du sexologue allemand Magnus Hirschfeld, qui luttent pour faire accepter l’homosexualité mais l’expliquent par une théorie du « troisième sexe » qui présuppose un caractère efféminé aux personnes qui ont des relations homosexuelles. Hirschfeld aborde l’homosexualité en termes d’inversion (un homosexuel étant supposé « inverti » et plus féminin qu’un homme hétérosexuel). Gide ne s’y reconnaît pas (il l’indique dans une note de la préface à une réédition de 1922) et il se retrouve davantage dans la référence à la pédérastie grecque antique, qui ne comporte pas de dimension efféminée.

Couverture du livre "Corydon" d'André Gide en Folio.
Couverture d’une édition de « Corydon » en Folio.

La première édition de Corydon contient deux dialogues et une ébauche d’un troisième. Elle est imprimée en… douze exemplaires, « lesquels furent remisés dans un tiroir » après que ses amis lui ont fait part de leur crainte d’un scandale.

Après la Première Guerre mondiale, la parole se libère un peu. En 1920, Gide, qui a retravaillé et augmenté Corydon pour en faire un ensemble de quatre dialogues, réimprime le livre en vingt exemplaires, qu’il distribue à des amis. Mais il choisit de ne pas évoquer dans ses dialogues « les cas d’inversion, d’efféminement, de sodomie », car il joue serré et sait que le scandale peut avoir des conséquences judiciaires s’il va trop loin. C’est seulement en 1924 qu’il décide de rééditer le dialogue de façon non confidentielle, en y apposant son nom, encouragé par les publications survenues entre temps.

En effet, en 1921-1922, un certain Marcel Proust a publié Sodome et Gomorrhe, quatrième partie de sa série À la recherche du temps perdu, où il est question d’une relation homosexuelle entre Charlus, l’un des personnages principaux de la série, et Morel. Proust est plus proche des théories d’Hirschfeld et du lien qu’il établit entre homosexualité et efféminement. Comme l’indique le titre du volume, c’est la référence à la Bible, autre texte antique fameux, qui domine chez Proust. La référence aux deux villes détruites par le courroux divin n’a rien de nouveau à l’époque : elle apparaît régulièrement dans la littérature de l’époque, que ce soit chez Verlaine, Vivien, ou dans les deux romans d’Henri d’Argis Sodome (1888, préfacé par Verlaine) et Gomorrhe (1889). Proust, dans son roman, invente une relation de descendance (symbolique) entre les homosexuels et les habitants de Sodome.

Gide, à nouveau, évoque une nouvelle fois l’homosexualité en s’engageant de nouveau personnellement lorsqu’il publie son autobiographie Si le grain ne meurt en 1926 : il y relate notamment ses premières relations homosexuelles.

La même décennie voit l’entrée sur la scène littéraire d’une auteure dont l’importance pour la représentation des LGBT en littérature, et surtout de la bisexualité, est considérable : Marguerite Yourcenar, par ailleurs à mes yeux l’une des meilleures plumes du siècle. Yourcenar est elle-même bisexuelle. Son premier roman, paru en 1929, s’intitule Alexis ou le Traité du vain combat. Le roman se déroule dans les années 1910. Le personnage principal, Alexis, y adresse à une amie des lettres où il décrit sa lutte contre ses penchants dont on comprend qu’ils sont homosexuels, mais ses efforts sont vains (c’est le vain combat du titre). Au fait, pourquoi ce personnage s’appelle-t-il Alexis ? Rappelez-vous : dans la deuxième Bucolique de Virgile, l’un des bergers se nommait Corydon, et l’autre… Alexis (hé oui, ce prénom vient même du grec ancien). Le thème du roman, et peut-être le nom même du personnage, montrent l’influence de Gide.

Mais les thèmes de l’homosexualité, de la bisexualité, du transexualisme et de l’androgynie se retrouvent régulièrement dans les écrits de Yourcenar. Les courts textes en prose qui forment une partie du recueil Feux (1936) mettent en scène Achille et Patrocle. Dans les Nouvelles orientales (1963), un texte comme « Comment Wang-Fô fut sauvé » est l’occasion d’évoquer une Chine médiévale esthétisée par le regard du peintre et où, dit l’empereur parlant des tableaux de Wang-Fô, « les jeunes guerriers à la taille mince qui veillent dans les forteresses des frontières [sont] eux-mêmes des flèches qui [peuvent] nous transpercer le cœur ».  En 1951, Les Mémoires d’Hadrien, biographie de l’empereur romain, donne une place à sa relation amoureuse avec son favori Antinoüs.

Couverture du recueil "Feux" de Marguerite Yourcenar, dont deux textes évoquent Achille et Patrocle.
Couverture du recueil « Feux » de Marguerite Yourcenar (1936), dont deux textes évoquent Achille et Patrocle.

Bref retour aux années 1930 et court crochet par le Royaume-Uni, où un libraire français, Charles-Henri Hirsch, est venu s’installer à Londres en 1889 pour y ouvrir une Librairie parisienne. Hirsch est notamment en contact avec Oscar Wilde, qui s’approvisionne chez lui en auteurs français, mais aussi en textes sexuellement explicites. En 1934, Hirsch réédite Teleny, le dernier roman de Wilde, dans une collection intitulée « Ganymede Club ». Encore une fois, la référence à une figure mythologique grecque sert de repère signalant le contenu homoérotique des ouvrages : Ganymède est le jeune homme troyen kidnappé par Zeus à cause de sa beauté et devenu l’échanson des dieux sur l’Olympe.

Une autre figure importante marque les références à l’Antiquité en France dans la littérature, la poésie, le théâtre mais aussi le dessin et le cinéma : c’est Jean Cocteau (1889-1963). Le thème de l’Antiquité apparaît régulièrement dans ses recueils de poèmes, ses pièces de théâtre et ses films. Mais le lien entre l’Antiquité et l’homosexualité n’y apparaît jamais explicitement, du moins pas dans ses oeuvres les plus connues. Le seul texte de Cocteau à aborder explicitement l’homosexualité le Livre blanc qu’il écrit en 1927 mais qui reste à la fois autobiographique et anonyme, puisque Cocteau n’en reconnaît jamais la paternité. On peut tout de même déceler un homoérotisme, voire un symbolisme homosexuel, dans les personnages à l’apparence androgyne qui peuplent les œuvres de Cocteau, mais aussi dans son intérêt pour le mythe d’Orphée, poète et mage mythologique qui aima Eurydice, puis, pendant le reste de sa vie, ne fréquenta aucune autre femme… mais fut soupçonné d’aimer en revanche les hommes (c’est un motif parfois invoqué pour expliquer la jalousie des Bacchantes qui finissent par le mettre en pièces).

Jean Marais sur le tournage du film "Orphée" de Jean Cocteau en 1949. Image Wikimedia Commons.
Jean Marais sur le tournage du film « Orphée » de Jean Cocteau en 1949. Image Wikimedia Commons.

La seconde moitié du XXe siècle

La présence de l’homosexualité et de la référence à l’Antiquité dans la vie littéraire parisienne du milieu du siècle doit aussi beaucoup à l’écrivain Roger Peyrefitte. Dans son roman Les Amitiés particulières, qui paraît en 1944 et remporte un prix l’année suivante, il s’inspire en partie de sa propre jeunesse dans un collège de jésuites pour mettre en scène le quotidien d’un jeune garçon qui découvre peu à peu des amitiés « particulières », autrement dit amoureuses, avec des camarades plus âgés ou plus jeunes. L’une des grandes qualités du roman est sa finesse psychologique : il parvient à restituer l’émergence d’une sensualité (et d’une sexualité pas toujours consciente) chez des adolescents placés dans un environnement extrêmement contrôlé. Le roman y parvient notamment en montrant la façon dont les élèves s’approprient la culture classique (notamment biblique et antique) que les Jésuites leur inculquent, et s’en servent pour nourrir leurs réflexions et leurs sentiments non autorisés : la figure de l’ange et les héros grecs et romains deviennent des points de comparaison pour exalter la personne aimée.

Malheureusement, les romans de Peyrefitte ne sont plus édités actuellement, en partie à cause de sa manie de la polémique mesquine voire ordurière, et sans doute aussi en partie à cause de ses propos sur ses relations avec de jeunes gens vraiment un peu trop jeunes. C’est dommage, car Les Amitiés particulières (le seul de ses livres que j’aie lu) a toute l’étoffe d’un classique. Peyrefitte écrit de nombreux autres romans, dont un à sujet antique, L’Oracle (1948) et une trilogie sur la vie d’Alexandre le Grand.

Puisque nous en sommes aux écrivains troubles, je case un mot sur Marcel Jouhandeau, qui s’est battu toute sa vie avec son homosexualité et ne commence à l’assumer lentement que vers la fin de sa vie. Une étape dans ce processus est Tirésias, qui paraît en 1954 sans nom d’auteur ni d’éditeur, dans un tirage assez confidentiel (150 exemplaires) : il y fait l’apologie de la sodomie. Un livre rétrospectivement bien innocent comparé à son recueil d’articles antisémites et à son admiration pour l’Allemagne au début des années 1940.

Pourquoi une référence à Tirésias ? Parce que ce devin grec (qui intervient notamment dans le mythe d’Œdipe) connaît dans sa jeunesse un changement de sexe accidentel : témoin de l’accouplement entre deux serpents (l’histoire n’a pas retenu de quel(s) sexe(s) étaient les serpents), Tirésias les frappe de son bâton. Il se trouve alors changé en femme et doit vivre ainsi. La même scène se reproduit quelque temps après avec le résultat inverse. Quelque tems après encore, Zeus et Héra, déguisés en mortels, viennent trouver Tirésias, qui a connu l’orgasme des deux sexes, pour lui demander qui de l’homme ou de la femme éprouve la plus grande jouissance. Tirésias estime que les femmes éprouvent dix fois plus de plaisir. Héra, qui n’aime pas les indiscrets, frappe Tirésias de cécité, ce que Zeus atténue en lui accordant des pouvoirs de divination, et c’est ainsi qu’il devient devin. Comme vous le voyez, il n’y a aucun lien avec l’homosexualité dans le mythe antique, mais le thème de l’inversion est encore attaché à l’homosexualité au milieu du XXe siècle.

Un lien tout aussi lointain à l’Antiquité, mais avec une revendication mieux assumée, se trouve l’année d’avant dans L’Âge d’or de Pierre Herbart en 1953, un livre autobiographique où il raconte les amours (masculines) de sa jeunesse, amours passionnels ou rencontres d’un jour. Dominique Fernandez, qui chronique le livre dans un hors-série du Magazine littéraire (voyez les références en fin d’article), parle d’un « climat qui rappelle Platon et Virgile », autrement dit celui d’une campagne ensoleillée et heureuse emplie de jeunes gens beaux et amoureux. L’âge d’or, âge de Cronos chez les Grecs et de Saturne chez les Romains, précède l’apparition de la guerre et des maladies, mais aussi l’urbanisation.

Pierre Herbart (à droite) jouant aux échecs avec André Gide (à gauche) vers la fin des années 1940. Photo Le Monde.
Pierre Herbart (à droite) jouant aux échecs avec André Gide (à gauche) vers la fin des années 1940. Photo Le Monde.

C’est à un imaginaire proche que se réfère l’association nommée le groupe Arcadie, créée en 1954, et qui joue un rôle important dans la lutte pour la reconnaissance de l’homosexualité masculine. L’Arcadie est le nom d’une région de Grèce idéalisée par la littérature dès l’Antiquité et propice aux amours entre bergers (notamment dans les Bucoliques de Virgile, encore lui). C’est aussi le titre de la revue lancée par ce groupe. Revue qui adopte une ligne très sage afin de ne pas se faire interdire (peu ou pas de revendications, suppression des photos quand la répression menace).

Beaucoup de ces références à l’Antiquité renvoient à une culture littéraire classique véhiculée par la scolarité à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle, puis jusqu’à aujourd’hui. Mais cette culture recule peu à peu au XXe siècle et se restreint davantage aux milieux lettrés. N’y a-t-il donc pas de références à l’Antiquité dans la culture populaire ? Si : il y a les péplums, et notamment les péplums italiens qui connaissent leur heure de gloire dans les années 1960. C’est l’époque du renouveau des Hercule, des Maciste et autres héros musclés joués par des acteurs culturistes pas désagréables à regarder. Si aucun péplum de l’époque ne met ouvertement en scène de relations homosexuels, ces films n’en ont pas moins un extraordinaire potentiel crypto-gay.

"Les Travaux d'Hercule" de Pietro Francisci (1958).
« Les Travaux d’Hercule » de Pietro Francisci (1958).

Le cinéma LGBT n’a bien sûr pas les moyens des gros studios de production américains ou italiens. Je ne connais pas de film français LGBT ayant choisi un sujet antique (mais mes connaissances sur le sujet sont très loin d’être exhaustives). Une rapide digression passant par le Royaume-Uni me permet de signaler un véritable OVNI cinématographique : Sebastiane de Derek Jarman (1976). Tout est inattendu dans ce film : le choix du sujet, emprunté à l’histoire sainte (en l’occurrence saint Sébastien) ; le fait que ce soit un réalisateur du cinéma queer qui parvienne à concrétiser sa vision de ce personnage en en faisant une figure homosexuelle avec des scènes de sexe explicites ; et le fait qu’il ait tourné les dialogues en latin.

La représentation des LGBT au cinéma en France n’est pas toujours glorieuse à l’époque. Il est pourtant difficile de ne pas citer ici la parodie de péplum franchouillarde qu’est Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ de Jean Yanne (1982) où l’on trouve notamment un Jules César changé en grande folle façon La Cage aux folles et une séquence dans une Homosexualis discothecus devenue culte. Tout cela a assez mal vieilli à mes yeux, mais c’était (peut-être) mieux que rien à l’époque.

En 1970, le Britannique John Stamford commence à publier des guides de voyage gays qui paraissent chaque année. Leur titre ? Spartacus, du nom du fameux gladiateur révolté contre Rome dans les années 70… avant Jésus-Christ.

Retour à la littérature française. En 1989, Dominique Fernandez, écrivain ouvertement homosexuel, publie un essai sur l’histoire récente de l’homosexualité et ses principales représentations artistiques, sous le titre Le Rapt de Ganymède. Là encore, l’Antiquité se trouve mise en avant dans le titre alors qu’elle n’occupe qu’une place limitée dans l’ouvrage : nous sommes, une fois encore, en pleine symbolique homosexuelle. L’auteur consacre toutefois un développement à la confrontation entre deux modèles d’homosexualité, l’un grec, l’autre médiéval. Symbolique lui aussi a été le souhait de Dominique Fernandez, élu à l’Académie française en 2007, de faire figurer Ganymède sur le pommeau de son épée d’académicien : il se proclame « premier Académicien ouvertement gay ».

Dominique Fernandez en 2009. Le "premier Académicien gay" a fait représenter Ganymède sur son épée d'Immortel.
Dominique Fernandez en 2009. Le « premier Académicien ouvertement gay » a fait représenter Ganymède sur son épée d’Immortel. Photo Wikimedia Commons.

 À la télévision, et pour faire tout de même un crochet nécessaire par la production américano-néozélandaise, c’est l’Antiquité qui rend indirectement possible la première héroïne bisexuelle du petit écran : Xéna la guerrière, dans la série du même nom créée en 1995 et diffusée en France en 1996. Après s’être laissée séduire par Hercule, Xéna noue une relation implicitement amoureuse avec la guerrière Gabrielle (qui elle-même a un enfant et pourrait donc être bi aussi). Le personnage de Xéna ne provient pas d’un mythe antique, de même que la série dans son ensemble tient surtout de la fantasy péplumesque, mais le résultat n’a pas à rougir devant les Atalante et autres Callisto.

Le XXIe siècle

Les sujets antiques, surtout mythologiques, inspirent toujours les arts visuels. Les artistes Pierre et Gilles, qui travaillent ensemble depuis 1976, ont été inspirés par la Bible (Adam et Eve en 1982) mais peignent aussi un Hercule affrontant l’hydre de Lerne (je ne connais pas sa date) et un Mercure en 2001. Toujours en photographie, mais dans un domaine peut-être moins prisé des commissaires d’exposition, l’année 2001 voit aussi l’apparition d’un fameux calendrier très homoérotique, celui des Dieux du stade, montrant les rugbymen du Stade français en petite tenue. La référence classique passe cette fois carrément par les dieux : les dieux des polythéismes antiques sont généralement anthropomorphes et ont une apparence humaine généralement flatteuse. (Las, les nazis aussi s’intéressaient à la Grèce antique, puisque c’était aussi le titre d’un documentaire nazi exaltant la beauté des corps de la race aryenne en 1936… sauf que les nazis, entre autres défauts, n’assumaient pas vraiment le caractère homoérotique des corps bodybuildés.)

Affiche de l'exposition Masculin/Masculin du Musée d'Orsay en 2013.
Le « Mercure » de Pierre et Gilles fait face à un « Pâris » académique sur l’affiche de l’exposition du Musée d’Orsay « Masculin/Masculin » en 2013.

Au cinéma, les thématiques LGBT restent incroyablement timides dans les péplums. La guerre de Troie passée à la moulinette d’Hollywood, avec Troie de Wolfgang Petersen (2004), rate l’occasion de montrer Achille et Patrocle en couple. Un seul réalisateur courageux dans ce domaine : Oliver Stone, dont Alexandre sorti la même année montre un Alexandre le Grand bisexuel qui se passionne pour Héphaïstion, Roxane et Bagoas. Mais cette première reste encore bizarrement isolée. Heureusement, le potentiel crypto-gay des péplums conformistes est toujours intact, y compris dans les films homophobes : les Spartiates de 300 (Zack Snyder, 2007) ont beau mépriser les Athéniens « boy-lovers » et haïr un Xerxès changé en drag queen et en bisexuel maléfique, ils ne sont vraiment pas en position de critiquer qui que ce soit avec leur pectoraux surgonflés et leurs slips en cuir. Je crains fort, d’ailleurs, que l’Hercule joué par Dwayne Johnson, qui sort en ce moment, ne fasse lui aussi passer à la trappe les amours masculines du héros. Le domaine romain semble un peu plus favorable aux amours masculines avec une amitié potentiellement ambiguë entre un maître et son esclave dans L’Aigle de la neuvième légion de Kevin Macdonald (2011). Bizarrement, l’un des péplums les plus audacieux en matière de sexualité est un film… français, Sa Majesté Minor de Jean-Jacques Annaud, sorti en 2007. Il met en scène les aventures d’un simple d’esprit dans une île grecque imaginaire à une époque mythique : Minor est notamment initié au sexe par le dieu Pan en personne (la bande annonce contenait des répliques d’un humour subtil, comme « Tu viens pour ta sodomie ? »). Le film a été descendu en flammes par la critique à sa sortie (les critiques d’internautes ne semblent pas tendres non plus). Je ne l’ai pas vu et ne sais donc pas ce qu’il vaut.

Quant aux films LGBT, ils n’oublient pas l’Antiquité : en témoigne par exemple, et ce sera mon dernier crochet par les États-Unis, la chanson Origin of Love du film Hedwig and the Angry Inch de John Cameron Mitchell en 2001, dont le personnage principal, une trans MtF chanteuse de rock, fait régulièrement référence au Banquet de Platon et au mythe de l’androgynie qui y est inventé.

C’est sans doute aussi bien des « films français » que pourrait venir le salut sous nos latitude : le moyen métrage Artémis, cœur d’artichaut d’Hubert Viel (2013), amusant road-trip mené par la déesse Artémis devenue étudiante à la fac de Caen et par son amie Kalie Sto (jeu sur le nom de la nymphe Callisto), montre une relation ambiguë entre les deux personnages, comme dans la mythologie. J’attends avec une certaine impatience le futur Métamorphoses de Christophe Honoré (à la rentrée 2014) qui semble transposer les Métamorphoses d’Ovide dans un contexte contemporain, à peu près selon le même principe que le film de Viel, et qui pourrait aussi comporter son lot de bicuriosité, d’homoérotisme ou d’identités de genre mixtes.

Le conservatisme des grands studios américains en la matière rend d’autant plus précieuses les séries télévisées, beaucoup plus à la page sur le sujet : citons, pour rester dans l’Antiquité, les séries Rome (2005-2007, montrant surtout des relations entre femmes) et Spartacus : Le Sang des gladiateurs (2010), cette dernière étant très fidèle à la tradition des péplums musclés, violents et terriblement crypto-gay (mais de moins en moins crypto). La France, malgré les moyens beaucoup plus limités dont disposent ses productions télévisuelles n’a pas à rougir en la matière, puisque la série d’Arte Odysseus (2013), qui s’inspire de la fin de l’Odyssée et en imagine une suite, met en scène un personnage de prétendant de Pénélope qui entretient en même temps une relation amoureuse avec l’un de ses compagnons d’armes (mes souvenirs sont un peu flous, mais je crois que c’est un nommé Antinoüs… à moins que ce ne soit Léocrite ?).

La bande dessinée, au contraire du cinéma, semble plus ouverte à une représentation sans fard de la Grèce antique. La principale réussite en la matière reste Tirésias de Serge Le Tendre et Christian Rossi (2001), qui s’inspire du mythe du changement de sexe de Tirésias pour imaginer la jeunesse du futur devin : de tombeur sans scrupule et tête brûlée insupportable, le beau Tirésias tombe de haut lorsque la déesse Athéna le métamorphose en femme pour le châtier d’avoir violé l’une de ses prêtresses. Il s’humanise alors peu à peu à mesure qu’il s’habitue à la dure à sa nouvelle existence, mais son destin garde un arrière-goût de tragédie.

Les revues LGBT empruntent toujours à l’Antiquité. En 2003, les éditions Lydiennes, à Lille, lancent une revue lesbienne intitulée La Dixième Muse, en référence à la poétesse grecque antique Sappho, qui avait été surnommée ainsi en raison de son immense talent qui l’égalait aux neuf Muses. La revue, bimestrielle, est à la fois un support d’information, de critique et de réflexion sur des sujets culturels et d’expression pour ses lectrices. Elle est diffusée en France et même dans plusieurs autres pays francophones : Belgique, Canada, Luxembourg, Suisse. Elle devient Muse & Out en 2013 afin de s’ouvrir à des thématiques plus mixtes, mais disparaît malheureusement la même année. Ganymède prête son nom à la revue créée en 2010 par le Groupe LGBT des Universités de Paris, le GLUP, association d’étudiants LGBT.

Couverture d'un numéro de "La Dixième Muse" (n°54, début 2012).
Couverture d’un numéro de « La Dixième Muse » (n°54, début 2012).

À suivre…

Il resterait beaucoup à dire et avant tout à chercher ! Je pense notamment :

– aux gravures (souvent anonymes, mais pas toujours) qui, dès le XVIIIe siècle au moins, fournissent des variations commodément pornographiques sur les principaux mythes grecs (et romains).

– aux romans LGBT+++ parus chez des éditeurs spécialisés. On y trouve des romans historiques évoquant de grandes figures antiques associées aux thèmes LGBT, comme Alcibiade (homme politique athénien du Ve siècle av. J.-C.).

– aux multiples recueils des « grands mythes grecs homosexuels » qu’on trouve couramment dans les librairies LGBT et qui participent à l’entretien d’une  « culture antique LGBT » commune (par exemple Eros parmi les dieux. Scènes érotiques de la mythologie grecque et romaine de Joël Schmidt, en 2003, mais je suis certain qu’il en existe de beaucoup plus anciens).

Et j’en oublie certainement beaucoup. Encore me suis-je limité à la France, mais il y aurait autant et davantage encore à dire sur les autres pays d’Europe et le reste du monde (exemples : le Royaume-Uni de Byron ; les Etats-Unis de Mary Renault à Daniel Mendelssohn à au spectacle « Aphrodite » de Kylie Minogue ; la librairie « Antinoüs », principale librairie LGBT de Barcelone en 1997…).

Si jamais vous avez relevé des lacunes, si vous avez des corrections à faire, des questions à poser, ou bien si vous avez des idées pour d’autres pays ou pour les époques plus anciennes, n’hésitez pas et postez des commentaires !

Quelques livres et documents sur le sujet

Pour cet article, monté un peu de bric et de broc, j’ai utilisé plusieurs sources :
– Le Dictionnaire de l’homophobie dirigé par Louis-Georges Tin, Paris, Presses universitaires de France, 2003 (articles « Médias », « Sappho »).
– Le Magazine littéraire n°426, décembre 2003, qui contient un dossier « Littérature et homosexualité » (en particulier les articles « Amours décadentes » de Nicole G. Albert et « Un siècle de littérature lesbienne » de Laure Murat).
– Wikipédia : de nombreux articles d’auteurs et d’œuvres mentionnés, voire donnés en lien, ci-dessus.
– La GLGBTQ, encyclopaedia of gay, lesbian, bisexual, transgender and queer culture, dirigée par Claude J. Sumers, hébergée à Chicago, active en ligne depuis 2002 (article « Bisexual literature »).
– Le premier numéro de la revue Akademos (1909) est intégralement consultable en ligne sur cette page du site Archiveshomo.info depuis 2009. Les n°7 à 12 sont sur Gallica, le portail de ressources numériques de la Bibliothèque nationale de France.
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Une bisexuelle parisienne dans les années 1920-1940

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Ce n’est qu’une brève, mais ce n’est pas si souvent qu’on voit passer des travaux universitaires sur la bisexualité en France (et en français), alors je relaie ici une annonce de parution dénichée par le blog de l’association bi lyonnaise France Bisexualité Info : un article d’Anne-Claire Rebreyend paru dans le n°119 de la revue savante Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique et intitulé « Des amours bisexuelles dans le Paris des années 1920 aux années 1940 : le parcours de Charlotte ». Le numéro dans son ensemble a pour thème « Homosexualités européennes (XIXe-XXe siècles) » et paraîtra avant la fin janvier 2013. Voici l’aperçu de l’article fourni sur le site de la revue sur Revues.org, l’un des principaux portails français de revues universitaires :

Plan

La question de l’identité sexuelle
Désirs et plaisirs bisexuels

Aperçu du texte

« Paris est une fête » proclame Hemingway, fasciné par la liberté des mœurs parisiennes dans l’entre-deux-guerres. Il est vrai que la vie festive, la tolérance et surtout l’anonymat de la capitale française, permettent à des femmes de vivre plus librement leurs amours homosexuelles ou bisexuelles que dans les petites villes ou les villages de province. La visibilité lesbienne est réelle dans le Paris des années 1920, où la mode de la garçonne séduit nombre de femmes, et parmi elles des homosexuelles ou des bisexuelles qui en font un signe de reconnaissance. Dans les années 1940, le climat se durcit, imposant plus de discrétion à ces femmes dont le comportement ne correspond pas aux normes de la conjugalité et de la maternité. Si l’on connaît bien la vie et les amours de lesbiennes et/ou bisexuelles célèbres à Paris comme Natalie Clifford Barney, Sylvia Beach, Gertrude Stein, Alice B. Toklas ou Colette, il est plus difficile de retracer les désirs et les plaisirs de femmes anonymes. …

L’article n’est pas intégralement disponible en ligne : il le sera en… avril 2015, Cahiers d’histoire faisant partie des revues qui ont choisi de mettre en ligne librement leur contenu mais avec un décalage d’un ou deux ans. Toutefois, le sommaire complet du numéro se trouve là et que la plupart des articles qui ne relèvent pas de ce dossier thématique sont déjà en ligne. Notez tout de même que le mot de la rédaction introduisant le numéro (et le dossier) est déjà consultable.

Mais pour l’article sur le parcours bi de Charlotte, rendez-vous dans quelques années… sauf si vous avez la chance de pouvoir accéder à une bibliothèque universitaire qui reçoit cette revue, auquel cas c’est le moment où jamais d’aller y faire une petite expédition !

Si vous n’en avez pas la possibilité, vous pouvez toujours aller fouiner dans les anciens numéros de la revue, qui, sont intégralement disponibles en ligne à partir de 2001, par exemple justement le n°84 de 2001, « Sexualité et dominations ». Ou bien vous tourner vers d’autres revues intéressantes sur le portail : la plus « en plein » dans les thèmes LGBT est la revue de sociologie Genre, sexualité et société mais il y a aussi la revue d’histoire Clio. Histoire, femmes et sociétés.

Voilà, c’était l’occasion de signaler les trésors de culture que les universitaires mettent en ligne en permanence sur le Web, mais qui n’ont pas toujours la médiatisation qu’ils méritent. Si vous êtes étudiant-e, jetez-vous dessus, et sinon… pareil !

Ceci n'est pas une réponse aux propos de S. Dassault sur la Grèce antique

Pour qu’une réponse soit possible, il faudrait qu’il y ait réellement un propos : il n’y en a pas. Si le ridicule tuait, les paroles de S. Dassault aujourd’hui auraient constitué la plus redoutable arme qu’il ait jamais conçue, cette fois contre lui-même.  Ce ramassis de clichés grossiers, aussitôt entré dans les oreilles de quiconque a un peu étudié l’histoire, a directement rejoint le nanar club des citations de personnalités publiques.

Qui, par ici ou ailleurs, a accordé le moindre crédit à ce tableau pompier que dressait Dassault de la Grèce antique ? Qui ne sait pas que le concept de décadence a cessé d’être considéré comme une notion valide en études historiques depuis plusieurs dizaines d’années ? Qui ignore encore que la sexualité des Grecs d’il y a 2500 ans (au bas mot) n’avait à peu près rien à voir avec celles des sociétés actuelles, et qu’on ne peut parler d’homosexualité, d’hétérosexualité, de bisexualité ou même de sexualité tout court à leur sujet qu’en prenant toutes sortes de précautions de méthode ? Qui, alors, peut encore s’imaginer qu’une comparaison avec la Grèce antique, quand bien même elle serait valide (ce qu’elle n’ait pas : c’est une estropiée, voire une mort-vivante, ce que Dassautl produit de mieux, visiblement), pourrait nous renseigner sur les conséquences possibles de l’ouverture du mariage à tous les couples, de nos jours, en France ?

Non, ce qui va suivre n’est pas une réponse : c’est un sursaut de révolte devant la logorrhée coprologique éructée par ce sinistre individu et colportée par les médias, c’est une volonté de nécessaire rééquilibrage après une pareille marée noire de stupidité dans les dernières 24 heures. Comme disait Sherlock dans l’excellente série télévisée britannique du même nom : « Silence ! Vous faites baisser le QI de toute la rue. »

Alors oui, parlons de la Grèce et de la sexualité des anciens Grecs, puisqu’il est toujours bon de se cultiver. Mais parlons-en en écoutant un spécialiste, Luc Brisson, dans un utilitaire de bonne tenue, le Dictionnaire de l’Antiquité dirigé par Jean Leclant et publié en 2005 aux Presses universitaires de France. C’est parti.

HOMOSEXUALITÉ (Grèce et Rome)

Grèce. – En ce qui concerne la Grèce ancienne, le document le plus complet et le plus éclairant sur tous les aspects de l’homosexualité reste celui d’Aristophane dans le Banquet (191 d – 192 c) de Platon.

Appréhendée en termes de pénétration phallique, la relation entre un homme et une femme ne pose aucun problème pour un mâle adulte, car la femme est mise sur un rang moins élevé que l’homme dans tous les domaines, économique, social et politique, où elle est pratiquement inexistante. De ce point de vue, les problèmes n’apparaissent vraiment qu’avec le mariage, où ils sont tous reliés à l’adultère. En effet, la relation entre un homme et une femme, lorsqu’elle est sanctionnée par le mariage, constitue l’instrument privilégié qui permet à un mâle adulte de transmettre son patrimoine « génétique », économique, social et politique. Comme l’adultère introduit un élément de brouillage dans ce système de transmission, il ne peut qu’être condamné. Il va de soi que le problème se pose en amont, avec les filles nubiles que le chef de famille doit surveiller pour éviter que le brouilage ne se manifeste avant même le mariage.

Aristophane est pratiquement le seul qui, à cette époque, évoque les rapports sexuels entre femmes. La très grande discrétion sur le sujet pourrait être expliquée par les deux raisons suivantes : on se trouve dans un monde où les documents écrits sont produits par les hommes, presque exclusivement, et il est très difficile de trouver une place à ce type de rapports dans un contexte où la sexualité est appréhendée en termes de pénétration phallique.

Les choses se compliquent dans le cas des relations entre hommes, car, avant d’évoquer un certain type d’attachement permanent entre hommes, qui correspondrait à ce que maintenant on qualifierait d’union homosexuelle, il convient de parler de ce que les Grecs de l’époque archaïque et classique appelaient paiderastia, qui obéit à des contraintes d’âge et de représentation sociale tout à fait particulières. Pour faire comprendre l’originalité de ce que l’on appelait paiderastia en Grèce archaïque et classique et qui avait presque le rang d’institution dans les milieux aisés de la société athénienne, il faut évoquer les cinq particularités suivantes :

1/ La paiderastia implique un rapport non pas entre deux adultes mâles, mais entre un adulte et un paîs. De façon conventionnelle, le terme paîs désigne un jeune mâle susceptible de devenir objet de désir sexuel pour un mâle adulte. Mais l’usage de ce terme n’est pas facile à cerner, dans la mesure où il implique une référence à une période de vie mal définie. Par paîs, on désigne un garçon qui se situe dans une classe d’âge qui commence autour de l’âge de la puberté, jusqu’à l’apparition de la première barbe ; entre 12 et 18 ans environ.

2/ L’apparition du duvet sur les joues d’un garçon représente le sommet de son attrait sexuel qui dure jusqu’à l’arrivée de la première barbe. À une époque charnière, un jeune garçon peut dans la relation sexuelle tenir le rôle actif et passif, mais avec des partenaires différents. Un homme fait qui continue de tenir un rôle passif dans une relation homosexuelle est toujours moqué ; ce qui semble avoir été le cas notamment pour Agathon, en dépit de sa célébrité, comme on verra.

3/ Comme elle est limitée à une période de la vie et comme elle n’est pas associée à une inclination pour un individu en particulier, la paiderastia n’est pas exclusive ; on attend des mâles adultes qu’ils se marient, après avoir tenu un rôle passif dans le cadre d’une relation homosexuelle, et alors même qu’ils y tiennent encore un rôle actif. Il n’en reste pas moins que dans le cadre de la paiderastia, l’erastés (l’amant) était souvent un homme relativement jeune, entre vingt et trente ans, qui n’était pas encore marié ou dont l’épouse était très jeune. De plus Aristophane, dans son discours (189 c – 293 d) insiste sur l’existence de rapports très puissants et qui duraient longtemps entre des individus de même sexe ; Agathon et Pausanias en sont de bons exemples.

4/ Même lorsque les relations pédérastiques sont caractérisées par un amour et une tendresse mutuels, une asymétrie émotionnelle et érotique subsiste que les Grecs distinguent en parlant de l’éros de l’amant et de la philia de l’aimé. Cette asymétrie prend sa source dans la division même du « travail sexuel ». Un jeune garçon (paîs), qui n’est pas mû par un désir passionné comme l’est son amant, ne doit donc pas jouer un rôle sexuel actif ; il ne doit pas rechercher l’orgasme en faisant pénétrer son pénis dans un orifice du corps de son amant, auquel cette jouissance est réservée. En ce domaine, il sembe qu’ait été tenue pour particulièrement respectable l’insertion par l’amant de son pénis entre les cuisses du jeune garçon, plutôt que dans son anus ou dans sa bouche, l’acte le plus réprouvé. Cette pratique sexuelle préservait en fait l’intégrité physique de l’aimé ; encore convient-il de reconnaître qu’il s’agissait là d’un comportement public (en acte et en parole) et que rien ne permet de savoir ce qui se passait dans l’intimité, au lit ou ailleurs.

5/ Le mâle le plus âgé est qualifié d’erastés, alors que le plus jeune est appelé son erômenos (le participe présent passif de erân) ou son paidika (un pluriel neutre qui signifie littéralement « ce qui concerne les jeunes garçons »). Le langage amoureux, que l’on trouve dans la littérature grecque d’un certain niveau et chez Platon en particulier reste toujours pudique, mais le lecteur ne doit pas se montrer dupe. Des termes comme hupourgeîn « rendre un service » (Banquet, 184 d) ou comme kharizesthai « accorder une faveur » (Banquet, 182 a, b, d, 183 d, 185 b, 186 b, c, 187 d, 188 c, 218 c, d) doivent être interprétés en un sens fort : le service attendu, la fabeur demandée par le mâle plus âgé équivaut, en fin de compte, à un contact physique menant à une éjaculation, même si, suivant le contexte, un sourire ou un mot agréable peuvent suffire. La société encourageait les entreprises de séduction menées par l’erastés, mais ne tolérait pas celles menées par l’erômenos. Un homme plus âgé, poussé par l’amour, poursuivait de ses avances un plus jeune qui, s’il cédait, était amené à le faire par l’affection, la gratitude et l’admiration, sentiments que regroupe le terme philia ; le plaisir ne devait pas être pris en compte dans son cas.

Il est surprenant de constater que le modèle hiérarchique fondé sur la différence d’âges a gouverné aussi longtemps la qualification de toutes les relations entre mâles en Grèce ancienne. Ce modèle semble avoir perduré depuis l’époque minoenne jusqu’à la fin de l’Empire romain occidental. L’Iliade ne dit pas explicitement qu’Achille et Patrocle entretenaient des relations amoureuses, mais reste assez vague sur le sujet pour que tous les auteurs de l’époque classique puissent affirmer que c’était le cas. Voilà pourquoi on a voulu rattacher la paiderastia à un rituel d’initiation évoqué par Strabon (X, 4, 21).

En dehors de la satisfaction du désir sexuel et de la recherche d’une certaine affection, d’une certaine tendresse, à quoi pouvait bien servir la paiderastia en Grèce ancienne ? Alors que le mariage constitue l’institution privilégiée qui permet à un mâle adulte de transmettre son patrimoine « génétique », économique, social et politique, les relations entre un adulte et un adolescent ne peuvent assurer la transmission que d’un patrimoine économique, social et politique. Il semble en effet que, dans l’Athènes classique, les relations sexuelles entre un adulte et un adolescent aient eu directement ou indirectement un rôle social, l’adulte ayant pour tâche de faciliter l’entrée de cet adolescent dans la société masculine qui dirigeait la cité sur le plan économique et politique. La paiderastia avait donc un rôle social et éducatif. De là découlent toutes ces remarques et tous ces développements sur l’utilité (khreia) de la relation homosexuelle, que l’on trouve chez Platon notamment dans le Phèdre et dans le Banquet.

On notera que la relation du poète Agathon avec Pausanias (deux personnages qui jouent un rôle considérable dans le Banquet de Platon) et qui dure une trentaine d’années est férocement attaquée par Aristophane dans ses Thesmophories. Il est difficile de trouver plus de violence verbale dans l’expression de l’homophobie. L’une des caractéristiques du discours homophobe est la constitution, dans le théâtre et chez les orateurs, du personnage-repoussoir du kinaidos, le « mou passif », par excellence opposé à l’image glorieuse de l’hoplite. En somme, en Grèce ancienne, l’homophobie n’exprime pas le refus d’une relation entre hommes. Elle sanctionne le refus de respecter des règles qui ont pour but dernier le renouvellement de l’espèce et le maintien des bases de la citoyenneté que représentaient la possession d’un domaine et l’obligation d’être soldat.

Rome. – Pas plus qu’en Grèce, l’opposition homosexualité/hétérosexualité n’a cours à Rome, car les pratiques sexuelles entre individus ne sont pas perçues comme un domaine autonome détaché du champ social. Il n’y a pas de la sexualité sans rapport de domination et la nécessité de cette inégalité. À Rome pourtant, un citoyen romain, adulte ou adolescent, devait toujours se garder de tenir dans une relation sexuelle un rôle passif, qui se trouvait donc en toutes circonstances réservé à un non-citoyen. Dans ses Controverses, Sénèque raconte qu’un affranchi auquel on reprochait d’avoir accordé ses faveurs à son maître fut ainsi défendu par son avocat : « La passivité sexuelle [impudicitia] chez un homme libre est un crime, chez un esclave une obligation, chez un affranchi un service. » Plusieurs exemples dans la littérature (voir par exemple le Satiricon de Pétrone) montrent que les maîtres usaient souvent de ce droit et que la conscience sociale acceptait la chose sans trop de problème.

Dans le monde romain, les relations entre femmes donnent lieu à davantage de représentations qu’en Grèce, mais contrairement au discours grec d’avant notre ère elles ne relèvent pas pour autant de l’érotisme : reléguées dans le domaine de l’obscénité, elles ne sont jamais, sous aucune de leurs formes, considérées comme moralement acceptables. De ce fait, le discours romain présente ces relations comme appartenant à une catégorie rare et inédite, très différente des catégories sexuelles par lesquelles les Anciens se représentaient habituellement les rapports érotiques.

=> BROOTEN, B. J., Love, Between Women, Chicago, The Chicago Univ. Press, 1996. – CALAME Cl., L’Éros en Grèce antique, Paris, Belin, 2e éd. 1996. – DOVER K. J., Greek Homosexuality, Londres, Duckworth, 1978 ; trad. fr. S. Saïd, Grenoble, La Pensée sauvage, 1982. – FOUCAULT M., Histoire de la sexualité II, Paris, Gallimard, 1984. – HALPERIN D. M., One Hundred Years of Hoosexuality, New York – Londres, Routledge, 1990. – PATZER H., Die Grieschische Knabenliebe, Wiesbaden, Steiner, 1982. – SERGENT B., L’homosexualité dans la mythologie grecque, Paris, Payot, 1984, repris avec un autre texte in Homosexualité et initiation chez les peuples indo-européens, Paris, Payot, 1996.

Luc BRISSON

Renvois : Banquet (Grèce) ; Éros ; Érotisme (Grèce) ; Sumposion.

Jean Leclant, dir., Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, PUF, 2005.

Mise à jour le 11 : à lire aussi sur le sujet, un article de Camille Pollet sur son blog de Rue89 « Échos d’histoire » : « À propos de « décadence » : les Grecs n’étaient ni homos ni hétéros ». (Ce à quoi on pourrait ajouter : ni bisexuels. Si tentant que ça puisse paraître de profiter de l’occasion pour faire de la récupération militante, on ne peut qu’admettre, en toute rigueur, que les vies sexuelles et sentimentales des anciens Grecs n’avaient qu’assez peu de points communs avec ce qu’on appelle aujourd’hui « bisexualité ». Voyez à ce sujet le livre d’Eva Cantarella Selon la nature, l’usage et la loi : la bisexualité dans le monde antique, Paris, La Découverte, 1991, qui parle dans son introduction des précautions à prendre en manipulant ces concepts.)