"Dessine-moi un bi" : mettre la bisexualité en images

Aujourd’hui, nous allons nous intéresser aux différentes manières dont on peut représenter la bisexualité en images, en voyant de quels symboles disposent les bi pour se faire reconnaître, quels problèmes cela pose d’essayer de visualiser la bisexualité, et de quelles façons on peut surmonter ces problèmes. Bref, c’est une petite réflexion sur les images, qui débouche sur un atelier dessin.

Un symbole bi international

En lisant l’excellent livre de Catherine Deschamps Le miroir bisexuel, je suis tombé, p. 187-189, sur un passage où elle aborde les problèmes des symboles communautaires qui manquent aux bi, ou du moins qui leur manquaient à l’époque de la publication du livre (en 2002, donc il y a dix ans). En voici quelques extraits :

Dans une culture occidentale où la place laissée à l’image gagne du terrain [NdS : je n’en suis pas convaincu mais on va dire que oui], on comprend que le recours au visuel comme raccourci du politique prenne une grande importance dans les « communications » et théâtralisations communautaires. Un collectif sans visuel est tronqué d’une partie de son efficience : ses chances de retenir l’attention des médias se trouvent considérablement limitées, et, de là, ses possibilités de communiquer des messages vers l’extérieur diminuent.

Je saute un passage. Catherine Deschamps parle ensuite de l’exemple des drag queens, qui retiennent toujours l’attention des médias au moment de la Gay Pride, phénomène à double tranchant puisqu’il confère plus de visibilité à la communauté mais peut alimenter les clichés à son sujet. Elle poursuit ensuite :

Or la bisexualité, de même qu’elle ne dispose pas de recours définitionnels verbaux succincts, ne connaît pas non plus d’images symboliques fortes faisant culturellement consensus. A cet endroit, le cas de Bi’cause n’est pas isolé : dans les autres pays occidentaux où le militantisme bisexuel est un tant soit peu structuré, je ne connais pas de figure symbolique systématique. La multiplication des types de logos et des visuels d’approche est un autre signe encore de cette dispersion problématique : alors que les homosexuels et les lesbiennes disposent à un niveau international du triangle rose ou du rainbow flag pour indiquer leurs lieux de convivialité ou de politique, les bisexuels identitaires ne se sont pas encore déterminés sur un symbole commun ayant une portée internationale.

Ce passage appelle à mon avis plusieurs nuances. D’abord sur le drapeau arc-en-ciel, qui, pour autant que j’aie pu m’en rendre compte, est surtout employé comme un symbole global de la communauté LGBTIQQA+++, c’est-à-dire de l’ensemble des minorités d’identité et d’orientation sexuelle (bi, trans, intersexués, queer, en questionnement, asexuels, etc.) et pas seulement des homosexuels. Ensuite sur l’existence d’un symbole international commun des communautés bisexuelles. S’il y a un symbole bisexuel que vous connaissez, que vous avez pu voir sur des articles en rapport avec la bisexualité ou même à une Marche des fiertés, c’est le drapeau de la fierté bisexuelle, qui ressemble à ceci :

Ce drapeau a été créé en 1998 par Michel Page (voyez l’article de Wikipédia sur le sujet). À l’époque de la parution du livre de Deschamps, il semble qu’il n’ait pas été plus répandu que d’autres symboles parmi les bi. Mais je l’ai croisé très vite quand je me suis intéressé à la bisexualité, et j’ai bien l’impression qu’il s’est imposé, ou est en voie de s’imposer, comme ce symbole international qui manquait encore aux bi. Ce qui est plutôt une bonne chose.

Le couple bi introuvable ?

Lisons encore un peu Catherine Deschamps, parce qu’elle parle d’un autre problème plus compliqué à résoudre dans ce domaine :

Mais le recours au manque d’expérience [des militants bi, dont le mouvement est plus récent que les mouvements gay et lesbien] ne peut suffire à comprendre la difficulté à rendre perceptible et médiatique la bisexualité. Une toute autre raison s’oppose à une meilleure visibilisation des bisexuels, à rapprocher des modalités mêmes de la sexualité et de l’affectivité bisexuelles. Alors que pour signifier l’homosexualité, une photo qui montre deux femmes ou deux hommes enlacés fait très bien l’affaire, et alors que pour signifier l’hétérosexualité, une image où une femme et un homme s’embrassent convient, rien ne permet de montrer la bisexualité en un seul visuel sans provoquer un appauvrissement caricatural du contenu. Que l’on montre un homme et deux femmes, et le cliché d’une sexualité entre femmes censée répondre uniquement à un fantasme masculin et dépossédé d’une valeur intrinsèque a matière à se développer ; que l’on photographie une femme et deux hommes dans des postures équivoques, et on pourra dire que la femme est seulement l’alibi social d’un des deux hommes ou des deux. Dans tous les cas, la position égalitaire paraît un leurre : le trio semble toujours provoquer le jugement négatif d’un de ses participants au moins, et signifier au delà de la volonté initiale. À l’inverse, selon le choix des poses, deux personnes de même sexe ensemble ou un homme et une femme peuvent ne rien « donner à voir » de plus qu’un couple homosexuel ou un couple hétérosexuel, et placer à chaque fois les deux membres du duo sur un pied d’égalité apparent.

En d’autres termes, il semble impossible de représenter la bisexualité en se contentant de montrer des gens appariés d’une manière qui rendrait visible au premier coup d’œil la bisexualité des personnes représentées. Si on montre deux personnes du même sexe, les spectateurs croiront avoir affaire à un couple de personnes homosexuelles. Si on montre deux personnes de sexe différent, ils croiront avoir affaire à des hétérosexuels. Et si on montre trois personnes, on fera penser aussitôt à la pratique du triolisme, voire aux clichés associés à l’univers du porno et à la logique du placard dont parle Deschamps.

Inutile de vous arracher les cheveux en désespérant de voir un jour un couple bi « correctement représenté » : ce problème, autant le dire tout de suite, est un faux problème. Ou plutôt, c’est un problème beaucoup plus large. Reprenons la question : quand on voit des gens en couple, peut-on immédiatement en conclure quelque chose sur leur orientation sexuelle ? Réponse : non ! On peut seulement en déduire, au mieux, quelque chose sur leurs désirs et leurs sentiments du moment. Si deux personnes sont enlacées ou s’embrassent fougueusement (voire plus), on peut en conclure sans risque qu’elles se sentent très attirées l’une par l’autre. Si elles se tiennent la main ou la taille, on peut supposer qu’elles sont en couple, donc qu’elles ont probablement des sentiments l’une pour l’autre (quoique ce ne soit déjà plus si évident). Mais on ne peut pas du tout en conclure quoi que ce soit sur leur orientation sexuelle ou sentimentale.

Vous allez me dire : mettons, mais on le fait tout le temps. Bien sûr ! mais pas seulement pour les bisexuels. C’est une tendance générale à généraliser sur la sexualité et/ou la vie sentimentale d’une personne à partir de sa pratique du moment. Autrement dit, c’est une tendance à l’essentialisme en matière de sexualité et de sentiments, au détriment des pratiques et de l’évolution personnelle. C’est même littéralement le mal du siècle, et on y a déjà eu affaire sur ce blog. Généralement, il prend la forme d’un hétérocentrisme qui rend les gays invisibles : tout le monde est supposé hétéro par défaut. Pire : dès qu’on voit un homme et une femme ensemble, on a tendance à en faire un couple. Les hétéros eux-mêmes en sont souvent gênés. Qui ne s’est pas retrouvé à devoir préciser : « Mais non, c’est mon frère/ma sœur », voire (encore plus sympathique) « ma mère/mon père/mon fils/etc. » à un interlocuteur mal avisé ? Au sein de la communauté LGBT, on constate la tendance inverse qui est un certain homocentrisme : quand on arrive dans un bar ou au local d’une association, on est supposé par défaut gay ou lesbienne, pas bi.

Bref, il y a un problème, mais il n’est pas dans les couples bi : il est dans les têtes des spectateurs. Quand on voit deux hommes ensemble, on ne devrait pas en conclure qu’il s’agit de deux homosexuels, et, techniquement, un logo ou une photo montrant deux hommes ensemble ne dit rien sur leur sexualité, en dehors du fait qu’à l’instant T représenté par l’image, chacun des deux n’a rien contre quelques galipettes avec un autre homme. Il peut certes s’agir de deux homosexuels, mais aussi d’un gay et d’un bi, ou de deux bi, ou de deux hétérosexuels occupés à découvrir quelque chose… et je n’aborde même pas la question des multiples manières dont ils peuvent chacun concevoir leur sexualité, ou même leur identité de genre : les possibilités sont innombrables, le monde est compliqué (c’est-à-dire foisonnant et passionnant). Donc, au lieu de se lamenter sur le fait qu’avec les clichés existants on n’arrive pas à représenter un couple de bi, mieux vaut cerner le vrai problème dont la question des images de couples bi n’est qu’un symptôme parmi d’autres : un problème de représentations contre lequel il faut lutter. Un couple d’hommes n’est pas forcément un couple de gays. Un couple de femmes n’est pas forcément un couple de lesbiennes. Un couple du même sexe n’est pas forcément un couple homosexuel (c’est l’une des raisons pour lesquelles l’expression « mariage gay » est fausse et nuisible aux LGBT, et devrait être abandonnée au, surtout par les médias qui se prétendent LGBT).

Autrement dit, arrêtons de généraliser sur la sexualité des gens à partir de la situation où nous les voyons à un instant T.

Tout cela déplace le problème, mais ne le résout pas, me direz-vous : en attendant, les gens ont quand même ça dans la tête, et ça ne va pas être simple de le leur ôter. Eh bien, justement ! S’il y a de la communication à faire, c’est d’abord là-dessus. Et pour le coup, c’est un thème commun sur lequel les bi et les homos peuvent se retrouver. Ce serait l’occasion de lutter contre ce mythe nocif qu’est le « gaydar », encore trop toléré au sein de la communauté LGBT elle-même. Non, il n’y a pas de « physique gay » (pas plus qu’il n’y a un « nez juif », une « apparence musulmane » ou une « bosse des maths »). Ce qu’il y a, ce sont des codes sociaux, et bien sûr dans ce cadre il y a des codes vestimentaires, des coupes de cheveux etc. qui sont typiques de la communauté gay ; mais il n’y a aucun moyen infaillible d’identifier un gay. Là encore, les hétéros aussi en souffrent : toute personne peut être agressée par des homophobes au motif qu’elle est coupable d’avoir l’air homosexuelle, même si elle ne l’est pas. Bref, il faudrait plus d’images cherchant à démonter ce genre de clichés : les bi en bénéficieraient… et tous les autres aussi.

On pourrait par exemple penser à quelque chose du genre ça :

avec écrit autour « Ce ne sont pas (forcément) deux homosexuels. Ce sont deux personnes qui s’embrassent. Si vous voulez connaître leur identité sexuelle, posez-leur plutôt la question… ou alors laissez-les vivre sans les ranger trop vite dans des cases. » Notez que, comme ces silhouettes sont assez asexuées, on pourrait faire une autre version avec le même message mais « hétérosexuels » à la place de « homosexuels ». Bon, il faudrait travailler là-dessus et surtout mieux dessiner les bonshommes, mais ce serait faisable (ça a peut-être même déjà été fait quelque part, d’ailleurs).

Pour en revenir maintenant à la façon dont on peut représenter un ou des bisexuels en couple, il n’y a donc pas d’autre moyen que de recourir à un langage explicitement symbolique :

– soit en photographiant des gens arborant des symboles bi (un T-shirt avec le drapeau bi, par exemple) pour symboliser leur identité sexuelle-sentimentale. C’est un symbole, car un hétéro ou un homo peuvent très bien avoir envie d’arborer des symboles bi par soutien (par exemple à leur petit-e ami-e bi).

– soit en utilisant directement des symboles ou des couleurs bi non anthropomorphes (on va voir comment).

Bref, l’orientation sexuelle-sentimentale d’une personne ne peut pas être écrite sur son corps, pas dans le monde réel en tout cas. Il n’y a pas de physique homo ou bi, il n’y a pas d’essence homo ou bi, il y a seulement d’un côté des pratiques (impossibles à figer sur une image prise à un instant T, puisqu’elles sont indissociables de la chronologie de la vie d’une personne, de son évolution) et de l’autre des revendications identitaires (qui, elles peuvent être représentées sur des images). Donc on ne peut pas représenter uniquement des corps, il faut leur ajouter des symboles qui montrent les identités que ces personnes revendiquent. Ça n’est quand même pas si compliqué !

Et là, vous les voyez, les bi ? (National Equality March, Washington, États-Unis, 2009. Source : Wikimedia Commons.)

Bricolons des symboles

Et donc, en dehors des photos et autres images de couples, comment représenter visuellement la bisexualité en symboles ? Il y a plusieurs moyens qu’on peut utiliser seuls ou (plus souvent) combiner pour fabriquer une imagerie symbolique bi.

Il y a d’abord les couleurs.

– Celles du drapeau bi, d’abord : rose, violet et bleu. On peut les employer sur pas mal d’autres supports : badges, pin’s, médaillons, T-shirts, habillages graphiques pour des brochures, des sites web, etc. Voyez par exemple le logo du American Institute of Bisexuality sur son site, ou celui du magazine britannique Bi Community News.

– Plus généralement et plus simplement, la couleur violette (qui figure au centre du drapeau bi) tend à être pas mal utilisée par les sites bi, en complément aux trois couleurs du drapeau. Le site de Bi’cause, dans son habillage actuel, a un fond mauve-violet. Le site de France Bisexualité Info emploie une police violette sur un fond rose pâle. Le site Bisexualite.info emploie un fond violet sombre.

– Et si on n’aime pas le violet ? Non, non, ne râlez pas contre les gens qui n’aiment pas le violet, tout le monde doit pouvoir être représenté après tout… Eh bien, en dehors des couleurs particulières choisies par Michael Page pour le drapeau, il y a une logique chromatique globale qui lui a permis d’élaborer ce symbole. Le drapeau bi insiste sur le fait que la bisexualité est un mélange et un intermédiaire entre les deux monosexualités (attirances pour un seul sexe) que sont l’hétérosexualité et l’homosexualité. Parmi les trois bandes horizontales, celle du haut, la rose, représente l’homosexualité, tandis que celle du bas, la bleue, figure l’hétérosexualité. La bande mauve, située au milieu, au point de rencontre des deux, est la bisexualité, représentée par le violet, qui est un « mélange » de rose (de rouge, en fait) et de bleu. Même s’il est plus visible et plus simple de reprendre les couleurs les plus utilisées par les communautés bi, rien n’empêche d’en utiliser d’autres pour faire la même démonstration symbolique : le jaune et le bleu donnant du vert, par exemple.

Exemple d’une autre représentation chromatique de la bisexualité : le vert, point de rencontre entre le jaune et le bleu. Avantage : ça épargne le cliché sur les homosexuels roses. Inconvénient : c’est moins immédiatement reconnaissable que les couleurs les plus utilisées de fait.

Ensuite, il y a les formes, qui permettent d’exprimer d’autres caractéristiques de la bisexualité. Outre son caractère d’hybride et d’intermédiaire entre homo- et hétérosexualité, la bisexualité se distingue de ces deux autres sexualités par le fait qu’elle est une attirance double, pour les deux sexes (elle s’oppose en cela aux monosexualités). Ce caractère double peut donner lieu à toutes sortes de symboles et de représentations. Je ne me suis pas privé de le faire sur ce blog, rien que par son nom : le biplan, qui désigne un type d’avion possédant deux paires d’ailes (tout simplement parce que quand je me suis découvert une attirance pour le même sexe après m’être longtemps identifié comme hétéro, j’ai eu l’impression de sentir s’ouvrir une deuxième paire d’ailes, dont j’ai besoin pour voler depuis autant que de la première). Même chose pour l’image de la chouette guitare double de Jimmy Page que j’avais utilisée sur ce billet il y a quelque temps. C’est le moyen de montrer concrètement l’attirance double que l’on ressent et le fait qu’on en a besoin pour exister, qu’on s’en sert pour se définir et se construire une identité.

Naturellement on peut combiner plusieurs éléments, par exemple en dessinant un biplan aux couleurs du drapeau bi :

Voilà, il est chouette, non ?

Enfin, parmi les formes possibles, il y a les symboles conventionnels de genres. Voyez une page qui les regroupe sur la Wikipédia anglophone (avec les codes Unicode pour les taper à l’ordinateur). Vous savez, ce genre de choses :

♂ ♀ ⚥ ⚧

De gauche à droite : mâle, femelle, transgenre, un autre symbole pouvant désigner les intersexués ou les transgenres, et enfin un symbole combinant les trois.

Ces symboles peuvent permettre de représenter visuellement la bisexualité, mais ils nous font souvent retomber dans la même ambiguïté que pour les représentations de couples et de trios, avec un risque supplémentaire de confusion en ce qui concerne les symboles fusionnant plusieurs genres. Ainsi, j’ai parfois vu ce symbole :

employé pour symboliser la bisexualité. Le problème, c’est que de telles fusions entre plusieurs symboles de genres peuvent être utilisées soit pour représenter une identité transgenre ou intersexuée (dont une identité de genre trans), soit pour signifier un désir pour plusieurs genres (une orientation sexuelle non monosexuelle, donc bisexuelle ou pansexuelle). Du coup, le sens de ce symbole varie, ce qui ne le rend pas fiable : je ne conseille donc pas de l’utiliser tout seul.

Pour résoudre le problème, il suffit de n’employer ces symboles que combinés avec des couleurs et/ou des formes qui rendent le sens général plus clair. Voici un exemple avec un dessin représentant le désir d’un homme bi :

Ça ne résout pas toute ambiguïté, mais ça peut être une idée.

Et enfin un autre essai avec un symbole fusionnant tous les symboles de genre et employant les couleurs du drapeau bi, parce que j’ai toujours été favorable à une définition large de la bisexualité proche de la pansexualité :

Voilà, je m’arrête là pour cet « atelier dessin ». Ce n’est qu’un aperçu des problèmes de l’imagerie militante bi et des moyens qu’on peut mettre en œuvre pour l’alimenter et l’enrichir, mais si cela vous donne des idées et nous permet de résoudre les problèmes dont parlait Catherie Deschamps en 2002, c’est que ce billet aura rempli son rôle !

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Rapport sur l'homophobie 2012 : complément

Dans un billet du 17 mai, à l’occasion de la publication du Rapport sur l’homophobie 2012 de SOS Homophobie, j’avais passé à la loupe l’ensemble des Rapports sur l’homophobie pour voir ce qu’ils disaient sur les bisexuel-le-s et la biphobie. J’en concluais que l’intégration des bi en tant que groupe à part entière dans ces rapports restait trop aléatoire, que les bi n’avaient pas encore la visibilité à laquelle ils ont droit et dont ils ont besoin, et que la biphobie n’était pas encore prise en compte en tant que forme de discrimination spécifique, malgré la volonté manifeste d’inclure les bi et la biphobie dans les formules globales regroupant les minorités qui se cachent dans l’acronyme « LGBT ».

Ce billet semble avoir été très lu : merci beaucoup à toutes les personnes qui l’ont lu et ont pris le temps de le commenter ! La discussion qui en est sortie était au moins aussi intéressante que le billet lui-même. Sans vraiment ajouter moi-même grand-chose à mon propos de départ, je voudrais simplement clarifier ma démarche pour éviter tout malentendu, et ensuite poster ici certains commentaires postés par des membres de SOS Homophobie et de Bi’cause afin de leur donner plus de visibilité, parce que je pense qu’ils peuvent intéresser du monde.

Le Biplan : il n’y a pas de troll dans l’avion

Mais si, Bombastus, ils ont écouté, ne prenez pas la mouche... (Case extraite de la BD "De Cape et de Crocs", t.4, scénario Ayroles, dessin Masbou. Lisez-la, elle est bien !)

Petit éclaircissement sur ma démarche, d’abord. Même si j’espère que le contenu du billet ne prêtait pas à confusion là-dessus, je tiens à redire que mon intention n’était pas de faire passer SOS Homophobie pour un infâme repaire de sales biphobes, ni de remettre en cause leurs compétences.

D’une part parce que ce n’était pas l’impression que j’avais sur le travail de cette association, que je suis depuis un bon moment par Internet et par rapports sur l’homophobie interposés, et qui abat une masse de travail impressionnante (d’ailleurs je le disais dans le billet).

D’autre part parce que je me suis rendu compte assez vite que l’auto-victimisation et le complexe obisidional galopant sont le Charybde et la Scylla entre lesquels toute personne qui entreprend de militer pour une cause très personnelle doit s’entraîner à naviguer afin de ne pas céder aux sirènes de la facilité et d’abandonner toute rigueur intellectuelle. J’étais d’autant plus prudent que je ne connaissais pas les conditions précises dans lesquelles sont rédigés les rapports, et que je me doutais que la partie « synthèse de témoignages » du travail devait influencer le résultat final (et, oui, je me doutais bien qu’il ne devait pas y avoir encore beaucoup de bi déclaré-e-s pour envoyer des témoignages). Tout cela me conduisait à prendre toutes sortes de précautions dans la présentation de mon analyse.

J’avoue avoir un peu hésité à publier le billet fini une fois que j’ai eu balayé tous les documents et tiré les conclusions qui allaient avec. Le rapport 2012 vient juste d’être publié, il a demandé un travail énorme à l’association et il rend, comme chaque année, un énorme service aux minorités LGBT. En mettant en évidence une lacune, j’aurais l’air de jeter un pavé dans la mare, voire de cracher dans la soupe. De plus, il y a peu de choses plus rageantes, quand on vient de terminer un gros travail, de voir débarquer un inconnu qui pointe le doigt vers un coin du bidule et s’exclame : « Hé ! Il manque ça ! Franchement vous faites pas d’efforts ! » Je comprends donc tout à fait que mon article ait pu être soupçonné de simple billet d’humeur déguisé en analyse. Il n’en était pas un, et j’espère que la lecture complète de l’article le montrait suffisamment. Mais au cas où, autant clarifier définitivement la façon dont je le concevais : il ne s’agissait pas de râler pour le plaisir de râler, mais d’apporter ma pierre en essayant, pour chaque manque que je repérais, de donner des pistes sur la façon dont on pourrait améliorer les choses.

Je le faisais avec d’autant plus de confiance que j’étais en contact depuis quelques mois avec l’équipe de l’association Bi’cause, qui m’avait parlé d’un projet de partenariat entre Bi’cause et SOS Homophobie pour la rédaction du prochain rapport (ce qui me fait applaudir des quatre mains et des trois oreilles, évidemment !). Si mon article peut apporter sa petite contribution à ce travail commun, je serai un bi heureux.

Une dernière chose : plusieurs membres de SOS Homophobie m’ont répondu à très juste titre : « Venez donc nous aider ! » En fait, c’est justement ce que j’essayais de faire (c’est aussi pour ça que je leur ai envoyé le lien vers l’article tout de suite : le but n’était pas de critiquer les gens dans leur dos). Mais pour ce qui est de mon activité personnelle, j’ai un mini coming out de militant à faire ici : au moment où j’ai publié le billet, je venais d’adhérer à Bi’cause. Même que ça n’était pas trop tôt. Donc, oui, pour ceux qui ne connaissaient pas encore ce blog : ce blog a un aspect militant, il se veut entre autres un outil de réflexion militante, pour faire avancer les droits des bi et leur visibilité générale et pour contribuer à l’émergence d’une communauté bi. Il se trouve que pour le moment, ma Vie Autre (cette hydre passionnante et chronophage en diable) fait que ce blog est à peu près la seule façon dont je puisse donner mon coup de main en tant que militant (débutant, en plus). C’est limité, et c’est autre chose qu’être présent « sur le terrain » (quoique Internet soit aussi un terrain), mais j’espère que ça aidera quand même un peu ! Peut-être pourrai-je m’investir davantage par la suite, mais, pour le moment, je préfère faire ce que je sais que je peux arriver à faire bien, plutôt que de me disperser trop ou de faire plein de promesses sans avoir la moindre idée de ma capacité à les tenir.

Donc, si vous vous intéressez à la cause bi, lisez le Biplan, commentez le Biplan, n’hésitez pas à m’envoyer des infos, des liens et des annonces d’événements en rapport avec la bisexualité et les enquêtes sur les LGBTphobies pour que je les diffuse, et je le ferai avec plaisir ! Et dites aussi merci à la rédaction de Yagg qui relaie régulièrement les billets de blogs de bi (au pluriel : il y a Prose qui était là bien avant moi) en page d’accueil et affiche une vraie volonté de donner plus de visibilité aux « minorités dans la minorité » comme les bi et les trans.

Quelques précisions par des membres de SOS Homophobie et de Bi’cause

Je voudrais aussi mettre ici quelques (pas tous – aïe aïe aïe j’espère qu’on ne va pas me taper sur les doigts : l’ensemble des commentaire sont là sous le premier billet, hein !) messages laissés en commentaires par des gens de ces deux associations. Il y a des précisions sur la façon dont les rapports sont réalisés et sur les travaux en cours, et aussi des appels à bonnes volontés… parce que oui, sous leurs airs très pro ce sont de petites structures, qui ont toujours besoin de gens et d’argent, et de coups de main… et de témoignages !

Premier commentaire de gejir :

Je comprends très bien ce sentiment de frustration de se sentir oublié, ignoré.

Cependant, il faut savoir que le rapport est écrit à partir de témoignages de victimes d’homophobie, biphobie et transphobie. Malheureusement (est-ce le bon terme), le nombre de personnes se désignant comme bi, ou se disant victime de biphobie est extrêmement faible. Il est donc difficile de pouvoir consacrer un chapitre dirons-nous sur l’aversion envers les bi.

Il faut savoir également que SOS homophobie a lancé un groupe de travail avec une autre assoce, il me semble, sur la bisexualité il y a quelque mois. Je t’engage donc peut-être à te rapprocher de l’association si tu souhaites t’impliquer dans la visibilité beaucoup plus accrue de la biphobie. Je pense que tu pourrais y apporter beaucoup de choses.

D’ailleurs, chaque année SOS homophobie cherche des rédacteurs pour son rapport, je pense que cela pourrait aussi t’intéresser de participer à l’association en tant que rédacteur, notamment sur cette question.

Love, Love, Love.

Comme gejir le suppose dans un de ses commentaires suivants, je pense qu’on peut essayer de s’adresser plus spécifiquement à la population bi. Mais c’est terriblement compliqué de bien le faire (les gens de Bi’cause en parlent dans les commentaires ci-dessous).

Commentaire de Fred, que je transmets parce que l’appel à témoignages qu’il m’adresse vaut aussi pour tout le monde (et notamment les bi qui lisent ce blog !) :

Je suis militant au sein de SOS depuis de nombreuses années (plus de 6 ans) et je trouve cette article intéressant, et relativement constructif. De même que les commentaires.

Je réagis à titre perso (et non associatif)

Comme l’a indiqué « Rédacteur », la meilleur façon de nous faire évoluer c’est d’intégrer l’association :-) L’association est vraiment très ouverte à la discussion, et pour l’avoir vécu, il est vraiment possible de faire évoluer les choses. En fait on attend même que ça !

Je précise que l’association est aujourd’hui quasiment uniquement bénévole. Nous sommes une moyenne structure, et nous avons besoin de bras et de talents.

J’ai bien conscience que tous le monde n’a pas le temps de devenir bénévole. Il existe beaucoup d’autres moyen de nous aider. Le premier étant de parler de nous et surtout d’inviter les bi (mais aussi tous les autres ;-) à témoigner.

Le formulaire de témoignage en ligne est ici : http://www.sos-homophobie.org/temoigner

Sylvius je t’invite vraiment à témoigner. A chaque fois que tu trouves un exemple, n’hésite pas à le signaler ! N’hésite pas non plus à relayer l’information. Notre formulaire de témoignage en ligne existe, la ligne aussi ( 0810 108 135 )

Si tu n’as pas le temps de nous rejoindre je n’aurais qu’un message : parle du formulaire de témoignage de SOS et utilise le ! En tant que blogueur tu as largement les moyens de relayer cette info ;-) Fais le pour nous, pour Bi’Cause : c’est le meilleur moyen de faire évoluer les choses.

Fred

Commentaires de nevermind, autre membre de SOS Homophobie, qui donne des précisions sur le fonctionnement de SOS Homophobie  :

Salut,

félicitations pour ton article qui est une critique très construite et constructive, perso en tant que militant de SOS homophobie (mais je n’appartiens pas à la commission Rapport annuel), j’essaie de faire attention à toujours parler de la biphobie dans les interventions en milieu scolaire, et j’insiste toujours, avec d’autres pour qu’elle soit nommée dans la com de l’association. Ensuite, je vais certainement répéter ce qu’ont déjà dit les autres, mais le travail d’une association repose toujours en fin de compte sur l’implication des gens ; et, même si tu as l’impression de ne pas avoir le temps ou de ne pas être qualifié, tes articles montrent de manière évidente tout l’intérêt de ce que tu pourrais apporter.

SOS homophobie compte à présent une fille au bureau chargée spécifiquement d’intégrer plus étroitement la biphobie, la transphobie et la lesbophobie au sein du travail et de la com de l’association ; par ailleurs je souhaite que le rapprochement entre Bi’cause et SOS se poursuive !

Le problème, c’est que j’ai l’impression que beaucoup de gens ont l’air de considérer que SOS homophobie est une énorme association, voire une sorte d’institution para-étatique, alors qu’en fait, nous sommes une petite structure, comme l’immense majorité des associations soit dit en passant…Une petite structure qui repose qui plus est quasi totalement sur le travail de bénévoles, c’est-à-dire de personnes non rémunérées et sans horaires fixes. Par ailleurs le rapport, on le répète souvent, est imparfait, puisqu’il repose avant tout sur des témoignages : or nous savons tous que peu de personnes, en définitive, témoignent…

Et une réaction détaillée de Nelly, présidente de Bi’cause, qui donne pas mal de précisions utiles sur son expérience de militante bisexuelle, sur Bi’cause et sur la façon dont on peut faire bouger les choses :

Hello tous

merci à Silvius pour ce gros travail d’analyse que je signalerai à la personne d’SOS Homophobie qui a décidé de s’emparer spécifiquement de la question bi…. car ça y est, depuis peu, il y a quelqu’un impliqué sur ce chantier, ce qui va changer les choses.

Il y a un constat surprenant. Au sein des associations LGBT qui se sont donné pour mission de défendre les droits des L et des G, et des B, et des T, on a pu se rendre compte avec étonnement qu’il y a des bi, mais… qu’ils ne s’occupent pas particulièrement de la question bi. C’était le cas à SOS par exemple, il y avait bien des bis mais aucun semble-t-il n’avait eu jusqu’ici l’envie ? le cran ? autre hypothèse explicative ? (mais peut importe, c’est ainsi) de consacrer sa connaissance intime ou sa fraternité de bi à une étude spécifique consacrée à la question bi et à la façon dont les bis sont traités.
Non, dans les assoces le plus souvent les bis s’oublient au bénéfice d’une cause générale, qui prend souvent l’intitulé d’ »homo quelque chose ».
Alors, aujourd’hui, à SOS c’est une femme, qui n’est « même » pas bi (et qui semble seule pour l’instant) qui a décidé de prendre en main la question bi. C’est quand même, je n’ose pas dire « un comble » mais, disons, surprenant. C’est aussi plutôt sympathique, néanmoins je trouve un peu logique à priori que des non bis ne s’investissent naturellement et spontanément dans la défense des bis, alors que les bis eux-mêmes ne le font pas…
Lorsque que nous avons souhaité ce rapprochement avec SOS homophobie lors de la Journée Internationale de la Bisexualité (JIB) 2011, nous avons aussi incité les bis militants à s’impliquer dans des associations comme SOS Homophobie pour y porter la défense des bi. Visiblement cela n’a pas eu d’écho.

Ensuite, d’après SOS homophobie lors de notre échange le 23 septembre à la JIB, les bis qui appellent n’osent pas forcément dire qu’ils sont bis (angoisse de biphobie y compris au sein de cet espace d’accueil ?). Alors certes, le protocole de questions n’est peut-être pas bien adapté aux bis (enfin, ça se module), mais il faut bien avouer que notre propre appel à témoignages pour établir une étude statistique sur les bis et la biphobie, ici à Bi’Cause, n’a pas eu non plus de retours…

Bref, sans vouloir non plus être accusatrice de quoi ou qui que ce soit, il serait souhaitable, si les bis veulent que les choses bougent pour les bis, hé bien que les bis osent ou fassent l’effort de s’impliquer davantage.
Il n’y a aucune raison que ça se fasse tout seul et il faut d’abord compter sur soi avant d’attendre quoi que ce soit des autres.

Notre expérience à Bi’Cause, c’est que si on ose agir dans le monde LGBT, et bien on parvient à faire évoluer les choses. Au conseil de mars 2012 de l’Inter-LGBT Ile de France, quand Bi’Cause a demandé à ce que la « biphobie » soit rajoutée dans le corpus revendicatif au chapitre intitulé « lutte contre l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie », cette demande a été validée sans problème à l’unanimité.
Ni les autres associations, ni les structures de l’Inter, ne font obstruction à l’identité bisexuelle. Simplement, comme pour les lesbiennes à un certain moment, comme pour les trans, il faut que les bis fassent connaître qu’il existe une biphobie spécifique et un caractère spécifique de la bisexualité.

Et on ne peut pas non plus reprocher aux non bis d’avoir du mal à appréhender la bisexualité, alors que la définition de la bisexualité n’est pas toujours évidente pour les bis non plus. C’est la raison pour laquelle Bi’Cause a élaboré sur des témoignages recueillis sur plusieurs années le Manifeste français des bisexuel(e)s.
Mais on arrive à approfondir encore et tendre à encore plus d’exactitude dans la définition synthétique en s’inspirant des études anglosaxonnes. Et chaque bi a un peu son idée là-dessus. Certaines définitions (par exemple : « la bisexualité c’est l’attirance pour plus d’un genre ou plus d’un sexe », ce qui paraît assez ouvert et synthétique comme définition) font dire à certains interlocuteur « ah c’est la pansexualité alors ». Parfois franchement on a l’impression que les neurones vont faire des noeuds.

Mais j’ai une très bonne nouvelle : les choses changent et vont continuer à changer (dans le bon sens) si on le veut. Car même si des études récentes ont bien révélé que la réalité du « placard bi » sévit encore au sein des associations et musèle les bis qui ont intériorisé la culpabilité qu’on fait peser sur eux, il nous semble qu’un frisson de « révolte » commence à se sentir. Les bis des assoces généralistes LGBT commencent à prendre en compte davantage la défense des bis. C’est enthousiasmant et encourageant.
Et, pour ce qui est de la biphobie, quand je vous dis que ça bouge, un groupe s’est constitué non seulement avec SOS Homophobie mais aussi le MAG (et Bi’Cause, donc), et quelques personnes physiques. Deux réunions de travail ont déjà eu lieu. Notre ambition est d’aboutir à la fin de ce travail à un document du genre du rapport anglosaxon. C’est un gros chantier. Vous en aurez bientôt des nouvelles, puisque cela commencera par des questionnaires.

Par ailleurs, la représentante d’SOS homophobie nous a confié des feuilles de recueil de témoignages d’SOS que nous pouvons faire remplir aux bis qui auraient été victimes de manifestations biphobes. C’était trop tard pour la publication 2012 mais c’est ouvert pour 2013. Venez à l’occasion des réunions de Bi’Cause laisser votre témoignage. Nous transmettrons ces feuilles à SOS pour nourrir le prochain rapport.

Voilà : il reste beaucoup de murs à déplacer, mais nous nous rendons compte à Bi’Cause que si on s’y colle, avec constance et détermination, les murs bougent et même plus facilement qu’on ne l’aurait cru.
Ce qui est utile, ce n’est pas de regarder vers le passé et de regretter ce qui n’existe pas, ou de s’étendre en reproches, ce qui est utile c’est de regarder vers l’avenir, sur la base de ce qui manque, pour le faire exister. L’énergie est à concentrer vers l’avant, et la solidarité aussi.
Et dans cette démarche, plus on sera à s’impliquer dans l’associatif et l’interassociatif, plus loin et plus vite on ira. Donc, si vous le pouvez, rejoignez Bi’Cause (nous avons besoin de militants actifs pour pousser nos actions), rejoignez SOS-H, rejoignez l’assoce LGBT de votre choix sur une thématique qui vous parle pour y défendre la cause bisexuelle.

Bi’amicalement à tous, et de l’optimisme :-)
Nelly, présidente d Bi’Cause

Et une seconde mise au point, qui lance notamment un appel aux bi et aux « bi-alliés » prêts à s’investir (même un peu) :

@ Red : je pense qu’il y a quand même eu du progrès dans l’acceptation des bis au sein de la communauté LGBT mais avec des variables : Paris-Province / associations-individus par exemple. Il serait intéressant d’analyser ces variables pour affiner les constats.
Pour quelques remarques à la louche, il me semble qu’à Paris on constate un moindre rejet des bi dans les structures LGBT qu’en Province.
De même, les associations mixtes (LGBT) de plus en plus prennent en compte la dimension « bi » dans leurs missions, par contre au sein de leurs adhérents, on rencontre encore des manifestations biphobes. Ces manifestations biphobes enracinent le phénomène du « placard bi », les bi qui n’osent pas faire savoir qu’ils sont bis car ils ont peur de la stigmatisation et ont même parfois intériorisé, sous forme de culpabilité de groupe, les remarques biphobes.
Et comme les bis n’osent pas non plus toujours encore taper à la porte de ces associations, même si celles-ci se veulent bi-friendly dans leurs structures, du coup tout ce qui entoure la bisexualité : sa nature, ses spécificités, ses difficultés propres… sont mal connues (d’où des remarques telles que celles de Phoebius)

Mon sentiment de militante bi, c’est que la bisexualité, comme tout ce qui est étranger aux personnes qui appréhendent une réalité différente de la leur, provoque une certaine méfiance spontanée et n’éveille pas une fraternité naturelle chez les non bis. Cependant, il suffit de discuter, de partager des choses, des moments, des actions, des manifestations, des bières, d’être présents aux actions du monde LGBT, pour que cette défiance initiale disparaisse. Tout ça est finalement assez humain.
C’est ce que nous vivons à Bi’Cause au sein de l’Inter-LGBT, aux côtés des autres associations LGBT.
Je ne vais pas redire ce que j’ai déjà écrit dans mon précédent commentaire.
Les choses se passent bien et avancent petit à petit et petit à petit les autres apprennent à mieux nous connaître, à accepter certaines différences tout en trouvant la fraternité. Il faut « juste » (je sais, il y a une peur à dépasser) oser s’affirmer et puis montrer qui nous sommes vraiment (à savoir des personnes comme les autres, avec pas plus de défauts et pas plus de qualités, avec des modes de vie divers, au-delà de notre identité bi).

Fred a raison : il faut oser s’investir en tant que bi.
Pour deux raisons :
D’abord si les LGT côtoient les bis en les trouvant sympa sans savoir qu’ils sont bis, ça n’aide pas à contrebalancer les mauvais fantasmes et clichés sur les bis. Les gens continueront de trouver untel ou untel (bi du placard) sympa, fiable, engagé, etc, tout en restant persuadés que les bis sont je ne sais pas, traîtres, inconstants, pas fiables, etc..
Et ensuite pour faire connaître activement la réalité de la bisexualité et lutter contre les clichés de façon militante.

Et j’abonde dans le sens de ce que dit Fred : on ne peut pas déplorer une réalité si on ne fait rien pour la changer.
Il ne faut pas attendre que cela vienne des autres. La réalité associative c’est ça : une association n’est pas une entité, c’est un ensemble de personnes qui donnent du temps pour ce qu’ils croient juste et ce qui leur parle.
Si la défense de la bisexualité vous parle, venez apporter vos forces vives pour la défendre et construire des actions.

Pour ce qui est des fiches de témoignage d’SOS-Homophobie, comme je le disais, nous en avons aussi (Léa nous en a données). Reste plus que les personnes viennent y déposer leur témoignage.
Et encore merci à Silvius pour ses relais
@ Silvius : il faut que je t’envoie quelques documents qui vont t’intéresser et nourrir ta réflexion

bi’amicalement
Nelly Présidente de Bi’Cause

De fait, les gens de Bi’cause m’ont envoyé plein de documentation, ce qui m’a donné pas mal d’idées pour de futurs billets sur ce blog. À suivre, donc ! 🙂

La tribune de Lionel Labosse sur le "contrat universel" : de bonnes intentions… et des clichés sur les bisexuels

Lionel Labosse, enseignant, écrivain et militant LGBT, est l’auteur d’un livre paru en mars dernier aux éditions À poil et intitulé : Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay ». Je ne l’ai pas encore lu, mais il a l’air d’y proposer toutes sortes de réflexions passionnantes. En fait, j’ai appris l’existence de ce livre aujourd’hui par l’intermédiaire d’une tribune que l’auteur a publiée dans Le Monde daté du 18 mai : «Un « contrat universel » à plusieurs plutôt qu’un mariage à deux, fût-il gay» (il a aussi publié le texte de l’article sur son site, Altersexualité, utile si jamais l’article n’était plus accessible sur lemonde.fr). C’est à cette tribune que je voudrais réagir, en attendant peut-être mieux si je peux mettre la main sur ledit livre, dont l’article  résume les principales idées.

Là, c’est le moment où vous allez lire l’article en question avant de lire ma réaction, si votre casserole de pâtes ou votre réseau social favori ne vous distrait pas entre temps. Vous revenez ensuite, hein ? Je vous attends ici.

… Bon, pour les impatients et les paresseux qui sont toujours là, voici en deux mots ce que dit l’article : plutôt que de nous contenter d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe, Lionel Labosse propose de le supprimer et de le remplacer par un contrat universel qui permettrait de lier entre elles des personnes quel que soit leur sexe, et non pas uniquement deux personnes, mais au besoin plusieurs. Autrement dit, il s’agit de permettre une reconnaissance juridique aux relations à plusieurs (du type « trouples », ménages à trois, etc.). C’est aussi un plaidoyer pour le polyamour et pour la polygamie, dont Labosse pense qu’on la réduit injustement à sa déclinaison sexiste (du type « un homme et plein d’épouses serviles »). Une autre idée importante de l’article est une défense fiscale des célibataires, toujours « les pigeons de la farce » par rapport aux avantages accordés aux couples. L’article ne se résume pas à ça, et je vais en venir plus loin au détail qui coince, mais voilà en gros les idées principales.

Les choses étant rarement toutes noires ou toutes blanches, il y a à mes yeux dans cet article le meilleur comme le pire. Il y a des idées intéressantes avec lesquelles je suis d’accord, des idées intéressantes avec lesquelles je ne suis pas d’accord, et… un traitement de la bisexualité réducteur et cliché qui me révolte. Voyons ça dans l’ordre (si vous voulez en venir directement à la partie où je m’indigne, c’est à la fin).

De vrais points forts…

Les idées intéressantes qui emportent mon adhésion, d’abord. C’est avant tout la démarche de Labosse qui est louable : au lieu d’en rester aux termes étroits du débat actuel sur l’ouverture ou non du mariage aux couples de même sexe, il entreprend de remettre à plat la question des « unions entre les êtres » (comme il dit justement) et de réfléchir à la conception d’institutions plus adaptées à la société française actuelle. Ajoutez à ça un peu d’ouverture d’esprit et vous obtenez son « contrat universel », qui ignore superbement le critère du sexe ou du genre et ne se limite plus à deux personnes.

Le deuxième point fort de sa réflexion est d’attaquer le socle de conservatisme commun vers lequel la société traditionnelle et les milieux LGBT sont en train de converger : celui du couple exclusif, avec son cortège d’idéal de fidélité totale et d’amour-toujours. On a déjà pu voir dans la bouche d’hommes et de femmes politiques de droite ce qu’un pareil conservatisme peut donner en matière de diabolisation de la polygamie, assimilée en gros au paroxysme de la barbarie (1), et il y a fort à craindre que cette entente commune ne donne lieu à de nouvelles discriminations envers tout ce qui ne serait pas du couple exclusif. Il était temps de contre-attaquer et de mettre leurs contradictions sous le nez des partisans de ce néo-conservatisme bon teint. À ces « orthosexuels » (j’adore ce néologisme), Labosse oppose d’ailleurs sur son site les « altersexuels », terme par lequel il désigne toutes les personnes, quelle que soit leur sexualité par ailleurs (donc hétéros compris), qui « ne limitent pas la sexualité à la reproduction et au couple ». Les paresseux pourront soupirer devant cette déferlante de néologismes, mais toute réflexion a le droit de travailler aussi les mots, et en l’occurrence les concepts avancés sont plutôt intéressants.

Un dernier intérêt de cet article à mes yeux : inviter à une réflexion sur le statut des célibataires par rapport à des couples et à des cellules familiales toujours mises en avant comme l’incarnation de la société par excellence. C’est un problème de fond dont Labosse n’aborde qu’un des nombreux versants, celui des avantages fiscaux réservés aux couples (mêmes jeunes et sans enfant) tandis que les célibataires sont les imposables par excellence. Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur le sujet, par exemple sur la représentation des célibataires dans la fiction et les médias et sur l’invasion des mythes amoureux conditionnés à la sauce marketing, mais c’est une amorce de réflexion bienvenue.

Bref, c’est un article de réflexion de fond audacieux. Il est temps de dire ce que vous pensez sans doute depuis un moment : « Mais ça n’a aucune chance d’arriver vraiment ! » Sans doute est-ce un peu ambitieux. À vrai dire cette tribune a un petit goût de socialisme utopique qui n’est pas désagréable, mais dont on se demande comment il pourra jamais correspondre à la réalité. Mais c’est avec ce genre de réflexions de fond qu’on finit par dégager des idées nouvelles, et il est essentiel qu’elles existent et aient pignon sur rue (sur kiosque ou sur page Web, plutôt). De plus, nous passons tellement de temps sur la défensive, à réfuter des idées réacs stupides, qu’il est assez plaisant d’inverser les rôles et d’obliger les conservateurs à lutter contre des idées nouvelles audacieuses.

… des éléments intéressants mais contestables…

C’est surtout l’idée d’une suppression pure et simple du mariage qui me laisse dubitatif. Elle ne se justifie pas à mes yeux. Il faut rappeler que le mariage est une institution très ancienne, qui existe dans toutes les sociétés, et qui, contrairement à ce que certains discours religieux et/ou conservateurs prétendent, n’a rien à voir avec une quelconque religion. Certes, il existe des mariages religieux, mais le mariage civil existe lui aussi depuis longtemps (2) et ce n’est certainement pas dans le pays laïque qu’est la France qu’il faudrait laisser aux religions l’apanage du mariage. Or il n’y a pas non plus de raison de crisper le mariage sur sa conception traditionnelle, alors qu’on peut aisément l’adapter aux évolutions récentes des sociétés. C’est là que la réflexion de Labosse pèche par idéalisme : les sociétés ont une histoire, et on ne raye pas d’un trait de plume une institution comme le mariage, avec tout l’imaginaire commun et les symboles qui lui sont associés. Il faut au contraire se saisir de ces symboles et en jouer pour les infléchir, leur faire accompagner les changements sociaux. Les LGBT l’ont bien compris, et c’est précisément de l’élargissement du mariage qu’ils attendent un symbole fort en faveur de l’égalité et de l’intégration des LGBT à la société. Autrement dit, s’il faut réclamer de nouveaux changements dans les institutions reconnaissant les unions entre les personnes, il vaut mieux à mon sens adopter un point de vue plus réformiste.

Les autres éléments plus fragiles de cette tribune résident dans ses réflexions sur les impôts et sur le logement, qui tentent probablement de faire entrer trop de choses dans un trop petit article (c’est peut-être mieux dans le livre). Parler de « contrat universel » à plusieurs, pourquoi pas. Essayer de relier ça à la crise du logement en faisant miroiter des « mini-communautés », c’est franchement insuffisant. Quand on a lu les études montrant le nombre de couples divorcés qui continuent à vivre ensemble pour des raisons financières à cause du prix des logements (voyez ici sur Le Monde ou là sur Mediapart) et inversement la tendance des couples à ne pas habiter ensemble, souvent par contrainte professionnelle (voyez là sur L’Express), on a tendance à regarder comme assez naïve une pareille vision des choses. De même, le fait que la réflexion sur le statut des célibataires dans la société soit cantonnée à son aspect fiscal la rendra moins crédible aux yeux des lecteurs sévères.

… et des clichés inacceptables sur la bisexualité et la biphobie

Nous avons vu que cette tribune ne manque pas de qualités. Malheureusement, elle opère aussi une récupération et un détournement inacceptables des concepts de bisexualité et de biphobie, récupération fondée sur un cliché discriminant.

Voici le passage en cause :

Mais n’y a-t-il pas un abîme entre condamner la polygamie sexiste et cantonner au nombre de deux les unions légales ? Un contrat universel rendrait possible des unions dans lesquelles chacun des contractants serait à égalité avec chacun des autres. Le « trouple » ou « ménage à trois » serait l’une des possibilités ; un tel contrat serait une alternative au divorce et une solution à de nombreux drames. Les militants homosexuels, qui se prétendent « LGBT » (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres), réclament au nom de l’égalité une institution matrimoniale excluant de fait les bisexuels, ou du moins les obligeant à renoncer, pour un contrat censé être « pour la vie », à l’une des deux inclinations de leur sexualité, donc à cesser d’être bi pour devenir soit homo, soit hétéro, à moins d’être infidèle, mais alors pourquoi se marier ?

Le mariage monogame est donc « biphobe », et ceux qui le réclament, et ne réclament que cela, le sont aussi, en dépit de leurs tours de passe-passe rhétoriques. Un contrat universel à trois ou quatre constituerait un cadre idéal pour ce qu’on appelle l' »homoparentalité ».

C’est presque un cas d’école : je vous donne cinq minutes, trouvez le cliché. Malheureusement, quand on est bi et qu’on y a eu affaire plusieurs fois, il saute aux yeux.

Que dit ici Lionel Labosse ? Qu’une personne bisexuelle serait nécessairement incapable de se contenter d’un couple exclusif, puisqu’elle est attirée par les deux sexes. Qu’une personne bisexuelle nouant une relation exclusive serait forcément obligée de devenir homo ou hétéro. Que les pauvres bisexuels seraient nécessairement exclus du mariage monogame, et que leur seul recours serait l’infidélité.

Autrement dit, Lionel Labosse fait aller de pair la bisexualité et la multiplicité des partenaires. Il n’est pas loin d’assimiler bisexualité et polyamour.

Autrement dit, il confond une orientation sexuelle/sentimentale avec un type de relation.

C’est exactement la même chose que lorsqu’on disait qu’un homosexuel multipliait nécessairement les partenaires d’un soir, par opposition à l’hétérosexuel nécessairement fidèle et monogame. Et c’est tout aussi faux (y compris en ce qui concerne l’hétérosexuel).

Visiblement, M. Labosse n’a pas lu le manifeste de Bi’cause. Il aurait pu y lire ceci : « Nous sommes attirés affectivement et/ou sexuellement par des personnes de tout sexe et de tout genre, sans nécessairement avoir de pratiques sexuelles, et nous l’assumons. Nous aimons vivre nos désirs, nos plaisirs, nos amours, simultanément ou successivement. Nous les vivons, comme chacun, de façon permanente ou transitoire. Nous nous octroyons un large choix de possibilités sexuelles, de l’abstinence au multipartenariat. » Bi’cause ne fait ici que réaffirmer ce que je viens de dire, à savoir qu’aucune orientation sexuelle/sentimentale ne présuppose un mode de vie en particulier, pas plus qu’une pratique sexuelle en particulier.

Certes, une partie des personnes bisexuelles ont recours au multipartenariat, ou tombent d’accord avec leur mari/femme sur un mode de fidélité n’impliquant pas l’exclusivité sexuelle… de même qu’une partie des personnes homosexuelles et une partie des personnes hétérosexuelles le font. Mais ce n’est pas le cas de tous les bi, loin de là.

En plaquant de cette façon le multipartenariat sur le concept de bisexualité, Lionel Labosse montre son ignorance, réelle ou délibérée, de ce qu’est réellement la bisexualité dans toute sa diversité. Ce faisant, il alimente les clichés biphobes sur les bi, qui les montrent comme nécessairement incapables de se contenter d’un seul partenaire (voyez les idées reçues 6, 7 et 8 sur cette page du site de Bi’cause). Pire, il stigmatise, en les niant, les bisexuels exclusifs et monogames.

Et pourquoi fait-il cela ? Parce qu’il cède à une tentation récurrente chez les militants LGBT : instrumentaliser les orientations sexuelles pour les mettre au service de leurs convictions politiques.

À l’échelle individuelle, ça n’a rien de répréhensible : chacun pense sa sexualité et la lie au reste de sa vie et de sa personne comme il ou elle veut. Mais justement, c’est une liberté qu’il faut laisser à chacun. Lorsqu’on commence à dire que les homosexuels pensent nécessairement comme ceci ou veulent nécessairement vivre comme cela, on entre dans le champ de la récupération… et, ce faisant, de la stigmatisation, puisqu’on essaie d’écraser la diversité des pensées et des modes de vie pour réduire une sexualité à ce qu’on veut lui faire dire en politique.

Je suis libre, par exemple, de penser ma bisexualité comme l’application d’une pensée humaniste, d’une ouverture à l’autre plus générale que le simple plan sexuel ou sentimental : c’est mon avis et je le partage. Mais je ne m’avancerai jamais à écrire dans un quotidien national que tous les bi partagent cette vision des choses. De même, j’ai plutôt tendance à penser mes relations comme exclusives pour le moment, mais je ne m’aventurerai jamais à affirmer ça au nom de toutes les autres personnes bisexuelles !

Lionel Labosse a sans doute une très haute idée des personnes bisexuelles. Il a visiblement bâti toute une partie de sa réflexion sur le concept de bisexualité, et toute une partie de son discours militant sur la biphobie. Seulement voilà : malgré ses bonnes intentions, il offre des pavés à l’enfer en croyant les jeter dans la mare. Il oublie que la distinction qu’il opère entre altersexuels et orthosexuels est une distinction politique, qui ne peut pas recouper une distinction entre orientations sexuelles. Et en opérant des amalgames pareils, c’est surtout lui qui opère une discrimination, en « oubliant » commodément le nombre non négligeable de bi qui vivent autrement que ce qu’il décrit. Ainsi, non, M. Labosse, le mariage monogame n’est pas biphobe en lui-même : affirmer cela tient du sophisme et de l’exagération. Souvenez-vous, il y a des bisexuels monogames ! Mais il est vrai qu’à vos yeux, un bisexuel en couple exclusif n’est pas un « vrai » bi. Manque de chance, un bi en couple est toujours bi (merci Prose).  La biphobie n’est pas toujours où l’on croit…

Il faut nuancer le propos de cette tribune en rappelant qu’elle n’est qu’une présentation rapide des arguments du livre : j’espère que l’auteur s’y montre plus nuancé. Le problème, c’est que l’article aura probablement plus d’audience que le livre. Les réactions ont déjà commencé (l’auteur signale notamment un billet sur un blog de Marianne 2 qui me consterne par son mépris et son absence de vrais arguments). Et tous les lecteurs de l’article vont assimiler, comme le fait Labosse, bisexualité et multipartenariat. Ou comment contribuer à répandre un cliché en croyant les combattre…

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(1) Le sociologue Eric Fassin aurait plein de choses à dire là-dessus sur la construction par les discours conservateurs d’une opposition entre « eux » et « nous », et sur la façon dont la droite (surtout la nouvelle extrême-droite) se donne un visage gay-friendly pour mieux alimenter ses clichés islamophobes d’une accusation de sexisme et d’homophobie : les pays arabes/musulmans/étrangers en général sont présentés comme ayant le monopole de l’homophobie et de l’inégalité des sexes en général, la polygamie devenant le symbole de l’extrême barbarie de ces « civilisations qui ne nous valent pas », etc. etc. etc. (je vous épargne le détail du refrain). Allez donc voir sur son blog Mediapart, ses réflexions sont passionnantes.

(2) Rappelons par exemple que dans le christianisme, le mariage n’est devenu un sacrement qu’au XIIe siècle après moult controverse passionnée, alors qu’il existait depuis longtemps à titre laïque : voyez le livre de Tin sur l’invention de la culture hétérosexuelle.

Rapport sur l'homophobie 2012 : les bi et la biphobie quasi invisibles

À l’occasion de la publication du rapport annuel 2012 de l’association SOS Homophobie, j’ai lu le rapport avec mon regard de jeune homme bisexuel… et avec mon regard militant : alors, comment y parlerait-on des bi et de la biphobie ? Le résultat est, malheureusement, accablant : il n’y a pas pratiquement rien sur nous, et, croyez-moi, ce n’est certainement pas parce que tout irait bien pour les bi en 2012.

Couverture du Rapport annuel 2012 sur l'homophobie de l'association SOS Homophobie.

Bi et biphobie dans le rapport 2012 : beaucoup de mots, presque aucune information

Dans le rapport 2012, les personnes bisexuelles et la biphobie sont principalement présents dans des énumérations. La définition de la biphobie, en page 11 (numérotation du rapport, pas du pdf), est regroupée dans une même phrase avec celle de la transphobie : « Les termes de biphobie, désignant les discriminations et les manifestations de rejet à l’encontre des bisexuel-le-s, et de transphobie, à l’encontre des trans, sont souvent associés à celui d’homophobie. » Il est vrai que le rapport se destine à un public large et que ces deux termes sont encore peu connus : mettons. Au paragraphe d’après, les bi figurent dans l’explication du sigle « LGBT ». Mais dans la suite du rapport, la plupart des autres occurrences du nom ou de l’adjectif « bisexuel-le-s » se trouvent aussi dans des énumérations : « aux dépens des gays, lesbiennes et bisexuels » (toujours en page 11) ; « violences observée cette année à l’égard des lesbiennes, gays, bisexuel-le-s et trans (LGBT) » (page 29) ; « les droits des homosexuels, des bisexuels et des trans » (page 135) ; l’homosexualité, la bisexualité ou la transidentité » (même page). La même chose vaut pour le mot « biphobie » : « les actes de lesbophobie, gayphobie, biphobie » (page 7) ; « l’homophobie (gayphobie, lesbophobie, biphobie) et la transphobie sur Internet » (page 57) ; les « personnes victimes de lesbophobie, gayphobie, biphobie ou transphobie » (page 99) ; « les discriminations racistes et LGBTphobes (lesbophobe, gayphobe, biphobe et transphobe) » (page 118) ; « les victimes de lesbophobie, gayphobie, biphobie et transphobie » (page 153) ; « toutes les formes de discrimination liées à l’orientation sexuelle (lesbophobie, gayphobie, biphobie) » (page 167).

Le constat est clair : on ne veut pas oublier les bi dans les énumérations. C’est un symbole fort de la prise en compte de toutes les minorités et de toutes les formes de discrimination (1). Ça, c’est bien.

Bon… maintenant, qu’en est-il en dehors des énumérations ?

En dehors des énumérations, eh bien… il n’y a quasiment rien.

Un coup d’œil au sommaire (en page 5) montre que si des sections à part entière sont consacrées à la lesbophobie et à la transphobie, ce n’est pas le cas de la biphobie. Or il me semble qu’une section « Biphobie » serait un ajout utile, tant par la matière, qui ne manque pas, que par le nombre de personnes concernées à qui cela permettrait de retrouver aisément les chiffres et témoignages qui les concernent directement.

Mais ne nous arrêtons pas à des problèmes de division de chapitres (qui paraîtront toujours futiles et mesquins aux yeux d’une partie des gens) et tenons-nous-en au fond.

Lorsque les bisexuel-le-s apparaissent dans les statistiques du rapport 2012, c’est la plupart du temps regroupés avec les homosexuel-le-s. Aux pages 28-29, les bisexuelles sont regroupées avec les lesbiennes dans la présentation des statistiques sur les personnes ayant contacté l’association. À la page 154, la présentation des chiffres de l’enquête menée par SOS Homophobie et le Caélif sur les représentations de l’homosexualité dans le milieu étudiant ne donne pas de statistiques distinctes pour les homosexuel-le-s et les bisexuel-le-s, à nouveau mis dans le même sac.

Ces regroupements sont peut-être plus faciles à court terme quand il s ‘agit de concevoir des enquêtes, mais ils ont des résultats catastrophiques à moyen et long terme : ils aboutissent tout simplement à prolonger l’absence totale de données sur la population bi en France. On ne voit pas les bi, on ne les connaît pas… et je ne vois pas comment on pourrait les défendre si on ne les connaît même pas. C’est là une grosse lacune, non pas du rapport, mais des enquêtes sur lesquelles il est bien obligé de se fonder, notamment l’enquête SOS Homophobie/Caélif sur le milieu étudiant. Il faut systématiquement prendre en compte à part entière les personnes bisexuelles dans les enquêtes et les sondages pour les années à venir !

Aux pages 111-112, les hommes bisexuels figurent à côté des hommes homosexuels parmi les personnes exclues du don du sang : là c’est normal puisque les hommes bi et homo sont victimes d’une même discrimination – un combat loin d’être terminé pour les LGBT.

En page 74, les bisexuel-le-s ont cette fois droit à leurs propres chiffres, dans l’enquête de l’Institut de veille sanitaire sur le suicide chez les minorités sexuelles : «La prévalence de tentatives de suicide au cours de la vie a été estimée à 10,8 % pour les femmes homosexuelles et à 10,2 % pour les femmes bisexuelles, contre 4,9 % pour les hétérosexuelles. Dans le cas des hommes, les estimations étaient de 12,5 % pour les homosexuels et 10,1 % pour les bisexuels, contre 2,8 % pour les hétérosexuels. » Enfin un chiffre ! Nous pouvons remercier François Beck et Marie-Ange Schiltz, qui ont conçu l’enquête, pour leur méticulosité.

C’est là le seul chiffre sur les bi relaté par ce rapport 2012. Ce n’est pas rien, mais c’est terriblement maigre.

Quels chiffres aurait-on pu attendre, et lesquels faudrait-il trouver dans un prochain rapport ? Il y a énormément d’autres façons possibles de connaître la population bi, ses problèmes et les discriminations dont elle est victime, comme le Bisexual Report au Royaume-Uni en a donné l’exemple il y a trois mois. Encore faut-il effectuer le travail de fond nécessaire sur le calibrage des enquêtes, des sondages et des statistiques. Bien sûr, SOS Homophobie n’a pas les moyens de mener toutes ces enquêtes. Mais il y a aussi des choses tout à fait à la portée de l’association. Pourquoi, par exemple, avoir décidé de regrouper dans un même chiffre le nombre de témoignages de femmes lesbiennes et bisexuelles, et les avoir tous classés dans « Lesbophobie » ? Ce choix de regroupement rend invisibles les femmes bisexuelles victimes de discriminations en empêchant de connaître la proportion précise de femmes bisexuelles parmi les victimes. (Accessoirement, je serais curieux de savoir s’il s’agissait de lesbophobie dans tous les cas, et pas parfois de biphobie.) Plus généralement, une présentation des proportions du nombre de victimes par orientation sexuelle déclarée, quand elle est connue, aurait été pleinement à sa place en page 17 dans la typologie générale des cas de LGBTphobie recensés, et aurait permis de connaître le nombre de bi parmi les victimes. Cette statistique figurait dans au moins certains des rapports précédents : je ne comprends pas pourquoi elle a disparu (mais il y a peut-être une bonne raison).

En dehors des chiffres, il n’y a dans ce rapport 2012 aucune manifestation de biphobie identifiée comme telle, qu’il s’agisse de témoignages ou du bilan de l’année écoulée. La biphobie n’existerait-elle plus ? SOS Homophobie n’a-t-elle pas eu de témoignages ? Manque-t-elle de données ? N’a-t-elle simplement pas eu l’idée d’inclure un exemple représentatif de la biphobie dans le rapport de cette année ? Je ne saurais le dire. Mais des manifestations de biphobie, moi, j’en entends parler souvent sur Internet, et l’année 2011 en a connu son lot. Encore faut-il prendre la peine d’y prêter attention.

À côté de ces manques criants, les clichés sur la bisexualité font une apparition dans le rapport de SOS Homophobie, ce qui est un comble. En page 89, la page « La parole à… Sébastien Carpentier » est l’occasion d’un superbe cliché psychanalytique sur la bisexualité, puisque l’homophobie est analysée comme une réaction d’angoisse face à « la bisexualité fondamentale de l’être humain ». On sait combien les associations bi luttent contre cette conception freudienne de la « bisexualité innée » qui aboutit au mythe d’une bisexualité originelle, conception plus que douteuse qui cohabite dans l’harmonie la plus paradoxale avec la négation de la bisexualité en tant qu’orientation sexuelle de plein droit. Au moins les propos de Sébastien Carpentier ne sont-ils pas présentés comme étant l’avis collectif de l’association. Mais enfin ça fait bizarre.

 Je dois préciser, en terminant ce relevé, que je n’ai naturellement pas encore lu in extenso les 174 pages du rapport : j’ai effectué un feuilletage détaillé et plusieurs recherches de mots-clés (« bisex » et « biphobie »). Il est possible que je sois passé à côté de quelque chose, par exemple un témoignage sur une manifestation de biphobie où ne figurerait ni le mot « bisexuel » ou « bisexualité » ni le mot « biphobie ». Mais un tel témoignage ne serait pas très visible pour les lecteurs et lectrices bi qui chercheraient ce genre d’information dans le rapport, ce qui ne serait pas bon signe pour la clarté et la practicité dudit rapport…

En un mot, le Rapport sur l’homophobie 2012 témoigne d’une invisibilité persistante des bisexuel-le-s et des manifestations de biphobie, y compris au sein des travaux d’une association comme SOS Homophobie. En dehors de sa définition, la biphobie n’est pas réellement prise en compte dans ce rapport, et les lecteurs n’y trouveront pratiquement rien sur les problèmes des bisexuel-le-s considérés en tant qu’orientation sexuelle/sentimentale à part entière.

Et dans les précédents rapports ?

La curiosité m’a poussé à consulter les rapports des années précédentes, éminemment pratiques puisque disponibles en ligne depuis 2003, afin de voir comment les bi et la biphobie y étaient abordés. Je vous donne le détail pour chaque année, à lire si cela vous intéresse, mais, si vous n’avez pas le temps, vous pouvez directement sauter au dernier paragraphe pour un bilan général.

Précaution préalable : pour ces anciens rapports, il faut veiller à ne pas tomber dans l’anachronisme. S’il est vrai que SOS Homophobie se devait depuis le début de prendre en compte les bisexuels dans ses rapports, le concept de biphobie, en revanche, n’a émergé que très récemment : pour autant que je le sache, son premier emploi dans une publication grand public remonte à l’article « Biphobie » rédigé par Catherine Deschamps dans le Dictionnaire de l’homophobie, paru aux Presses universitaires de France en… 2003. De toute façon, les rapports des années précédentes ne sont pas disponibles en ligne et je n’y ai pas eu accès sous forme papier, alors nous partirons de 2003.

Le rapport 2003  (ici en pdf) mentionne les bi aux côtés des homos et des trans dans des énumérations (pages 11 et 21). Mais les bi sont aussi présents dans le détail des témoignages. Dans les statistiques générales de l’association (page 21) on voit que sur les 398 personnes ayant contacté l’association par téléphone en 2002, huit se déclaraient bisexuelles (pour 338 personnes homosexuelles, 16 hétérosexuelles et 36 d’orientation inconnue). En page 62, on lit que, sur les 93 femmes ayant appelé l’association, deux se déclaraient bi (contre 56 lesbiennes, 12 hétéros et 22 d’orientation inconnue).

La revue de presse est tout aussi intéressante : en page 105, il est question d’articles parus dans Le Monde le 30 juin 200, dont l’un consacré aux revendications des bi et des trans – un point plutôt positif, a priori. Si le mot « biphobie » n’apparaît jamais dans le rapport, on voit que, en termes d’informations, il y a plus d’informations statistiques sur le nombre de bi victimes de discriminations que dans le rapport 2012 où le mot « biphobie » est partout.

Le rapport 2004 (ici en pdf), bien que ne contenant pas non plus le mot « biphobie », contient lui aussi pas mal de données précises sur les manifestations de biphobie relevées par l’association pour l’année 2003. La partie consacrée aux sites Internet est instructive : en page 17, il est question du site « Catholique et royaliste » qui publie alors un article LGBTphobe contre une manifestation où défilent des lesbiennes, des gays, des trans et des bi. En page 19, l’association dénonce le site Citeok.com, où figurait alors la recommandation suivante : « Ne seront pas acceptées les annonces à caractère homosexuel, couple, bisexuel, sm… » En revanche, le site Doctissimo fait l’objet d’un paragraphe élogieux qui mentionne son forum consacré à l’homosexualité et à la bisexualité (ladite bisexualité est ajoutée entre parenthèses).

En page 33, le très intéressant relevé de réactions d’élèves du secondaire lors d’une intervention de l’association dans un lycée de Seine-Saint-Denis montre le cliché sur les femmes bi rapporté par un(e ?) élève : « C’est plus facile de voir les lesbiennes que les homosexuels. Les femmes bisexuelles c’est bien. » (Pourquoi ? On ne le saura jamais…)

Tout aussi intéressante est la partie consacrée à l’homophobie dans la vie quotidienne : on y trouve un témoignage d’un homme bi : « Un homme, bisexuel marié, témoigne de ces peurs à la suite du chantage dont il est victime par un ancien amant. » Le témoignage est malheureusement regroupé dans un paragraphe « L’homophobie dans les lieux publics », alors qu’un tel témoignage intéresse au premier chef les hommes et les femmes bi qui risquent encore plus d’être victimes du même genre de manipulations !

Le rapport 2005 (ici en pdf) contient un peu moins de choses. En page 64, dans l’analyse des formes de l’homophobie, est rapporté un propos violemment LGBTphobe d’ un internaute qui en a contre « les homosexuels, lesbiennes, et bisexuels et personnes utilisant des accessoires » (on voit qu’aux yeux de cet internaute les bi sont regroupés dans un vaste fourre-tout de personnes anormales, qu’il voudrait « exterminer »). En page 92 est rapportée une enquête sur le suicide chez les homosexuels qui… regroupe les homos et les bi :

« Ces appels au secours font écho aux données connues sur la prévalence du suicide chez les jeunes homosexuels, et notamment l’enquête réalisée par Marc Shelly, médecin en santé publique à l’hôpital Fernand-Widal, à Paris, et David Moreau, ingénieur de recherche à l’association de prévention Aremedia. Leurs travaux, cités le 4 mars 2005 par le quotidien Libération, montrent que la probabilité qu’un homosexuel ou un bisexuel se suicide est treize fois supérieur à celle qu’un hétéro le fasse. »

Pas de chiffres distincts pour les deux populations : les bi sont en situation de « satellites ». On voit que sept ans après, les choses ne changent qu’avec une lenteur désespérante, puisqu’on commence tout juste à s’aviser qu’il pourrait être utile d’avoir des chiffres spécifiquement sur les bi.

Le rapport 2006 (ici en pdf) voit l’arrivée du mot « biphobie » aux côtés de « transphobie », en page 11. (la phrase de définition a été reprise depuis dans les rapports suivants). Les résultats de l’enquête de Marc Shelly et David Moreau, présents dans le rapport 2005, sont brièvement rappelés en page 39 dans la chronologie de l’année passée, puis à plusieurs reprises dans la suite du rapport (pages 131 et 138).

La partie consacrée au mal de vivre contient, en page 124, le témoignage d’un lycéen bisexuel qu’un camarade tente apparemment de forcer à avoir des rapports avec plusieurs personnes. En page 125, c’est une jeune bisexuelle de 24 ans qui exprime son malaise et ses problèmes de dépression après avoir été rejetée par une copine dont elle était tombée amoureuse : elle « se sent mal vis à vis de son identité sexuelle » – mais encore une fois, son témoignage de bisexuelle est regroupé avec ceux d’homosexuels, ce qui n’aide pas vraiment les lecteurs et lectrices bi à se sentir bien vis à vis de leur identité sexuelle, toujours pas prise en compte à part entière…

Aux pages 221-224, le texte de la résolution du Parlement européen sur l’homophobie en Europe, votée à Strasbourg le 16 janvier 2006, rappelle l’avancée majeure que constitue alors cette condamnation de toutes les formes de discrimination fondées sur l’orientation sexuelle, et où les personnes bisexuelles ne sont pas oubliées.

Le rapport 2007 (ici en pdf) montre que les communiqués de SOS Homophobie (récapitulés dans le rapport, comme chaque année) incluent à présent systématiquement les personnes bisexuelles, mentionnées dans des énumérations des personnes à protéger des discriminations (une lettre ouverte à Libération sur des paroles de chansons violemment LGBTphobes en page 124, un communiqué contre l’obscurantisme religieux en Iran en page 139, et un autre contre les violences occasionnées par la gay-pride à Moscou, en page 190). Mais aucun témoignage ni aucun chiffre sur les bi victimes de discrimination. La biphobie n’est abordée que dans sa définition au début du rapport (identique à celle des rapports précédents).

Le rapport 2008 (ici en pdf) contient plusieurs témoignages de personnes bisexuelles. Mais là encore, il faut les chercher un peu partout. Dans la partie sur l’homophobie dans les commerces et services figure le témoignage d’un couple de bisexuels : « Ainsi, Pierre et son ami, tous deux mariés, ne souhaitent pas porter plainte pour ne pas dévoiler leur bisexualité alors qu’ils sont victimes d’un refus de location dans un hôtel. »La partie sur l’homophobie dans la police et la gendarmerie contient le témoignage détaillé d’un policier bisexuel de 39 ans aux pages 116-117. La partie dévolue au domaine de la santé est tout aussi instructive, avec le témoignage d’une jeune trentenaire bisexuelle confrontée à un psy homophobe, en page 156. C’est le Rapport annuel sur l’homophobie qui contient le plus de témoignages de victimes se déclarant bi. Certes, elles sont visiblement confrontées à des manifestations d’homophobie plus qu’à des propos spécifiquement biphobes, mais étant donnée l’invisibilité des bi, ça n’est guère surprenant.

La partie consacrée au taux de suicide dans la population LGBT rappelle ou ajoute, en page 98, les résultats de plusieurs enquêtes. Il y a une information nouvelle incluant les bi : « L’étude de Gary Remafedi (1998) arrivait à des résultats plus alarmants encore : 28 % des répondants homosexuels ou bisexuels de cette étude rapportent avoir fait une tentative de suicide. » Mais pour une information nouvelle, on a droit à une information ancienne tronquée, puisque les résultats de l’enquête de Marc Shelly et David Moreau, qui sont à nouveau rappelés, ne mentionnent plus que les homosexuels…

Des témoignages de bi, donc, mais aucun chiffre spécifique à la population bi, reflet des manques persistants des enquêtes menées alors. Et là encore, rien de neuf sur la biphobie dans ce rapport, en dehors de sa définition au début du document (identique à celle des rapports précédents).

Le rapport 2009 (ici en pdf) est étonnamment vide. Seul point positif : le questionnaire « Contre l’homophobie, je m’engage » (page 21) laisse la liberté aux personnes interrogées de s’identifier comme bisexuelles.  En dehors de ça, à l’exception de la même phrase sur la biphobie, il n’y a ni témoignage de bi, ni chiffres sur les personnes bisexuelles. Le recul est complet.

Dans le rapport 2010 (ici en pdf). Les bi sont systématiquement mentionnés dans les énumérations des minorités sexuelles un peu partout dans les propos généraux et les communiqués. Voyons maintenant le fond. C’est mieux que l’année précédente. Le chapitre sur les agressions physiques prend en compte les bisexuel-le-s dans ses statistiques : à la page 22, les chiffres par orientation sexuelle montrent que 1% des personnes agressées se définissent comme bi. Et on trouve à nouveau des témoignages : en page 48, celui de Kevin, 15 ans, harcelé dans son établissement scolaire après avoir révélé sa bisexualité à un ami qui l’attirait ; en page 56, celui de Richard, 42 ans, victime d’acharnement judiciaire et d’une assimilation de sa bisexualité à de la pédophilie.

Le rapport 2011 (ici en pdf) vaut encore une fois surtout par les témoignages et propos qu’il rapporte. La partie sur les LGBTphobies sur Internet montre, en page 56, les propos transphobes d’un bisexuel sur Internet (décidément la preuve qu’aucune minorité n’est immunisée aux haines ou aux préjugés…). Dans le chapitre sur le mal de vivre, on trouve, mis en valeur comme « focus » en page 73, le témoignage d’un lycéen bisexuel confronté aux réactions négatives de son entourage et de sa famille :

« Antoine, 21 ans, témoigne des difficultés qu’il a eues pour s’affirmer bisexuel. L’école ne l’a pas aidé car elle est le lieu où se mettent en acte les pensées homophobes transmises par la famille : « Dans la cour de récré du collège, les gars se traitaient de PD, de tapettes (…), difficile d’assumer une attirance pour les garçons quand on se rend compte que ladite attirance est sujette à raillerie et à l’origine d’insultes assez violentes. » Antoine a pris conscience à 18 ans que sa bisexualité n’était pas, comme les préjugés peuvent le montrer, une simple histoire de sexualité, mais que cela touchait les sentiments. Suite à sa rencontre avec un autre homme, il a mesuré l’impact de l’absence de modèles positifs. Antoine a refusé toute relation durable car c’était affirmer sa bisexualité. Il a préféré les histoires d’un soir, et a nié ainsi la possibilité que son orientation sexuelle implique des sentiments véritables. Il témoigne des différentes réactions face à l’affirmation de sa sexualité : toutes sont blessantes, dit-il, même les plus positives, car dans un sens elles l’amènent à se sentir différent. Aujourd’hui encore, il redoute de le dire à ses parents. Il a peur de leur réaction et se sent blessé de leur difficulté à l’envisager d’eux-mêmes. Les remarques allant toujours dans le sens d’une vision hétérosexuelle (« quand est ce que tu ramènes une copine à la maison ? ») blessent Antoine, qui comprend que sans coming out, ses parents ne chercheront pas à considérer leur fils autrement qu’hétérosexuel. »

À côté de ça, plus la moindre statistique sur le nombre de bisexuel-le-s parmi les personnes ayant contacté l’association, et toujours rien sur la biphobie en tant que telle, en dehors de la désormais acquise définition en début de document.

Conclusion : un traitement aléatoire et trahissant un manque de vrais moyens

Ce qui ressort de ce survol général des anciens rapports, c’est le caractère étonnamment aléatoire de la part réservée aux bisexuels d’une année sur l’autre. C’est particulièrement frappant en ce qui concerne les chiffres : si SOS Homophobie semble avoir mis au point avec le temps des techniques bien rôdées permettant de cerner précisément les différentes formes d’homophobie, leurs contextes et les personnes qui en sont victimes, et si ces techniques ont été récemment appliquées aussi à la lesbophobie et à la transphobie, la prise en compte la plus basique de la population bisexuelle parmi les victimes ne paraît toujours pas acquise. D’une année sur l’autre, on a des chiffres ou non.

Pour les témoignages, ce n’est pas la même chose, car tout dépend évidemment des appels et des messages reçus par l’association dans l’année écoulée. Mais on peut se demander si tout est fait pour cibler les bi autant que les autres populations. De fait, des bi qui ont des problèmes, il y en a : les témoignages ne laissent aucun doute là-dessus.

Mais ce qui me frappe le plus dans ce parcours, c’est la façon dont la biphobie en tant que telle n’a, au fond, pas du tout été prise en compte par ces rapports. Certes, le mot est apparu en 2006, mais c’est à se demander si l’association elle-même a vraiment compris ce qu’il désigne. Six ans après, il n’y a toujours pas de section ou même de paragraphe consacré spécifiquement aux manifestations de biphobie ou aux témoignages de biphobie. On se contente de copier-coller la définition d’un rapport à l’autre, et d’ajouter « bisexuel-le-s » ou « biphobie » dans les énumérations des minorités LGBT. Bref, on se paye de mots et de symboles, mais le vrai travail, l’étude de la biphobie comme phénomène spécifique, n’est toujours pas commencé !

Le plus étonnant, c’est que les anciens rapports sont parfois plus riches et plus précis que les récents, par exemple en ce qui concerne les manifestations de biphobie sur Internet. Dans la communauté bi, c’est une vérité quotidienne que ces discriminations biphobes, sur les forums gays et lesbiens ou les sites de rencontre par exemple, de même que les clichés véhiculés par les articles de journaux et l’imagerie du « bisexuel chic ». Mais il n’y a rien dans les rapports. Officiellement, ça n’existe pas.

Est-ce si dérangeant de parler de cette biphobie ordinaire si répandue au sein même de la communauté LGBT ?

Contre l’occultation des bi et la biphobie, tout reste à faire

Je suis mécontent et triste de parvenir à un tel constat. Je me garde bien d’en tirer une conclusion unilatérale : j’ai la plus grande admiration pour les activités de l’association SOS Homophobie, et je n’aurais pas une seconde l’idée de lui faire un procès d’intention. Mais en termes de résultats, le constat est accablant. La population bi n’est pas assez prise en compte dans ce rapport, les types de problème qu’elle rencontre ne sont pratiquement pas représentés, et les bi restent noyés au sein de statistiques générales, ce qui ne permet même pas d’évaluer la nature et la fréquence de ces problèmes.

Or, un résultat si pauvre trahit un manque de réel investissement, en termes de calibrage des statistiques et des enquêtes et en termes d’études de la vie quotidienne des bi et des manifestations de la biphobie en tant que phénomène spécifique, distinct de l’homophobie par exemple. Il est important de changer cela, et cela nécessite un travail de fond.

La part la plus compliquée de ce travail – mais aussi celle que SOS Homophobie est la plus à même d’accomplir – consistera à recueillir des témoignages sur la biphobie. Entreprise ardue à laquelle l’association Bi’cause vient de s’attaquer en lançant un appel à témoignages de son côté, mais il est tout aussi important que SOS Homophobie emploie les structures, les volontaires, les moyens et le savoir-faire dont elle dispose déjà pour aider à cette tâche. Je crois d’ailleurs avoir lu que des travaux communs entre Bi’cause et SOS Homophobie sont aussi prévus.

La biphobie existe, tous les bi en parlent, mais au moment de le leur faire dire aux associations qui peuvent s’en occuper, c’est une autre paire de manches. L’esprit communautaire n’est sans doute pas le même chez les bi que chez les homos, et les formes que revêt le rejet des bi sont différentes, souvent plus insidieuses, consistant autant en une occultation de leur existence et en clichés mensongers qu’en rejets brutaux et directs. Mais les dégâts causés par ces rejets existent eux aussi bel et bien, et il est primordial qu’ils ne soient pas occultés aussidans un document aussi important que le Rapport annuel sur l’homophobie.

Je ne peux donc qu’appeler toutes les associations, les associations de personnes bisexuelles comme les associations LGBT généralistes, à redoubler d’attention afin de mieux cerner les problèmes spécifiques aux personnes bisexuelles et de mieux recueillir leurs témoignages, et afin d’obtenir enfin des statistiques permettant de mieux cerner la population bi au sein des victimes de discriminations.

Mais il faut aussi en appeler aux personnes bisexuelles elles-mêmes, qui ne semblent pas avoir encore assez le réflexe de s’adresser aux associations comme SOS Homophobie ou Bi’cause lorsqu’elles sont en butte, sur Internet ou ailleurs, à des manifestations de biphobie ou à des propos cousus de clichés. Ne croyez pas qu’on ne peut rien y faire : on peut, mais si vous voulez faire changer les choses, il faut témoigner ! Aucune association ne peut rien faire si les intéressés eux-mêmes ne prennent pas le temps de parler.

En ce 17 mai, je vous souhaite à tou-te-s une bonne Journée internationale de la lutte contre l’homophobie, la transphobie… et la biphobie !

EDIT : voici une mise au point et un complément sur cet article, intégrant des informations qui m’ont été données par des gens de SOS Homophobie et de Bi’cause au cours de la discussion qui a suivi la publication de l’article.

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(1) Sauf que ça ne marche pas à tous les coups. Tenez, en page 13 par exemple, dans « Comment est réalisé le rapport sur l’homophobie ? », il est précisé que « Ce document n’est donc pas le recensement exhaustif de toutes les manifestations homophobes, lesbophobes ou transphobes survenues en 2011″… pas de manifestations de biphobie dans l’énumération, cette fois. Ça me fait bizarre. Ah ben désolé, à force de voir les bi scrupuleusement inclus dans les énumérations là où ça relève de la précaution diplomatique, je m’attendais à nous trouver aussi dans la partie où on parle vraiment du contenu !

Dans l'attente

Dans l’attente des résultats du second tour, comme un peu tout le monde, je suppose. Dans l’attente depuis cinq ans, aussi. Voici quelques réflexions un peu décousues sur cette fin de campagne et sur les raisons de mon vote.

Je vote Hollande, sans la moindre hésitation, et j’ai bon espoir qu’il l’emporte. Mais on ne sait jamais. La fin de campagne de l’UMP a beau avoir été caricaturale, privée de tout scrupule, de toute dignité républicaine, Sarkozy a beau avoir commis des mensonges de plus en plus grossiers et avoir radicalisé son discours jusqu’au point de rupture avec les républicains de son propre parti… on ne sait jamais. J’ai vu sa rhétorique à l’œuvre, et, pour être rompu aux explications de textes, j’en vois toute la perversion, toute la dangerosité. Ce sont des méthodes reprises au FN : une perversion délibérée et systématique du langage des valeurs républicaines, un détournement des symboles de la République au profit d’un patriotisme anachronique, d’un discours de repli, d’une éloquence anxiogène et stigmatisante qui se situe hélas dans la droite ligne de la politique de l’UMP depuis cinq ans. Cinq ans, et même dix ans en comptant le travail de Sarkozy au Ministère de l’Intérieur, dix ans d’une France de pompiers pyromanes qui alimentent l’inquiétude de l’insécurité, qui entraînent le pays dans une logique de la crise permanente (bien avant 2008 !), qui sert à justifier un discours de l’exception permanente, de la distorsion des institutions et des procédures, qui cherche à faire accepter un renoncement progressif aux droits les plus élémentaires.

Comme au FN, tout est dans les connotations, dans les associations d’idées curieuses, qui disent sans dire, l’air de rien, mais en viennent à maîtriser les termes du débat politique et à orienter les esprits, à persuader qu’on ne peut pas voir les choses autrement, qu’il n’y a rien que des faits. On dit : « Mais l’insécurité existe, mais les banlieues, mais l’islam radical, etc. » Je dis : il n’y a pas que des faits. Je dis : un fait ne parvient sur la place publique qu’une fois changé en événement. Je dis : tout événement est en partie construit par un discours qui modifie la façon de voir les choses. Je dis que toute parole politique a aussi une valeur, sinon performative, au moins programmatique. Je dis que les politiques au pouvoir doivent montrer ce qu’il faut faire, donner un avenir possible et les moyens de le construire, et non pas se placer toujours sous l’angle de l’impossible, du renoncement, de la peur et du repli. Je dis que des politiques qui ne parlent que de peur en viennent à construire eux-mêmes cette peur, et qu’ils le savent. Je dis qu’un Président qui brandit systématiquement le spectre de l’islam radical, à l’exclusion de tout autre problème religieux, à l’exclusion de toute autre forme de terrorisme, est un Président qui alimente lui-même la logique de peur et de haine au lieu de la combattre.

Les mots sont importants. Nous autres LGBT le savons bien, et devrions le savoir mieux. Mais parmi nous comme parmi le reste de la société, la sagacité n’est rien sans l’éducation, sans la concentration, sans la prudence qui tient le juste équilibre entre la méfiance excessive (« Tous pourris », « Tous impuissants ») et la confiance aveugle (repoussant toute critique à l’aide de la fameuse tautologie : « Tous ceux qui argumentent contre lui ont tort, ils ne peuvent rien dire d’objectif puisqu’ils sont dans l’autre camp »). En ces temps où l’on zappe beaucoup, où l’on lit beaucoup de choses de façon superficielle, il est plus que jamais important de ralentir, de s’arrêter, de prendre le temps de creuser, d’analyser, de réfléchir à deux et trois fois. Les programmes ne sont pas que du maquillage, ils sont porteurs d’idéologies qui comptent autant dans le gouvernement d’un pays que les décisions économiques – aucune décision d’ailleurs n’étant purement économique, mais toutes étant guidées avant tout par des idéologies (nous l’avons bien vu avec la gestion de la crise de celui qui restera, quoi qu’il s’en défende, comme un président des riches – non que j’aime donner dans une facile et stérile haine des riches, mais il y a une justice sociale nécessaire qui n’a pas eu droit de cité depuis trop longtemps).

Il est important surtout de ne jamais renoncer à la politique, à ce qu’elle peut faire pour notre pays et pour l’évolution générale du monde actuel. Le discours tenu en permanence sur la crise : « Tout ça c’est de l’économie, c’est nécessaire, il n’y a pas d’autre politique possible, c’est de la technique pure, vous n’y connaissez rien, croyez-nous, on ne peut pas faire autrement sinon ce sera la catastrophe », est un discours pseudo-scientifique politiquement orienté et politique connoté – connoté de droite. C’est que l’économie n’est pas une science, et qu’il n’y a jamais eu de solution miracle aux problèmes des crises, passées ou actuelle. C’est aussi que l’argent n’est qu’une des multiples dimensions d’une société, que l’un des multiples volets d’un programme politique. Il est faux de dire que le candidat qui sera élu ce soir, quel qu’il soit, n’aura pas de marge de manœuvre. Prétendre résumer la politique à une série d’actes de gestionnaire est une erreur. Il y a bien des politiques possibles dans la situation actuelle. La politique de stigmatisation permanente de telle ou telle catégorie de la population n’a, par exemple, rien de nécessaire, et il ne coûterait rien d’en changer.

Pour ces raisons, il ne faut pas renoncer – quel que soit, là encore, le résultat de ce soir. Trop souvent les médias (qui font aussi du bon travail, je ne prétends pas rejeter toute la faute sur quelqu’un, moi) adoptent de nos jours un ton familier et ironique pour aborder les questions politiques. Trop souvent on réduit les politiques à des figures de guignols, en oubliant l’importance des valeurs qu’ils doivent porter et la gravité des enjeux de leur élection, de leurs décisions. La politique est une affaire sérieuse, et c’est notre affaire, à nous tous. Ce n’est pas un bruit de fond vaguement lassant ou agaçant, ce n’est pas un décorum accessoire. La politique est le cœur de notre vie sociale. Si quelque chose ne vous convient pas ou vous révolte, il faut vous en préoccuper, travailler au changement, à l’amélioration. Vous ne devez pas vous en désintéresser. Si vous renoncez à ce droit qui est le vôtre, vous abandonnez volontairement votre statut de citoyen, et vous vous livrez pieds et poings liés à tous les groupes d’intérêts qui veulent que vous y renonciez.

Il y a des réveils difficiles. Le 21 avril 2002 a été l’un de mes premiers souvenirs marquants en politique, et aussi le pire jusqu’à présent. Cela fait dix ans que les idées du FN sont trop présentes, que son vocabulaire est trop repris, sa façon de poser les problèmes trop souvent reproduite avec une naïveté coupable chez les autres partis ou même dans les médias. Les propos révoltants qui se sont sinistrement fait jour dans les bouches des membres de l’actuelle majorité et de Sarkozy après les résultats du premier tour se situent dans la continuité de cette dérive graduelle. Par tous les diables, mais il faut relire Matin brun, ce petit livre qui avait remporté tant de succès et que tout le monde semble avoir oublié ! Qui aurait cru, il y a dix ans, que nous en serions là ? Qui peut le tolérer encore ? La droite droitisante a-t-elle a ce point réussi à faire oublier la possibilité même d’une autre gouvernance, d’un autre type de discours politique ? Pour toutes ces raisons, j’espère que cette fin de campagne détestable provoquera non pas un sursaut, mais un regain durable d’intérêt envers la politique de la part de tous ceux que les propos tenus ces dernières semaines ont indigné et qui réclament le retour d’un vrai discours républicain, d’une image de la France qui ne soit plus monopolisée par des extrémismes réactionnaires et profondément incapables de comprendre le monde actuel et à venir.

Je vote Hollande par socialisme, parce qu’aucune crise ne me paraît justifier de tels renoncements et un tel repli coupable vers des idéaux d’exclusion totalement dépassés, parce que je crois profondément à la possibilité d’une justice sociale compatible avec une saine gestion des finances dont la droite n’a guère donné l’exemple.

Je vote Hollande par humanisme, parce que je refuse, de toute mon énergie, cet éloge des frontières prôné par l’UMP. Non, notre pays n’est pas assiégé par l’extérieur ; non, on ne peut pas se prétendre attaché aux valeurs de la République et dans le même temps ne penser l’autre que comme une menace possible, dans un soupçon permanent. Oui, je pense que la France a besoin d’étrangers, que cela peut même améliorer son économie (et aussi bien les patrons eux-mêmes ont accusé l’absurdité économique complète de la circulaire Guéant qui aboutit à chasser les étudiants venus se former en France et à qui l’on défend de mettre leurs compétences au service du pays). Oui, je pense profondément qu’en ce début de XXIe siècle, à l’heure où jamais il n’a été plus facile de se tenir au courant de ce qui se passe à l’autre bout du monde, à l’heure où Internet met en relation des gens du monde entier dans un dialogue instantané et ininterrompu, à l’heure où les trésors de tous les savoirs du monde se déversent à flots sur la Toile et où l’unique défi consiste à apprendre à tous comment les trouver et en jouir, à l’heure où ces peuples qui semblaient enfermés dans les dictatures au Proche et au Moyen Orient commencent à secouer leurs jougs et à se saisir de leurs libertés, je pense qu’à l’heure où enfin l’humanité n’a jamais disposé d’autant d’outils pour se connaître elle-même et se ressentir comme l’unique peuple humain vivant sur Terre, et non plus comme un agrégat de nations vivant repliées chacune dans son coin sur des glorioles narcissiques et inanes, je pense fermement que dans un tel monde où tant de choses restent à construire et où les problèmes de l’avenir seront des problèmes de Terriens beaucoup plus que des problèmes de Français, l’éloge des frontières et la politique de l’exclusion n’ont plus rien à faire et ne peuvent rien apporter.

Et si jamais, ce soir, il s’avérait que les discours opportunistes et irresponsables de l’UMP ont su séduire la majorité encore une fois, je continuerai mon combat sans fléchir, sans renoncer à rien, avec toute l’énergie que m’apportent les valeurs maintes fois réfléchies et éprouvées qui sont celles de la République et que je ne laisserai à personne le loisir de distordre au service de discours xénophobes.

Sur ce, prenons le chemin des bureaux de vote…

Visi(bi)lity : un blog anglophone sur les représentations des bi dans les séries et les films

Je vois passer pas mal de choses dans mes flux RSS et abonnements divers. Dans un monde idéal, j’aurais le temps de consacrer un article détaillé, des résumés, analyses etc.  à chacun des sites ou articles intéressants sur lesquels je tombe, mais visiblement ça n’est pas pour tout de suite. Alors je vais continuer à poster de temps en temps simplement des liens, avec un petit mot de présentation et quelques indications pour vous aider dans vos lectures. Je l’ai déjà fait plusieurs fois pour des sites en anglais (voyez ci à droite la catégorie « English trucs »). Aujourd’hui, je vous présente donc Visi(bi)lity, un blog consacré aux représentations des bi dans les médias audiovisuels et la fiction (principalement les séries TV et les films).

Visi(bi)lity est une série d’articles publiés récemment sur le site BitchMedia. BitchMedia est un webzine américain, qui sert de pendant web au magazine Bitch: Feminist Response to Pop Culture, qui paraît depuis 1996 (vous pouvez trouver plus d’informations sur eux sur le FAQ de leur site). BitchMedia a eu récemment la bonne idée de publier une série d’articles sur les bi via un blog intitulé « Visi(bi)lity », consacré aux représentations (ou non représentations) des bi dans les médias et les fictions. Ce blog est tenu par Carrie Nelson, une étudiante en media studies et militante queer (son profil sur le site est là).

Le blog a démarré début mars 2012 par un article intitulé : « Visi(bi)lity: Deconstructing Images of Bisexuality in the Media ». Il commence à y avoir pas mal d’articles, mais on peut accéder à tous facilement en passant par la catégorie « bisexual visibility ». Les articles ne sont pas nécessairement très longs, mais ils contiennent toujours une bonne dose de réflexion sur les stéréotypes et les représentations associés aux bi. L’auteure, cinéphile et passionnée de séries, s’intéresse surtout aux médias audiovisuels, mais évoque aussi un ou deux livres de temps en temps. Le niveau d’ensemble est impressionnant, et les billets sont publiés avec une régularité encore plus impressionnante. En termes de niveau de langue, ça n’est pas particulièrement ardu à lire (en dehors des notions de base LGBT en anglais, il n’y a pas vraiment de vocabulaire technique ou de tournures familières à tous les coins de phrase).

Je vous présente ci-dessous une sorte d’index des billets qu’elle a publiés jusqu’à présent, pour vous permettre de naviguer plus facilement vers les sujets qui vous intéresseront :

6 mars 2012 : Visi(bi)lity: Deconstructing Images of Bisexuality in the Media. Principe du blog et réflexion générale sur l’invisibilisation des bi et les stéréotypes qui leur sont attachés quand on les représente.

7 mars 2012 : Visi(bi)lity: Bi the Way and the Realities of Bisexuality. Sur le documentaire américain Bi the Way consacré aux bi : pas mal, mais maladroit et insuffisant selon Carrie Nelson.

8 mars 2012 : Visi(bi)lity: Cynthia Nixon and the Politics of Labels. Sur les propos de l’actrice américaine Cynthia Nixon à propos de sa bisexualité ou non.

13 mars 2012 : Visi(bi)lity : Biphobia Bingo ! A Look at Basic Instinct. Sur les représentations associées à la bisexualité dans le film Basic Instinct, dont la Grande Méchante est présentée comme bi.

14 mars 2012 : Visi(bi)lity: In Praise of Callie Torres. Sur un bon personnage de bi à la télé américaine : Callie Torres dans la série Grey’s Anatomy.

15 mars 2012 : Visi(bi)lity: America’s Next Top Bi Icon: Introducing Laura LaFrate. Sur Laura LaFrate, personnalité de l’émission de télé réalité américaine America’s Next Top Model, qui s’identifie comme bi.

20 mars 2012 : Visi(bi)lity: Glee‘s Problem With Bisexual Men. Sur la représentation de la bisexualité masculine dans la série américaine Glee.

21 mars 2012 : Visi(bi)lity: Isn’t It Bromantic ? Sur la représentation hétérocentriste des amitiés masculines à partir d’une critique du film Humpday, exemple d’histoire basée sur une « bromance » *.

22 mars 2012 : Visi(bi)lity: « A 51st Century Guy »: A Few Words on Jack Harkness À propos de Jack Harkness, personnage récurrent de deux séries de SF britanniques : Doctor Who, pilier de la BBC destiné à un public familial, et (surtout) Torchwood, la seconde étant un spin-off plus hardcore destiné davantage à un public ado-adulte.

27 mars 2012 : Visi(bi)lity: Bisexuality as Rebellion: Sexualizing Women’s Friendship. Sur la représentation de relations sexuelles entre femmes dans la fiction comme moyen d’exprimer la rébellion des personnages contre l’ordre établi.

28 mars 2012 : Visi(bi)lity: A Tale of Two Alexes: Bi Coming-of-Age Narratives. Sur les histoires de personnages féminins bi dans les séries The O.C. et Degrassi: The Next Generation.

29 mars 2012 : Visi(bi)lity: Post-Bi ? What Skins Can Teach Us About Labels. Réflexion sur le besoin (ou non) de catégories et d’étiquettes (gay, hétéro, bi, etc.) à partir de la représentation de la sexualité dans la série britannique Skins.

3 avril 2012 : Visi(bi)lity: Performing Bisexuality. À propos des chansons pop du type « I Kissed A Girl » de Kate Perry etc. qui représentent les stars comme bi… très physiquement pratiquantes.

5 avril 2012 : Visi(bi)lity: Insivi(bi)lity in the Culture Wars. Sur des propos du pasteur Ted Haggard – généralement opposé aux droits des homos – au sujet des bi.

6 avril 2012 : Vis(bi)lity : How the Savage U Premiere Barely Exceeded My Extremely Low Expectations. Sur le traitement de la bisexualité dans une émission de Dan Savage (un journaliste américain gay qui parle souvent de sujets en lien avec les sexualités).

10 avril 2012 : Visi(bi)lity : John Irving Tackles Biphobia in New Novel. Comme le dit le titre : un nouveau roman de John Irving dans lequel il aborde la bisexualité et la biphobie avec un degré de nuance bienvenu.

11 avril 2012 : Visi(bi)lity : Queer as Folk Broke My Heart. Sur le personnage de Lindsay Peterson dans la série américaine Queer as Folk et les stéréotypes négatifs associés à la bisexualité dans cette série.

13 avril 2012 : Visi(bi)lity : The L World‘s Messy Exploration of Straight Privilege. Sur la représentation de la bisexualité dans la série The L World.

17 avril 2012 : Visi(bi)lity : Finding Realism in Rose By Any Other Name. Sur la websérie Rose By Any Other Name, dont le personnage principal est une femme qui s’identifie comme lesbienne avant de se découvrir bi lorsqu’elle tombe amoureuse d’un homme.

18 avril 2012 : Visi(bi)lity: How Bideology Battles Biphobia. Sur la série de documentaire Bideology qui s’intéresse aux relations entre bi et entre femmes hétéro et hommes bi.

19 avril 2012 : Visi(bi)lity: Is Social Media the Final Visi(bi)lity Frontier ? Sur le rôle positif que peuvent jouer les réseaux et médias sociaux du type Tumblr en faveur de la visibilité des bi et du combat contre la biphobie.

24 avril 2012 : Visi(bi)lity : Toward a Visible Movement. Constat alarmant sur le fait que les organisations bi manquent de financements, et appel à les aider. J’ajoute que ça vaut aussi pour la France !

Le blog est toujours actif : il n’a pas de page propre, mais vous pouvez le suivre par flux RSS en vous abonnant au flux général des articles de BitchMedia, ou en retournant voir le site ou la catégorie « bisexual visibility » régulièrement.

Voilà, j’espère que ce petit guide de lecture vous sera utile !

* Bromance : mot anglais moche formé à partir de « romance » et « brothers » et désignant une relation de grande proximité entre deux amis (hommes) intimes, mais sans rien de sexuel.

Appel à témoignages de Bi'Cause sur la biphobie

Je relaie ici un appel à témoignages de Bi’Cause à tou-te-s les bi au sujet de la biphobie :

« Bonjour,

À Bi’Cause, à côté de nos activités régulières, nous avons souhaité lancer lors de la Journée Internationale de la Bisexualité du 23 sept 2011 une action de lutte contre la biphobie. Nous nous sommes rapprochés d’SOS-Homophobie et avons annoncé deux axes de travail :
– un axe d’analyse des manifestations biphobes pour établir des statistiques et affiner l’aide et les réponses,
– un deuxième axe qui serait un petit manuel de défense reprenant et démontant les clichés courants sur la bisexualité, ce que nos anciens avaient déjà commencé à faire (cf http://bicause.pelnet.com/html/doc/doc.htm)

Si la rédaction du petit manuel de défense ne dépend « que » de notre disponibilité à le rédiger (et ensuite à en financer l’édition !), le premier axe, celui des analyses, est conditionné par les témoignages des personnes. Or, pour l’instant et malgré une communication sur cette action, nous n’avons pas eu de retours pour nourrir notre travail. C’est le constat que faisait aussi le président d’SOS lors de la JIB : les bisexuels français victimes de biphobie n’appellent pas pour témoigner des discriminations dont ils ont été victimes en tant que bi.

Alors comment faire ?
Si la question vous intéresse, que ce soit pour aider au retour de témoignages, ou que ce soit pour contribuer à l’élaboration du petit manuel (traductions anglaises, graphisme, contenu des items…), vous êtes les bienvenus. Tout soutien et participation sera accueilli avec grand plaisir. :-)

Merci à tous
Nelly Ambert, présidente de Bi’Cause »

Participez ! Tout ce qui peut fournir des informations aux associations sur les discriminations est important, ce n’est pas encore bien connu !

Pour envoyer vos témoignages : association_bicauseAROBASEyahoo.fr

(En cas de difficulté pour contacter Bi’Cause, laissez un commentaire, les gens de l’association le verront sûrement et sinon je pourrai me charger de transmettre.)