Une nouvelle association bi à Lyon : France Bisexualité Info

Ce n’est pas tous les jours qu’une nouvelle association bisexuelle se crée en France.  Je suis donc très heureux de relayer ici l’annonce faite par le site France Bisexualité Info et qui m’a été aimablement signalée par Judith Silberfeld :

S’appuyant sur le succès du site de France Bisexualité Info alias FBI (www.france-bisexualite-info.over-blog.com) les administrateurs de celui-ci ont décidé de se monter en association .

Chose faite le 1er mars 2012 qui a vu naitre les amis de France Bisexualité Info .

Les amis de France Bisexualité Information est une association à vocation nationale regroupant des bisexuel-le-s et leurs amis.

Elle a pour but  dans le cadre du manifeste pour la bisexualité, la reconnaissance des bisexuel-le-s et de leurs droits dans la société, l’information quant à la bisexualité, la mise en relation entre bisexuel-le-s et leurs amis, la lutte contre la BIphobie et toutes formes d’homophobie et/ou LGBTphobie, la prévention et l’information des Infections Sexuellement Transmissibles, et les suicides, la lutte pour la reconnaissance et la Mémoire de la Déportation Homosexuelle.

FBI s’étant donné pour tâche première l’adhésion au Forum Gay et Lesbien de Lyon et son intégration à la Lesbian and Gay Pride Lyon, afin de co-organiser la marche des Fiertés de Lyon de 2012, un courrier a été envoyé à ses organisations et les administrateurs de FBI espèrent une réponse au plus vite .

FBI se propose de travailler dans un premier temps sur Lyon avant d’étendre son action : et des contacts ad hoc on été pris ou seront pris avec l’ensemble du monde LGBT .

Site Internet : www.france-bisexualite-info.over-blog.com

Page Facebook : http://facebook.com/FBI71

Courriel : france.bisexualite.infoAROBASEsfr.fr

On ne peut que se réjouir de l’apparition de cette nouvelle association : souhaitons-leur de rassembler beaucoup de monde et de mener à bien toutes sortes d’actions, dans la région de Lyon et au-delà ! Pour le moment tout commence (le site fait encore un peu fouillis et ça manque d’un flux RSS pour permettre aux geeks surbookés comme moi de voir facilement les nouveaux articles) mais avec assez de petites mains et de neurones volontaires, ils iront loin !

Dans la mesure des informations que j’aurai, j’essaierai de relayer ici les activités de FBI, comme je le fais déjà pour celles de Bi’cause. Encore une fois, n’hésitez pas à m’informer des activités associatives touchant à la bisexualité (qu’il s’agisse d’associations ou de groupes bi ou d’organisations LGBT généralistes, ou même d’organisations pas spécifiquement LGBT) si vous souhaitez que je les relaie ici.

Mise à jour le 14 septembre 2014 : au moment où j’écris, l’association France Bisexualité Info n’est plus active depuis plus d’un an. L’association et son président ont fait l’objet de harcèlements via Internet de la part de Civitas au moment d’une élection dans laquelle le président de l’association s’était porté candidat au sein d’un parti habituellement très conservateur. Une preuve supplémentaire de l’imbécillité de ces extrémistes, bien sûr, mais aussi de la nécessité, plus que jamais, de militer pour affirmer nos droits et lutter contre les discriminations. En attendant une éventuelle reprise de flambeau par de nouvelles associations spécifiquement bi, j’invite les gens qui sont tombés sur cet article en quête d’aide à s’orienter vers les associations LGBT généralistes, comme SOS Homophobie par exemple, qui dispose d’une délégation régionale à Lyon, ou l’association Contact Rhône qui dépend de Contact.

Liens : pétitions pour le don du sang des homos et des bi

Hop de partage de lien : deux pétitions inter-associatives ont été lancées aujourd’hui par SOS homophobie, Tous Receveurs Tous Donneurs et Pourquoi Sang Priver ? L’une s’intitule « Je suis gay ou bisexuel et je voudrais pouvoir donner mon sang en France ». L’autre, destinée aux receveurs (pas forcément gays ou bi), est intitulée : « Je suis prêt-e à recevoir du sang d’un homme gay/bisexuel ». La cause est louable, et comme en plus ils pensent aux bi, c’est encore mieux.

Le texte de la première pétition :

L’Établissement Français du Sang (EFS) manque de sang. Les gays et bisexuels sont exclus du don du sang, depuis 1983, car ils sont considérés comme une population à risque. Une seule relation sexuelle entre hommes suffit pour ficher et exclure à vie le candidat donneur. Cette interdiction abusive est contraire à la Directive européenne 2004/33/CE. Jusqu’en 2002, les lesbiennes et bisexuelles étaient également exclues pour « homosexualité ». De nombreux médecins, des partis politiques, le Comité consultatif national d’éthique, des parlementaires, le Défenseur des droits ainsi que les associations demandent la levée de l’interdiction. Aujourd’hui, les gays et bisexuels peuvent donner leur sang dans plusieurs pays européens. Mais ils aimeraient aussi pouvoir sauver des vies en France.

Je suis gay ou bisexuel et je peux donner mon sang dans plusieurs pays étrangers. Je demande au ministre de la Santé de modifier en ce sens l’arrêté du 12 janvier 2009. Je veux pouvoir le donner en France, pour aider les gens.

Les personnes souhaitant signer peuvent indiquer leur prénom et l’initiale de leur nom de famille dans la case « pseudonyme » si elles souhaitent conserver l’anonymat.

Tant que j’y suis, les sites des associations à l’origine de cette pétition :

Pour rappel de la situation actuelle : la page « Pourquoi les rapports sexuels entre hommes sont une contre-indication au don du sang », sur le site de l’Établissement français du sang.

Le "Bisexuality Report", un pas en avant pour les bi

Je relaie ici une actualité importante lue sur le site britannique BiMedia : la publication toute récente par l’Open University, le 15 février, d’un document intitulé « The Bisexuality Report », librement téléchargeable en pdf (et en anglais) sur le Bisexual Index.

C’est une étude de fond sur la bisexualité et les bisexuels au Royaume-Uni, qui se concentre sur les questionnements et problèmes spécifiques aux personnes bisexuelles, que ce soit du point de vue de leur quotidien, de leur place dans la communauté LGBT ou de leurs représentations dans les médias et les fictions. Adressée à la fois aux médias nationaux et internationaux, aux organismes de recherche et aux organisations LGBT, elle a pour but principal d’œuvrer à une meilleure prise en compte des personnes bisexuelles dans la société.

L’étude a été réalisée conjointement par trois organisations bisexuelles britanniques d’échelle nationale (excusez du peu) : biUK, qui se consacre spécifiquement à la recherche universitaire sur les bi ; le Bisexual Index, un réseau bisexuel militant pour la visiBIlité ; et le magazine bi Bisexual Community News. Quant à l’Open University, c’est une université publique britannique généraliste qui se singularise par le fait qu’elle prodigue uniquement un enseignement à distance (plus d’informations sur son site – en anglais – ou son article Wikipédia en français).

Le rapport, comptant une grosse quarantaine de pages, est très abordable : un peu comme dans les rapports annuels de SOS homophobie, la mise en page est aérée et claire, en couleurs, avec souvent des encadrés et des listes à puces ; les nombreuses références sont regroupées dans des notes de fin. On sent la volonté de faire quelque chose d’accessible et de plaisant à lire (ça compte !).

Je suis très loin d’avoir tout lu (ce serait difficile en ayant découvert le document il y a une demi-heure) mais je ne résiste pas à l’envie de vous donner un premier aperçu détaillé du rapport. C’est parti :

Après la page de sommaire, on commence par une courte introduction (3 pages) qui présente le contenu du rapport et les principaux points qu’il cherche à mettre en avant.

Vient ensuite, à la page 6, une excellente idée : une courte liste de « recommandations-clés » aux lecteurs visés pour améliorer la prise en compte des personnes bisexuelles. Ces conseils, courts et directs, pourraient être envoyées par mail tels quels à toutes les organisations et médias LGBT. Les deux pages suivantes contiennent d’autres conseils plus détaillés adressés spécifiquement aux différents publics du rapport : les organisations LGBT, la justice, le milieu éducatif, les entreprises, le milieu du sport, les médias, les métiers de la santé.

On entre alors dans le corps du rapport, qui se divise en six chapitres :

Les définitions de la bisexualité. Plusieurs terminologies sont comparées. La distinction est faite entre les sentiments bisexuels, le comportement bisexuel et enfin l’identité bi (les gens qui se déclarent bisexuels) : tous ne se recouvrent pas, chaque ensemble inclut les suivants. Sont aussi évoqués les « alliés bisexuels », autrement dits les proches, parents, amis et bi-friendly en général. Enfin, un paragraphe tente d’évaluer le nombre de personnes bisexuelles (au Royaume-Uni uniquement).

Les spécificités des personnes bisexuelles. Le chapitre aborde d’abord le phénomène d’invisibilisation (le mot est désagréable, tant mieux, la chose aussi !) des bi et leur exclusion. Il évoque ensuite les représentations des bi dans les médias. Il parle ensuite des problèmes propres au coming out bi. Il se termine par une courte évocation des communautés bisexuelles, centrée sur la communauté bi britannique.

La biphobie. Après une évocation générale de l’homophobie, de l’hétérosexisme et de l’hétéronormalité, phénomènes auxquels les bi sont aussi confrontés, le chapitre définit ce qu’est la biphobie (une hostilité envers les personnes spécifiquement attirées par plus d’un genre, sensible dans les attitudes, les comportements, voire dans des organisations) et les principales formes qu’elle prend (déni de l’existence de la bisexualité, invisibilisation de la bisexualité, exclusion, marginalisation et stéréotypes négatifs). Le chapitre décrit ensuite le phénomène de double discrimination auquel les bi peuvent être confrontés (à la fois de la part de personnes hétérosexuelles et de personnes homosexuelles). Une partie sur les crimes et les violences aborde la question de la loi et les discriminations biphobes auxquelles les bi victimes de violence peuvent être confrontés (même dans les refuges). Le chapitre se termine par des évocations détaillées des formes que prend la biphobie à l’école, au travail, et dans les milieux sportifs.

Bisexualité et santé. Ce chapitre court donne des statistiques alarmantes et des informations sur la santé physique, mentale et sexuelle des personnes bi. Les statistiques alarmantes concernent les taux de dépression et de suicide chez les personnes bisexuelles (tous genres confondus), qui dépassent de loin les moyennes constatées pour les personnes hétérosexuelles, mais aussi celles constatées chez les gays et les lesbiennes : il y a donc un mal-être propre aux personnes bisexuelles, qui avait été ignoré jusque là puisque les bi étaient systématiquement regroupés avec les gays/lesbiennes dans les études précédentes.

Intersections avec la bisexualité. Le titre de ce chapitre peut paraître un peu obscur. Il se réfère au concept d’intersectionnalité, employé en sociologie et en plein développement dans les milieux universitaires anglo-saxons, mais encore trop peu connu en France. Le principe est très simple : la recherche a commencé par s’intéresser à l’homosexualité et à l’homophobie d’un côté, aux ségrégations raciales et au racisme d’un autre côté, et à l’étude des différentes catégories et milieux sociaux d’un troisième côté. Mais en réalité, les trois statuts ne sont pas du tout étanches : on peut très bien être un Noir homosexuel pauvre, ou une transsexuelle FtM (femme-vers-homme) d’un milieu aisé. On a donc commencé à réaliser des études croisées sur les intersections entre ces différents statuts et phénomènes, ce qui permet, d’une part, de prendre en compte la grande complexité des situations (il ne suffit pas d’additionner différentes discriminations pour comprendre ce qui se passe vraiment : ce serait trop simple), et, d’autre part, de mettre en avant des mécanismes sociaux communs aux différentes discriminations, aux différents phénomènes communautaires, etc. (La parenthèse est un peu longue, mais ces études croisées sont passionnantes et encore trop peu connues sous nos latitudes.)

Ce chapitre du rapport décrit donc la bisexualité et la biphobie tels que les vivent différents groupes sociaux abordés selon différents critères : la « race » et la culture ; le genre ; les styles de relations ; les pratiques sexuelles ; l’âge ; la validité ou le handicap ; la religion ; le niveau d’éducation, l’emploi et la classe sociale ; et enfin la situation géographique. Chaque sous-partie est assez courte, mais l’ensemble arrive à balayer un nombre impressionnant de sujets et à prendre en compte un grand nombre de facettes de la société.

Les expériences bisexuelles positives. Le dernier chapitre explique… ce qui va bien ! Autrement dit, la façon dont leur expérience de la bisexualité a permis aux bi de s’épanouir. Le chapitre a pour but avoué d’éviter de présenter les personnes bisexuelles comme des « cas », des gens à problème ou frappés d’une pathologie. L’écueil inverse serait de penser que la bisexualité rend forcément les gens meilleurs (je doute que ce soit le cas), mais le chapitre n’y tombe pas non plus. Bon, c’est court, deux pages, mais c’est une touche finale plus rassurante après la masse de questionnements et de problèmes soulevées par les chapitres précédents.

Le rapport se termine par une bibliographie succinte (2 pages) donnant les références des principaux rapports sur la bisexualité, puis les principaux ouvrages sur la question, et enfin les ressources en ligne. Gros défaut de cette bibliographie à mon sens : elle est très anglo-saxonno-centrée, intégralement anglophone et composée uniquement d’ouvrages ou de sites soit britanniques, soit américains. C’est probablement volontaire par rapport aux publics visés, mais un mot sur le reste du monde n’aurait tué personne, je pense.

On a ensuite un glossaire très complet de quatre pages, puis une page avec un paragraphe sur l’organisation biUK, et enfin les notes de fin. Le quatrième de couverture arbore les logos de pas mal d’associations bi ou de partenaires.

Ce Bisexuality Report montre un effort de synthèse et une volonté militante remarquables. Le résultat est un document pas trop long mais extrêmement riche, bourré de statistiques et d’informations sur la communauté bi, et assez rempli de conseils et de références de bouquins et de sites Web pour se hisser au rang de véritable petit manuel du militant bi. Il témoigne à la fois d’une ouverture louable de la part de l’université aux recherches sur la bisexualité et de la grande vitalité de la communauté bi outre-Manche. Problème pour nous : même si pas mal de constats généraux et de conseils s’appliqueraient sans grande différence en France, le document reste centré, comme on peut s’y attendre, sur la population du Royaume-Uni. On apprend plein de choses, mais ça n’est pas spécifiquement sur nous.

Du coup, je ne peux que rêver de lire un jour une synthèse aussi complète sur les bi français, et de voir les associations et groupes bi français publier des outils de défense et de militantisme bi aussi bien conçus et accessibles aux non anglophones. Il ne s’agit pas d’imiter servilement ce que font nos voisins, mais il y a tout de même de quoi en prendre de la graine !

En attendant, je ne peux que vous recommander la lecture de ce rapport, qui est une petite mine et qui attire l’attention sur toutes sortes de phénomènes de discriminations également à l’œuvre en France. Et j’espère que les médias LGBT daigneront en dire un mot, car il me semble qu’une telle synthèse et un tel instrument de prévention de la biphobie est une première pour toutes les communautés bi.

(Et la suite de « Dans la peau d’un bi » va finir par arriver, promis ! Mais je n’ai pas eu une minute à consacrer à ce blog jusqu’à aujourd’hui, et l’actualité me paraissait prioritaire.)

Mise à jour le 20 : Yagg parle du rapport dans un article aujourd’hui : « Royaume-Uni : le Bisexuality Report fait le point sur la situation des bisexuel-le-s britanniques », de Maëlle Le Corre. L’article remet ce rapport dans son contexte (en particulier en parlant du rapport américain dont il s’est inspiré et que je ne connaissais pas) et indique ses futures suites possibles (allons-nous enfin vers un rapport européen sur les bi ? Ce serait une excellente nouvelle !).

Pourquoi une communauté bi est nécessaire

Dans d’autres pays, en particulier aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, il existe des communautés bisexuelles déjà bien structurées et bien visibles. C’est le résultat d’un mouvement récent, qui n’a pris son essor que dans les années 1980-1990. En France, ce mouvement en est encore à ses débuts. La première association bisexuelle, Bi’cause, a été créée en 1997 mais existait déjà de fait depuis 1995 sous le nom de « Groupe bi ». La Journée internationale de la bisexualité, créée en 1999 par des militants bi américains, est célébrée en France depuis 2009, de façon encore modeste. Bref, à côté des fortes communautés gay et lesbienne, la communauté bi ne fait encore qu’émerger.

Les bisexuels eux-mêmes (du moins beaucoup de ceux que j’ai eu l’occasion d’écouter ou de lire) ne semblent pas toujours très optimistes sur l’avenir d’un mouvement bi. Tout se passe comme s’il fallait se contenter d’essayer de vivre heureux en vivant cachés, ou en tout cas sans remuer beaucoup. Et pourtant les bi ont visiblement besoin d’une communauté à eux, d’un mouvement qui porterait leurs propres intérêts, au dehors et au sein d’une communauté LGBT dont ils partagent en partie les combats, mais où il est nécessaire de faire entendre une voix distincte. Mais pourquoi ? Plusieurs raisons me font penser cela.

1. Parce que la bisexualité et les bisexuels sont encore invisibles. De nos jours, l’homosexualité tend à prendre sa place parmi les perspectives de vie « normales » que les jeunes gens ont en tête pour élaborer leur identité et imaginer leurs avenirs possibles. Même s’il reste encore du travail, les jeunes générations tendent à intégrer le fait que, lorsqu’on est un garçon, on n’est pas tenu de s’intéresser aux filles, et, lorsqu’on est une fille, de s’intéresser aux garçons. La culture dominante reste hétérosexuelle, mais on sait qu’on peut être homo, que ça n’est pas une maladie, ni une tare, ni un défaut, que c’est possible, même si ça n’est pas encore vu comme aussi normal qu’on pourrait l’espérer. La bisexualité, en revanche, c’est autre chose. En raison même de la catégorisation de la sexualité en orientations sexuelles binaires et nettement tranchées (l’hétérosexualité étant le désir exclusif pour les personnes du sexe opposé et l’homosexualité le désir tout aussi exclusif pour les personnes du même sexe), tout entre-deux possible tend à être effacé.

J’irai même jusqu’à dire qu’il est peut-être plus difficile d’être bisexuel (et de se concevoir comme tel) de nos jours qu’il y a un siècle ou deux, aux époques où il n’y avait pas d’identités essentialistes mais simplement des pratiques. L’époque présente est, en matière de sexualité, une dictature des cases : il y a deux grandes catégories, pratiquement assimilables à deux camps ou à deux mondes bien soigneusement distingués, où chacun est sommé de se ranger une fois pour toutes, en fonction d’une sorte de révélation mystique consécutive à une découverte de la sexualité qui engage la personne tout entière. Ce n’est plus « je suis un garçon et j’aime sortir avec des garçons », c’est « je suis homosexuel ». On ne devient pas homo ou hétéro, on le naît, ou alors cela se révèle à vous une fois pour toute. C’est une sorte de vérité intime et indéboulonnable, qui vous engage tout entier, et qui, pour un peu, autoriserait à vous lire tout entier (physique, goûts, idées, vision du monde) en fonction de ce que vous faites au lit. Étrange époque !

Ce classement bien lisse et bien tranché arrange tout le monde, au fond. Les hétéros sont rassurés : les homos ne sont décidément pas comme nous, ils ont leur univers qui a le droit d’exister mais seulement d’exister à part du nôtre, séparé bien qu’égal… Quant aux homos, une bonne partie de leur culture, qui est une contre-culture, s’est construite sur l’exagération de cette différence et sur l’élaboration de valeurs en rupture volontaire avec celles de la culture dominante. Voici donc distinguées les deux forces en présence : à ma droite le camp hétérosexuel, à ma gauche le camp homosexuel. C’est simple, quasi manichéen, et indécrottablement naïf à côté de la complexité des sentiments et des attirances que chacun expérimente dans la réalité, mais qu’il est indispensable, pour la paix sociale, de sangler dans un ordre simpliste.

Arrive quelqu’un qui se découvre une attirance pour les deux sexes. Il ne rentre nulle part. Chaque camp le somme de choisir le sien. Il hésite. Il n’y arrive pas. Il ne se reconnaît nulle part. On fronce les sourcils sur lui, on l’accuse de refoulement, de lâcheté, de traîtrise, de double-jeu. A vrai dire, à moins qu’il ait de la chance, on ne lui dira pas : « tu es bi », mais : « tu es bizarre, choisis donc ! » Mais le problème commence à se poser bien avant. Autant quelqu’un qui se découvre des attirances pour le même sexe saura de nos jours s’orienter sans trop de problèmes vers la communauté homosexuelle, autant quelqu’un qui (à l’adolescence ou bien plus tard) se découvre attiré par les deux sexes court tous les risques de n’avoir jamais entendu parler de bisexualité avant d’en faire l’expérience. Même les livres ou les fims où il est, de facto, question de bisexualité, n’emploient pas ce terme et ne sont pas évoqués en ces termes (sauf par les bi eux-mêmes). Un personnage qui, dans une intrigue quelconque, tombe amoureux et/ou fait l’amour tour à tour avec quelqu’un du sexe opposé et quelqu’un du même sexe est tout simplement conçu comme un personnage « hétéro qui devient gay », malgré le paradoxe criant d’une pareille affirmation. Tout est ramené à une binarité hétéro/homo ou interprété dans ces termes, même lorsque le discours qui en résulte est une absurdité complète. Rien d’étonnant, alors, que les bisexuels aient plus de mal que les homosexuels à reconnaître ce qu’ils sont, à savoir où se situer !

Non seulement il est important d’informer les gens que la bisexualité existe, qu’elle est possible et qu’elle n’est pas plus anormale que l’hétéro- ou l’homosexualité, mais il est important que les bisexuels soient visibles et puissent être visibles sans rien avoir à craindre, ni en dehors ni à l’intérieur de la communauté LGBT. Car il faut bien voir qu’au sein de la communauté LGBT, l’affirmation de l’homosexualité est en position dominante, tout comme l’affirmation de l’hétérosexualité l’est en dehors de la communauté. Et tant que les bisexuels ne donneront pas de la voix, les personnes qui se découvrent bi continueront à ne pas oser s’identifier (ou s’identifier ouvertement) comme tels.

2. Parce que la biphobie existe. Le « groupe bi » formé en 1995, précurseur de l’association Bi’cause, a été créé par des femmes bisexuelles qui en avaient assez d’être en butte à l’hostilité des lesbiennes dans les associations où elles se réunissaient auparavant (cette période des premières années de Bi’cause est détaillée par Catherine Deschamps dans son livre Le Miroir bisexuel, paru chez Balland en 2002 – un ouvrage passionnant dont j’aurai sûrement l’occasion de reparler ici). Comment expliquer la biphobie ? C’est une question complexe, qui mériterait un billet à part entière. Je me contente ici de cet exemple comme preuve qu’il existe bel et bien une forme de discrimination ciblant spécifiquement les personnes bisexuelles, et que cette discrimination peut être exercée non seulement dans les milieux (supposés) hétérosexuels mais aussi dans la communauté LGBT elle-même.

Sans avoir été confronté moi-même à une biphobie ouverte, j’ai plusieurs fois, en discutant au sein d’associations LGBT, constaté une certaine méfiance envers les bi de la part de gays et de lesbiennes. Si les imbéciles existent, il faut aussi faire la part des choses : cette méfiance est engendrée en partie par la méconnaissance de la bisexualité. L’ignorance étant un terrain propice aux préjugés hostiles, surtout lorsque la paresse intellectuelle et les raccourcis hâtifs s’en mêlent, c’est là encore une preuve qu’il est indispensable que les bi s’expriment et se fassent connaître. Et montrent aussi, certes, qu’il n’est pas tolérable de dire n’importe quoi à leur sujet.

3. Parce qu’il y a un mal-être (ou des mal-êtres) bi qui rendent nécessaires des espaces de discussion proprement bi. Des bi qui se sentent mal, il y en a beaucoup. Je ne sais pas si c’est connu (je pense que non, ou alors pas assez). Mais il y en a beaucoup. Deux preuves à l’appui de ça.La première, on la lit encore une fois dans Le Miroir bisexuel à propos des débuts de l’association Bi’cause. Catherine Deschamps observe à ce sujet p. 129 :

Les fondatrices avaient incontestablement sous-évalué l’incidence du mal-être de certains participants sur les activités du groupe. Alors qu’elles pensaient leur action avant tout en termes de visibilité offensive et de politique, les « souffrants » sont venus réclamer une aide sociale : avant d’envisager toute action d’affirmation, il fallait apporter un soutien, entourer et rassurer.

Personnellement, j’ai connu Bi’cause après la période des observations réalisées par Catherine Deschamps, et je ne me suis rendu pour le moment qu’à quelques réunions à intervalles très espacés ; mais c’était suffisant pour me rendre compte qu’il est toujours vrai que beaucoup de gens viennent aux réunion de Bi’cause (en particulier les réunions « Bi’envenue », spécialement consacrées aux nouveaux arrivants) non pas pour militer, mais d’abord pour bénéficier d’un espace de discussion. Autrement dit, pour être écoutés et pouvoir discuter avec d’autres bi, des gens à qui il est arrivé le même genre de choses, qui ont connu le même genre de situations et de problèmes.

La deuxième preuve, ce sont les multiples messages postés sur le forum du site Bisexualite.info (indépendant de Bi’cause), que je lis depuis plusieurs années. Beaucoup de gens viennent parler parce qu’ils sont dans une situation qui ne correspond à rien – ni hétéros, ni homos -, et qu’ils ont besoin d’en parler ailleurs que sur des forums gays. Plus encore, ils ont besoin de se situer. Certes, tous ne deviendront pas des militants bi avec drapeau, réunions, etc. Mais ils ont besoin d’un mot, d’une identité, qui puisse leur donner une idée de ce qu’ils sont et leur permettre d’en parler. Sur le plan psychologique, sans être un expert en la matière (loin de là), mais pour être passé par là moi-même et pour avoir lu ensuite de nombreux témoignages similaires, c’est une grande source de mal-être que de se découvrir une double attirance dans un contexte où l’on est sommé d’être soit hétéro, soit homo.

En dehors de ces situations de découverte de la bisexualité (qui peuvent arriver visiblement à tout âge de la vie, y compris passé la cinquantaine, à en juger par la grande diversité des gens qui viennent s’exprimer sur le forum), il y a aussi les nombreux problèmes liés au couple, et qui, s’ils brassent des enjeux de fidélité et de dialogue similaires à ceux que peut rencontrer n’importe quel couple (de même sexe ou de sexes différents), ne se posent pas dans les mêmes termes pour des personnes bisexuelles.

Enfin, il ne faut pas négliger non plus les témoignages de compagnons ou de compagnes de personnes bisexuelles, qui, sans être bi eux-mêmes, viennent tenter de comprendre, d’accompagner, en devant surmonter pour cela leurs inquiétudes et parfois leur méfiance envers leur partenaire.

Les réunions de Bi’cause comme le forum de Bisexualite.info se retrouvent donc investis de fonctions quasiment thérapeutiques. Les gens de Bi’cause ont même dû (toujours à lire Catherine Deschamps) rechercher des intervenants extérieurs qualifiés afin de répondre à ce besoin d’écoute et d’assistance psychologique. Ce n’est pas le cas lors de toutes les réunions, et ce n’est pas du tout le cas sur le forum… mais si ça fonctionne, c’est parce que, dans de tels espaces, les bi peuvent enfin parler ouvertement de leurs problèmes autrement que dans une grille de lecture homo/hétéro qui n’en prend pas en compte les besoins spécifiques. Ce qui m’amène à mon dernier point :

4. Parce qu’être bisexuel, ce n’est pas « juste » être « à la fois homo et hétéro ». Certains bi vous diront le contraire : ils se sentent tantôt « en mode homo », tantôt « en mode hétéro ». Sauf que les mêmes conviendront volontiers qu’ils éprouvent une attirance constante pour les deux sexes, même s’il y a souvent des préférences et des fluctuations à l’intérieur de cette double orientation générale. Or dire « à la fois homo et hétéro », ça ne veut rien dire. L’hétérosexualité et l’homosexualité se sont définies et bâties par exclusion l’une de l’autre, en opposition l’une à l’autre. Et, même en mettant de côté toute la part de conflit culturel dont j’ai parlé plus haut (ce besoin, tant chez les hétéros que chez les homos, d’une opposition bien nette et bien tranchée, mais qui s’avère artificielle), il y a le fait indéniable qu’il existe vraiment des personnes qui ne s’intéressent qu’à l’un des deux sexes et n’ont pas moyen de prendre du plaisir avec l’autre*. Mais lorsqu’on est attiré par les deux, on ne peut pas se définir en additionnant deux catégories mutuellement exclusives. Lorsqu’on est ambidextre, on n’est pas « à la fois droitier et gaucher ». Lorsqu’on est métis, on n’est pas « à la fois noir et blanc »…

À bien des égards, la situation des personnes bisexuelles est unique et ne peut absolument pas être ramenée aux problèmes des hétéros ou des homos. Elle appelle à ce titre une identité et une culture communautaire qui ne peuvent pas reprendre les mêmes thèmes (par exemple, il y a dans les communautés gay et lesbienne des plaisanteries récurrentes sur les gens de l’autre sexe dans lesquelles, en tant que bi, je ne me reconnais absolument pas : je suis un homme et j’apprécie les corps d’hommes, mais je me sens assez étranger par exemple aux blagues de certains gays sur l’étrangeté ou la laideur du corps féminin… plus généralement, il y a toute une part de non-mixité dans les communautés gay et lesbienne qui ne correspond pas – pour en avoir discuté avec d’autres bi – à ce qu’un bi peut attendre comme type de sociabilité).

Soyons clairs : il va de soi que les combats des bi sont à pas mal de titres les mêmes que ceux des homosexuels, tant sur le mariage que sur l’adoption ou l’accès au don du sang. Mais il est important qu’une identité proprement bi puisse s’affirmer et être reconnue comme distincte. Sans cela, les problèmes propres aux bi ne seront jamais pris en compte, avec tout le mal-être et les conséquences regrettables que cela ne manque pas d’entraîner.

En un mot : bi, exprimez-vous, faites-vous connaître, faites-vous entendre, tout le monde en a besoin ! 🙂

* L’affirmation selon laquelle « en fait tout le monde est bisexuel » est à cet égard, à mon avis, un mythe, un pur artifice de la rhétorique bisexuelle naissante : mais ce n’est pas parce qu’on a besoin de s’affirmer qu’il faut tomber dans des excès pareils !