Les bonnes mœurs queer

Longtemps, en France, l’homosexualité a été condamnée par la loi au prétexte qu’elle constituerait une atteinte aux «bonnes mœurs». Cette illégalité, qui rejetait aussi dans la marginalité la bisexualité et toutes les orientations sexuelles minoritaires, se fondait donc sur une morale que l’État appliquait au nom du peuple français.

En soi, le fait que l’État encourage certaines valeurs morales est parfaitement normal et même inévitable, puisque les fondements même du droit reposent sur une réflexion morale (au cœur de laquelle se trouve la notion de justice, à laquelle se rattachent, en somme, beaucoup de notions de philosophie politique telles que les droits humains ou l’équilibre des pouvoirs).

Cependant, les mœurs changent avec le temps, et il est logique que les lois changent avec elles afin de refléter les idées du peuple qui se donne ces lois. J’affirmerai même que je crois possible un progrès au travers de ces changements des mœurs et des lois, même si le risque de régression existe toujours.

Les conflits liés aux revendications des minorités sexuelles dont je fais partie proviennent d’un décalage entre l’état des lois et l’état des mœurs dans le pays. L’ajustement entre les deux n’a rien de simple, car il suppose une réflexion de fond, chose toujours difficile à faire paisiblement quand on est plusieurs, a fortiori quand on est 64,5 millions (population française en octobre 2016, merci Wikipédia).

Les tenants des idées conservatrices passent ainsi leur temps à juger répréhensible, inférieur voire honteux l’amour pour les gens du même sexe, et à craindre une supposée décadence des mœurs si la loi met cet amour sur le même plan que l’hétérosexualité. De ce fait, ils crient à l’apocalypse, pendant que les homos, les bi et tout un tas de gens non hétérosexuels ne comprennent pas qu’on s’en prenne à eux alors qu’ils ne font rien de mal et dénoncent cette injustice. C’est donc bien d’un enjeu moral qu’il s’agit (ou du moins en partie), et c’est un débat sur des valeurs morales qui se joue.

En ce qui me concerne, et comme beaucoup de gens de mon âge ou plus jeunes, j’ai l’impression d’entendre parler d’un autre monde quand je lis qu’un journal distribué par une association homosexuelle pouvait encore se faire saisir et interdire pour «outrage aux bonnes mœurs» dans notre pays, dans les années 1970 (je pense en particulier au journal Tout ! publié par le Front homosexuel d’action révolutionnaire : on lira à ce sujet les documents d’archive rassemblés dans le Rapport contre la normalité, Montpellier, éditions GayKitschCamp, 2013), alors même que ledit journal n’appelait ni au meurtre, ni aux attentats à la bombe, ni aux pendaisons de patrons, mais simplement au droit des homosexuel-le-s à ne pas se faire insulter et passer à tabac.

Est-ce à dire que je n’ai pas de morale ? Oh que si ! J’ai même rarement autant réfléchi à ce sujet que depuis que je me suis découvert bisexuel. Et mon cas n’a rien d’extraordinaire : il correspond même à un questionnement assez banal de la part de quiconque se découvre différent de la supposée majorité des gens pour ce qui concerne sa vie sexuelle et sentimentale.

À un moment ou à un autre, immanquablement, un adolescent ou un adulte qui se découvre homo ou bi se pose la question : «Suis-je normal ?» Et il comprend cela, même sans le formuler explicitement, comme : «Ai-je un bon comportement ?» Plusieurs types d’interrogations peuvent se mêler ici, car au questionnement moral a vite fait de se superposer un questionnement médical (la crainte devenant ici celle d’avoir une sexualité pathologique, conséquence de je ne sais quel dysfonctionnement, accident ou traumatisme). Les deux vocabulaires sont fréquemment confondus dans la vie courante sous des adjectifs comme «sain» ou «malsain», ou encore «pervers».

Tout être humain a spontanément envie de vivre, de s’épanouir, de trouver le bonheur, mais aussi de bien s’entendre avec les gens qui l’entourent, de se sentir légitimé par les autorités devant lesquelles il doit répondre, qu’il s’agisse d’autorités matérielles (la famille, les amis influents, les professeurs, les médecins, le juge, la police) ou d’autorités désincarnées (l’éducation qu’il a reçue, les valeurs morales, elles-mêmes sous-tendues par des réflexions philosophiques ou religieuses). Ce type d’angoisse est donc le résultat de l’expression d’un sens moral. Autrement dit, un homo qui est occupé à avoir peur d’être un pervers prouve déjà qu’il ne peut pas en être complètement un, puisque s’il était si démoniaque que ça, il ne se remettrait pas en cause.

Des milliers, des millions de personnes, à des époques anciennes ou récentes, ont passé leur vie à vivre ce conflit intérieur permanent, interminable et parfois insoluble, entre leur réflexion morale privée et la réflexion morale collective de la population à laquelle elles appartenaient et où elles devaient vivre. Pendant des années et des années, elles ont éprouvé des désirs, des sentiments, noué parfois des relations à long terme, en se voyant sans cesse baignées dans un environnement réprobateur, à devoir sans cesse se remettre en cause, mais sans cesse elles pensaient, ou au moins elles sentaient, que contrairement à tout ce qu’elles lisaient et entendaient elles ne faisaient rien de mal en désirant des gens du même sexe qu’elles. En France, nous avons des pages de Paul Verlaine, des livres entiers d’André Gide, pour ne citer que deux grands écrivains respectivement bisexuel et homosexuel, sur des sujets pareils.

Une personne hétérosexuelle, qui ne s’est jamais trouvée dans cette situation, doit absolument faire l’effort d’essayer de se mettre à la place de ces gens, sans quoi elle n’a aucune chance de comprendre ce qui est en jeu et pourquoi les minorités sexuelles font preuve d’un engagement aussi profond pour défendre leurs droits.

Une culture entière, celle des personnes LGBT, s’est édifiée en réponse à ce conflit entre la morale et l’état des lois. Au XXe siècle, dans le prolongement de réflexions plus anciennes, tout une partie de ces réflexions s’est cristallisée autour de la notion de queer (un mot anglais signifiant «étrange», avec la connotation d’anormal, le tout repris et brandi fièrement par les minorités concernées dans une rhétorique d’inversion du stigmate), qui remettait radicalement en cause certains présupposés de la morale conservatrice, et jetait à la face du système moral et légal alors en vigueur des contradictions, des hypocrisies et des injustices qu’il ne s’avouait pas.

Les conservateurs ont tôt fait de présenter ces réflexions comme une entreprise purement destructrice. Il y a là, soit un malentendu, soit de la mauvaise foi. Car, contrairement à ce que ces gens croient ou prétendent croire, «nous autres», minorités d’orientation sexuelle et/ou d’identité de genre, nous possédons bel et bien des valeurs morales. Nous aussi, nous menons une réflexion morale sur ce que sont les bonnes mœurs et sur ce qu’elles doivent être. Et non seulement nous le faisons, mais avons réellement quelque chose à apporter à la réflexion générale sur ce sujet, quelque chose qui peut améliorer la vie de tout le monde, quelque chose qui tient de l’intérêt général et non de nos intérêts particuliers, contrairement là encore à ce que prétendent beaucoup de conservateurs ou de réactionnaires.

Les bonnes mœurs des minorités LGBT n’ont rien de décadent. Elles n’ont rien à envier à celles de la supposée majorité. Mieux : les LGBT sont largement en position de faire la morale au reste de la population.

Quelles sont donc les grandes valeurs morales sur lesquelles se fondent beaucoup de réflexions qui se mènent parmi les minorités sexuelles ? En voici quelques-unes, et vous allez voir qu’elles n’ont rien de si nouveau ni de si compliqué.

Le respect de l’intégrité du corps

«Mon corps m’appartient» est un slogan féministe du XXe siècle, mais aussi, avant cela, il aurait pu servir mot pour mot en tant que slogan contre l’esclavage. Aucun être humain ne saurait appartenir à un autre, ni entièrement ni en partie. Et aucun être humain ne doit se trouver mutilé ou modifié dans son corps sans avoir donné son consentement responsable, lucide et éclairé. De ce fait :

– Une femme qui tombe enceinte a le droit de donner l’issue qu’elle souhaite à sa grossesse, et a donc le droit d’avorter, aussi longtemps que l’être vivant qu’elle porte ne s’est pas encore assez développé pour devenir un être humain et disposer à son tour du droit à la vie et au respect de l’intégrité de son corps. Les conservateurs qui affirment que l’utérus d’une femme ne lui appartient pas traitent les femmes comme leurs choses et c’est inacceptable. Ceux qui affirment que l’avortement légal en France est une autorisation au meurtre sont simplement mal informés sur la loi française puisque l’avortement n’est légal que pendant les douze premières semaines de grossesse (trois mois sur les neuf en moyenne que dure une grossesse), la fin de la douzième semaine correspondant en très gros au moment où l’activité du cerveau commence et où le foetus commence à être considéré comme un petit humain qui a évidemment droit à la vie.

– Tout être humain qui vient au monde a droit au respect de l’intégrité de son corps, dans la seule limite d’une urgence vitale ou des opérations strictement nécessaires à sa bonne santé (par exemple, ça peut être effectivement nécessaire de couper le cordon ombilical peu après la naissance sans attendre que l’enfant soit en âge de parler pour dire s’il est d’accord…). Or ce droit élémentaire n’est pas encore appliqué à tous les nouveaux-nés, en France, à l’heure où j’écris. Les nouveaux-nés dits intersexes, c’est-à-dire dont l’organisme ne correspond pas à des critères de difformisme sexuel entre homme et femme habituels, sont actuellement opérés d’office par les médecins en urgence, alors même que, dans toute une partie des cas du moins, ces opérations ne sont pas motivées par une urgence médicale liée à la santé de l’enfant, mais bien par des critères esthétiques et culturels fondés sur ce qu’il faut bien appeler une tradition et sur ce qu’il faut bien appeler des préjugés. Ces opérations sont d’autant plus contestables que les critères de dimorphisme sexuel appliqués aux nouveaux-nés intersexes se sont avérés par ailleurs obscurs et plus restrictifs que ce qu’on constate réellement quand on étudie le reste de la population humaine  (je renvoie à ce sujet à l’ouvrage d’Anne Fausto-Sterling, Corps en tout genre).

Le consentement mutuel

Les sexualités, qu’elles soient hétéros, homos, bi, pan ou étiquetées comme vous voudrez, se fondent sur la notion de consentement. Elles sont avant tout une affaire d’adultes consentants. Ce rappel basique permet déjà d’évacuer certains des arguments les plus caricaturaux des conservateurs au sujet des minorités sexuelles. Non, légaliser le mariage entre des couples de même sexe ne risque pas d’ouvrir la porte à toutes les fenêtres, ni de déverrouiller la boîte de Pandore, ni, donc, de «mener à la pédophilie» ou à «la zoophilie», comme on l’a hélas encore entendu à l’Assemblée nationale il y a trois ans pendant les débats sur le mariage. Voici la définition d’un acte sexuel conforme aux bonnes mœurs et à la légalité : les personnes qui concrétisent leur attirance et/ou leurs sentiments par des caresses ou un rapport sexuel quelconque après s’être assurées que chaque partenaire était responsable, lucide et consentant, sont deux personnes qui ne font rien de mal.

Cela représente une extension du domaine de l’acceptable en matière de sexualité, et c’est un progrès à mon sens. Mais il est évident (sauf que cela va mieux en le disant, visiblement) qu’une telle évolution des mœurs ne signifie en rien que tout serait permis. La notion de consentement en est la garantie. Si la pédophilie est et doit rester répréhensible, c’est parce qu’il est impossible qu’une relation sexuelle saine s’établisse entre un enfant et un adulte, pour la bonne raison qu’un enfant n’est pas en état d’accorder son consentement dans ce domaine (pour toutes sortes de raisons liées à la fois au stade de développement de son corps, puisqu’il n’a pas encore atteint l’âge de la maturité sexuelle, mais aussi au développement de son esprit et de son affectivité, qui ne sont pas encore mature, et enfin aussi à ses relations avec les adultes qui sont placées intrinsèquement sous le signe d’un rapport d’autorité qui fausse le consentement). Si la zoophilie est et doit rester répréhensible, c’est aussi entre autres pour une question de consentement, car les humains et les autres animaux ne peuvent pas communiquer (ou en tout cas pas assez bien) pour qu’un consentement puisse s’échanger, sans parler du fait que la plupart des animaux domestiques se trouvent également pris dans un rapport d’autorité avec les humains qui fausse là encore le consentement.

Non seulement les revendications des homos et des bi au droit de sortir avec des gens du même sexe ne sapent pas le fondement de quelconques bonnes mœurs, mais j’irai jusqu’à dire que la société qui nous a parfois adressé des reproches et des accusations aussi calomnieuses ferait bien de prendre des notes quand des LGBT réfléchissent sur l’importance du consentement. Cette question est primordiale pour la justice au sein de toute la population et pour la sécurité de tout le monde, sans distinction de sexualités ou de genres. Bien des groupes féministes dénoncent ce qu’ils appellent la «culture du viol» (à quoi elles font encore trop d’honneur, car quoi que ce soit qui se base sur le viol ne mérite pas le nom de culture à mes oreilles).

Or une société où les femmes se sont harceler quotidiennement dans la rue, une société où les gens n’osent trop souvent pas porter plainte pour attouchements ou viol auprès de policiers encore beaucoup trop mal formés sur ces sujets et prompts à véhiculer des préjugés culpabilisants, une société où des livres comme Cinquante nuances de Grey peuvent propager les mensonges les plus nauséabonds au sujet des pratiques sexuelles de domination et de soumission (alors que dans la réalité ces pratiques sont basées sur le consentement, de façon encore plus cruciale et attentive qu’ailleurs, si c’est possible), une société où l’éducation sexuelle tarde encore à placer cette notion de consentement à la place centrale qui doit lui revenir, est une société qui a bien des choses à apprendre de ses minorités sexuelles. Rappelons qu’en France le viol n’est réprimé par la loi que depuis 1810, ce qui est terriblement récent, et que jusqu’en 2010, quand une personne était accusée d’en avoir violé une autre, on considérait comme au bénéfice de la personne accusée le fait d’être le mari (ou l’épouse) de la victime, comme si un mari avait par défaut le droit de faire ce qu’il voulait du corps de sa femme au lit.

La confiance

La notion de consentement mutuel forme une clé de voûte des réflexions sur les relations sexuelles et sentimentales entre les personnes. Des critères qui définissent traditionnellement une relation, par exemple la notion de couple (deux partenaires plutôt que trois ou plus) ou encore l’exclusivité sexuelle et l’exclusivité amoureuse, ne sont plus au cœur de la définition d’une relation. Ils peuvent être discutés et définis entre les partenaires et changer au fil de l’histoire de la relation, dans la mesure où chacun donne son accord et y trouve son compte. Mais cette plus grande liberté n’est possible qu’à la condition sine qua non que toute la relation (dût-elle durer une soirée, un mois, un an, dix ans ou toute la vie) soit fondée sur la confiance entre les personnes qui s’y impliquent, ce qui suppose de recourir à la discussion et de se montrer sincère, franc et à l’écoute de l’autre.

Or cela n’a rien d’une facilité, dès qu’on y réfléchit un instant. Là encore, les conservateurs ne cessent de prétendre que telle ou telle pratique ou modification de la loi incite les gens à l’irresponsabilité, que les gens ne s’investissent plus autant dans leurs unions ou qu’ils n’ont plus le sens du devoir… mais on leur rétorque, et avec raison, qu’il vaut mieux six mois ou trois ans d’une relation sincère, approfondie, respectueuse, aimante et épanouie, et qui en cas de besoin puisse se terminer par un divorce, plutôt qu’un mariage pour la vie qui se change tôt ou tard en une mascarade hypocrite et irréversible ! Qu’on ne vienne pas prétendre, donc, que les gens d’aujourd’hui ne savent plus aimer ni s’engager, et qu’on cesse de balayer sous le tapis ces milliers et ces milliers de vies de couples qui, pendant des siècles, ont été gâchées par l’impossibilité de divorcer ou par l’opprobre qui frappait les premiers qui se résolvaient à le faire.

 Au passage, je parle là de nouvelles possibilités ouvertes par la réflexion et l’expérimentation. Certaines de ces possibilités n’ont d’ailleurs pas de lien particulier avec les minorités sexuelles : la non-exclusivité ou le polyamour, par exemple, concernent largement les personnes hétérosexuelles. Il y a des hétéros intéressés par ce type de réflexion et de tentatives, tout comme il y a nombre d’homos, de bis et d’autres membres des minorités sexuelles qui sont très contents du modèle traditionnel du couple exclusif fondé sur un fort attachement sentimental. Voici donc déboulonné un autre argument largement utilisé par les réactionnaires : celui selon lequel offrir aux gens une nouvelle possibilité reviendrait à opérer un remplacement faisant de cette nouveauté la future seule façon de faire possible. Un argument qui ne doit rien à la logique et beaucoup à la peur fantasmatique (ou à la mauvaise foi).

Un rapport apaisé au plaisir

Nous parlions tout à l’heure du respect de l’intégrité du corps. Ce respect du corps, mais aussi de la personne humaine auquel appartient ce corps, entraîne aussi un rapport apaisé à la sexualité, au plaisir et à la recherche du bonheur. Tout être humain a la liberté de chercher à s’épanouir dans le respect des autres, et tout être humain adulte peut avoir une sexualité.

Cela signifie que, dès lors que les gens respectent les autres, il est absurde de chercher à les culpabiliser à cause des attirances ou des sentiments qu’ils ressentent. Il est absurde, aussi, de vouloir réduire la sexualité à la seule reproduction. Une telle approche de la sexualité, profondément malsaine, est le produit d’un héritage culturel fondé sur des mythes politiques et religieux et sur un état obsolète du savoir scientifique.

En matière de vie sexuelle et sentimentale, tout comme dans les autres domaines du savoir, il est primordial de se tenir au courant de l’avancée des recherches, sous peine de ne rien comprendre à rien et de vivre une vie d’angoisses irrationnelles. Or, par une contradiction étrange, beaucoup de gens, qui ne concevraient pas d’ignorer que la Terre est ronde et qui sont prompts à s’intéresser à la physique quantique, ne voient pas de problème avec l’idée de vivre toute leur vie d’adulte sur une conception étonnamment anachronique et simpliste des différences entre homme et femme ou de ce qu’est la sexualité. Je sais que la sexualité relève de l’intime, mais on s’attendrait à ce qu’une fois l’âge adulte atteint, tout le monde prenne la peine de se documenter correctement sur un sujet aussi important plutôt que de s’en tenir à des clichés et à de vieux bouts de cours de collège mal compris.

Le problème des clichés sur la sexualité ou sur les différences entre hommes et femmes n’est pas seulement qu’ils sont faux, c’est aussi qu’ils entretiennent une confusion complète entre (pour aller vite) ce qui relève de la nature et ce qui relève des cultures humaines.

Par exemple, combien de gens sont encore persuadés que la sexualité est naturellement «faite pour» la reproduction ? On croise même parfois cette analyse de zoologue évolutionniste de comptoir selon laquelle le plaisir sexuel ne serait là qu’à titre de ruse de mère Nature pour attirer les petits spermatozoïdes dans le vagin de la dame. Or ce genre de considération est complètement obsolète ! Il suffit même de réfléchir deux minutes pour s’en affranchir. Le rôle de la sexualité dans les cultures humaines depuis des millénaires dépasse très, très largement cette seule fonction reproductive ! En plus, la zoologie a montré l’importance énorme du plaisir dans la vie sociale de plusieurs autres espèces animales (les bonobos et divers singes proches de l’homme, mais il y en a sûrement d’autres). Et il est important de lutter contre ce cliché, souvent utilisé comme argument pseudo-scientifique par les homophobes pour cantonner l’homosexualité à un statut inférieur à celui de l’hétérosexualité (quant aux bis, qui bousillent complètement cette hiérarchie inepte, ces gens n’en connaissent sans doute même pas l’existence…).

Autre exemple : l’idée qu’un rapport sexuel est censé consister avant tout en la pénétration du vagin d’une femme par un pénis d’homme. Or c’est une idée conditionnée par le cliché que nous venons de voir. Dès qu’on se renseigne un peu sur les pratiques sexuelles réelles des humains du présent ou du passé, la définition réelle d’un rapport sexuel tient plutôt au principe général selon lequel des humains se font mutuellement plaisir à l’aide de leur corps (et parfois d’outils, puisque les humains aiment décidément utiliser des outils dans tous les domaines). Il n’y a donc aucune raison d’accorder un statut de modèle à la pénétration vaginale. En plus, une étude non biaisée de la sexualité féminine montre que la stimulation du clitoris d’une femme s’avère souvent aussi (voire plus) agréable que la pénétration proprement dite, pour la bonne raison que c’est dans le clitoris et autour de l’ouverture du vagin (et non à l’intérieur) que se trouvent les terminaisons nerveuses les plus nombreuses et donc les plus susceptibles de faire ressentir le plaisir.

Ces clichés puérils, nombre de personnes hétérosexuelles sont amenées à vivre avec eux, faute d’avoir l’occasion de réfléchir sur leur propre sexualité autrement que par des sources rares et pas toujours très fiables (je pourrais par exemple parler du discours prescriptif, culpabilisant et conservateur de beaucoup de magazines féminins sur le sujet, mais la pornographie destinée à un public masculin n’est guère plus formatrice). L’avantage de se découvrir homo ou bi est qu’on est beaucoup plus souvent amené à lire de la documentation permettant de compléter et de mettre à jour son éducation sexuelle, par exemple dans les brochures ou sur les sites de prévention diffusés par l’État ou les associations LGBT. Les lieux de sociabilité LGBT, matériels ou en ligne, sont aussi des endroits où l’on est beaucoup plus souvent amené à parler de sexualité autrement que sur le mode de la blague salace ou de l’allusion timide (même s’il y en a aussi). De ce fait, les gens LGBT réfléchissent plus souvent sur leur sexualité, ce qui les rend potentiellement plus matures dans ce domaine (même si je ne parle là que d’un ensemble de facteurs et non d’une réalité systématique : il y a aussi des ignares et des boulets là comme partout). En tant que bi, j’ai l’impression de lire plus souvent des brochures, articles ou livres sur la sexualité, les pratiques sexuelles et les infections sexuellement transmissibles que beaucoup d’hommes hétérosexuels de mon âge, et j’ai aussi l’impression d’avoir un rapport moins timide et plus mature à ce domaine.

Là encore, il me semble que la société a beaucoup à apprendre des minorités LGBT et ferait bien de réfléchir autant qu’elles sur la sexualité, histoire de pourfendre enfin nombre de clichés et de représentations archaïques qui entravent encore beaucoup la vie des gens. C’est d’autant plus nécessaire que cet état de fait maintient nombre de gens dans un état de mal-être ou de culpabilité vis-à-vis de leur propre corps et de certaines des choses qu’ils font avec, le tout sans raison. Jouissez sans entraves et sortez couvert-e-s, voilà tout…

La laïcité

Voici encore une de ces grandes valeurs portées par les LGBT mais qui n’a en fait rien de spécifique aux intérêts de ces minorités, puisqu’elle rejoint pleinement les grandes luttes de l’histoire politique française et l’intérêt général. L’État et les églises ont été séparés. Il n’y a plus en France de religion d’État.

On connaît bien ce que cela signifie en matière de liberté des cultes : l’État accorde au peuple français la pleine et entière liberté de ses croyances et pratiques religieuses éventuelles, ce qui est un progrès par rapport aux siècles passés où vous pouviez vous faire arrêter, emprisonner ou massacrer sur ordre des autorités simplement parce que vous ne croyiez pas à ce qu’il fallait (si cela ne vous dit rien, renseignez-vous donc sur les guerres de religion en France au XVIe siècle, par exemple…). Mais ce n’est pas tout !

Car cette séparation a une conséquence encore plus profonde et tout aussi importante : elle veut dire que la réflexion philosophique et morale qui fonde les valeurs communes à l’origine des lois françaises n’est plus fondée sur des valeurs religieuses (sur les préceptes prônés par un texte sacré quelconque, par exemple), mais sur une philosophie et donc une morale commune déterminée par le peuple français.

Pourquoi est-ce si important de garder cela en tête ? Parce que, pour que la liberté de pensée mais aussi de mode de vie de chacun soit réellement respectée, il faut que les lois que l’État français adopte reflètent la volonté de tout le peuple français (en bonne démocratie) et non pas la volonté d’une religion quelconque. Or on sait le poids historique («poids» à tous les sens du terme) de la religion chrétienne et en particulier catholique sur l’histoire de France. La séparation de l’Église et de l’État n’a été réellement effective dans les lois qu’au tout début du XXe siècle, ce qui est terriblement récent, là encore. Et elle n’a rien de facile à faire respecter, surtout sur les questions morales où chacun a vite fait de s’imaginer détenir le seul bon système de pensée possible. C’est un apprentissage de la discussion en commun en France entre croyants et non croyants de tout type, et cela suppose un effort réel d’écoute de l’autre.

Vous voyez où je veux en venir : je veux en (re)venir à la question du mariage. Les minorités sexuelles réclamaient le droit de pouvoir s’unir avec une personne de même sexe par les liens du mariage, le mariage civil, le mariage en tant qu’institution de la République française, afin de bénéficier des mêmes droits et devoirs aux yeux de la loi française que les couples de sexes différents. Il y avait des années que l’opinion publique était favorable à cette loi. Un président, François Hollande, avait inclus cette proposition de loi dans son programme de campagne et avait été élu, entre autres, sur cette base (engagement qu’il a respecté, chose assez rare pendant son mandat pour être signalée). Un droit s’ouvrait à tous, sans priver personne. L’amour, le couple, l’union volontaire entre deux personnes aux yeux du pays, allait pouvoir être célébré par les couples de même sexe. Un progrès important pour mieux intégrer les minorités, bon pour la stabilité de la vie, bon pour le moral, bon pour la morale, et même pour l’économie si vous voulez.

Mais on a pu voir en 2013 à quel point toute une partie du clergé catholique français et toute une partie des chrétiens n’avaient toujours pas compris la séparation de l’Église et de l’État et la distinction, pourtant cruciale, qui en a résulté entre l’institution du mariage civil et celle des mariages religieux de toute sorte. Oh, en paroles, ils se disaient très attachés à la laïcité, mais, quand le moment est venue de la respecter pour de bon sur un sujet de société important, ayant des conséquences pratiques pérennes sur la vie de toute la population française (car c’était un droit accordé à tout le monde, y compris aux gens qui se définissent comme hétérosexuels, précisément parce que le texte de la loi ne fait aucune distinction entre des orientations sexuelles quelconques), quand il a fallu mettre en pratique ce principe, donc, là, c’était un tout autre son de cloche.

Que n’a-t-il pas fallu entendre de la part des Barbarin, des Boutin, des Vanneste, des Mariton, de Benoît XVI en personne ! Quelles compromissions, quels conflits d’intérêt, quels arrangements nauséabonds avec la morale de la part de tous ces gens qui prétendaient venir nous la faire ! Et cela, en plus, au nom de tous les chrétiens de France, alors même qu’un sondage commandé par le journal chrétien La Croix révélait qu’un tiers des chrétiens interrogés était favorable à la loi, un tiers dont l’avis se trouvait réduit au silence par un clergé davantage attaché à diffuser à tout prix ses croyances dans le monde plutôt qu’à respecter la République ou même à respecter l’avis de leurs ouailles.

C’était là un danger pour la République, c’était un rendez-vous important pour le clergé et pour les chrétiens de France, un rendez-vous dont l’issue a été plus que mitigée, il faut le dire (et le regretter). Notez que je parle principalement de cette religion-là car c’est celle qu’on a le plus entendu, celle qui a tenté de peser de tout son poids (encore) sur ce débat et contre ce progrès de la loi. Mais les mêmes amalgames ont parfois été tentés par des représentants d’autres religions, rabbins ou imams par exemple. L’ampleur du juggernaut réac était toutefois moins caricaturale.

Alors, oui, il faut réclamer encore et toujours le respect de la laïcité, continuer à réfléchir dessus, à l’appliquer de manière juste en l’exigeant de la part d’absolument toutes les religions… Et il faut cesser d’écouter les conservateurs qui tentent de faire croire à je ne sais quel complot ou égoïsme de la part des personnes LGBT. À ceux-là, je réponds : la façon dont un État traite ses minorités est un indicateur important de l’application effective des valeurs et des principes qu’il revendique et sur lesquels il prétend fonder sa légitimité. Les droits des personnes LGBT ne sont rien de plus ni rien de moins que les droits de l’Homme. Et sur la question de savoir si deux hommes ou deux femmes peuvent s’unir par un mariage civil, personne n’aurait dû venir tenter un quelconque amalgame avec je ne sais quelle conception religieuse du mariage. Ces tentatives d’amalgame ont été autant de tentatives de la part des institutions religieuses pour nier une valeur fondamentale de la République française, et cela devrait indigner tout le monde, toutes orientations sexuelles confondues.

Dans ce débat sur l’ouverture du mariage civil aux couples de même sexe, qui, alors, a fait preuve de bonnes mœurs, et qui s’est soucié de l’intérêt général ? Les minorités sexuelles, qui ont tout fait pour que le fonctionnement normal des institutions de la République soit respecté ? Ou bien les conservateurs et les réactionnaires qui ont tout fait pour faire oublier aux citoyens le principe même de la laïcité, qui ont diffusé mensonge sur mensonge au sujet de l’histoire du mariage, qui ont parfois été jusqu’à harceler des hommes et des femmes politiques favorables à la loi ? Là encore, parlons-en, des bonnes mœurs !

 Conclusion

Le respect de l’intégrité du corps de tout le monde, le consentement, mutuel au centre de tout, la sincérité et la confiance entre les personnes impliquées, un rapport au plaisir assaini grâce à une meilleure éducation sexuelle combattant des préjugés culpabilisants aussi anachroniques que tenaces, l’exigence du respect des grandes valeurs de la République comme la laïcité… Comme on le voit, les minorités sexuelles comme les homos et les bi ne menacent pas vraiment la France de décadence morale, mais bien plutôt d’un progrès moral. Il y a là un travail de réflexion énorme, qui travaille à des relations sexuelles et sentimentales plus attentives entre les humains, des relations toujours plus humaines, en somme.

Les gens qui s’imaginent que les droits des homos ou l’existence de la bisexualité sont les signes de la fin du monde le font par ignorance, par inquiétude, par crédulité après avoir lu ou entendu de propos réactionnaires. Cet article est là pour les détromper, dénouer des malentendus absurdes et aussi, oui, pour vous faire la morale tout en vous redonnant le moral. Mon propos est tout sauf complet, puisqu’il y faudrait un livre entier au moins pour rendre justice à la complexité de chacun des domaines que j’ai abordés là. Il ne vise qu’à fournir un aperçu de quelques points importants parmi les valeurs morales défendues par les LGBT et plus généralement par les minorités sexuelles. J’espère tout de même qu’il aura été utile.

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Les sentiments d'avant les mots

(Ce soir, c’est un billet à la forme 200% expérimentale, à mi chemin entre la réflexion organisée, la réflexion pas organisée, l’essai avec quelques images poétiques, les divagations, etc. Il y a un raisonnement quand même, juste ça risque d’être moins évident dans ce billet que dans d’autres. Bonne lecture !)

Que sont les sentiments avant les mots, avant les déclarations, avant les paroles prononcées, écoutées, échangées, les paroles qui infléchissent le cours des choses ?

On dit : « Nous sommes définis par ce que nous faisons ». On dit : « Les paroles s’envolent, les écrits restent ». Mais même les paroles forment déjà un dépôt, un précipité, quelque chose de solide qui impose sa marque au réel. Bien des paroles, d’ailleurs, sont des actes, comme les linguistes s’en sont bien aperçus (le maire dit : « Je vous marie » et la vérité légale de cette situation sort et commence à exister au fil de ses syllabes).

Les paroles sont des formes. « Je t’aime » en est une. « Amour » est une forme, « amitié » une autre.

Et puis il y a ce monde de formes toutes faites, de formes déjà prêtes, ce monde de catégories et d’étiquettes que nous endossons à notre venue au monde. Nous sommes déjà situés, déjà nommés et qualifiés (et verbés et adverbés et préposés, ou prépositionnés, en tout cas situés quelque part, avant même d’atteindre l’âge d’avoir des pensées, l’âge d’avoir une volonté). Notre premier acte dans le monde est ce dépôt que nous recevons : nous héritons. Nous sommes situés, formés. Et nos idées, nos opinions, nos façons de juger, d’évaluer choses et gens et idées, nos sentiments eux-mêmes sont influencés par cette situation de départ. Nos premiers regards sur le monde chaussent les lunettes de la culture que nous recevons. Et nos façons d’aimer (et de ne pas aimer) elles-mêmes sont ainsi pré-formées.

Pourtant, bien sûr, le monde n’est pas une juxtaposition de gens déjà moulés. Nous ne sommes ni des clones ni des crânes bourrés ni des moutons. Nous héritons d’héritages multiples et entrecroisés, à charge à chacune et à chacun d’entre nous de retenir, de rejeter, de s’essayer à des mélanges, à des innovations, pour se construire une façon de vivre, pour refaire la vie (sa vie), et donc pour refaire le monde, chacun à son échelle, selon ses moyens.

Et bien sûr les formes, les catégories, les étiquettes, les concepts déjà existants, tout cela n’est ni à accepter sans réfléchir, ni à rejeter sans réfléchir. Ces héritages ne sont pas un monde déjà parfait qu’il faudrait reconduire sans changement de peur de le pervertir, et ces héritages ne sont pas non plus un asservissement. Ils ne sont ni bien ni mal intentionnés, du moins pas en eux-mêmes. C’est l’usage que nous en ferons qui compte.

D’habitude on se rend surtout compte de la façon dont ces héritages nous influencent dans nos actes. Des modes de vie, par exemple, qu’on dit souvent français, britanniques, américains, maliens, japonais, colombiens, italiens, mais qui sont aussi franco-italiens, franco-colombiens, franco-japonais, franco-anglais, franco-américano-italiens, selon les histoires personnelles et familiales, tout comme on peut se sentir parisiano-lyonnais ou toulouso-marseillais, ou bretono-catalan, ou slovéno-oxfordienne. Tant de rencontres et d’hybridations possibles, si trop peu évoquées ! Nos héritages, ce sont aussi les opinions politiques de nos familles, de nos amis et connaissances, des gens que nous fréquentons : parents de gauche, enfants de gauche, parents de droite, enfants de droite, dit-on souvent (même si ce n’est pas aussi rigide). Ce sont aussi notre culture générale, tout ce qui nous est apporté ou non par notre milieu socio-professionnel d’origine. Nos goûts en sont influencés eux aussi. L’ouverture ou fermeture de notre milieu habituel envers les LGBT influe aussi sur notre propre ouverture, notre propre épanouissement si nous sommes directement concernés.

Mais au delà de ces variables, la vision du monde majoritaire là où nous vivons influence nos pensées et nos sentiments, car elle influence notre façon de mettre en mots, de mettre en forme, de décrire, de nommer ce que nous ressentons.

Une jeune fille qui n’a jamais entendu parler d’homosexualité féminine pourra mettre des années avant d’avoir l’idée d’appliquer les mots d’attirance, de désir, de tendresse, d’amour à la fille qui l’attire, qu’elle désire, pour laquelle elle éprouve de la tendresse, de l’amour. Et personne d’autre qu’elle ne sera aussi bien placé pour donner leur forme à ces élans non nommés, à ces émotions encore sans mots.

Mais qu’il s’agisse ici d’homosexualité, de bisexualité ou d’hétérosexualité, je veux penser aujourd’hui à ces mots si évidents et si peu évidents que sont : « amitié » et « amour », « affection » et « tendresse » et « désir ».

On dit : il y a l’amitié, qui est de se sentir bien en compagnie de quelqu’un, qui veut dire rechercher quelqu’un, mais sans épouver d’attirance, sans désir. Coucher entre amis, ça ne se fait pas, ce n’est plus de l’amitié, cela devient autre chose.

On dit : il y a l’amour, qui est oh comment vous dire oh là là qu’est-ce que c’est beau l’amour. On dit : être amoureux ça se reconnaît facilement on a l’impression de devenir dingue pour quelqu’un. On dit que c’est intense, non, pas intense comme ça mais plus que ça, sinon, eh bien sinon c’est sans doute que ce n’est pas assez que ce n’est pas ça qu’on s’est trompé. Que ça doit être juste un sursaut ou juste du désir ou juste qu’on se sentait seul(e) à ce moment-là.

On dit : l’amour c’est pour une seule personne. On dit : du coup après il faut se mettre en couple.

On dit : quand vous aimez quelqu’un couchez avec cette personne-là, pas avec les autres.

On dit, ou plutôt on ne dit pas, mais on fait bien comprendre, que l’orgasme ça ne se partage pas avec n’importe qui que ce sont des choses sérieuses, qu’on ne se donne pas à n’importe qui (surtout si on est une femme) et que c’est mieux de ne pas essayer de prendre n’importe qui (surtout si on est un homme).

On dit : on ne peut pas désirer n’importe qui, c’est soit les hommes soit les femmes. On ne dit pas, mais on fait entendre, que désirer des humains de tout sexe ça fait trop vous comprenez c’est évident c’est mathématique ça veut dire que vous désirez tout le monde à la fois c’est si évident quand on peut sortir avec des hommes ou des femmes ça veut dire qu’on désire tout le monde à la fois et oh là là petits coquins ça fait un peu beaucoup tout ça à la fois vous ne trouvez pas faut se calmer faut choisir dites quand même.

Bien sûr, avec des formes et des cadres, c’est plus facile. On se repère mieux, plus vite. Surtout, on ne s’expose pas à se faire prendre pour n’importe quoi. Si vos paroles et vos actes s’écartent des cadres vous risquez d’avoir l’air de faire n’importe quoi. Mais il n’y a pas que le regard des autres, il y a aussi l’idée qu’on se fait du monde. Sans repères, on risque de se sentir perdu. Le pire labyrinthe est l’absence de tout repère dans l’espace, sans murs ni sol ni ciel, sans haut ni bas ni directions. Et puis si on se sent trop perdus on finit par se demander qui on joue dans l’histoire, si on est Thésée ou le Minotaure, si ça ne serait pas nous le monstre enfermé par précaution.

Le Minotaure le plus monstrueux est un passe-muraille, pas un qui suit les couloirs déjà érigés.

Une vie sans repères serait impossible, pas parce que nous sommes incapables de nous passer de repères, mais parce que tout le monde est situé. Un regard, ce sont des limites, c’est une attention portée quelque part, un champ de vision qui a choisi une direction, des sons qu’on écoute en étant trop loin pour en écouter d’autres. Toute personne vivante est située. Le point de vue objectif n’existe pas, pas de façon innée du moins.

Cela veut dire que l’objectivité, la neutralité, tout comme l’impartialité ou la justice, ne sont pas accessibles spontanément : ce sont des constructions complexes et ardues, que nous bâtissons à force d’expérience, de connaissances accumulées sur tout ce que nous ignorions au début, sur toutes les vies que nous ne vivons pas nous-mêmes mais qui existent en même temps que les nôtres, et sur tous les sentiments, toutes les idées, tous les avis et façons de faire qui découlent de ces vies vécues par d’autres que nous. Replié sur soi-même, on est incapable de connaître le monde dans son entier et donc de penser, de parler et d’agir à l’échelle du monde. C’est tout simplement ce qu’on appelle apprendre, dépasser les préjugés, les opinions préconçues, etc.

Mais cela vaut aussi dans notre façon de penser nos propres vies. La personne qui agit en artiste ou en philosophe, par exemple, est quelqu’un qui, par l’art ou par le raisonnement, tente de creuser la vie et le monde, de s’affranchir de ce qui a déjà été pensé, décrit ou exprimé. L’auteur, c’est étymologiquement celui qui trouve quelque chose à ajouter (qui n’avait pas encore été dit par les auteurs précédents). Les philosophes connus sont ceux qui ont apporté des contributions nouvelles à une réflexion collective mondiale (dont on essaie qu’elle cesse d’être monopolisée par les humains mâles).

Et donc, creuser sa propre vie, se poser des questions différentes sur cette vie unique qu’on est en train de vivre, est quelque chose que tout humain devrait avoir la possibilité de faire. Ce qui implique de lui donner les forces physiques, la santé, mais aussi l’éducation, mais aussi du temps, ce temps qu’on appelle trop vite « loisir » et qui est du temps de vie ni plus ni moins essentiel que le temps qu’on appelle de « travail ». Il faut réclamer, exiger toujours et réexiger la santé, les forces, l’éducation et le temps de s’arrêter pour creuser cette vie que nous sommes en train de vivre, ne serait-ce que parce que nous n’en vivrons qu’une.

Et parmi les multiples sujets de réflexion possibles, ces multiples réalités que nous avons appris à penser d’abord par le biais de ces héritages immenses, il y a ces réalités que sont les sentiments. On nous dit : « amitié », « amour », « couple », « fidélité », « exclusivité », « vie commune » et beaucoup d’autres choses.

Est-il possible d’oublier, ou du moins de mettre entre parenthèses quelques instants ces idées déjà faites, ces idées héritées, et de réfléchir à ce qu’on éprouve hors catégorie ? Est-ce seulement faisable ?

Bien sûr, il y a toutes les réflexions, d’ailleurs abondantes au sein des minorités LGBT+++, sur des sujets comme l’orientation sexuelle, hétéro, homo, bi, pan, queer, asexuel-le-s, autres, ou encore l’amour et le polyamour, le couple, l’exclusivité, la fidélité, etc.

Mais avant même cela, avant même les mots, peut-on saisir ce qu’est un sentiment ? Le peut-on seulement, sans mots ? Faut-il, sinon, se fier aux artistes, aux chanteurs, aux poètes, ou alors aux musiciens et aux peintres romantiques ou expressionnistes, pour essayer d’atteindre à la racine (s’il y en a une) le sentiment avant les mots, avant les idées, les catégories et les délimitations ?

Puis-je remonter, en creusant doucement, attentivement, patiemment, jusqu’à un élan commun à toutes les formes d’amitié, d’amour, d’attirance, de désir, un sentiment antérieur à ces divisions, comme la graine est antérieure à la plante ramifiée, ou bien comme le gisement de minerai est antérieur au métal fondu et forgé ?

Existe-t-il un pareil élan émotionnel ? N’est-ce qu’une chimère romantique, un héritage auquel j’aurais envie de croire, ou bien une utopie à la mode parmi certaines minorités queer ? Vraiment, je n’en sais rien.

Qu’est-ce que se sentir entraîné vers une autre personne ? Non, même pas vers une, mais vers les autres personnes ? Mais vers combien, d’ailleurs ? Quelques-unes ? Plusieurs dizaines ? Des centaines, des milliers, des millions, des milliards d’autres ? Faut-il d’ailleurs se limiter aux humains ? Si nous remontons à une forme d’amour ou d’affection très générale, ne peut-on pas se sentir entraîné vers toute forme de vie ? Faut-il même s’en tenir aux formes de vie ? Peut-on se sentir mû par un élan d’amour envers le monde entier ? On dira : c’est ce que disent certains croyants, les mystiques. Mais sans même recourir à l’idée d’un ou plusieurs dieux, cet élan ne peut-il pas exister ? On dira : c’est de l’exaltation, ou du bisounoursisme, ou pire : de la poésie.

Il est vrai qu’on dit : aimer, c’est choisir. L’amour est sélection car l’amour est regard, il n’existe que par ses limites, son cadrage : « oh oui oh oui oh oui LUI » (ou « ELLE », ou à la rigueur « EUX DEUX » ou « EUX TROIS », mais au-dessus de trois vous aurez du mal à trouver des gens pour vous prendre au sérieux).

On dit, ou plutôt on ne dit pas, que l’amour c’est un peu aussi une histoire d’offre et de demande.

On dira ben si vous dites que vous aimez tout le monde bah c’est qu’hein vous aimez personne ah fait.

Faut choisir.

Dans certains domaines ça se fait de ne pas choisir.

On dit : les droits humains sont pour tout le monde.

On ne le dit pas, mais les droits humains supposent une forme d’élan vers les autres humains. De l’amour oh ça non alors n’allons pas jusque là, mais en fait si un petit chouïa quand même. On va dire de la tolérance alors ça fera plus supportable, ça fera genre « on les supporte », ça évite de dire « on les aime un peu » (sinon ça ferait si mièvre, et d’ailleurs il y a encore des gens qui quand on leur parle des droits humains universels sourient et font ouh bouh bah le gentil naïf et puis aussi la paix dans le monde hein : ben oui, tiens, pourquoi pas, d’ailleurs si on se remontait les manches ? tout progrès humainement construit a commencé à l’état d’utopie tournée en dérision).

On dit, donc : les valeurs universelles, l’humanisme.

On dit aussi : on gagne à partager auprès de toute l’humanité certaines choses. Il faut nourrir tout le monde. La nourriture, l’eau, les ressources naturelles. Il faut prendre soin du monde, dit-on (souvent en pensant : pour que les autres humains puissent eux aussi en profiter).

On dit encore : tout humain a droit à l’éducation.

Larousse dit : je sème à tout vent.

Semer des orgasmes à tout vent, en revanche, est mal considéré.

Mais même sans pousser jusque là, aimer est supposé signifier choisir. Choisir et hiérarchiser. ELLE ou LUI va passer AVANT les autres. Car je l’aime, ou je les aime, PLUS que les autres.

Trop peu envisagée, en revanche, est une conception différente de l’élan qui nous entraîne vers les autres et dont je tâtonne pour essayer de l’exprimer : un bouillonnement, peut-être, ou même pas tant un bouillonnement qu’un mijotement inaperçu, un jeu de lueurs changeantes, aux couleurs toutes différentes, différentes d’une façon évidente et palpables, et plus ou moins proches ou incomparables, mais davantage « qualitativement » différentes que supérieures ou inférieures les unes aux autres. Un bouillonnement, un mijotement, un réseau de vagues de chaleur et de lumières et de couleurs qui existent avant les étiquettes d’amour, d’amitié ou de désir. Avant notre tendance à diviser les choses en considérant l’autre (les autres) comme objet affectif ou comme objet sexuel, et à trancher subtilement : non mais elle c’est juste que tu as envie de lui éjaculer dedans et elle c’est parce que c’est l’âmeuhdeutaviemec.

S’il y a donc des sentiments, un sentiment avant les mots, c’est peut-être cet élan insoutenablement non sélectif, ignorant des divisions et des limites, qui, quand je rencontre quelqu’un (d’inconnu ou de déjà connu depuis un peu ou beaucoup de temps, cela revient au même), m’entraîne vers cette personne, avant que mon cerveau, ma pensée, mes mots hérités du français et de quelques autres langues, mes idées et codes sociaux et moraux hérités de ma vie passée viennent dire : bon, là c’est que ça doit être juste de l’affection, là ça commence à ressembler furieusement à de la tendresse… et là, heu… chais pas trop…

Ça pourrait être une description de la bi/pansexualité, ou du moins d’une forme possible de bi/pansexualité parmi d’autres, le fait de donner une voix à cet élan souvent inaperçu, si vite enterré sous les mises en forme et les mises en moule, ce bouillonnement doux vers les autres, de quelque sexe ou genre qu’ils soient.

Bisexualité et pansexualité, même combat ?

(Histoire de briser tout suspense inutile : en gros, je pense que oui, ou en tout cas qu’il faudrait que oui. Il n’y a plus qu’à détailler.)

Se nommer pour se situer

Il y a quelques années, quand j’ai découvert que je n’étais pas strictement hétérosexuel, mais capable d’être attiré non pas seulement par des femmes, mais aussi par des hommes, j’ai cherché à mettre un nom sur cette attirance.

C’est un besoin que beaucoup de gens ressentent dans une situation pareille, qu’ils soient des pré-adolescents ou des gens d’âge mûr mariés avec enfants et tout. C’est le trouble de Kinsey : on se rend compte qu’on n’est ni en haut ni au bas de l’échelle, mais quelque part entre les deux. Et, si vous me laissez filer la métaphore, je pourrai dire qu’à défaut de se sentir très à son aise sur un barreau d’échelle, on a envie de numéroter les barreaux et de donner un chiffre, voire un nom, au lieu où l’on se trouve. C’est un réconfort qu’on peut croire dérisoire, mais passer de « Au secours, je ne sais pas ce qui m’arrive, je ne suis pas homo et pourtant je suis attiré par un mec, je suis quoi ? » à « Il y a une échelle pour mesurer ça et je suis à 1 ou 2 et non à 0 comme je le pensais », c’est déjà une étape essentielle. On n’est plus hors des cartes, on n’est plus dans l’inconnu total : on tâtonne, on jette autour de soi des balises lumineuses, on prend des repères, on guette, on mesure, on observe, on remesure, avec l’envie, le besoin irrépressible de se situer.

Et, donc, de se nommer. On pourrait s’interroger sur ce besoin de se nommer. Je ne suis pas certain que ce besoin ait quoi que ce soit de spontané (encore moins de naturel) ; je pense que c’est une injonction sociale très contemporaine qui influence beaucoup la façon dont on se pense soi-même, mais envers laquelle il n’est pas impossible de prendre une certaine distance. D’ailleurs, je croise régulièrement des gens qui ne cherchent pas à donner un nom à leur vie sexuelle/sentimentale, qui ne paraissent pas ressentir le besoin de se trouver une étiquette, une catégorie, une désignation. Est-ce de la force, de l’indifférence, une façon de penser différente de la mienne, un hasard pur et simple ? Je n’en ai aucune idée, mais cela me réconforte qu’il y ait des gens comme ça.

Toujours est-il que, de mon côté, j’ai tout de suite eu besoin de mettre un nom sur ce que j’étais. Puisque manifestement je n’étais pas hétéro, mais pas homo non plus, il fallait que je sois autre chose. J’ai cherché sur Internet, j’ai fini par tomber sur le site Bisexualite.info et son forum, je me suis présenté, j’ai discuté, j’ai cherché sur deux ou trois autres sites… et j’ai fini par me dire que je devais être bi. J’ai adopté l’étiquette à titre provisoire, en me disant que c’était rassurant d’avoir ça pour le moment, et qu’on verrait bien plus tard comment les choses évolueraient. Grosso modo six ans après, « bisexuel » me convient toujours.

Mais entre temps, l’eau a passé sous les ponts et j’ai lu pas mal de choses dans le domaine LGBTIQAetc. J’ai découvert plusieurs façons de se définir ou de ne pas se définir dans sa vie sexuelle et/ou sentimentale. Et j’ai découvert toutes sortes d’autres catégories, étiquettes, concepts, groupes, tendances, variantes, nuances… Énormément, même (d’aucuns diraient « Trop » : comme si le fait de se retrouver en dehors des catégories habituelles en la matière appelait une surcompensation, un foisonnement de classements et de conceptualisations… Un foisonnement à la fois exaltant et flippant, puisqu’il risque d’engendrer à son tour séparations, exclusions, discriminations, malentendus, pinaillages et luttes de pouvoir).

L’un des autres concepts que j’ai découverts de cette façon, après la bisexualité, a été la pansexualité.

Bisexualité et pansexualité

Le mot « pansexualité » est inconnu de mon Grand Robert de la langue française 2001 (qui vieillit, sans doute : les choses évoluent vite dans ce domaine, et d’ailleurs « Bisexualité » au sens qu’on lui donne dans le B de LGBT est encore noté comme un sens « rare » dans ce même dictionnaire). Le Wiktionnaire, dictionnaire libre géré par la fondation Wikimédia (la même qui administre Wikipédia), le définit ainsi : « Orientation sexuelle désignant l’attirance, l’affinité d’une personne pour les autres, indifféremment de leur genre, identité de genre ou sexe » et signale le synonyme « omnisexualité ».

La pansexualité est un concept encore plus discret que la bisexualité. Outre son absence des dictionnaires, je me suis rendu compte qu’il n’existait pas vraiment (pour autant que j’aie pu m’en rendre compte, veux-je dire) d’associations ou de mouvement pansexuel. Tout au plus un drapeau, encore tout récent puisqu’il remonte à 2010 (le drapeau bi, lui, a été créé en 1998, et le drapeau arc-en-ciel remonte à au moins 1978).

Drapeau de la fierté pansexuelle (2010).
Drapeau de la fierté pansexuelle proposé sur un Tumblr anglophone en 2010 et repris depuis sur divers sites.

Quelle est la distinction entre la bisexualité et la pansexualité ? Pour en revenir au Wiktionnaire, la bisexualité y est définie ainsi (là encore, je trouve la formulation bien conçue) : « Comportement affectif, sentimental et sexuel se caractérisant par le fait d’être autant attiré par les personnes de sexe opposé au sien, que par les personnes de sexe identique au sien. »

La différence essentielle entre bisexualité et pansexualité réside donc dans leur rapport aux conceptions habituelles du genre (entendu, au singulier, comme le critère de distinction entre deux ou plusieurs genres). Le « bi » de « bisexualité » se réfère à deux sexes, le même et l’autre. Le « pan » de « pansexualité », venu de l’adjectif grec antique pas, pasa, pan qui signifie « tout », renvoie étymologiquement au fait d’être attiré par tout type de personne (ce qui est à comprendre ici évidemment comme tout adulte consentant). Il faut lire la définition pour comprendre l’essentiel : le concept de pansexualité cherche à cerner un type d’attirance détaché de toute distinction de sexe ou de genre.

Autrement dit, en théorie, une personne bisexuelle emploierait le concept de bisexualité pour indiquer qu’elle en reste à une conception classique du genre (hommes/femmes) et que cela compte dans sa façon d’être attirée par les gens, c’est-à-dire qu’elle ne ressent pas forcément le même type d’attirance vis à vis des uns et des autres, tandis qu’une personne qui se revendique pansexuelle agirait ainsi pour indiquer que son attirance est identique quelle que soit la personne par qui elle se sent attirée.

Du moins est-ce la théorie. Car, en toute bonne logique, cela devrait poser un problème : une personne bisexuelle se définirait-elle donc aussi par son refus de sortir avec des trans, serait-elle opposée à avoir des partenaires se revendiquant d’un troisième genre, ou encore à l’idée de sortir avec des personnes intersexuées ? Eh bien en fait, pas du tout. J’ai déjà rencontré des personnes trans qui m’attiraient. Les membres de l’association parisienne Bi’cause avec qui j’ai discuté de ce sujet m’ont dit qu’elles n’avaient naturellement rien contre cette idée non plus. Le bureau de l’association compte plusieurs trans qui se définissent comme bi, certains en couple avec un-e autre trans se définissant aussi comme bi. L’association dans son ensemble prend d’ailleurs régulièrement position en faveur des trans et est représentée chaque année lors de l’Existrans, le défilé pour les droits des trans.

J’en suis donc venu, logiquement, à me demander si je voulais me définir comme bisexuel ou comme pansexuel : après tout, autant choisir le terme qui correspondait le mieux à ma vie et à mes convictions.

Deux raisons ont fait que je préfère encore (du moins à l’heure actuelle) me définir comme bisexuel. La première est personnelle, la seconde, disons, politique ou militante.

La première raison est qu’à titre personnel, je ne peux que convenir qu’il y a bien une différence entre l’attirance que je peux ressentir pour une femme et celle que je peux ressentir pour un homme. Il y a bien sûr une sorte de « base commune » : dans les deux cas il y a du désir, dans les deux cas il peut y avoir des sentiments. Mais j’observe que je tombe plus souvent amoureux de femmes, tandis que, pour les hommes, c’est plus souvent de désir qu’il s’agit. Je suis donc davantage « hétéromantique » que « homoromantique », même s’il m’arrive aussi d’être attiré sentimentalement par un homme. Il y a autre chose : le désir sexuel lui-même varie au fil du temps, selon des « périodes » se mesurant en semaines ou en mois, une sorte de fluctuation naturelle de la libido, qui, sur un fond stable et permanent d’attirance pour toute personne, va me pousser tantôt un peu plus vers les femmes et tantôt un peu plus vers les hommes. (C’est un phénomène dont j’ai parlé à d’autres bi qui s’y reconnaissaient souvent. J’en avais parlé ici.) Ces deux aspects se prêteraient à des développements plus détaillés, car je suis certain par exemple que ma sentimentalité « asymétrique » est en partie due à l’assimilation d’une culture hétérocentriste dont il ne suffit pas de comprendre et de remettre en cause la domination pour s’en libérer dans son psychisme profond. Mais restons-en là pour cette fois-ci.

La deuxième raison me paraît moins avouable, parce qu’elle relève en partie d’un pragmatisme politique qu’on pourrait juger paresseux. Il se trouve que, dans l’histoire des mouvements LGBT, c’est le concept de bisexualité qui a émergé en tant que premier concept susceptible de faire vaciller la binarité stricte homo/hétéro instituée au XIXe siècle. Après déjà plusieurs décennies d’émergence lente et d’invisibilité pénible, le concept semble enfin sortir un peu de la communauté LGBT elle-même et commencer à se faire connaître du grand public. Ne vaut-il pas mieux prolonger cette lutte avec ce mot, plutôt que de multiplier les étiquettes ? Pourtant, une telle stratégie serait vite excluante envers les personnes qui s’identifient comme pansexuelles. Quitte à lutter pour la visibilité et l’égalité, il faut lutter pour des idées, des concepts et des valeurs telles que tous puissent y vivre en pleine lumière paisiblement.

Prendre en compte toutes les nuances dans la lutte pour l’égalité

J’en conclus que la lutte la plus importante, le problème essentiel, est de briser la dichotomie homo/hétéro qui est toujours en vigueur auprès du grand public, alors même que toutes sortes d’études sexologiques et pas mal d’histoires vécues montrent qu’elle est très loin d’être si clairement tranchée pour tout le monde. Cette dichotomie est une norme imposée et non une réalité sexologique ou affective. On pourrait l’appeler « le mythe des deux monosexualités » : l’idée selon laquelle il existe uniquement deux sexualités opposées et incompatibles, l’une entraînant vers les personnes du même sexe et l’autre vers les personnes du sexe opposé. N’est-ce pas d’ailleurs logique que les vies sexuelles/sentimentales des gens soient infiniment plus complexes et variées que cela, puisque la dichotomie de genre homme/femme elle aussi est loin d’être l’opposition bien nette et bien tranchée à laquelle on croit d’ordinaire ?

Ce qui existe à côté de l’homosexualité et de l’hétérosexualité, c’est non seulement la bisexualité, mais aussi la pansexualité et toutes sortes d’autres nuances, à commencer par… les gens qui ne ressentent pas le besoin de se nommer (ceux dont je parlais au début).

Paradoxalement, il existe même une catégorie pour les gens qui ne rentrent dans aucune catégorie : l’altersexualité, définie par le Wiktionnaire comme la « conception de la diversité sexuelle par laquelle un individu refuse une catégorisation ou un étiquetage permanent (ou ferme) de son orientation sexuelle ou de ses attirances sentimentales, sans pour autant être libertin ». En lisant cela, je pense à deux ou trois amies qui m’ont expliqué être capables d’attirance envers aussi bien des hommes que des femmes, sans se définir spécialement comme bi ou pan ou quoi que ce soit… et qui seraient sans doute amusées ou vexées de se retrouver rangées sous un énième nom composé en « -sexualité ».

Ce qui compte avant tout, c’est de faire comprendre à tout le monde que la « monosexualité » (le fait d’être attiré par un seul sexe : le sexe opposé pour l’hétérosexualité, le même sexe pour l’homosexualité) n’est pas le seul type de sexualité qui existe, et qu’on peut être ailleurs que dans le « tout un ou tout autre » exclusif. Toutes sortes de gens se sentent régulièrement attirés par des personnes de tout sexe et de tout genre ; pour certains les catégories habituelles de genre comptent, tandis que d’autres ne se sentent pas du tout conditionnées par cela dans leur attirance et leurs sentiments, etc. etc.

Bisexualité, pansexualité et « sans étiquette », même combat ? À mes yeux, oui, certainement. Qu’en pensez-vous ?

Est-ce "fatigant" d'être bi ? Le mythe de la bisexualité comme hypersexualité

L’autre jour, une de mes amies (bi et militante) m’envoie un message hilare sur le mode : « Tu ne devineras jamais ce que je viens d’entendre ! » Au cours d’une discussion, quelqu’un avait dit : « Mais enfin quand même, ça doit être fatigant d’être bisexuelle ! T’imagines ? »

La remarque a beaucoup fait rire l’amie en question et moi aussi. Naturellement, nous ne pensons pas du tout qu’être bi soit particulièrement fatigant. En revanche, nous n’avions pas beaucoup de mal à voir en gros les clichés sur les bi qui pouvaient être à l’origine de cette phrase. « Aimer à la fois les hommes et les femmes, à la fois les gens du même sexe et les gens du sexe opposé, ça doit être fatigant à force ! »

Mais l’anecdote m’est restée dans un coin de la mémoire. En plus d’être drôle, elle avait quelque chose de surprenant. Sérieusement, pourquoi diable s’imagine-t-on des choses pareilles, qui sont évidemment fausses, avec autant de facilité ? Cela m’a donné envie de creuser un peu le sujet. Je n’ai pas souvent moi-même de grandes discussions avec mes amis ou connaissances à propos de bisexualité, ni de sexualité en général. De ce fait, ce sont souvent de petites remarques de ce genre qui laissent entrevoir la conception qu’ont les gens de la sexualité, et notamment des sexualités différentes de la leur. Et elles me semble assez révélatrices de l’ignorance, des préjugés quelque peu candides, et plus généralement des représentations et de l’imaginaire qui les influencent.

En plus, cela commençait à faire une éternité que je n’avais pas posté d’article de réflexion de fond sur ce blog, et il était temps d’y remédier.

Des dangers de l’arithmétique sexuelle candide…

Reprenons au ralenti.

« Ça doit être fatigant d’être bi ! »

Je précise que mon but n’est pas de hurler à la biphobie ou à une discrimination quelconque, ce qui ne servirait d’ailleurs à rien. L’intention n’est visiblement pas médisante. Ce genre de remarque me semble seulement typique des gens qui, avant toute chose, ne savent tout simplement pas ce que c’est que la bisexualité, ne connaissent pas de bi, n’ont jamais vu passer d’article sur le sujet et n’ont pas essayé de s’informer un minimum pour étayer (ou non) les idées reçues qu’on peut se former sur tout ce qu’on ne connaît pas. Evidemment ce genre de remarque n’a pas plu à mon amie et ne m’a pas plu non plus : on voit facilement que de cet imaginaire bizarre formé autour de la bisexualité à la discrimination biphobe, il n’y a qu’un pas qui est vite franchi (on le verra plus loin), même s’il ne l’était pas vraiment dans l’anecdote que je viens de rapporter, du moins pour ce que j’en ai su. Mais avant de monter sur mes grands chevaux roses, violets et bleus, il m’a paru important  de m’interroger sur la naissance de ces préjugés. Qu’est-ce qui fait que, pour quelqu’un qui ne connaît pas du tout le sujet, cela peut sembler « fatigant » d’être bi ?

Le premier sous-entendu qu’on peut trouver dans cette phrase, c’est que la bisexualité n’est pas considérée toute seule : elle est « fatigante » par comparaison avec l’hétérosexualité ou l’homosexualité. Lesquelles pourraient tout à fait être jugées « fatigantes » pour tout un tas de raisons : après tout, ressentir du désir pour les gens au quotidien, tomber amoureux, se heurter souvent aux refus, aux déceptions, aux échecs, à la frustration, sont bel et bien quelque chose de fatigant à vivre. Au fond, on n’aurait pas beaucoup de mal à soutenir que toute sexualité et toute vie amoureuse sont fatigantes. Ce n’est pas pour rien que, depuis des millénaires, les philosophes, les sages, etc. écrivent des traités entiers sur le meilleur moyen de maîtriser ses désirs et d’atteindre l’ataraxie, l’adiaphoria et autres notions techniques apparentées de près ou de loin à la sérénité.

Mais il semble ici que la bisexualité doive avoir quelque chose de particulier par rapport aux autres orientations sexuelles, qu’elle soit plus fatigante que l’hétérosexualité ou l’homosexualité. Pourquoi ?

On pourrait dire : « Peut-être parce que les personnes bisexuelles font l’objet de discriminations particulières, qu’elles sont encore trop peu représentées, souvent méprisées, etc. » Mais visiblement ce n’était pas le propos. Il s’agissait de comparer les orientations sexuelles prises en elles-mêmes, sans rapport à un contexte social particulier. Alors pourquoi ?

Qu’est-ce qui différencie la bisexualité de ces deux autres orientations sexuelles que sont l’hétérosexualité et l’homosexualité ? C’est le fait que ces deux-là sont aussi des « monosexualités », c’est-à-dire des attirances éprouvées potentiellement envers les personnes d’un seul sexe, ou plutôt d’un seul genre – grosso modo. Les bi sont les seuls à être attirés potentiellement par des personnes des deux sexes.

Pour quelqu’un qui ne connaît pas du tout la bisexualité, le premier moyen de la définir consiste donc à réaliser une espèce d’opération d’arithmétique sexuelle : la bisexualité, en gros, ce serait l’hétérosexualité plus l’homosexualité.

Si je pose l’équation : Homo + hétéro = bi, un peu comme 1 + 1 = 2.

Et au fond c’est bien la définition étymologique de la chose : la bisexualité est une sexualité « double », caractérisée par l’attirance pour deux sexes, au lieu d’un seul comme la majorité des gens. Techniquement, donc, c’est vrai.

… surtout quand la norme hétéro s’en mêle

Là où les choses se compliquent, c’est lorsqu’on quitte le domaine de la définition technique, pratique, et qu’on entre dans le domaine des connotations dont le mot et sa définition sont porteurs.

Les connotations, ce sont tous les petits points d’accroche où l’imagination vient se nicher, elle-même la main dans la main avec sa grande amie l’émotion, tandis que leur pote le jugement moral ne se balade jamais très loin. C’est normal, et c’est ce qui fait que nous ne sommes pas des ordinateurs, puisque nous ne nous contentons pas d’enregistrer froidement des « données » ou des « informations » qui seraient purement factuelles, mais que nous réagissons à elles comme deux produits chimiques réagissent ensemble, de façon très complexe, pour le meilleur et le pire.

(Il  y a  ça, et il y a le fait que la définition ci-dessus est tout sauf purement factuelle et objective : le choix des termes de la définition, de l’approche adoptée et du nom même de bisexualité ne sont pas « factuelles » ou « objectives ». Toute définition n’est jamais qu’une approche de quelque chose selon une méthode donnée, et toute définition a ses limites, comme nous le verrons plus loin pour la définition de la bisexualité dont nous sommes partis. C’est pour ça qu’il est rarement mauvais de réfléchir sur les mots qu’on emploie, sur les concepts et les notions qu’on manie, afin de les confronter entre eux et de nuancer leurs limites habituelles.)

Bref, quelles sont donc les connotations courantes qu’éveille une pareille définition d’une orientation sexuelle ?

Eh bien, il y a un côté extraordinaire. Non pas un type d’attirance, mais deux. Une attirance double qui s’oppose à deux attirances qui par contraste ont l’air « simples ». Si nous partons de la norme hétérosexuelle telle qu’elle a régné disons aux XIXe et XXe siècles, avec ses postulats de base qui sont qu’il existerait deux sexes distincts et étanches et deux formes de sexualité distinctes et étanches, la « normale » étant celle qui consiste à désirer les gens du sexe opposé, nous voyons que, aux yeux de quelqu’un qui a endossé cette norme (c’est-à-dire beaucoup de gens, de nos jours),  l’homosexualité déroge à la norme sur le mode du retournement : les homosexuels sont des gens qui désirent non pas l’autre sexe mais le même sexe. La bisexualité, elle, a pour caractéristique principale une idée d’accumulation : non pas l’un ou l’autre, mais les deux. Par rapport à la norme hétérosexuelle, la bisexualité ainsi définie est doublement transgressive. Elle remet en cause non pas seulement l’idée que l’attirance « normale » serait l’attirance pour les gens du sexe opposé, mais aussi le postulat plus fondamental selon lequel il existerait deux sexualités distinctes et étanches.

Autrement dit, pour quelqu’un qui a cette norme en tête (et nous y avons tous eu droit à un moment donné), la personne bisexuelle est davantage transgressive que la personne homosexuelle. La personne homosexuelle ne fait que subvertir, retourner l’attirance présentée comme « normale », mais elle reste dans la norme au sens où elle a le bon goût d’être complètement différente. Elle a un côté symétrique. Les gens du sexe opposé pour l’hétéro, les gens du même sexe pour l’homo. Les deux se complètent tout en restant admirablement séparés. La personne bisexuelle, en revanche, transgresse cette symétrie parfaite. Elle dépasse le cadre qui a instauré cette division.

Mais de ce fait, puisqu’elle est comprise comme ce qui accumule les deux, elle devient ce qui enveloppe tout. Elle a des airs de totalité, tout comme la figure de l’androgyne est parfois conçue comme l’être qui accumule en lui tout l’humain en étant à la fois homme et femme dans un seul corps. La personne bisexuelle, dans cette perspective, semble être, de son côté, celle qui totalise par son attirance toute la sexualité possible. La bisexualité est l’attirance-limite, l’attirance qui se confond avec le cadre de toutes les attirances possibles, l’attirance qu’on ne peut pas dépasser parce qu’elle dépasse tout le reste elle-même. La personne bisexuelle est la personne qui désire non pas telle ou telle partie de l’humanité, mais tout le monde.

Ces airs extraordinaires sont donc liés à l’aspect transgressif de la bisexualité et au fait que, dans la perspective adoptée par la norme hétérosexuelle, elle ne peut qu’être placée sous le signe de l’excès, et même du superlatif, du plus haut degré possible, du désir le plus étendu possible. La bisexualité est alors considérée comme l’hypersexualité, la sexualité « la plus sexuelle » qui soit.

Avec cette idée-là va une autre idée, qui se glisse insidieusement dans la tête à ce moment-là : celle que la bisexualité serait nécessairement plus intense, plus puissante que les autres sexualités.

Mais pourquoi aboutit-on si facilement à un tel glissement ? Faisons une pause et voyons ça.

Reprenez les définitions dont nous sommes partis. Elles définissent les orientations sexuelles en fonction du ou des sexes des gens qu’une personne désire potentiellement. Une personne homosexuelle peut désirer des gens du même sexe qu’elle. Une personne hétérosexuelle peut désirer des gens de l’autre sexe. Une personne bisexuelle peut désirer des gens du même sexe et/ou des personnes de l’autre sexe.

Mais le danger de l’arithmétique sexuelle à laquelle on se livre par commodité pour se représenter la bisexualité quand on ne la vit pas soi-même, c’est qu’elle a vite fait de faire oublier un mot important de la définition (enfin, tous les mots sont importants dans une définition) : l’idée qu’il s’agit des attirances potentielles d’une personne. Il s’agit de définir le champ des possibles. Cela ne veut pas du tout dire qu’une personne bisexuelle désire en permanence et à la fois l’ensemble des personnes qui peuvent l’attirer. D’où l’intérêt du « et/ou » que j’ai casé dans la définition de la bisexualité au paragraphe précédent.

Nous touchons là au nœud du problème, qui est au fond très simple dès lors qu’on l’envisage en termes de logique. Les définitions des orientations sexuelles utilisent pour critère un certain attribut des personnes désirées. L’homosexualité peut se définir comme l’attirance d’une personne envers des sujets appelés êtres humains qui ont pour attribut d’être du même sexe qu’elle. Idem pour l’hétérosexualité, l’attribut des personnes désirées étant d’être de l’autre sexe. La bisexualité consiste alors à désirer des personnes qui peuvent avoir deux attributs possibles (être du même sexe ou être de l’autre sexe). Mais aucune de ces définitions ne dit rien sur la quantité de personnes totales que l’on désire, ni sur l’intensité du désir. Le problème de « l’arithmétique sexuelle » (le « bi = homo + hétéro »), c’est qu’elle amène très facilement à penser en termes de quantité des choses qui devraient être pensées en termes de qualités ou de propriétés attribuées aux gens.

Car ce que dit la définition de la bisexualité, c’est qu’une personne bisexuelle peut désirer des gens ayant deux propriétés différentes possibles (au lieu d’une seule pour l’hétérosexualité et l’homosexualité). Mais l’addition porte sur les propriétés différentes possibles des personnes que l’on peut désirer, pas sur la quantité des personnes qu’on va désirer pour de bon !

Pour prendre un exemple histoire d’enfoncer le clou : voici une personne A dont je vous affirme qu’elle mange des gâteaux de telle sorte. Voici une personne B dont je vous affirme qu’elle mange des gâteaux d’une autre sorte. Voici enfin une personne C dont je vous affirme qu’elle mange des gâteaux des deux sortes. Qu’est-ce que vous pouvez me dire à partir de ça sur l’appétit des trois personnes ? Rien. (Vous pourriez tout au plus me parler de leurs goûts, mais la comparaison s’arrête là, une orientation sexuelle n’étant pas une simple affaire de préférence, contrairement au choix des gâteaux.)

Bref, dès lors qu’on y réfléchit un peu, il n’y a aucune raison de croire qu’une personne bi ressentirait nécessairement du désir envers une plus grande quantité de gens qu’une personne hétéro ou homo. Pas plus qu’il n’y a de raison de croire qu’une personne bi ressentirait nécessairement plus de désir tout court qu’une personne hétéro ou homo.

Seulement, dès lors qu’on oublie cela, on a très vite fait de se focaliser sur le « et », sur le « plus », sur le « à la fois », et d’avoir l’impression que la bisexualité serait nécessairement une hypersexualité, qu’elle supposerait plus de désir ou un désir plus intense que les autres orientations sexuelles.

Or, dans le domaine sexuel, cette idée d’accumulation, outre les transgressions dont je viens de parler par rapport à la norme hétéro, suscite toutes sortes de jugements moraux. En effet, dès lors qu’on invente une catégorie de gens qui ressentiraient davantage de désir sexuel que les autres, tout l’héritage moral visant à contrôler et à réprimer la sexualité se remobilise. Si une personne ressent plus de désir sexuel que les autres, elle est nécessairement anormale, malade par nature (donc à  supprimer ou à soigner) ou bien pervertie, dépravée (donc à contrôler, à remettre dans la limite). De là les préjugés qui font des personnes bisexuelles des gens nécessairement obsédés, qui seraient naturellement destinés à une sorte de prostitution volontaire (ah, le fantasme ! Gratis, mec !). Remarquez qu’on a parfois encore la même réaction envers des personnes homosexuelles ou des trans, lorsqu’on s’explique aussi leur orientation sexuelle ou leur identité de genre par le fait qu’elles seraient en proie à un excès de désir sexuel.

C’est de là que vient, je pense, cette idée bizarre qu’être bi serait nécessairement plus fatigant qu’être homo ou hétéro : elle est due à l’idée qu’une personne bi vivrait nécessairement dans un monde surchargé en désir (et donc en frustrations ou en courbatures post-coitum).

Vous comprenez mieux maintenant pourquoi il s’agit d’un préjugé crassement faux.

C’est un peu comme cet ami qui, il y a quelques mois, après m’avoir entendu dire que je cherchais indifféremment quelqu’un avec qui sortir, homme ou femme ou trans ou qui que ce soit, en concluait avec un sourire que je cherchais « tous azimuts ». C’était dit sans malveillance, mais apparemment avec l’idée que mon désespoir et/ou ma frustration me poussaient décidément à recourir à des moyens extrêmes pour me débarrasser enfin de mon satané célibat. Je n’ai pas voulu ou pas pu expliquer en quoi c’était faux, mais la remarque, au fond, puisait peut-être bien dans les mêmes malentendus sur la bisexualité que le « ça doit être fatigant ».

Réponse à une objection possible

Il y aura sûrement des petits malins pour venir me dire : « Mais attends, la quantité de personnes totales que tu peux désirer est vraiment deux fois plus grande que la quantité de personnes que tu aurais pu désirer si tu avais été hétéro ou homo. En plus tu as dû le voir, puisque tu as commencé par te définir comme hétéro avant de découvrir ton attirance pour les gens du même sexe. Donc tu as forcément plus de tentations qu’avant ! »

C’est encore négliger l’importance du « potentiellement » dans les définitions du début. La quantité de personnes que je peux désirer est effectivement plus grande que celle que je pouvais désirer auparavant. Mais cela veut-il dire que je désire effectivement plus de gens qu’avant ? Encore une fois, la seule définition de la bisexualité ne permet pas de l’affirmer logiquement, et cette idée reçue résulte d’une « arithmétique sexuelle » assez naïve.

Pour que j’aie effectivement plus de tentations qu’auparavant, cela supposerait qu’on puisse calculer arithmétiquement le nombre de gens que je désire. Il faudrait pouvoir dire : « Au départ je suis un homme hétéro, je désire uniquement les femmes. Soit A l’ensemble des femmes et soit A’ l’ensemble des femmes qui me paraissent attirantes, le second ensemble étant évidemment inclus dans le premier et plus restreint que lui. Maintenant je deviens bi, je me mets à désirer aussi des hommes. Soit B l’ensemble des hommes et, au sein de B, j’appelle B’ l’ensemble des hommes qui m’attirent. Le nombre total d’êtres humains qui me paraissent sexy est donc nécessairement égal à A’ + B’. »

Mais serait-il nécessairement égal à A’ + B’ ? Est-ce que, depuis que je suis bi, je continue à trouver attirantes autant de femmes que quand j’étais hétéro ? Vous voyez que c’est tout sauf évident. Car il ne s’agit pas ici d’une pure accumulation. Mon attention n’est pas tournée en surcroît vers d’autres personnes, elle peut aussi être détournée vers d’autres personnes. Autrement dit, la proportion globale de gens qui m’attirent n’a pas forcément augmenté. Si j’appelle C l’ensemble de l’humanité égal à A+ B, l’ensemble C’ des gens qui m’attirent en tant que bi ne sera pas nécessairement égal à A’+B’. Il sera plutôt… grosso modo égal à ce que seraient A’ ou B’, ou à la moyenne des deux.

Pour terminer de clarifier ça, il peut être utile de faire la comparaison avec les gauchers, les droitiers et les ambidextres. Être ambidextre est parfois un moyen facile de briller en société. « Wouah, la classe, tu peux utiliser n’importe quelle main ! » Un corollaire de la condition d’ambidextre auquel on pense moins est qu’une personne ambidextre, si elle est en effet davantage « polyvalente manuellement » qu’une personne droitière ou gauchère, est comparativement moins douée de sa main gauche qu’une gauchère et moins douée de sa main droite qu’une droitière. Cela pour la raison toute simple qu’une personne donnée, quelle que soit sa ou ses bonnes mains, accomplit toujours à peu près le même nombre de gestes dans la vie, de sorte qu’une personne qui se « spécialise » en utilisant toujours une de ses deux mains sera très douée avec cette main et très peu douée avec l’autre, tandis qu’une ambidextre sera certes douée des deux mains, mais seulement moyennement douée, à moins de se spécialiser en utilisant une main en particulier pour tel ou tel type de geste. Une personne ambidextre n’est donc pas plus douée avec ses mains que les autres, puisqu’elle n’a pas davantage d’occasions de les utiliser que les autres : elle se contente de les utiliser différemment. De même, une personne bisexuelle ne ressent pas plus de désir, ses besoins affectifs et sexuels sont comme ceux des autres, mais ils sont répartis différemment parmi la population des personnes désirables autour d’elle.

Pour en revenir aux orientations sexuelles, ce n’est pas parce que j’ai acquis la capacité de m’intéresser à davantage de types de personnes que je suis devenu instantanément une machine à désirer effrénée. Ce qui tombe bien, parce que, dans mon expérience personnelle, je n’ai pas eu cette impression. Il y a eu une courte période pendant laquelle j’ai prêté davantage d’attention à mes attirances en général, parce que j’avais besoin de m’assurer de leur nature, de vérifier que j’étais bien bi et pas juste un hétéro très ouvert et très enclin à se faire des films pour rien. Mais je n’ai observé aucun tsunami de nymphomanie ébouriffante (heureusement ou malheureusement, comme vous voudrez).

Je dois préciser aussitôt que ce n’est pas du tout une affaire de résistance à la tentation ou je ne sais quelle logique crypto-judéo-chrétienne bizarre. C’est tout bêtement une affaire de méthode. Car encore une fois, cette idée de diviser l’humanité en deux sexes, de penser qu’il existerait deux sexualités distinctes et étanches visant l’une les personnes du sexe opposé et l’autre les personnes du même sexe, c’est une invention récente (du XIXe siècle à peu près) visant à imposer la norme hétérosexuelle et à rendre monstrueuse toute sexualité qui envisagerait les choses différemment. Donc, cette idée de ne concevoir la bisexualité que comme « l’hétérosexualité plus l’homosexualité », c’est une conception des choses parmi beaucoup d’autres possibles. Et c’est aussi un joli artifice rhétorique quand on veut faire passer un bi pour un nymphomane à peu de frais.

D’autres conceptions des désirs, des attirances et des sentiments sont possibles. Longtemps on s’est allègrement passé de la notion même de sexualité et d’orientation sexuelle. Or l’idée d’orientation sexuelle, liée au départ à la notion du « choix d’objet du désir » en psychanalyse, ne va pas de soi et ne trouve aucun ancrage certain dans un quelconque mécanisme physiologique. Mieux, l’idée même d’une distinction biologique bien nette entre deux sexes vacille sur ses bases (merci Anne Fausto-Sterling). Or, si la notion de sexe n’est pas purement biologique mais relève en partie du social, alors la notion d’orientation sexuelle n’est pas « naturelle » non plus. Bref, tout cela ne relève pas d’une Nature immuable, mais bien plutôt des cultures et des usages sociaux.

De sorte qu’il est très simple de concevoir les choses différemment. Les notions de « pansexualité » ou d’ « omnisexualité », par ailleurs proches de celle de bisexualité, s’en distinguent par le choix de ne pas mettre l’accent sur cet aspect double, mais plutôt sur l’idée que l’on peut être attiré par tout le monde. Je préfère ne pas imaginer les réactions que ces mots peuvent provoquer chez les gens qui comprennent les choses de travers en les rapportant à une plus grande intensité du désir (« Hannn, il dit qu’il peut coucher avec tout le monde ! Ça veut dire qu’il a envie de baiser toute la planète » !). Mais ces termes, outre qu’ils ont le bon goût de ne pas donner l’impression d’exclure les trans et les personnes intersexuées, ont l’avantage de concevoir les gens que l’on désire comme un ensemble unique, et non comme une série de sous-ensembles qui seraient complètement déterminés par la distinction de sexe.

Ces termes rappellent donc opportunément que le seul critère auquel on ait vraiment recours dans la vie quotidienne, ce ne sont pas ces opérations d’apothicaire, mais simplement le critère: « Est-ce que cette personne me plaît ou non ? » Cela ne veut pas dire que le sexe ou le genre de la personne n’a aucune importance, mais que les choses ne sont pas aussi déterminées par ça que ce qu’on peut croire quand on manipule trop à la légère la notion de bisexualité.

Réponse à une autre objection possible

Il y aura sûrement d’autres petits malins (ou bien les mêmes) pour venir me dire aussi : « Mais certaines personnes bi admettent volontiers que leur idéal de vie consisterait à avoir non pas une seule relation exclusive, mais deux relations à la fois, l’une avec quelqu’un du même sexe, l’autre avec quelqu’un de l’autre sexe. C’est donc bien qu’elles ressentent davantage de désir et qu’elles ont davantage de besoin que des homos ou des hétéros. Et cela vient du fait que les bi sont attirés à la fois par des gens du même sexe et par des gens du sexe opposé, donc à la fois par des hommes et des femmes, et comme les deux sexes apportent chacun quelque chose de très différent, une personne bi aura besoin des deux pour être satisfaite. »

Ce à quoi je répondrai que je suis d’accord avec le constat, mais non avec les conclusions qu’on prétend en tirer sur les personnes bi en général. Et je répliquerai aussitôt qu’il y a de nombreuses personnes bi qui se contentent très bien d’une relation exclusive… ou bien qui font des infidélités, mais pas avec des personne d’un autre sexe que celui de leur partenaire habituel-le. Et qu’inversement, il y a aussi des homos et des hétéros qui tombent amoureux de deux personnes à la fois (voire plus) et qui ressentent le désir ou le besoin de mener de front deux relations simultanées (ou plus). Alors, comment expliquer cela ? Va-t-on, pour les bi, parler de besoin inévitable, et pour les autres, parler seulement de la toute-puissance de l’amour en général, ou alors condamner la chose comme preuve d’un caractère volage ?

Si toutes les personnes bi ressentaient nécessairement cette frustration, et si elles étaient les seules à la ressentir, alors ce raisonnement sur la prétendue inévitable frustration des bi en couple exclusif, qui prétend déduire savamment une généralité sur tous les bi à partir de ce que vit une partie d’entre eux, serait imparable. Mais l’expérience montre que ce n’est pas du tout le cas. C’est donc que la prétendue différence essentielle entre hommes et femmes n’est pas la seule raison qui peut pousser quelqu’un à rechercher deux relations simultanées. Tous les bi qui le font ne le font donc pas nécessairement pour cette raison, et, à l’inverse, toutes les personnes qui le font ne sont pas bi. Le raisonnement est donc beaucoup moins solide qu’il n’en a l’air.

Certes, en tant que bi, je constate bien qu’il y a une différence entre mes attirances ou sentiments envers des femmes et ceux envers des hommes. Je ne cherche en partie pas la même chose, et je ne trouve en partie pas la même chose. Qu’est-ce qui est essentiel ou non pour moi là-dedans, je n’en sais rien et je n’aurai pas trop de toute ma vie pour y réfléchir. Mais, d’après les témoignages de bi que j’ai pu lire et entendre, je me garderai bien d’étendre mon exemple personnel à l’ensemble des gens qui se reconnaissent comme bi.

Et ce n’est pas étonnant que l’expérience prouve la fausseté d’une telle objection, puisqu’encore une fois elle présuppose que tout ce qui est potentiellement désirable par un bi sera nécessairement désiré… ce qui est faux, comme nous l’avons vu. Cela peut arriver, mais ce n’est pas du tout une conséquence logique du fait d’être bi.

Bref…

Voilà pour cette petite séance de décorticage de préjugés et de chasse aux mythes sur la bisexualité. J’espère qu’elle vous aura permis de vous clarifier les idées, que ce soit pour vous méfier des raisonnements qui n’en sont pas ou pour apprendre à mieux y répondre si vous êtes bi et que vous avez affaire à eux au quotidien.

Et si vous avez lu toute cette page avec attention, vous aurez le droit de dire que vous ressentez de la fatigue, mais que ce n’est pas votre sexualité qui en est la cause. Enfin, pas de la façon qu’on pourrait croire.

Dix raisons de se réjouir après le débat sur le mariage

 Notre pays ne philosophe pas assez et a une furieuse tendance à voir tout en noir. Certes, nous sortons d’un débat où la surreprésentation médiatique d’une parole réactionnaire extrémiste a consterné, lassé et plus généralement usé beaucoup de monde (et pas seulement les LGBT+++, même s’ils étaient plus directement concernés que les autres). Et je ne peux qu’approuver la position intransigeante du collectif « Oui oui oui » dans son communiqué de l’autre jour et son appel à poursuivre la lutte politique et militante.

Mais malgré cela, je refuse de céder à l’amertume. Ne voir que ce qui ne va pas, ce serait déjà accorder une victoire à nos adversaires politiques, à ces extrémistes enragés pas si nombreux que ça, qui se sont ingéniés pendant des mois à faire croire à un pays progressiste, sur le point d’adopter une belle loi, qu’il était plus réactionnaire qu’il ne l’est en réalité.

Nous avons assisté, à l’échelle du pays, au même processus qu’on peut observer tous les jours sur Internet dans les commentaires aux articles de presse : sur le nombre énorme d’internautes qui viennent lire la page, une poignée d’idiots se déchaîne en postant à tout va des propos outranciers stupides et insultants… et l’internaute moyen, cédant au pessimiste, voit cinq ou dix messages et en conclut que l’ensemble de l’humanité est horrible et détestable, sans penser aux 95% de lecteurs paisibles qui n’ont rien dit. De même, gardons-nous de nous imaginer la France comme entièrement peuplée des mêmes sinistres individus qui s’entêteront à défiler dans la rue encore aujourd’hui. Car c’est là précisément ce qu’ils cherchent à nous faire croire, en dépit des résultats de plusieurs élections, des chiffres de sondages et des multiples tribunes, avis et points de vue favorables à la loi que nous avons pu lire un peu partout.

Voici donc dix raisons pour lesquelles ce débat a bel et bien réussi à faire avancer les choses dans le bon sens et qui font de l’adoption de cette loi une victoire qu’il ne faut pas bouder.

1) La consécration du concept d’homophobie. C’est ce qu’Eric Fassin appelle « l’inversion de la question homosexuelle » dans son livre du même nom (1). Au départ, c’était l’homosexualité qui était considérée comme hors normes et les propos et actes discriminatoires à son encontre n’étaient même pas remis en cause. Désormais, c’est l’inverse, et pour de bon : c’est l’homophobie qui est hors la loi. Pour les LGBT+++ c’est une évidence, mais il faut voir que ça n’en était pas une il y a encore peu de temps.

Certes l’homophobie persiste, et sous des formes toujours virulentes, mais cette radicalisation m’a toujours semblé avoir un côté désespéré. Ce clergé qui brandit des menaces de fin du monde, ces politiques qui multiplient les déclarations-choc, dissimulent mal leur décalage complet vis-à-vis de la société française actuelle, déjà favorable à la loi depuis plusieurs années. Ce à quoi nous avons assisté, surtout dans le cas de l’Église, c’est à une manifestation de rage impuissante de la part d’anciens pouvoirs qui n’ont cessé de reculer au cours des dernières décennies, qui ont vu les rênes du pays finir de leur échapper avec les dernières élections, et hurlent leur colère à l’idée de ne plus pouvoir rien contrôler. Et de fait, leur concert si bien organisé de protestations outrancières n’a pas eu la moindre prise sur la loi concernant le mariage et l’adoption (reste à veiller à ce qu’ils n’aient pas la peau de la PMA).

 2) Une prise de conscience à l’échelle du pays. C’est la conséquence de la raison précédente : maintenant, la France entière sait à quoi ressemble l’homophobie, pourquoi on a besoin d’un mot pour ça et pourquoi on veut tellement lutter contre. Rien de plus familier ni de plus évident pour une personne homosexuelle ou bisexuelle que le concept d’homophobie. Oui mais. Là où les principaux intéressés vivent avec ce concept et connaissent l’importance de la lutte contre l’homophobie depuis des dizaines d’années, l’hétéro moyen, celui qui ne fréquente pas ou peu d’homos et ne connaît absolument rien à la communauté ou à l’histoire des luttes pour l’égalité des droits, celui-là n’avait souvent de l’homophobie qu’une image assez vague et désincarnée, au point qu’il arrivait à mes amis hétéros de hausser les épaules ou de faire des mines du genre « Tu en fais trop » quand j’employais ce terme.

Je peux vous assurer que ce n’est plus le cas maintenant. Certes, le sursaut rageur des paroles homophobes a été douloureux pour tout le monde, mais il a achevé de faire prendre conscience au pays tout entier que oui, l’homophobie existe, qu’elle est une menace réelle et qu’elle mérite d’être combattue avec vigilance. Mieux, la figure de l’homophobe a désormais rejoint les caricatures politiques et devient la risée des dessinateurs de presse et des chroniqueurs humoristiques (les mêmes qui faisaient encore des blagues douteuses sur les homos il n’y a pas si longtemps).

3) La libération de la parole des victimes. C’est une raison limitée de se réjouir, certes, mais c’est là encore une avancée réelle : les homophobes parlent et agissent, mais désormais leurs victimes parlent et agissent aussi. La progression des chiffres des plaintes et des témoignages reçus par SOS Homophobie dans son rapport 2013 appelle une double lecture, qui n’a pas échappé à l’association : cette progression n’est pas due seulement à une augmentation brute des propos et des actes homophobes, mais aussi au fait que les victimes ont davantage le réflexe de parler et de recourir aux associations qui peuvent leur venir en aide. Or le silence des victimes contribuait à faire persister des situations iniques, et briser ce silence est une condition importante pour faire changer les choses. Il est important de voir que désormais les victimes savent qu’elles ne sont pas seules et qu’elles ne doivent pas rester isolées.

4) Une nouvelle génération de militants pour l’égalité des droits. S’il ne faut pas minimiser la violence des opposants à la loi, on ne peut pas non plus oublier si vite les très nombreux soutiens qui ont rejoint le combat en faveur de l’égalité. Pour les LGBT+++, c’est une nouvelle page de l’histoire de leurs luttes qui vient de s’écrire. Elle a été l’occasion d’une prise de conscience de la part de nouvelles générations qui ont découvert l’engagement militant, les manifestations, la bataille pied à pied dans les conversations et sur le Net. Pour beaucoup de jeunes, elle a été l’occasion de faire leur coming out et de s’engager politiquement. Pour un nombre non négligeable d’anciens, elle a été l’occasion de sortir enfin de l’ombre et du silence.

Mais nous n’étions pas seuls : de très nombreux hétéros se sont eux aussi engagés en faveur de la loi, ont publié des tribunes, ont posté des messages et des témoignages, et sont descendus battre le pavé pour refuser fermement le nivellement du débat par les extrémistes réactionnaires. J’ai ici le plaisir de parler à partir de mon expérience personnelle. En tant que bi, je n’avais jamais fait autant de manifestations en si peu de temps dans ma vie, et je les ai faites avec plaisir, parfois la rage au cœur, avec la conviction qu’il ne faut renoncer à rien. Et en tant que jeune homme, tout simplement, j’ai eu le très, très grand plaisir d’être rejoint très souvent par des amis qui s’identifiaient comme hétéros (et d’autres qui n’arboraient pas de symbole LGBT+++ évident et dont je ne demandais pas l’orientation sexuelle parce que je ne les connaissais pas beaucoup et qu’après tout ce n’était pas mon affaire). Ils étaient conscients eux aussi que cette loi ne concernait pas qu’une minorité, mais engageait les valeurs républicaines. Ils n’étaient pas directement concernés mais ont été là pour nous soutenir. Ils ont été très nombreux et nous leur devons des remerciements chaleureux.

5) Un regain d’intérêt pour le fonctionnement des institutions. Ça a été comme un cours d’éducation civique géant. Jamais depuis longtemps on n’avait suivi avec autant d’attention et de passion les travaux de l’Assemblée Nationale et du Sénat. Je pense que maintenant tout le monde est incollable sur la façon dont on légifère en France de nos jours ! On doit cela en partie aux médias (dont les médias LGBT, bien sûr, mais pas seulement) qui ont changé le parcours législatif en un véritable feuilleton. Mais on le doit aussi à un réel intérêt des citoyens pour le bon fonctionnement des institutions.

On n’a pas assez dit aussi que ce débat a montré une nouvelle proximité des citoyens avec le processus législatif. La diffusion des débats à la télévision sur LCP, la chaîne parlementaire et sur les sites de visionnages de vidéos permettait à chacun de suivre les débats en direct ou d’en revoir les moments forts : ce qu’ont dit les député-e-s peut être consulté à tout moment et ne s’oubliera pas. Le site de l’Assemblée Nationale permettait dans le même temps de consulter le projet de loi lui-même et les comptes rendus des séances. Idem pour le site du Sénat. Toutes ces pages ont été diffusées dans les médias et sur les réseaux sociaux. Par ailleurs, nous avons été incités à témoigner directement notre soutien ou notre désaccord aux personnalités politiques impliquées dans le débat. Or ce contact plus direct avec les élus et avec les institutions dans leur fonctionnement quotidien est une excellente chose, qui fait du bien à la démocratie et qui nous rappelle que c’est d’abord ça la politique, la vraie politique.

Sans surprise, les opposants, de leur côté, ont tout fait pour faire dysfonctionner les institutions : obstruction parlementaire, perturbation des séances par des militants cachés dans le public, harcèlement des élus par mail ou violence physique… cette tactique a un nom, c’est du terrorisme. Ce recours à des moyens aux marges de la légalité, voire franchement illégaux, montre en creux le désespoir des opposants et doit nous rappeler que quand la République fonctionne bien, les droits de tout le monde peuvent avancer, réellement, pour de bon. Ce bon fonctionnement des institutions au quotidien, il ne faut pas s’en désintéresser, mais le suivre attentivement et en prendre soin : sans lui, il n’y a plus de démocratie digne de ce nom.

6) L’irruption des sciences humaines dans le débat. Lisez-vous beaucoup d’articles et de livres de sociologie et d’anthropologie ? Non ? Vous devriez, ça fait beaucoup de bien. Et depuis quelques mois, vous avez pu le faire beaucoup plus facilement. En réaction à l’enfumage des opposants qui tentaient d’effrayer le badaud à coups de « changements anthropologiques » (ce qui ne veut rien dire, pas plus que « l’aberration anthropologique » de Fillon, qui ne serait décidément pas du genre à fonder un musée au quai Branly façon Chirac et aurait plutôt sa place dans Tintin au Congo), les vrais anthropologues, comme Françoise Héritier ou Maurice Godelier, ont pris la parole pour nous parler du mariage dans les sociétés humaines et de ses métamorphoses depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Hélas, hélas pour le clergé, le mariage n’est décidément pas catholique à l’origine, et le modèle étroit et mesquin défendu par les opposants à la loi est apparu comme tel. Ce regard plus vaste dans l’espace et le temps sur ce que font les sociétés humaines n’a fait que nous faire prendre conscience encore mieux de notre liberté.

Les sociologues, de leur côté, étaient déjà là depuis un moment (on les avait pas mal entendus à propos du PACS). Mais une fois encore, ils ont été là pour pourfendre les préjugés. Outre des figures modérées mais qui ont fait preuve d’une grande honnêteté intellectuelle, comme Irène Théry, je ne peux que penser aux interventions remarquables d’un Éric Fassin, d’un flegme admirable face à des interlocuteurs éructants, et toujours là pour désamorcer les peurs et détricoter les mensonges des opposants, que ce soit sur la loi du mariage ou sur les études de genre. Il faudrait aussi dire un mot des tribunes collectives de nombreuses personnalités (comme « Non à la collusion de la haine » dans Le Monde en novembre) ou des bilets consacrés à la loi par l’imperturbable avocat maître Eolas (en trois parties : une, deux, trois).

7) Une loi bi-friendly. Je m’attarde moins sur ce point parce que j’en ai déjà parlé (par exemple là) : on a beau ne pas en parler beaucoup, la loi qui vient de passer est beaucoup plus qu’un simple « mariage gay ». Elle confère de nouveaux droits à tout le monde, sans recourir à la notion d’orientation sexuelle. Et c’est très important, parce que, de ce fait, elle est autant ouverte aux monosexualités (les personnes attirées par un seul sexe : homos et hétéros) qu’aux sexualités non monosexuelles, qu’on s’identifie comme bisexuel-le ou comme pansexuel-le. C’est une loi non pas seulement gay-friendly mais LGB-friendly. D’autres combats restent à mener, comme la PMA et la reconnaissance des droits des trans, mais c’est déjà un progrès notable (et même en avance sur la visibilité actuelle des bi dans les médias).

8) Enfin une loi de gauche ! Là, on ne peut s’en réjouir que si on est de gauche, forcément. Mais enfin tout de même. Pour une fois, les choses ont été claires : c’était une loi de gauche. Dans le débat, les positions de la gauche et celles de la droite étaient diamétralement opposées (malgré quelques efforts louables mais bien trop rares de la part de quelques élu-e-s de droite). Nous avons vu s’affronter une gauche progressiste et une droite désespérément conservatrice, voire réactionnaire. Les différences radicales entre le PS et l’UMP sont apparues, tant sur la loi elle-même que sur les valeurs qui la sous-tendent. Difficile de penser qu’il n’y a pas de différence entre gauche et droite après ça ! Par ailleurs, ce débat a été un vrai baptême du feu pour toute une nouvelle génération d’élu-e-s de gauche, parmi lesquels la moindre n’était pas Christiane Taubira, à qui nous devons quelque chose de très important qui est une nouvelle rhétorique de gauche puissante et humaniste, comme il faut en avoir davantage si nous voulons vaincre les forces réactionnaires qui tentent en ce moment de tirer le pays vers le bas. C’était de la belle rhétorique de gauche : il en faudra encore, et pas qu’un peu. C’était une loi de gauche : il faut maintenant en réclamer d’autres.

9) La chute des masques à l’extrême-droite. Ouais, je suis d’accord, la parole décomplexée de l’extrême-droite n’est pas exactement une bonne nouvelle. Mais quand on y réfléchit deux minutes, sur le plan stratégique, tout est loin d’être perdu. Souvenez-vous : il y a peu de temps encore, l’extrême-droite et en particulier le FN se prétendaient gay-friendly. Ce n’était qu’un moyen d’exploiter les préjugés des gens en leur faisant croire que les homophobes sont nécessairement les étrangers (en particulier les gens du Proche-Orient, et en particulier les gens de confession musulmane, naturellement…). Il fallait vraiment être naïf pour se faire avoir par cette ficelle rhétorique grossière. Mais à force de lisser son discours, Marine Le Pen avait réussi à se refaire une respectabilité. Toute cette subtilité a volé en éclats pendant le débat sur le mariage. Marine Le Pen, soit qu’elle tombe le masque, soit qu’elle ait été dépassée par les éléments les plus réactionnaires de son parti, n’a plus pu entretenir l’illusion et s’est engagée à fond contre le mariage, au côté du GUD, de Civitas et des mouvances les plus violentes.  Le fond ressort, et il est fangeux. Or, plus la fange est visible, plus on la repère. J’espère que certains gros malins tentés par l’extrême-droite se rendent mieux compte d’à qui ils ont affaire après ça.

10) Le sursaut des croyants progressistes. Qu’on en a entendu, des propos réacs, de la part des représentants religieux et surtout (très loin devant les autres) de la part du clergé catholique ! Qu’ils ont été prompts à monter au créneau ! Avec quel bel ensemble ! Avec quelle organisation légionnaire ! Avec quels moyens financiers ! Avec quels alliés reluisants (ah, Civitas) ! À les entendre, toute la chrétienté était d’accord avec eux pour réserver la famille aux papas et aux mamans, pour tout repeindre en bleu et en rose avec des mamans légèrement moins grandes que leurs maris, bref, pour réclamer un monde parfait. Hélas ! Ils avaient malencontreusement oublié de demander l’avis des ouailles, et pas mal de brebis ont bêlé de travers. Voyez les articles sur Marianne, sur Le Monde, les tribunes publiées par des associations comme Nous sommes aussi l’Eglise et l’hebdomadaire Témoignage chrétien ; il y a même eu un site ApostasiePourTous… Ils avaient aussi oublié que, d’après une enquête de l’IFOP en août dernier, 45% des catholiques pratiquants étaient favorables au mariage pour tous : de quoi fissurer la « légitimité » du clergé antimariage.

Là encore, l’écart entre la com’ des opposants et la réalité est abyssal, pour ne pas dire caricatural. Les protestations et le ras-le-bol des chrétiens pro-mariage se sont fait entendre crescendo au fil du débat, et des associations chrétiennes pro-mariage étaient présentes dans les manifestations pour la loi. Gageons que beaucoup de croyants n’auront pas apprécié de voir leur parole et leur existence même niées par leurs représentants au sein de leur Église. Cela donnerait-il lieu (enfin) à un sursaut des chrétiens progressistes face à un Vatican et à un clergé français toujours aussi en décalage avec la société actuelle ? Ce sera à eux de jouer, mais les tensions au sein des institutions catholiques n’ont pas fini de grimper.

Voilà donc dix raisons de ne pas se croire « vaincus », comme le dit trop vite le collectif Oui oui oui (qu’aurait-il dit si la loi n’était pas passé, je me le demande). Certes, il y a encore un long et rude combat à mener, certes les réactionnaires sont virulents et ne doivent pas être sous-estimés… mais nous ne devons pas leur laisser le monopole des termes du débat, ni celui des généralités.

Il ne faut pas avoir peur de dire : nous avons gagné. Il ne faut pas avoir peur de dire : c’est l’aboutissement de plus d’un siècle de lutte pour l’égalité des droits, et ce n’est pas terminé. Il ne faut pas avoir peur de dire : nous continuerons à nous battre pour les valeurs républicaines.

Et, je le répète encore, il ne faut pas se laisser miner par la com’ des réactionnaires. Les chiens aboient, le char de la Marche des fiertés passe.

______________

(1) Éric Fassin, L’Inversion de la question homosexuelle, Paris, Éditions Amsterdam, 2005.

Merci la France !

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Hier 17 mai 2013, la loi ouvrant le mariage civil et l’adoption aux couples de même sexe a été promulguée.

Ainsi, depuis hier, en France, tout citoyen ou toute citoyenne peut, dès sa majorité, se marier avec un citoyen ou une citoyenne ayant aussi atteint sa majorité.

Ce droit, nous l’avons toutes et tous, quelle que soit notre orientation sexuelle et sentimentale supposée.

De ce fait, non seulement les personnes qui s’identifient comme homosexuelles ou bisexuelles pourront épouser des conjoints du même sexe au même titre que les personnes s’identifiant comme hétérosexuelles épousent des conjoints de sexe différent,

mais personne ne se trouve enfermée dans une quelconque catégorie, qu’il s’agisse d’hétérosexualité, d’homosexualité, de bisexualité ou de tout autre concept déterminant les goûts et les attirances d’une personne.

Ainsi, tout homme tombant amoureux d’un homme et désirant fonder une famille avec lui, toute femme tombant amoureuse d’une femme et souhaitant fonder une famille avec elle, tous pourront le faire, et cela quelle que soit leur histoire personnelle et leurs relations amoureuses et sexuelles passées.

Si vous vous pensez homosexuel-le et que vous souhaiter épouser votre conjoint-e, c’est désormais possible. Si vous tombez amoureux/se de quelqu’un de l’autre sexe, vous pouvez aussi vous marier et avoir des enfants. Réciproquement, si vous vous pensiez hétérosexuel-le et que vous tombez amoureux/se de quelqu’un du même sexe, vos perspectives d’avenir n’en sont pas bouleversées et la légitimité de votre union sera la même aux yeux de la société civile.

C'est une vieille affiche, mais je la remets parce que j'aime beaucoup cette image.
C’est une vieille affiche, mais je la remets parce que j’aime beaucoup cette image.

Cette loi est un grand progrès pour les droits humains en France. Ce n’est pas tous les jours qu’une loi à la fois aussi simple et aussi puissamment symbolique est adoptée dans notre pays, alors vous me pardonnerez, j’espère, d’élever un peu le ton et d’être solennel et patriotique, pour une fois.

Le débat qui a précédé cette loi a été riche, mais a donné lieu de la part de la frange extrémiste de ses opposants à un déchaînement de violence verbale et physique peu compatible avec les valeurs de notre République. Beaucoup de gens en ont souffert, et je ne parle pas seulement d’homosexuels ou de bisexuels, mais aussi de nombreux citoyens favorables à cette loi d’égalité.

La pire arme de l’intolérance, de l’obscurantisme et de la démesure est sans aucun doute le sillage de consternation et d’effarement dont ils se drapent comme d’un nuage empoisonné face aux gens intellectuellement honnêtes. La Pythie de Delphes, en son temps, disait : rien de trop. Sophocle, dans Œdipe roi, mettait en garde le héros contre l’aveuglement de sa colère par l’intermédiaire du Chœur : « La démesure enfante le tyran ». Des millénaires plus tard, Michel Audiard, dans Les Tontons flingueurs, résume admirablement leur pensée : « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Face aux outrances des réactionnaires extrêmes, face à l’enflure des propos de personnalités politiques irresponsables qui ne sont pas à la hauteur de leurs mandats, il est toujours tentant de céder à l’abattement ou de sombrer dans l’amertume ou le cynisme. Certains, les moins maîtres de leurs passions, cèdent à l’impulsion animale qui consiste à répondre à la violence par la violence et à l’intolérance par l’intolérance, sans se rendre compte qu’en recourant à des procédés pareils pour imposer leurs valeurs, ils les renient eux-mêmes en croyant les défendre.

La meilleure stratégie face aux excès reste la mesure, qui n’est pas la faiblesse. La modération, la persévérance, la discussion argumentée et ferme, le respect des lois et un minimum de réflexion sur les principes qui les fondent, sans oublier la bonne transmission du savoir, voilà ce qui nous fera vaincre les haines et ouvrir les esprits. Dans bien des cas, ce sont les préjugés, l’ignorance ou la paresse intellectuelle qui font le lit de l’intolérance : c’est contre cela qu’il faut lutter, sans jamais réduire la lutte à un affrontement manichéen entre bons et mauvais citoyens. Tout le monde peut comprendre. Avec le temps, j’ai bon espoir que tout le monde comprendra à quel point cette loi est une bonne chose.

Mais avant toute stratégie, ce à quoi il ne faut jamais renoncer, c’est à la confiance et à l’optimisme à propos des Français et de la France. Prendre les gens pour des imbéciles, croire qu’on ne sera pas capable de faire quelque chose, c’est y renoncer avant même d’avoir essayé. On disait il n’y a pas si longtemps qu’impossible n’était pas un mot français. J’aimerais retrouver plus souvent cet état d’esprit dans la société actuelle, au lieu de cette complaisance dans le défaitisme qui ne nous avance à rien et nous entretient dans une mauvaise image de nous-même.

Alors, maintenant que la victoire est là, mettons de côté les péripéties de la lutte, oublions juste un moment tout ce qu’il reste encore à faire, et poussons un cri de joie longtemps attendu, comme l’autre jour  dans le XIVe arrondissement à Paris, après l’adoption définitive du texte à l’Assemblée nationale. YA-HOU ! Pas toujours facile quand on a peu d’occasions de yahouter. Refaisons-le : YAHOUUUUUUU !!!

Le fait est là. Nous l’avons fait ! Notre pays, notre peuple en est capable ! Nous pouvons, quand nous le voulons, être fidèles aux grandes valeurs qui ont fait notre fierté dans l’Histoire, et qui la feront encore, si nous nous en donnons les moyens.

Il n’y a pas d’avenir sans vision de l’avenir, sans volonté de construire une République encore plus républicaine et une société meilleure. Les rêves sont les fondations des réalités de demain, et c’est pour cela que nous avons besoin d’oser espérer, d’oser rêver, d’oser même l’utopie, et d’oser agir pour des causes en apparence perdues d’avance. La politique, loin d’être une sorte de jeu creux ou d’éternelle déception d’un « Tous pourris » simplement faux (car les personalités politiques de bonne volonté existent et agissent autant que les autres), est la condition indispensable à la construction de cette société meilleure.

S’en désintéresser, c’est laisser le champ libre aux forces réactionnaires, c’est laisser le terrain aux extrémistes et aux grandes gueules vaines. Et il est hors de question, en ce qui me concerne, que je laisse ce terrain aux réactionnaires, tout comme il est hors de question que je leur laisse le monopole des symboles de la France, du drapeau français, de Marianne, et de cette devise républicaine à laquelle ils ne comprennent rien. La liberté, l’égalité et la fraternité, c’est maintenant, et c’est en agissant maintenant que nous les assurons pour l’avenir.

Alors, j’ai envie de dire : Marions-nous ! Adoptons ! et… faisons encore de la politique !

Vive la République, vive la France, vive nous les Français (un peu d’autocongratulation ne fait pas de mal ^_^) !

Et surtout, vive la cause des droits humains, vive la lutte pour le bien-être de l’humanité !

NOTE : Si vous n’étiez pas passé-e ici depuis un moment, n’oubliez pas de consulter aussi mes annonces d’événements pour la fin mai, à Paris, Strasbourg et Amiens !

La bisexualité, grande oubliée du débat sur le mariage

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai été choqué par la déferlante d’homophobie décomplexée qui a inondé les médias et Internet à l’occasion de la présentation du projet de loi sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, puis de sa discussion à l’Assemblée nationale. J’ai eu de la chance dans la vie et je ne peux pas prétendre avoir été souvent confronté à de l’homophobie directe et violente : la campagne de désinformation pure menée par les opposants au projet de loi a été la première fois où je me suis senti profondément rejeté et détesté à cause de mes attirances et de mes sentiments.

 

Mais, en tant que bisexuel, une violence supplémentaire, plus insidieuse, a été l’absence totale de la moindre mention des personnes bisexuelles dans ce débat. D’emblée, et cela même dans les propos des meilleurs défenseurs du projet (tu quoque Taubira), la loi a été présentée en termes d’ouverture du mariage à une catégorie prédéfinie de personnes qui serait « les homosexuel-le-s ». C’est comme si même les partisans du projet les plus progressistes s’étaient avérés incapables de le porter dans toute son ampleur, dans toute sa grandeur aussi : le fait qu’il ne recourt nulle part à la notion d’orientation sexuelle ou sentimentale, et raisonne uniquement en fonction du sexe des personnes à marier.

 

Je ne répèterai jamais assez à quel point cette approche est une bonne chose, et à quel point les mots sont importants : c’est bel et bien de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe qu’il s’agit, et non d’un quelconque « mariage gay ». Le droit de se marier à une personne du même sexe que soi est un droit que tout le monde va acquérir (même Christine Boutin et André Vingt-Trois, ne leur en déplaise) : ça, ça a été dit, mais personne ne semble avoir osé en tirer les (excellentes) conséquences, à savoir que toutes les citoyennes et tous les citoyens français, sans distinction d’orientation sexuelle/sentimentale, vont avoir désormais la liberté de se marier avec un autre adulte consentant sans distinction de sexe.

 

Le changement principal, le bouleversement, l’incroyable progrès est ici : la loi, techniquement, ignorera désormais le sexe de la personne avec laquelle vous voulez vous marier. Homme ou femme, ce sera le même mariage et (presque : espérons que la suite viendra) les mêmes droits.

 

Il suffit de réfléchir deux secondes pour comprendre à quel point cette loi est incroyablement favorable aux bi et favorable aussi à une conception plus fluide de la vie sexuelle et amoureuse en France. Désormais, non seulement il sera légal d’envisager un amour-toujours avec quelqu’un du même sexe dans le cadre du mariage, tout comme c’était possible jusque là avec une personne de l’autre sexe, mais il sera aussi légal de mener une vie de couple successivement avec un mari puis avec une épouse ou inversement. De plus, la progression déjà nette (même si encore très perfectible) des droits accordés aux couples de même sexe diminue le gouffre qui existait jusque là entre les deux types de couples, ce qui confère une légitimité déjà plus égale à ces deux types de vie de couple : cela réduit en partie la désagréable schizophrénie que j’évoquais parmi les difficultés rencontrés par les bi dans leurs perspectives de vie dans un précédent billet.

 

Alors, pourquoi ne pas avoir parlé ici plus tôt du mariage pour tous ? Je dois dire que j’ai l’impression de m’être fait avoir. D’avoir cédé à la pression imbécile des homophobes (lesquels sont évidemment biphobes sans le savoir puisque leur vision du monde n’inclut même pas la possibilité d’une bisexualité : je suppose qu’on doit être des espèces d’aliens pour eux), et d’avoir laissé les opposants influer sur les termes du débat, nous ramener par leurs propos à une simple défense de l’homosexualité comme on ne devrait plus avoir à en faire, contre des critiques dont l’archaïsme donnait régulièrement dans l’anachronisme.

 

Atterré par ce nivellement du débat, je me suis laissé aller à penser parfois qu’au fond on avait déjà assez de mal à parler des homos sans se faire taper sur la gueule, alors je n’allais pas « en plus » parler des bi. J’ai craint qu’une mise en avant du caractère admirablement progressiste et « bi-friendly » de cette loi ne la rende encore plus compliquée à défendre et ne fasse que donner aux opposants matière à davantage de désinformation et de propagation de clichés.

 

Il est déjà difficile d’être une minorité dans la minorité, de devoir toujours faire l’effort supplémentaire de signaler aux minorités qu’on existe aussi et qu’on aimerait bien avoir pignon sur rue, être inclus nous aussi dans la prise en compte scrupuleuse des différentes sensibilités, des différents modes de vie possibles autres qu’hétéronormés.

 

Mais pendant tout ce débat, je me suis senti littéralement nié dans ce que j’étais. Pas un mot sur la bisexualité, sur l’éventualité même de vivre une vie où l’on peut ressentir du désir et des sentiments aussi bien pour des gens de l’autre sexe que pour des gens du même sexe. Ce n’était même pas qu’on en parlait sur le mode de la critique ou de l’insulte plus ou moins déguisée, comme c’était le cas pour l’homosexualité : on n’en parlait même pas. Ce n’était pas dans les termes du débat. On ne posait même pas la question. Ni les députés, ni les sociologues ou autres universitaires que j’ai pu lire, ni les journalistes n’ont jamais inclus la bisexualité dans cette loi qui concerne pourtant les bi au premier chef… et qui concerne tous les Français dans leurs libertés.

 

Au fond, ce projet de loi accorde à tous une liberté dont personne ne veut prendre vraiment la mesure. Chacun a continué à penser avec des catégories contestables et dépassées, cette bipartitition homo/hétéro si confortable pour la majorité qui se croit hétéro, si utile pour rejeter toute attirance vers le même sexe dans une altérité radicale, un autre monde. Le projet de loi, heureusement, est plus évolué que cela.

 

Cette absence complète de la bisexualité et des bi dans le débat est le dernier exemple en date, et le plus criant, de ce qu’on appelle « l’invisibilisation de la bisexualité », et que j’appelle souvent ici « invisiBIlité ». La bisexualité est là, elle concerne des millions de gens en France, même si tous ne s’en revendiquent pas comme d’une étiquette communautaire et/ou militante – ce qui ne change rien à la nécessité de prendre en compte leur sensibilité et leurs problèmes. La possibilité et même la réalité de la bisexualité, dans ses multiples nuances, est connue au moins depuis les rapports Kinsey, mais tout se passe comme si la société française ne se décidait toujours pas à la digérer.

 

Il le faudra bien, et je pense que cette loi y aidera beaucoup. On peut espérer que d’ici une ou deux générations, les catégories homo/hétéro seront enfin nuancées, au moins par ce troisième terme commode qu’est « bisexuel », voire par une palette encore plus riche. Mais comme d’habitude, rien ne changera si on ne se bouge pas, que ce soit dans les discours médiatiques et savants ou tout simplement dans la vie quotidienne.

 

Si on ne prend pas la parole au nom des idées progressistes, il y aura toujours des conservateurs, voire des réactionnaires, pour emprisonner la discussion dans des termes complètement archaïques, en décalage complet avec la réalité des vies.

 

Bref, j’ai eu tort de me taire si longtemps sur ce sujet, et j’en ai un peu honte… mais mieux vaut tard que jamais.

 

C’est pourquoi je suis d’autant plus heureux d’annoncer le sujet de la prochaine Bi’causerie à Paris, qui aura lieu ce lundi 11 mars, et qui portera précisément sur « Bisexualité et mariage pour tous » :
Cher(e)s ami(e)s, Bi’causien(ne)s,
Nous vous invitons à la prochaine Bi’causerie qui aura lieu le lundi 11 mars, à 20 h. Le thème en est le suivant :
 
La loi sur le mariage bientôt votée ? Sa place dans le mouvement général pour l’égalité des droits… Et qu’en pensent les bi-e-s ? L’adoption, la filiation, comment ? La PMA quand ? Et les trans’ ? Vastes sujets que nous aborderons lors de la Bi’Causerie du 11 mars.
 
Au Centre LGBT, 61-63 rue Beaubourg, 75003 Paris
Après 20 h, sonnez.
Métro : Arts et Métiers, Rambuteau, RER Châtelet – Les Halles Bus 38, 47, arrêt Grenier Saint-Lazare – Quartier de l’Horloge Vélib’ stations n° 3010 et n° 3014
 
à bientôt !
L’équipe de Bi’Cause

 

Association Bi’Cause
« Parce que l’amour est un droit… »
Site internet :http://bicause.webou.net (nouveau site)
Infoline et répondeur : 06 44 22 20 62 (nouveau numéro)
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Adresse postale :  c/o Centre LGBT,61-63 rue Beaubourg, 75003 Paris.
Venez en nombre !