Les bonnes mœurs queer

Longtemps, en France, l’homosexualité a été condamnée par la loi au prétexte qu’elle constituerait une atteinte aux «bonnes mœurs». Cette illégalité, qui rejetait aussi dans la marginalité la bisexualité et toutes les orientations sexuelles minoritaires, se fondait donc sur une morale que l’État appliquait au nom du peuple français.

En soi, le fait que l’État encourage certaines valeurs morales est parfaitement normal et même inévitable, puisque les fondements même du droit reposent sur une réflexion morale (au cœur de laquelle se trouve la notion de justice, à laquelle se rattachent, en somme, beaucoup de notions de philosophie politique telles que les droits humains ou l’équilibre des pouvoirs).

Cependant, les mœurs changent avec le temps, et il est logique que les lois changent avec elles afin de refléter les idées du peuple qui se donne ces lois. J’affirmerai même que je crois possible un progrès au travers de ces changements des mœurs et des lois, même si le risque de régression existe toujours.

Les conflits liés aux revendications des minorités sexuelles dont je fais partie proviennent d’un décalage entre l’état des lois et l’état des mœurs dans le pays. L’ajustement entre les deux n’a rien de simple, car il suppose une réflexion de fond, chose toujours difficile à faire paisiblement quand on est plusieurs, a fortiori quand on est 64,5 millions (population française en octobre 2016, merci Wikipédia).

Les tenants des idées conservatrices passent ainsi leur temps à juger répréhensible, inférieur voire honteux l’amour pour les gens du même sexe, et à craindre une supposée décadence des mœurs si la loi met cet amour sur le même plan que l’hétérosexualité. De ce fait, ils crient à l’apocalypse, pendant que les homos, les bi et tout un tas de gens non hétérosexuels ne comprennent pas qu’on s’en prenne à eux alors qu’ils ne font rien de mal et dénoncent cette injustice. C’est donc bien d’un enjeu moral qu’il s’agit (ou du moins en partie), et c’est un débat sur des valeurs morales qui se joue.

En ce qui me concerne, et comme beaucoup de gens de mon âge ou plus jeunes, j’ai l’impression d’entendre parler d’un autre monde quand je lis qu’un journal distribué par une association homosexuelle pouvait encore se faire saisir et interdire pour «outrage aux bonnes mœurs» dans notre pays, dans les années 1970 (je pense en particulier au journal Tout ! publié par le Front homosexuel d’action révolutionnaire : on lira à ce sujet les documents d’archive rassemblés dans le Rapport contre la normalité, Montpellier, éditions GayKitschCamp, 2013), alors même que ledit journal n’appelait ni au meurtre, ni aux attentats à la bombe, ni aux pendaisons de patrons, mais simplement au droit des homosexuel-le-s à ne pas se faire insulter et passer à tabac.

Est-ce à dire que je n’ai pas de morale ? Oh que si ! J’ai même rarement autant réfléchi à ce sujet que depuis que je me suis découvert bisexuel. Et mon cas n’a rien d’extraordinaire : il correspond même à un questionnement assez banal de la part de quiconque se découvre différent de la supposée majorité des gens pour ce qui concerne sa vie sexuelle et sentimentale.

À un moment ou à un autre, immanquablement, un adolescent ou un adulte qui se découvre homo ou bi se pose la question : «Suis-je normal ?» Et il comprend cela, même sans le formuler explicitement, comme : «Ai-je un bon comportement ?» Plusieurs types d’interrogations peuvent se mêler ici, car au questionnement moral a vite fait de se superposer un questionnement médical (la crainte devenant ici celle d’avoir une sexualité pathologique, conséquence de je ne sais quel dysfonctionnement, accident ou traumatisme). Les deux vocabulaires sont fréquemment confondus dans la vie courante sous des adjectifs comme «sain» ou «malsain», ou encore «pervers».

Tout être humain a spontanément envie de vivre, de s’épanouir, de trouver le bonheur, mais aussi de bien s’entendre avec les gens qui l’entourent, de se sentir légitimé par les autorités devant lesquelles il doit répondre, qu’il s’agisse d’autorités matérielles (la famille, les amis influents, les professeurs, les médecins, le juge, la police) ou d’autorités désincarnées (l’éducation qu’il a reçue, les valeurs morales, elles-mêmes sous-tendues par des réflexions philosophiques ou religieuses). Ce type d’angoisse est donc le résultat de l’expression d’un sens moral. Autrement dit, un homo qui est occupé à avoir peur d’être un pervers prouve déjà qu’il ne peut pas en être complètement un, puisque s’il était si démoniaque que ça, il ne se remettrait pas en cause.

Des milliers, des millions de personnes, à des époques anciennes ou récentes, ont passé leur vie à vivre ce conflit intérieur permanent, interminable et parfois insoluble, entre leur réflexion morale privée et la réflexion morale collective de la population à laquelle elles appartenaient et où elles devaient vivre. Pendant des années et des années, elles ont éprouvé des désirs, des sentiments, noué parfois des relations à long terme, en se voyant sans cesse baignées dans un environnement réprobateur, à devoir sans cesse se remettre en cause, mais sans cesse elles pensaient, ou au moins elles sentaient, que contrairement à tout ce qu’elles lisaient et entendaient elles ne faisaient rien de mal en désirant des gens du même sexe qu’elles. En France, nous avons des pages de Paul Verlaine, des livres entiers d’André Gide, pour ne citer que deux grands écrivains respectivement bisexuel et homosexuel, sur des sujets pareils.

Une personne hétérosexuelle, qui ne s’est jamais trouvée dans cette situation, doit absolument faire l’effort d’essayer de se mettre à la place de ces gens, sans quoi elle n’a aucune chance de comprendre ce qui est en jeu et pourquoi les minorités sexuelles font preuve d’un engagement aussi profond pour défendre leurs droits.

Une culture entière, celle des personnes LGBT, s’est édifiée en réponse à ce conflit entre la morale et l’état des lois. Au XXe siècle, dans le prolongement de réflexions plus anciennes, tout une partie de ces réflexions s’est cristallisée autour de la notion de queer (un mot anglais signifiant «étrange», avec la connotation d’anormal, le tout repris et brandi fièrement par les minorités concernées dans une rhétorique d’inversion du stigmate), qui remettait radicalement en cause certains présupposés de la morale conservatrice, et jetait à la face du système moral et légal alors en vigueur des contradictions, des hypocrisies et des injustices qu’il ne s’avouait pas.

Les conservateurs ont tôt fait de présenter ces réflexions comme une entreprise purement destructrice. Il y a là, soit un malentendu, soit de la mauvaise foi. Car, contrairement à ce que ces gens croient ou prétendent croire, «nous autres», minorités d’orientation sexuelle et/ou d’identité de genre, nous possédons bel et bien des valeurs morales. Nous aussi, nous menons une réflexion morale sur ce que sont les bonnes mœurs et sur ce qu’elles doivent être. Et non seulement nous le faisons, mais avons réellement quelque chose à apporter à la réflexion générale sur ce sujet, quelque chose qui peut améliorer la vie de tout le monde, quelque chose qui tient de l’intérêt général et non de nos intérêts particuliers, contrairement là encore à ce que prétendent beaucoup de conservateurs ou de réactionnaires.

Les bonnes mœurs des minorités LGBT n’ont rien de décadent. Elles n’ont rien à envier à celles de la supposée majorité. Mieux : les LGBT sont largement en position de faire la morale au reste de la population.

Quelles sont donc les grandes valeurs morales sur lesquelles se fondent beaucoup de réflexions qui se mènent parmi les minorités sexuelles ? En voici quelques-unes, et vous allez voir qu’elles n’ont rien de si nouveau ni de si compliqué.

Le respect de l’intégrité du corps

«Mon corps m’appartient» est un slogan féministe du XXe siècle, mais aussi, avant cela, il aurait pu servir mot pour mot en tant que slogan contre l’esclavage. Aucun être humain ne saurait appartenir à un autre, ni entièrement ni en partie. Et aucun être humain ne doit se trouver mutilé ou modifié dans son corps sans avoir donné son consentement responsable, lucide et éclairé. De ce fait :

– Une femme qui tombe enceinte a le droit de donner l’issue qu’elle souhaite à sa grossesse, et a donc le droit d’avorter, aussi longtemps que l’être vivant qu’elle porte ne s’est pas encore assez développé pour devenir un être humain et disposer à son tour du droit à la vie et au respect de l’intégrité de son corps. Les conservateurs qui affirment que l’utérus d’une femme ne lui appartient pas traitent les femmes comme leurs choses et c’est inacceptable. Ceux qui affirment que l’avortement légal en France est une autorisation au meurtre sont simplement mal informés sur la loi française puisque l’avortement n’est légal que pendant les douze premières semaines de grossesse (trois mois sur les neuf en moyenne que dure une grossesse), la fin de la douzième semaine correspondant en très gros au moment où l’activité du cerveau commence et où le foetus commence à être considéré comme un petit humain qui a évidemment droit à la vie.

– Tout être humain qui vient au monde a droit au respect de l’intégrité de son corps, dans la seule limite d’une urgence vitale ou des opérations strictement nécessaires à sa bonne santé (par exemple, ça peut être effectivement nécessaire de couper le cordon ombilical peu après la naissance sans attendre que l’enfant soit en âge de parler pour dire s’il est d’accord…). Or ce droit élémentaire n’est pas encore appliqué à tous les nouveaux-nés, en France, à l’heure où j’écris. Les nouveaux-nés dits intersexes, c’est-à-dire dont l’organisme ne correspond pas à des critères de difformisme sexuel entre homme et femme habituels, sont actuellement opérés d’office par les médecins en urgence, alors même que, dans toute une partie des cas du moins, ces opérations ne sont pas motivées par une urgence médicale liée à la santé de l’enfant, mais bien par des critères esthétiques et culturels fondés sur ce qu’il faut bien appeler une tradition et sur ce qu’il faut bien appeler des préjugés. Ces opérations sont d’autant plus contestables que les critères de dimorphisme sexuel appliqués aux nouveaux-nés intersexes se sont avérés par ailleurs obscurs et plus restrictifs que ce qu’on constate réellement quand on étudie le reste de la population humaine  (je renvoie à ce sujet à l’ouvrage d’Anne Fausto-Sterling, Corps en tout genre).

Le consentement mutuel

Les sexualités, qu’elles soient hétéros, homos, bi, pan ou étiquetées comme vous voudrez, se fondent sur la notion de consentement. Elles sont avant tout une affaire d’adultes consentants. Ce rappel basique permet déjà d’évacuer certains des arguments les plus caricaturaux des conservateurs au sujet des minorités sexuelles. Non, légaliser le mariage entre des couples de même sexe ne risque pas d’ouvrir la porte à toutes les fenêtres, ni de déverrouiller la boîte de Pandore, ni, donc, de «mener à la pédophilie» ou à «la zoophilie», comme on l’a hélas encore entendu à l’Assemblée nationale il y a trois ans pendant les débats sur le mariage. Voici la définition d’un acte sexuel conforme aux bonnes mœurs et à la légalité : les personnes qui concrétisent leur attirance et/ou leurs sentiments par des caresses ou un rapport sexuel quelconque après s’être assurées que chaque partenaire était responsable, lucide et consentant, sont deux personnes qui ne font rien de mal.

Cela représente une extension du domaine de l’acceptable en matière de sexualité, et c’est un progrès à mon sens. Mais il est évident (sauf que cela va mieux en le disant, visiblement) qu’une telle évolution des mœurs ne signifie en rien que tout serait permis. La notion de consentement en est la garantie. Si la pédophilie est et doit rester répréhensible, c’est parce qu’il est impossible qu’une relation sexuelle saine s’établisse entre un enfant et un adulte, pour la bonne raison qu’un enfant n’est pas en état d’accorder son consentement dans ce domaine (pour toutes sortes de raisons liées à la fois au stade de développement de son corps, puisqu’il n’a pas encore atteint l’âge de la maturité sexuelle, mais aussi au développement de son esprit et de son affectivité, qui ne sont pas encore mature, et enfin aussi à ses relations avec les adultes qui sont placées intrinsèquement sous le signe d’un rapport d’autorité qui fausse le consentement). Si la zoophilie est et doit rester répréhensible, c’est aussi entre autres pour une question de consentement, car les humains et les autres animaux ne peuvent pas communiquer (ou en tout cas pas assez bien) pour qu’un consentement puisse s’échanger, sans parler du fait que la plupart des animaux domestiques se trouvent également pris dans un rapport d’autorité avec les humains qui fausse là encore le consentement.

Non seulement les revendications des homos et des bi au droit de sortir avec des gens du même sexe ne sapent pas le fondement de quelconques bonnes mœurs, mais j’irai jusqu’à dire que la société qui nous a parfois adressé des reproches et des accusations aussi calomnieuses ferait bien de prendre des notes quand des LGBT réfléchissent sur l’importance du consentement. Cette question est primordiale pour la justice au sein de toute la population et pour la sécurité de tout le monde, sans distinction de sexualités ou de genres. Bien des groupes féministes dénoncent ce qu’ils appellent la «culture du viol» (à quoi elles font encore trop d’honneur, car quoi que ce soit qui se base sur le viol ne mérite pas le nom de culture à mes oreilles).

Or une société où les femmes se sont harceler quotidiennement dans la rue, une société où les gens n’osent trop souvent pas porter plainte pour attouchements ou viol auprès de policiers encore beaucoup trop mal formés sur ces sujets et prompts à véhiculer des préjugés culpabilisants, une société où des livres comme Cinquante nuances de Grey peuvent propager les mensonges les plus nauséabonds au sujet des pratiques sexuelles de domination et de soumission (alors que dans la réalité ces pratiques sont basées sur le consentement, de façon encore plus cruciale et attentive qu’ailleurs, si c’est possible), une société où l’éducation sexuelle tarde encore à placer cette notion de consentement à la place centrale qui doit lui revenir, est une société qui a bien des choses à apprendre de ses minorités sexuelles. Rappelons qu’en France le viol n’est réprimé par la loi que depuis 1810, ce qui est terriblement récent, et que jusqu’en 2010, quand une personne était accusée d’en avoir violé une autre, on considérait comme au bénéfice de la personne accusée le fait d’être le mari (ou l’épouse) de la victime, comme si un mari avait par défaut le droit de faire ce qu’il voulait du corps de sa femme au lit.

La confiance

La notion de consentement mutuel forme une clé de voûte des réflexions sur les relations sexuelles et sentimentales entre les personnes. Des critères qui définissent traditionnellement une relation, par exemple la notion de couple (deux partenaires plutôt que trois ou plus) ou encore l’exclusivité sexuelle et l’exclusivité amoureuse, ne sont plus au cœur de la définition d’une relation. Ils peuvent être discutés et définis entre les partenaires et changer au fil de l’histoire de la relation, dans la mesure où chacun donne son accord et y trouve son compte. Mais cette plus grande liberté n’est possible qu’à la condition sine qua non que toute la relation (dût-elle durer une soirée, un mois, un an, dix ans ou toute la vie) soit fondée sur la confiance entre les personnes qui s’y impliquent, ce qui suppose de recourir à la discussion et de se montrer sincère, franc et à l’écoute de l’autre.

Or cela n’a rien d’une facilité, dès qu’on y réfléchit un instant. Là encore, les conservateurs ne cessent de prétendre que telle ou telle pratique ou modification de la loi incite les gens à l’irresponsabilité, que les gens ne s’investissent plus autant dans leurs unions ou qu’ils n’ont plus le sens du devoir… mais on leur rétorque, et avec raison, qu’il vaut mieux six mois ou trois ans d’une relation sincère, approfondie, respectueuse, aimante et épanouie, et qui en cas de besoin puisse se terminer par un divorce, plutôt qu’un mariage pour la vie qui se change tôt ou tard en une mascarade hypocrite et irréversible ! Qu’on ne vienne pas prétendre, donc, que les gens d’aujourd’hui ne savent plus aimer ni s’engager, et qu’on cesse de balayer sous le tapis ces milliers et ces milliers de vies de couples qui, pendant des siècles, ont été gâchées par l’impossibilité de divorcer ou par l’opprobre qui frappait les premiers qui se résolvaient à le faire.

 Au passage, je parle là de nouvelles possibilités ouvertes par la réflexion et l’expérimentation. Certaines de ces possibilités n’ont d’ailleurs pas de lien particulier avec les minorités sexuelles : la non-exclusivité ou le polyamour, par exemple, concernent largement les personnes hétérosexuelles. Il y a des hétéros intéressés par ce type de réflexion et de tentatives, tout comme il y a nombre d’homos, de bis et d’autres membres des minorités sexuelles qui sont très contents du modèle traditionnel du couple exclusif fondé sur un fort attachement sentimental. Voici donc déboulonné un autre argument largement utilisé par les réactionnaires : celui selon lequel offrir aux gens une nouvelle possibilité reviendrait à opérer un remplacement faisant de cette nouveauté la future seule façon de faire possible. Un argument qui ne doit rien à la logique et beaucoup à la peur fantasmatique (ou à la mauvaise foi).

Un rapport apaisé au plaisir

Nous parlions tout à l’heure du respect de l’intégrité du corps. Ce respect du corps, mais aussi de la personne humaine auquel appartient ce corps, entraîne aussi un rapport apaisé à la sexualité, au plaisir et à la recherche du bonheur. Tout être humain a la liberté de chercher à s’épanouir dans le respect des autres, et tout être humain adulte peut avoir une sexualité.

Cela signifie que, dès lors que les gens respectent les autres, il est absurde de chercher à les culpabiliser à cause des attirances ou des sentiments qu’ils ressentent. Il est absurde, aussi, de vouloir réduire la sexualité à la seule reproduction. Une telle approche de la sexualité, profondément malsaine, est le produit d’un héritage culturel fondé sur des mythes politiques et religieux et sur un état obsolète du savoir scientifique.

En matière de vie sexuelle et sentimentale, tout comme dans les autres domaines du savoir, il est primordial de se tenir au courant de l’avancée des recherches, sous peine de ne rien comprendre à rien et de vivre une vie d’angoisses irrationnelles. Or, par une contradiction étrange, beaucoup de gens, qui ne concevraient pas d’ignorer que la Terre est ronde et qui sont prompts à s’intéresser à la physique quantique, ne voient pas de problème avec l’idée de vivre toute leur vie d’adulte sur une conception étonnamment anachronique et simpliste des différences entre homme et femme ou de ce qu’est la sexualité. Je sais que la sexualité relève de l’intime, mais on s’attendrait à ce qu’une fois l’âge adulte atteint, tout le monde prenne la peine de se documenter correctement sur un sujet aussi important plutôt que de s’en tenir à des clichés et à de vieux bouts de cours de collège mal compris.

Le problème des clichés sur la sexualité ou sur les différences entre hommes et femmes n’est pas seulement qu’ils sont faux, c’est aussi qu’ils entretiennent une confusion complète entre (pour aller vite) ce qui relève de la nature et ce qui relève des cultures humaines.

Par exemple, combien de gens sont encore persuadés que la sexualité est naturellement «faite pour» la reproduction ? On croise même parfois cette analyse de zoologue évolutionniste de comptoir selon laquelle le plaisir sexuel ne serait là qu’à titre de ruse de mère Nature pour attirer les petits spermatozoïdes dans le vagin de la dame. Or ce genre de considération est complètement obsolète ! Il suffit même de réfléchir deux minutes pour s’en affranchir. Le rôle de la sexualité dans les cultures humaines depuis des millénaires dépasse très, très largement cette seule fonction reproductive ! En plus, la zoologie a montré l’importance énorme du plaisir dans la vie sociale de plusieurs autres espèces animales (les bonobos et divers singes proches de l’homme, mais il y en a sûrement d’autres). Et il est important de lutter contre ce cliché, souvent utilisé comme argument pseudo-scientifique par les homophobes pour cantonner l’homosexualité à un statut inférieur à celui de l’hétérosexualité (quant aux bis, qui bousillent complètement cette hiérarchie inepte, ces gens n’en connaissent sans doute même pas l’existence…).

Autre exemple : l’idée qu’un rapport sexuel est censé consister avant tout en la pénétration du vagin d’une femme par un pénis d’homme. Or c’est une idée conditionnée par le cliché que nous venons de voir. Dès qu’on se renseigne un peu sur les pratiques sexuelles réelles des humains du présent ou du passé, la définition réelle d’un rapport sexuel tient plutôt au principe général selon lequel des humains se font mutuellement plaisir à l’aide de leur corps (et parfois d’outils, puisque les humains aiment décidément utiliser des outils dans tous les domaines). Il n’y a donc aucune raison d’accorder un statut de modèle à la pénétration vaginale. En plus, une étude non biaisée de la sexualité féminine montre que la stimulation du clitoris d’une femme s’avère souvent aussi (voire plus) agréable que la pénétration proprement dite, pour la bonne raison que c’est dans le clitoris et autour de l’ouverture du vagin (et non à l’intérieur) que se trouvent les terminaisons nerveuses les plus nombreuses et donc les plus susceptibles de faire ressentir le plaisir.

Ces clichés puérils, nombre de personnes hétérosexuelles sont amenées à vivre avec eux, faute d’avoir l’occasion de réfléchir sur leur propre sexualité autrement que par des sources rares et pas toujours très fiables (je pourrais par exemple parler du discours prescriptif, culpabilisant et conservateur de beaucoup de magazines féminins sur le sujet, mais la pornographie destinée à un public masculin n’est guère plus formatrice). L’avantage de se découvrir homo ou bi est qu’on est beaucoup plus souvent amené à lire de la documentation permettant de compléter et de mettre à jour son éducation sexuelle, par exemple dans les brochures ou sur les sites de prévention diffusés par l’État ou les associations LGBT. Les lieux de sociabilité LGBT, matériels ou en ligne, sont aussi des endroits où l’on est beaucoup plus souvent amené à parler de sexualité autrement que sur le mode de la blague salace ou de l’allusion timide (même s’il y en a aussi). De ce fait, les gens LGBT réfléchissent plus souvent sur leur sexualité, ce qui les rend potentiellement plus matures dans ce domaine (même si je ne parle là que d’un ensemble de facteurs et non d’une réalité systématique : il y a aussi des ignares et des boulets là comme partout). En tant que bi, j’ai l’impression de lire plus souvent des brochures, articles ou livres sur la sexualité, les pratiques sexuelles et les infections sexuellement transmissibles que beaucoup d’hommes hétérosexuels de mon âge, et j’ai aussi l’impression d’avoir un rapport moins timide et plus mature à ce domaine.

Là encore, il me semble que la société a beaucoup à apprendre des minorités LGBT et ferait bien de réfléchir autant qu’elles sur la sexualité, histoire de pourfendre enfin nombre de clichés et de représentations archaïques qui entravent encore beaucoup la vie des gens. C’est d’autant plus nécessaire que cet état de fait maintient nombre de gens dans un état de mal-être ou de culpabilité vis-à-vis de leur propre corps et de certaines des choses qu’ils font avec, le tout sans raison. Jouissez sans entraves et sortez couvert-e-s, voilà tout…

La laïcité

Voici encore une de ces grandes valeurs portées par les LGBT mais qui n’a en fait rien de spécifique aux intérêts de ces minorités, puisqu’elle rejoint pleinement les grandes luttes de l’histoire politique française et l’intérêt général. L’État et les églises ont été séparés. Il n’y a plus en France de religion d’État.

On connaît bien ce que cela signifie en matière de liberté des cultes : l’État accorde au peuple français la pleine et entière liberté de ses croyances et pratiques religieuses éventuelles, ce qui est un progrès par rapport aux siècles passés où vous pouviez vous faire arrêter, emprisonner ou massacrer sur ordre des autorités simplement parce que vous ne croyiez pas à ce qu’il fallait (si cela ne vous dit rien, renseignez-vous donc sur les guerres de religion en France au XVIe siècle, par exemple…). Mais ce n’est pas tout !

Car cette séparation a une conséquence encore plus profonde et tout aussi importante : elle veut dire que la réflexion philosophique et morale qui fonde les valeurs communes à l’origine des lois françaises n’est plus fondée sur des valeurs religieuses (sur les préceptes prônés par un texte sacré quelconque, par exemple), mais sur une philosophie et donc une morale commune déterminée par le peuple français.

Pourquoi est-ce si important de garder cela en tête ? Parce que, pour que la liberté de pensée mais aussi de mode de vie de chacun soit réellement respectée, il faut que les lois que l’État français adopte reflètent la volonté de tout le peuple français (en bonne démocratie) et non pas la volonté d’une religion quelconque. Or on sait le poids historique («poids» à tous les sens du terme) de la religion chrétienne et en particulier catholique sur l’histoire de France. La séparation de l’Église et de l’État n’a été réellement effective dans les lois qu’au tout début du XXe siècle, ce qui est terriblement récent, là encore. Et elle n’a rien de facile à faire respecter, surtout sur les questions morales où chacun a vite fait de s’imaginer détenir le seul bon système de pensée possible. C’est un apprentissage de la discussion en commun en France entre croyants et non croyants de tout type, et cela suppose un effort réel d’écoute de l’autre.

Vous voyez où je veux en venir : je veux en (re)venir à la question du mariage. Les minorités sexuelles réclamaient le droit de pouvoir s’unir avec une personne de même sexe par les liens du mariage, le mariage civil, le mariage en tant qu’institution de la République française, afin de bénéficier des mêmes droits et devoirs aux yeux de la loi française que les couples de sexes différents. Il y avait des années que l’opinion publique était favorable à cette loi. Un président, François Hollande, avait inclus cette proposition de loi dans son programme de campagne et avait été élu, entre autres, sur cette base (engagement qu’il a respecté, chose assez rare pendant son mandat pour être signalée). Un droit s’ouvrait à tous, sans priver personne. L’amour, le couple, l’union volontaire entre deux personnes aux yeux du pays, allait pouvoir être célébré par les couples de même sexe. Un progrès important pour mieux intégrer les minorités, bon pour la stabilité de la vie, bon pour le moral, bon pour la morale, et même pour l’économie si vous voulez.

Mais on a pu voir en 2013 à quel point toute une partie du clergé catholique français et toute une partie des chrétiens n’avaient toujours pas compris la séparation de l’Église et de l’État et la distinction, pourtant cruciale, qui en a résulté entre l’institution du mariage civil et celle des mariages religieux de toute sorte. Oh, en paroles, ils se disaient très attachés à la laïcité, mais, quand le moment est venue de la respecter pour de bon sur un sujet de société important, ayant des conséquences pratiques pérennes sur la vie de toute la population française (car c’était un droit accordé à tout le monde, y compris aux gens qui se définissent comme hétérosexuels, précisément parce que le texte de la loi ne fait aucune distinction entre des orientations sexuelles quelconques), quand il a fallu mettre en pratique ce principe, donc, là, c’était un tout autre son de cloche.

Que n’a-t-il pas fallu entendre de la part des Barbarin, des Boutin, des Vanneste, des Mariton, de Benoît XVI en personne ! Quelles compromissions, quels conflits d’intérêt, quels arrangements nauséabonds avec la morale de la part de tous ces gens qui prétendaient venir nous la faire ! Et cela, en plus, au nom de tous les chrétiens de France, alors même qu’un sondage commandé par le journal chrétien La Croix révélait qu’un tiers des chrétiens interrogés était favorable à la loi, un tiers dont l’avis se trouvait réduit au silence par un clergé davantage attaché à diffuser à tout prix ses croyances dans le monde plutôt qu’à respecter la République ou même à respecter l’avis de leurs ouailles.

C’était là un danger pour la République, c’était un rendez-vous important pour le clergé et pour les chrétiens de France, un rendez-vous dont l’issue a été plus que mitigée, il faut le dire (et le regretter). Notez que je parle principalement de cette religion-là car c’est celle qu’on a le plus entendu, celle qui a tenté de peser de tout son poids (encore) sur ce débat et contre ce progrès de la loi. Mais les mêmes amalgames ont parfois été tentés par des représentants d’autres religions, rabbins ou imams par exemple. L’ampleur du juggernaut réac était toutefois moins caricaturale.

Alors, oui, il faut réclamer encore et toujours le respect de la laïcité, continuer à réfléchir dessus, à l’appliquer de manière juste en l’exigeant de la part d’absolument toutes les religions… Et il faut cesser d’écouter les conservateurs qui tentent de faire croire à je ne sais quel complot ou égoïsme de la part des personnes LGBT. À ceux-là, je réponds : la façon dont un État traite ses minorités est un indicateur important de l’application effective des valeurs et des principes qu’il revendique et sur lesquels il prétend fonder sa légitimité. Les droits des personnes LGBT ne sont rien de plus ni rien de moins que les droits de l’Homme. Et sur la question de savoir si deux hommes ou deux femmes peuvent s’unir par un mariage civil, personne n’aurait dû venir tenter un quelconque amalgame avec je ne sais quelle conception religieuse du mariage. Ces tentatives d’amalgame ont été autant de tentatives de la part des institutions religieuses pour nier une valeur fondamentale de la République française, et cela devrait indigner tout le monde, toutes orientations sexuelles confondues.

Dans ce débat sur l’ouverture du mariage civil aux couples de même sexe, qui, alors, a fait preuve de bonnes mœurs, et qui s’est soucié de l’intérêt général ? Les minorités sexuelles, qui ont tout fait pour que le fonctionnement normal des institutions de la République soit respecté ? Ou bien les conservateurs et les réactionnaires qui ont tout fait pour faire oublier aux citoyens le principe même de la laïcité, qui ont diffusé mensonge sur mensonge au sujet de l’histoire du mariage, qui ont parfois été jusqu’à harceler des hommes et des femmes politiques favorables à la loi ? Là encore, parlons-en, des bonnes mœurs !

 Conclusion

Le respect de l’intégrité du corps de tout le monde, le consentement, mutuel au centre de tout, la sincérité et la confiance entre les personnes impliquées, un rapport au plaisir assaini grâce à une meilleure éducation sexuelle combattant des préjugés culpabilisants aussi anachroniques que tenaces, l’exigence du respect des grandes valeurs de la République comme la laïcité… Comme on le voit, les minorités sexuelles comme les homos et les bi ne menacent pas vraiment la France de décadence morale, mais bien plutôt d’un progrès moral. Il y a là un travail de réflexion énorme, qui travaille à des relations sexuelles et sentimentales plus attentives entre les humains, des relations toujours plus humaines, en somme.

Les gens qui s’imaginent que les droits des homos ou l’existence de la bisexualité sont les signes de la fin du monde le font par ignorance, par inquiétude, par crédulité après avoir lu ou entendu de propos réactionnaires. Cet article est là pour les détromper, dénouer des malentendus absurdes et aussi, oui, pour vous faire la morale tout en vous redonnant le moral. Mon propos est tout sauf complet, puisqu’il y faudrait un livre entier au moins pour rendre justice à la complexité de chacun des domaines que j’ai abordés là. Il ne vise qu’à fournir un aperçu de quelques points importants parmi les valeurs morales défendues par les LGBT et plus généralement par les minorités sexuelles. J’espère tout de même qu’il aura été utile.

Les sentiments d'avant les mots

(Ce soir, c’est un billet à la forme 200% expérimentale, à mi chemin entre la réflexion organisée, la réflexion pas organisée, l’essai avec quelques images poétiques, les divagations, etc. Il y a un raisonnement quand même, juste ça risque d’être moins évident dans ce billet que dans d’autres. Bonne lecture !)

Que sont les sentiments avant les mots, avant les déclarations, avant les paroles prononcées, écoutées, échangées, les paroles qui infléchissent le cours des choses ?

On dit : « Nous sommes définis par ce que nous faisons ». On dit : « Les paroles s’envolent, les écrits restent ». Mais même les paroles forment déjà un dépôt, un précipité, quelque chose de solide qui impose sa marque au réel. Bien des paroles, d’ailleurs, sont des actes, comme les linguistes s’en sont bien aperçus (le maire dit : « Je vous marie » et la vérité légale de cette situation sort et commence à exister au fil de ses syllabes).

Les paroles sont des formes. « Je t’aime » en est une. « Amour » est une forme, « amitié » une autre.

Et puis il y a ce monde de formes toutes faites, de formes déjà prêtes, ce monde de catégories et d’étiquettes que nous endossons à notre venue au monde. Nous sommes déjà situés, déjà nommés et qualifiés (et verbés et adverbés et préposés, ou prépositionnés, en tout cas situés quelque part, avant même d’atteindre l’âge d’avoir des pensées, l’âge d’avoir une volonté). Notre premier acte dans le monde est ce dépôt que nous recevons : nous héritons. Nous sommes situés, formés. Et nos idées, nos opinions, nos façons de juger, d’évaluer choses et gens et idées, nos sentiments eux-mêmes sont influencés par cette situation de départ. Nos premiers regards sur le monde chaussent les lunettes de la culture que nous recevons. Et nos façons d’aimer (et de ne pas aimer) elles-mêmes sont ainsi pré-formées.

Pourtant, bien sûr, le monde n’est pas une juxtaposition de gens déjà moulés. Nous ne sommes ni des clones ni des crânes bourrés ni des moutons. Nous héritons d’héritages multiples et entrecroisés, à charge à chacune et à chacun d’entre nous de retenir, de rejeter, de s’essayer à des mélanges, à des innovations, pour se construire une façon de vivre, pour refaire la vie (sa vie), et donc pour refaire le monde, chacun à son échelle, selon ses moyens.

Et bien sûr les formes, les catégories, les étiquettes, les concepts déjà existants, tout cela n’est ni à accepter sans réfléchir, ni à rejeter sans réfléchir. Ces héritages ne sont pas un monde déjà parfait qu’il faudrait reconduire sans changement de peur de le pervertir, et ces héritages ne sont pas non plus un asservissement. Ils ne sont ni bien ni mal intentionnés, du moins pas en eux-mêmes. C’est l’usage que nous en ferons qui compte.

D’habitude on se rend surtout compte de la façon dont ces héritages nous influencent dans nos actes. Des modes de vie, par exemple, qu’on dit souvent français, britanniques, américains, maliens, japonais, colombiens, italiens, mais qui sont aussi franco-italiens, franco-colombiens, franco-japonais, franco-anglais, franco-américano-italiens, selon les histoires personnelles et familiales, tout comme on peut se sentir parisiano-lyonnais ou toulouso-marseillais, ou bretono-catalan, ou slovéno-oxfordienne. Tant de rencontres et d’hybridations possibles, si trop peu évoquées ! Nos héritages, ce sont aussi les opinions politiques de nos familles, de nos amis et connaissances, des gens que nous fréquentons : parents de gauche, enfants de gauche, parents de droite, enfants de droite, dit-on souvent (même si ce n’est pas aussi rigide). Ce sont aussi notre culture générale, tout ce qui nous est apporté ou non par notre milieu socio-professionnel d’origine. Nos goûts en sont influencés eux aussi. L’ouverture ou fermeture de notre milieu habituel envers les LGBT influe aussi sur notre propre ouverture, notre propre épanouissement si nous sommes directement concernés.

Mais au delà de ces variables, la vision du monde majoritaire là où nous vivons influence nos pensées et nos sentiments, car elle influence notre façon de mettre en mots, de mettre en forme, de décrire, de nommer ce que nous ressentons.

Une jeune fille qui n’a jamais entendu parler d’homosexualité féminine pourra mettre des années avant d’avoir l’idée d’appliquer les mots d’attirance, de désir, de tendresse, d’amour à la fille qui l’attire, qu’elle désire, pour laquelle elle éprouve de la tendresse, de l’amour. Et personne d’autre qu’elle ne sera aussi bien placé pour donner leur forme à ces élans non nommés, à ces émotions encore sans mots.

Mais qu’il s’agisse ici d’homosexualité, de bisexualité ou d’hétérosexualité, je veux penser aujourd’hui à ces mots si évidents et si peu évidents que sont : « amitié » et « amour », « affection » et « tendresse » et « désir ».

On dit : il y a l’amitié, qui est de se sentir bien en compagnie de quelqu’un, qui veut dire rechercher quelqu’un, mais sans épouver d’attirance, sans désir. Coucher entre amis, ça ne se fait pas, ce n’est plus de l’amitié, cela devient autre chose.

On dit : il y a l’amour, qui est oh comment vous dire oh là là qu’est-ce que c’est beau l’amour. On dit : être amoureux ça se reconnaît facilement on a l’impression de devenir dingue pour quelqu’un. On dit que c’est intense, non, pas intense comme ça mais plus que ça, sinon, eh bien sinon c’est sans doute que ce n’est pas assez que ce n’est pas ça qu’on s’est trompé. Que ça doit être juste un sursaut ou juste du désir ou juste qu’on se sentait seul(e) à ce moment-là.

On dit : l’amour c’est pour une seule personne. On dit : du coup après il faut se mettre en couple.

On dit : quand vous aimez quelqu’un couchez avec cette personne-là, pas avec les autres.

On dit, ou plutôt on ne dit pas, mais on fait bien comprendre, que l’orgasme ça ne se partage pas avec n’importe qui que ce sont des choses sérieuses, qu’on ne se donne pas à n’importe qui (surtout si on est une femme) et que c’est mieux de ne pas essayer de prendre n’importe qui (surtout si on est un homme).

On dit : on ne peut pas désirer n’importe qui, c’est soit les hommes soit les femmes. On ne dit pas, mais on fait entendre, que désirer des humains de tout sexe ça fait trop vous comprenez c’est évident c’est mathématique ça veut dire que vous désirez tout le monde à la fois c’est si évident quand on peut sortir avec des hommes ou des femmes ça veut dire qu’on désire tout le monde à la fois et oh là là petits coquins ça fait un peu beaucoup tout ça à la fois vous ne trouvez pas faut se calmer faut choisir dites quand même.

Bien sûr, avec des formes et des cadres, c’est plus facile. On se repère mieux, plus vite. Surtout, on ne s’expose pas à se faire prendre pour n’importe quoi. Si vos paroles et vos actes s’écartent des cadres vous risquez d’avoir l’air de faire n’importe quoi. Mais il n’y a pas que le regard des autres, il y a aussi l’idée qu’on se fait du monde. Sans repères, on risque de se sentir perdu. Le pire labyrinthe est l’absence de tout repère dans l’espace, sans murs ni sol ni ciel, sans haut ni bas ni directions. Et puis si on se sent trop perdus on finit par se demander qui on joue dans l’histoire, si on est Thésée ou le Minotaure, si ça ne serait pas nous le monstre enfermé par précaution.

Le Minotaure le plus monstrueux est un passe-muraille, pas un qui suit les couloirs déjà érigés.

Une vie sans repères serait impossible, pas parce que nous sommes incapables de nous passer de repères, mais parce que tout le monde est situé. Un regard, ce sont des limites, c’est une attention portée quelque part, un champ de vision qui a choisi une direction, des sons qu’on écoute en étant trop loin pour en écouter d’autres. Toute personne vivante est située. Le point de vue objectif n’existe pas, pas de façon innée du moins.

Cela veut dire que l’objectivité, la neutralité, tout comme l’impartialité ou la justice, ne sont pas accessibles spontanément : ce sont des constructions complexes et ardues, que nous bâtissons à force d’expérience, de connaissances accumulées sur tout ce que nous ignorions au début, sur toutes les vies que nous ne vivons pas nous-mêmes mais qui existent en même temps que les nôtres, et sur tous les sentiments, toutes les idées, tous les avis et façons de faire qui découlent de ces vies vécues par d’autres que nous. Replié sur soi-même, on est incapable de connaître le monde dans son entier et donc de penser, de parler et d’agir à l’échelle du monde. C’est tout simplement ce qu’on appelle apprendre, dépasser les préjugés, les opinions préconçues, etc.

Mais cela vaut aussi dans notre façon de penser nos propres vies. La personne qui agit en artiste ou en philosophe, par exemple, est quelqu’un qui, par l’art ou par le raisonnement, tente de creuser la vie et le monde, de s’affranchir de ce qui a déjà été pensé, décrit ou exprimé. L’auteur, c’est étymologiquement celui qui trouve quelque chose à ajouter (qui n’avait pas encore été dit par les auteurs précédents). Les philosophes connus sont ceux qui ont apporté des contributions nouvelles à une réflexion collective mondiale (dont on essaie qu’elle cesse d’être monopolisée par les humains mâles).

Et donc, creuser sa propre vie, se poser des questions différentes sur cette vie unique qu’on est en train de vivre, est quelque chose que tout humain devrait avoir la possibilité de faire. Ce qui implique de lui donner les forces physiques, la santé, mais aussi l’éducation, mais aussi du temps, ce temps qu’on appelle trop vite « loisir » et qui est du temps de vie ni plus ni moins essentiel que le temps qu’on appelle de « travail ». Il faut réclamer, exiger toujours et réexiger la santé, les forces, l’éducation et le temps de s’arrêter pour creuser cette vie que nous sommes en train de vivre, ne serait-ce que parce que nous n’en vivrons qu’une.

Et parmi les multiples sujets de réflexion possibles, ces multiples réalités que nous avons appris à penser d’abord par le biais de ces héritages immenses, il y a ces réalités que sont les sentiments. On nous dit : « amitié », « amour », « couple », « fidélité », « exclusivité », « vie commune » et beaucoup d’autres choses.

Est-il possible d’oublier, ou du moins de mettre entre parenthèses quelques instants ces idées déjà faites, ces idées héritées, et de réfléchir à ce qu’on éprouve hors catégorie ? Est-ce seulement faisable ?

Bien sûr, il y a toutes les réflexions, d’ailleurs abondantes au sein des minorités LGBT+++, sur des sujets comme l’orientation sexuelle, hétéro, homo, bi, pan, queer, asexuel-le-s, autres, ou encore l’amour et le polyamour, le couple, l’exclusivité, la fidélité, etc.

Mais avant même cela, avant même les mots, peut-on saisir ce qu’est un sentiment ? Le peut-on seulement, sans mots ? Faut-il, sinon, se fier aux artistes, aux chanteurs, aux poètes, ou alors aux musiciens et aux peintres romantiques ou expressionnistes, pour essayer d’atteindre à la racine (s’il y en a une) le sentiment avant les mots, avant les idées, les catégories et les délimitations ?

Puis-je remonter, en creusant doucement, attentivement, patiemment, jusqu’à un élan commun à toutes les formes d’amitié, d’amour, d’attirance, de désir, un sentiment antérieur à ces divisions, comme la graine est antérieure à la plante ramifiée, ou bien comme le gisement de minerai est antérieur au métal fondu et forgé ?

Existe-t-il un pareil élan émotionnel ? N’est-ce qu’une chimère romantique, un héritage auquel j’aurais envie de croire, ou bien une utopie à la mode parmi certaines minorités queer ? Vraiment, je n’en sais rien.

Qu’est-ce que se sentir entraîné vers une autre personne ? Non, même pas vers une, mais vers les autres personnes ? Mais vers combien, d’ailleurs ? Quelques-unes ? Plusieurs dizaines ? Des centaines, des milliers, des millions, des milliards d’autres ? Faut-il d’ailleurs se limiter aux humains ? Si nous remontons à une forme d’amour ou d’affection très générale, ne peut-on pas se sentir entraîné vers toute forme de vie ? Faut-il même s’en tenir aux formes de vie ? Peut-on se sentir mû par un élan d’amour envers le monde entier ? On dira : c’est ce que disent certains croyants, les mystiques. Mais sans même recourir à l’idée d’un ou plusieurs dieux, cet élan ne peut-il pas exister ? On dira : c’est de l’exaltation, ou du bisounoursisme, ou pire : de la poésie.

Il est vrai qu’on dit : aimer, c’est choisir. L’amour est sélection car l’amour est regard, il n’existe que par ses limites, son cadrage : « oh oui oh oui oh oui LUI » (ou « ELLE », ou à la rigueur « EUX DEUX » ou « EUX TROIS », mais au-dessus de trois vous aurez du mal à trouver des gens pour vous prendre au sérieux).

On dit, ou plutôt on ne dit pas, que l’amour c’est un peu aussi une histoire d’offre et de demande.

On dira ben si vous dites que vous aimez tout le monde bah c’est qu’hein vous aimez personne ah fait.

Faut choisir.

Dans certains domaines ça se fait de ne pas choisir.

On dit : les droits humains sont pour tout le monde.

On ne le dit pas, mais les droits humains supposent une forme d’élan vers les autres humains. De l’amour oh ça non alors n’allons pas jusque là, mais en fait si un petit chouïa quand même. On va dire de la tolérance alors ça fera plus supportable, ça fera genre « on les supporte », ça évite de dire « on les aime un peu » (sinon ça ferait si mièvre, et d’ailleurs il y a encore des gens qui quand on leur parle des droits humains universels sourient et font ouh bouh bah le gentil naïf et puis aussi la paix dans le monde hein : ben oui, tiens, pourquoi pas, d’ailleurs si on se remontait les manches ? tout progrès humainement construit a commencé à l’état d’utopie tournée en dérision).

On dit, donc : les valeurs universelles, l’humanisme.

On dit aussi : on gagne à partager auprès de toute l’humanité certaines choses. Il faut nourrir tout le monde. La nourriture, l’eau, les ressources naturelles. Il faut prendre soin du monde, dit-on (souvent en pensant : pour que les autres humains puissent eux aussi en profiter).

On dit encore : tout humain a droit à l’éducation.

Larousse dit : je sème à tout vent.

Semer des orgasmes à tout vent, en revanche, est mal considéré.

Mais même sans pousser jusque là, aimer est supposé signifier choisir. Choisir et hiérarchiser. ELLE ou LUI va passer AVANT les autres. Car je l’aime, ou je les aime, PLUS que les autres.

Trop peu envisagée, en revanche, est une conception différente de l’élan qui nous entraîne vers les autres et dont je tâtonne pour essayer de l’exprimer : un bouillonnement, peut-être, ou même pas tant un bouillonnement qu’un mijotement inaperçu, un jeu de lueurs changeantes, aux couleurs toutes différentes, différentes d’une façon évidente et palpables, et plus ou moins proches ou incomparables, mais davantage « qualitativement » différentes que supérieures ou inférieures les unes aux autres. Un bouillonnement, un mijotement, un réseau de vagues de chaleur et de lumières et de couleurs qui existent avant les étiquettes d’amour, d’amitié ou de désir. Avant notre tendance à diviser les choses en considérant l’autre (les autres) comme objet affectif ou comme objet sexuel, et à trancher subtilement : non mais elle c’est juste que tu as envie de lui éjaculer dedans et elle c’est parce que c’est l’âmeuhdeutaviemec.

S’il y a donc des sentiments, un sentiment avant les mots, c’est peut-être cet élan insoutenablement non sélectif, ignorant des divisions et des limites, qui, quand je rencontre quelqu’un (d’inconnu ou de déjà connu depuis un peu ou beaucoup de temps, cela revient au même), m’entraîne vers cette personne, avant que mon cerveau, ma pensée, mes mots hérités du français et de quelques autres langues, mes idées et codes sociaux et moraux hérités de ma vie passée viennent dire : bon, là c’est que ça doit être juste de l’affection, là ça commence à ressembler furieusement à de la tendresse… et là, heu… chais pas trop…

Ça pourrait être une description de la bi/pansexualité, ou du moins d’une forme possible de bi/pansexualité parmi d’autres, le fait de donner une voix à cet élan souvent inaperçu, si vite enterré sous les mises en forme et les mises en moule, ce bouillonnement doux vers les autres, de quelque sexe ou genre qu’ils soient.

Bisexualité et pansexualité, même combat ?

(Histoire de briser tout suspense inutile : en gros, je pense que oui, ou en tout cas qu’il faudrait que oui. Il n’y a plus qu’à détailler.)

Se nommer pour se situer

Il y a quelques années, quand j’ai découvert que je n’étais pas strictement hétérosexuel, mais capable d’être attiré non pas seulement par des femmes, mais aussi par des hommes, j’ai cherché à mettre un nom sur cette attirance.

C’est un besoin que beaucoup de gens ressentent dans une situation pareille, qu’ils soient des pré-adolescents ou des gens d’âge mûr mariés avec enfants et tout. C’est le trouble de Kinsey : on se rend compte qu’on n’est ni en haut ni au bas de l’échelle, mais quelque part entre les deux. Et, si vous me laissez filer la métaphore, je pourrai dire qu’à défaut de se sentir très à son aise sur un barreau d’échelle, on a envie de numéroter les barreaux et de donner un chiffre, voire un nom, au lieu où l’on se trouve. C’est un réconfort qu’on peut croire dérisoire, mais passer de « Au secours, je ne sais pas ce qui m’arrive, je ne suis pas homo et pourtant je suis attiré par un mec, je suis quoi ? » à « Il y a une échelle pour mesurer ça et je suis à 1 ou 2 et non à 0 comme je le pensais », c’est déjà une étape essentielle. On n’est plus hors des cartes, on n’est plus dans l’inconnu total : on tâtonne, on jette autour de soi des balises lumineuses, on prend des repères, on guette, on mesure, on observe, on remesure, avec l’envie, le besoin irrépressible de se situer.

Et, donc, de se nommer. On pourrait s’interroger sur ce besoin de se nommer. Je ne suis pas certain que ce besoin ait quoi que ce soit de spontané (encore moins de naturel) ; je pense que c’est une injonction sociale très contemporaine qui influence beaucoup la façon dont on se pense soi-même, mais envers laquelle il n’est pas impossible de prendre une certaine distance. D’ailleurs, je croise régulièrement des gens qui ne cherchent pas à donner un nom à leur vie sexuelle/sentimentale, qui ne paraissent pas ressentir le besoin de se trouver une étiquette, une catégorie, une désignation. Est-ce de la force, de l’indifférence, une façon de penser différente de la mienne, un hasard pur et simple ? Je n’en ai aucune idée, mais cela me réconforte qu’il y ait des gens comme ça.

Toujours est-il que, de mon côté, j’ai tout de suite eu besoin de mettre un nom sur ce que j’étais. Puisque manifestement je n’étais pas hétéro, mais pas homo non plus, il fallait que je sois autre chose. J’ai cherché sur Internet, j’ai fini par tomber sur le site Bisexualite.info et son forum, je me suis présenté, j’ai discuté, j’ai cherché sur deux ou trois autres sites… et j’ai fini par me dire que je devais être bi. J’ai adopté l’étiquette à titre provisoire, en me disant que c’était rassurant d’avoir ça pour le moment, et qu’on verrait bien plus tard comment les choses évolueraient. Grosso modo six ans après, « bisexuel » me convient toujours.

Mais entre temps, l’eau a passé sous les ponts et j’ai lu pas mal de choses dans le domaine LGBTIQAetc. J’ai découvert plusieurs façons de se définir ou de ne pas se définir dans sa vie sexuelle et/ou sentimentale. Et j’ai découvert toutes sortes d’autres catégories, étiquettes, concepts, groupes, tendances, variantes, nuances… Énormément, même (d’aucuns diraient « Trop » : comme si le fait de se retrouver en dehors des catégories habituelles en la matière appelait une surcompensation, un foisonnement de classements et de conceptualisations… Un foisonnement à la fois exaltant et flippant, puisqu’il risque d’engendrer à son tour séparations, exclusions, discriminations, malentendus, pinaillages et luttes de pouvoir).

L’un des autres concepts que j’ai découverts de cette façon, après la bisexualité, a été la pansexualité.

Bisexualité et pansexualité

Le mot « pansexualité » est inconnu de mon Grand Robert de la langue française 2001 (qui vieillit, sans doute : les choses évoluent vite dans ce domaine, et d’ailleurs « Bisexualité » au sens qu’on lui donne dans le B de LGBT est encore noté comme un sens « rare » dans ce même dictionnaire). Le Wiktionnaire, dictionnaire libre géré par la fondation Wikimédia (la même qui administre Wikipédia), le définit ainsi : « Orientation sexuelle désignant l’attirance, l’affinité d’une personne pour les autres, indifféremment de leur genre, identité de genre ou sexe » et signale le synonyme « omnisexualité ».

La pansexualité est un concept encore plus discret que la bisexualité. Outre son absence des dictionnaires, je me suis rendu compte qu’il n’existait pas vraiment (pour autant que j’aie pu m’en rendre compte, veux-je dire) d’associations ou de mouvement pansexuel. Tout au plus un drapeau, encore tout récent puisqu’il remonte à 2010 (le drapeau bi, lui, a été créé en 1998, et le drapeau arc-en-ciel remonte à au moins 1978).

Drapeau de la fierté pansexuelle (2010).
Drapeau de la fierté pansexuelle proposé sur un Tumblr anglophone en 2010 et repris depuis sur divers sites.

Quelle est la distinction entre la bisexualité et la pansexualité ? Pour en revenir au Wiktionnaire, la bisexualité y est définie ainsi (là encore, je trouve la formulation bien conçue) : « Comportement affectif, sentimental et sexuel se caractérisant par le fait d’être autant attiré par les personnes de sexe opposé au sien, que par les personnes de sexe identique au sien. »

La différence essentielle entre bisexualité et pansexualité réside donc dans leur rapport aux conceptions habituelles du genre (entendu, au singulier, comme le critère de distinction entre deux ou plusieurs genres). Le « bi » de « bisexualité » se réfère à deux sexes, le même et l’autre. Le « pan » de « pansexualité », venu de l’adjectif grec antique pas, pasa, pan qui signifie « tout », renvoie étymologiquement au fait d’être attiré par tout type de personne (ce qui est à comprendre ici évidemment comme tout adulte consentant). Il faut lire la définition pour comprendre l’essentiel : le concept de pansexualité cherche à cerner un type d’attirance détaché de toute distinction de sexe ou de genre.

Autrement dit, en théorie, une personne bisexuelle emploierait le concept de bisexualité pour indiquer qu’elle en reste à une conception classique du genre (hommes/femmes) et que cela compte dans sa façon d’être attirée par les gens, c’est-à-dire qu’elle ne ressent pas forcément le même type d’attirance vis à vis des uns et des autres, tandis qu’une personne qui se revendique pansexuelle agirait ainsi pour indiquer que son attirance est identique quelle que soit la personne par qui elle se sent attirée.

Du moins est-ce la théorie. Car, en toute bonne logique, cela devrait poser un problème : une personne bisexuelle se définirait-elle donc aussi par son refus de sortir avec des trans, serait-elle opposée à avoir des partenaires se revendiquant d’un troisième genre, ou encore à l’idée de sortir avec des personnes intersexuées ? Eh bien en fait, pas du tout. J’ai déjà rencontré des personnes trans qui m’attiraient. Les membres de l’association parisienne Bi’cause avec qui j’ai discuté de ce sujet m’ont dit qu’elles n’avaient naturellement rien contre cette idée non plus. Le bureau de l’association compte plusieurs trans qui se définissent comme bi, certains en couple avec un-e autre trans se définissant aussi comme bi. L’association dans son ensemble prend d’ailleurs régulièrement position en faveur des trans et est représentée chaque année lors de l’Existrans, le défilé pour les droits des trans.

J’en suis donc venu, logiquement, à me demander si je voulais me définir comme bisexuel ou comme pansexuel : après tout, autant choisir le terme qui correspondait le mieux à ma vie et à mes convictions.

Deux raisons ont fait que je préfère encore (du moins à l’heure actuelle) me définir comme bisexuel. La première est personnelle, la seconde, disons, politique ou militante.

La première raison est qu’à titre personnel, je ne peux que convenir qu’il y a bien une différence entre l’attirance que je peux ressentir pour une femme et celle que je peux ressentir pour un homme. Il y a bien sûr une sorte de « base commune » : dans les deux cas il y a du désir, dans les deux cas il peut y avoir des sentiments. Mais j’observe que je tombe plus souvent amoureux de femmes, tandis que, pour les hommes, c’est plus souvent de désir qu’il s’agit. Je suis donc davantage « hétéromantique » que « homoromantique », même s’il m’arrive aussi d’être attiré sentimentalement par un homme. Il y a autre chose : le désir sexuel lui-même varie au fil du temps, selon des « périodes » se mesurant en semaines ou en mois, une sorte de fluctuation naturelle de la libido, qui, sur un fond stable et permanent d’attirance pour toute personne, va me pousser tantôt un peu plus vers les femmes et tantôt un peu plus vers les hommes. (C’est un phénomène dont j’ai parlé à d’autres bi qui s’y reconnaissaient souvent. J’en avais parlé ici.) Ces deux aspects se prêteraient à des développements plus détaillés, car je suis certain par exemple que ma sentimentalité « asymétrique » est en partie due à l’assimilation d’une culture hétérocentriste dont il ne suffit pas de comprendre et de remettre en cause la domination pour s’en libérer dans son psychisme profond. Mais restons-en là pour cette fois-ci.

La deuxième raison me paraît moins avouable, parce qu’elle relève en partie d’un pragmatisme politique qu’on pourrait juger paresseux. Il se trouve que, dans l’histoire des mouvements LGBT, c’est le concept de bisexualité qui a émergé en tant que premier concept susceptible de faire vaciller la binarité stricte homo/hétéro instituée au XIXe siècle. Après déjà plusieurs décennies d’émergence lente et d’invisibilité pénible, le concept semble enfin sortir un peu de la communauté LGBT elle-même et commencer à se faire connaître du grand public. Ne vaut-il pas mieux prolonger cette lutte avec ce mot, plutôt que de multiplier les étiquettes ? Pourtant, une telle stratégie serait vite excluante envers les personnes qui s’identifient comme pansexuelles. Quitte à lutter pour la visibilité et l’égalité, il faut lutter pour des idées, des concepts et des valeurs telles que tous puissent y vivre en pleine lumière paisiblement.

Prendre en compte toutes les nuances dans la lutte pour l’égalité

J’en conclus que la lutte la plus importante, le problème essentiel, est de briser la dichotomie homo/hétéro qui est toujours en vigueur auprès du grand public, alors même que toutes sortes d’études sexologiques et pas mal d’histoires vécues montrent qu’elle est très loin d’être si clairement tranchée pour tout le monde. Cette dichotomie est une norme imposée et non une réalité sexologique ou affective. On pourrait l’appeler « le mythe des deux monosexualités » : l’idée selon laquelle il existe uniquement deux sexualités opposées et incompatibles, l’une entraînant vers les personnes du même sexe et l’autre vers les personnes du sexe opposé. N’est-ce pas d’ailleurs logique que les vies sexuelles/sentimentales des gens soient infiniment plus complexes et variées que cela, puisque la dichotomie de genre homme/femme elle aussi est loin d’être l’opposition bien nette et bien tranchée à laquelle on croit d’ordinaire ?

Ce qui existe à côté de l’homosexualité et de l’hétérosexualité, c’est non seulement la bisexualité, mais aussi la pansexualité et toutes sortes d’autres nuances, à commencer par… les gens qui ne ressentent pas le besoin de se nommer (ceux dont je parlais au début).

Paradoxalement, il existe même une catégorie pour les gens qui ne rentrent dans aucune catégorie : l’altersexualité, définie par le Wiktionnaire comme la « conception de la diversité sexuelle par laquelle un individu refuse une catégorisation ou un étiquetage permanent (ou ferme) de son orientation sexuelle ou de ses attirances sentimentales, sans pour autant être libertin ». En lisant cela, je pense à deux ou trois amies qui m’ont expliqué être capables d’attirance envers aussi bien des hommes que des femmes, sans se définir spécialement comme bi ou pan ou quoi que ce soit… et qui seraient sans doute amusées ou vexées de se retrouver rangées sous un énième nom composé en « -sexualité ».

Ce qui compte avant tout, c’est de faire comprendre à tout le monde que la « monosexualité » (le fait d’être attiré par un seul sexe : le sexe opposé pour l’hétérosexualité, le même sexe pour l’homosexualité) n’est pas le seul type de sexualité qui existe, et qu’on peut être ailleurs que dans le « tout un ou tout autre » exclusif. Toutes sortes de gens se sentent régulièrement attirés par des personnes de tout sexe et de tout genre ; pour certains les catégories habituelles de genre comptent, tandis que d’autres ne se sentent pas du tout conditionnées par cela dans leur attirance et leurs sentiments, etc. etc.

Bisexualité, pansexualité et « sans étiquette », même combat ? À mes yeux, oui, certainement. Qu’en pensez-vous ?

Est-ce "fatigant" d'être bi ? Le mythe de la bisexualité comme hypersexualité

L’autre jour, une de mes amies (bi et militante) m’envoie un message hilare sur le mode : « Tu ne devineras jamais ce que je viens d’entendre ! » Au cours d’une discussion, quelqu’un avait dit : « Mais enfin quand même, ça doit être fatigant d’être bisexuelle ! T’imagines ? »

La remarque a beaucoup fait rire l’amie en question et moi aussi. Naturellement, nous ne pensons pas du tout qu’être bi soit particulièrement fatigant. En revanche, nous n’avions pas beaucoup de mal à voir en gros les clichés sur les bi qui pouvaient être à l’origine de cette phrase. « Aimer à la fois les hommes et les femmes, à la fois les gens du même sexe et les gens du sexe opposé, ça doit être fatigant à force ! »

Mais l’anecdote m’est restée dans un coin de la mémoire. En plus d’être drôle, elle avait quelque chose de surprenant. Sérieusement, pourquoi diable s’imagine-t-on des choses pareilles, qui sont évidemment fausses, avec autant de facilité ? Cela m’a donné envie de creuser un peu le sujet. Je n’ai pas souvent moi-même de grandes discussions avec mes amis ou connaissances à propos de bisexualité, ni de sexualité en général. De ce fait, ce sont souvent de petites remarques de ce genre qui laissent entrevoir la conception qu’ont les gens de la sexualité, et notamment des sexualités différentes de la leur. Et elles me semble assez révélatrices de l’ignorance, des préjugés quelque peu candides, et plus généralement des représentations et de l’imaginaire qui les influencent.

En plus, cela commençait à faire une éternité que je n’avais pas posté d’article de réflexion de fond sur ce blog, et il était temps d’y remédier.

Des dangers de l’arithmétique sexuelle candide…

Reprenons au ralenti.

« Ça doit être fatigant d’être bi ! »

Je précise que mon but n’est pas de hurler à la biphobie ou à une discrimination quelconque, ce qui ne servirait d’ailleurs à rien. L’intention n’est visiblement pas médisante. Ce genre de remarque me semble seulement typique des gens qui, avant toute chose, ne savent tout simplement pas ce que c’est que la bisexualité, ne connaissent pas de bi, n’ont jamais vu passer d’article sur le sujet et n’ont pas essayé de s’informer un minimum pour étayer (ou non) les idées reçues qu’on peut se former sur tout ce qu’on ne connaît pas. Evidemment ce genre de remarque n’a pas plu à mon amie et ne m’a pas plu non plus : on voit facilement que de cet imaginaire bizarre formé autour de la bisexualité à la discrimination biphobe, il n’y a qu’un pas qui est vite franchi (on le verra plus loin), même s’il ne l’était pas vraiment dans l’anecdote que je viens de rapporter, du moins pour ce que j’en ai su. Mais avant de monter sur mes grands chevaux roses, violets et bleus, il m’a paru important  de m’interroger sur la naissance de ces préjugés. Qu’est-ce qui fait que, pour quelqu’un qui ne connaît pas du tout le sujet, cela peut sembler « fatigant » d’être bi ?

Le premier sous-entendu qu’on peut trouver dans cette phrase, c’est que la bisexualité n’est pas considérée toute seule : elle est « fatigante » par comparaison avec l’hétérosexualité ou l’homosexualité. Lesquelles pourraient tout à fait être jugées « fatigantes » pour tout un tas de raisons : après tout, ressentir du désir pour les gens au quotidien, tomber amoureux, se heurter souvent aux refus, aux déceptions, aux échecs, à la frustration, sont bel et bien quelque chose de fatigant à vivre. Au fond, on n’aurait pas beaucoup de mal à soutenir que toute sexualité et toute vie amoureuse sont fatigantes. Ce n’est pas pour rien que, depuis des millénaires, les philosophes, les sages, etc. écrivent des traités entiers sur le meilleur moyen de maîtriser ses désirs et d’atteindre l’ataraxie, l’adiaphoria et autres notions techniques apparentées de près ou de loin à la sérénité.

Mais il semble ici que la bisexualité doive avoir quelque chose de particulier par rapport aux autres orientations sexuelles, qu’elle soit plus fatigante que l’hétérosexualité ou l’homosexualité. Pourquoi ?

On pourrait dire : « Peut-être parce que les personnes bisexuelles font l’objet de discriminations particulières, qu’elles sont encore trop peu représentées, souvent méprisées, etc. » Mais visiblement ce n’était pas le propos. Il s’agissait de comparer les orientations sexuelles prises en elles-mêmes, sans rapport à un contexte social particulier. Alors pourquoi ?

Qu’est-ce qui différencie la bisexualité de ces deux autres orientations sexuelles que sont l’hétérosexualité et l’homosexualité ? C’est le fait que ces deux-là sont aussi des « monosexualités », c’est-à-dire des attirances éprouvées potentiellement envers les personnes d’un seul sexe, ou plutôt d’un seul genre – grosso modo. Les bi sont les seuls à être attirés potentiellement par des personnes des deux sexes.

Pour quelqu’un qui ne connaît pas du tout la bisexualité, le premier moyen de la définir consiste donc à réaliser une espèce d’opération d’arithmétique sexuelle : la bisexualité, en gros, ce serait l’hétérosexualité plus l’homosexualité.

Si je pose l’équation : Homo + hétéro = bi, un peu comme 1 + 1 = 2.

Et au fond c’est bien la définition étymologique de la chose : la bisexualité est une sexualité « double », caractérisée par l’attirance pour deux sexes, au lieu d’un seul comme la majorité des gens. Techniquement, donc, c’est vrai.

… surtout quand la norme hétéro s’en mêle

Là où les choses se compliquent, c’est lorsqu’on quitte le domaine de la définition technique, pratique, et qu’on entre dans le domaine des connotations dont le mot et sa définition sont porteurs.

Les connotations, ce sont tous les petits points d’accroche où l’imagination vient se nicher, elle-même la main dans la main avec sa grande amie l’émotion, tandis que leur pote le jugement moral ne se balade jamais très loin. C’est normal, et c’est ce qui fait que nous ne sommes pas des ordinateurs, puisque nous ne nous contentons pas d’enregistrer froidement des « données » ou des « informations » qui seraient purement factuelles, mais que nous réagissons à elles comme deux produits chimiques réagissent ensemble, de façon très complexe, pour le meilleur et le pire.

(Il  y a  ça, et il y a le fait que la définition ci-dessus est tout sauf purement factuelle et objective : le choix des termes de la définition, de l’approche adoptée et du nom même de bisexualité ne sont pas « factuelles » ou « objectives ». Toute définition n’est jamais qu’une approche de quelque chose selon une méthode donnée, et toute définition a ses limites, comme nous le verrons plus loin pour la définition de la bisexualité dont nous sommes partis. C’est pour ça qu’il est rarement mauvais de réfléchir sur les mots qu’on emploie, sur les concepts et les notions qu’on manie, afin de les confronter entre eux et de nuancer leurs limites habituelles.)

Bref, quelles sont donc les connotations courantes qu’éveille une pareille définition d’une orientation sexuelle ?

Eh bien, il y a un côté extraordinaire. Non pas un type d’attirance, mais deux. Une attirance double qui s’oppose à deux attirances qui par contraste ont l’air « simples ». Si nous partons de la norme hétérosexuelle telle qu’elle a régné disons aux XIXe et XXe siècles, avec ses postulats de base qui sont qu’il existerait deux sexes distincts et étanches et deux formes de sexualité distinctes et étanches, la « normale » étant celle qui consiste à désirer les gens du sexe opposé, nous voyons que, aux yeux de quelqu’un qui a endossé cette norme (c’est-à-dire beaucoup de gens, de nos jours),  l’homosexualité déroge à la norme sur le mode du retournement : les homosexuels sont des gens qui désirent non pas l’autre sexe mais le même sexe. La bisexualité, elle, a pour caractéristique principale une idée d’accumulation : non pas l’un ou l’autre, mais les deux. Par rapport à la norme hétérosexuelle, la bisexualité ainsi définie est doublement transgressive. Elle remet en cause non pas seulement l’idée que l’attirance « normale » serait l’attirance pour les gens du sexe opposé, mais aussi le postulat plus fondamental selon lequel il existerait deux sexualités distinctes et étanches.

Autrement dit, pour quelqu’un qui a cette norme en tête (et nous y avons tous eu droit à un moment donné), la personne bisexuelle est davantage transgressive que la personne homosexuelle. La personne homosexuelle ne fait que subvertir, retourner l’attirance présentée comme « normale », mais elle reste dans la norme au sens où elle a le bon goût d’être complètement différente. Elle a un côté symétrique. Les gens du sexe opposé pour l’hétéro, les gens du même sexe pour l’homo. Les deux se complètent tout en restant admirablement séparés. La personne bisexuelle, en revanche, transgresse cette symétrie parfaite. Elle dépasse le cadre qui a instauré cette division.

Mais de ce fait, puisqu’elle est comprise comme ce qui accumule les deux, elle devient ce qui enveloppe tout. Elle a des airs de totalité, tout comme la figure de l’androgyne est parfois conçue comme l’être qui accumule en lui tout l’humain en étant à la fois homme et femme dans un seul corps. La personne bisexuelle, dans cette perspective, semble être, de son côté, celle qui totalise par son attirance toute la sexualité possible. La bisexualité est l’attirance-limite, l’attirance qui se confond avec le cadre de toutes les attirances possibles, l’attirance qu’on ne peut pas dépasser parce qu’elle dépasse tout le reste elle-même. La personne bisexuelle est la personne qui désire non pas telle ou telle partie de l’humanité, mais tout le monde.

Ces airs extraordinaires sont donc liés à l’aspect transgressif de la bisexualité et au fait que, dans la perspective adoptée par la norme hétérosexuelle, elle ne peut qu’être placée sous le signe de l’excès, et même du superlatif, du plus haut degré possible, du désir le plus étendu possible. La bisexualité est alors considérée comme l’hypersexualité, la sexualité « la plus sexuelle » qui soit.

Avec cette idée-là va une autre idée, qui se glisse insidieusement dans la tête à ce moment-là : celle que la bisexualité serait nécessairement plus intense, plus puissante que les autres sexualités.

Mais pourquoi aboutit-on si facilement à un tel glissement ? Faisons une pause et voyons ça.

Reprenez les définitions dont nous sommes partis. Elles définissent les orientations sexuelles en fonction du ou des sexes des gens qu’une personne désire potentiellement. Une personne homosexuelle peut désirer des gens du même sexe qu’elle. Une personne hétérosexuelle peut désirer des gens de l’autre sexe. Une personne bisexuelle peut désirer des gens du même sexe et/ou des personnes de l’autre sexe.

Mais le danger de l’arithmétique sexuelle à laquelle on se livre par commodité pour se représenter la bisexualité quand on ne la vit pas soi-même, c’est qu’elle a vite fait de faire oublier un mot important de la définition (enfin, tous les mots sont importants dans une définition) : l’idée qu’il s’agit des attirances potentielles d’une personne. Il s’agit de définir le champ des possibles. Cela ne veut pas du tout dire qu’une personne bisexuelle désire en permanence et à la fois l’ensemble des personnes qui peuvent l’attirer. D’où l’intérêt du « et/ou » que j’ai casé dans la définition de la bisexualité au paragraphe précédent.

Nous touchons là au nœud du problème, qui est au fond très simple dès lors qu’on l’envisage en termes de logique. Les définitions des orientations sexuelles utilisent pour critère un certain attribut des personnes désirées. L’homosexualité peut se définir comme l’attirance d’une personne envers des sujets appelés êtres humains qui ont pour attribut d’être du même sexe qu’elle. Idem pour l’hétérosexualité, l’attribut des personnes désirées étant d’être de l’autre sexe. La bisexualité consiste alors à désirer des personnes qui peuvent avoir deux attributs possibles (être du même sexe ou être de l’autre sexe). Mais aucune de ces définitions ne dit rien sur la quantité de personnes totales que l’on désire, ni sur l’intensité du désir. Le problème de « l’arithmétique sexuelle » (le « bi = homo + hétéro »), c’est qu’elle amène très facilement à penser en termes de quantité des choses qui devraient être pensées en termes de qualités ou de propriétés attribuées aux gens.

Car ce que dit la définition de la bisexualité, c’est qu’une personne bisexuelle peut désirer des gens ayant deux propriétés différentes possibles (au lieu d’une seule pour l’hétérosexualité et l’homosexualité). Mais l’addition porte sur les propriétés différentes possibles des personnes que l’on peut désirer, pas sur la quantité des personnes qu’on va désirer pour de bon !

Pour prendre un exemple histoire d’enfoncer le clou : voici une personne A dont je vous affirme qu’elle mange des gâteaux de telle sorte. Voici une personne B dont je vous affirme qu’elle mange des gâteaux d’une autre sorte. Voici enfin une personne C dont je vous affirme qu’elle mange des gâteaux des deux sortes. Qu’est-ce que vous pouvez me dire à partir de ça sur l’appétit des trois personnes ? Rien. (Vous pourriez tout au plus me parler de leurs goûts, mais la comparaison s’arrête là, une orientation sexuelle n’étant pas une simple affaire de préférence, contrairement au choix des gâteaux.)

Bref, dès lors qu’on y réfléchit un peu, il n’y a aucune raison de croire qu’une personne bi ressentirait nécessairement du désir envers une plus grande quantité de gens qu’une personne hétéro ou homo. Pas plus qu’il n’y a de raison de croire qu’une personne bi ressentirait nécessairement plus de désir tout court qu’une personne hétéro ou homo.

Seulement, dès lors qu’on oublie cela, on a très vite fait de se focaliser sur le « et », sur le « plus », sur le « à la fois », et d’avoir l’impression que la bisexualité serait nécessairement une hypersexualité, qu’elle supposerait plus de désir ou un désir plus intense que les autres orientations sexuelles.

Or, dans le domaine sexuel, cette idée d’accumulation, outre les transgressions dont je viens de parler par rapport à la norme hétéro, suscite toutes sortes de jugements moraux. En effet, dès lors qu’on invente une catégorie de gens qui ressentiraient davantage de désir sexuel que les autres, tout l’héritage moral visant à contrôler et à réprimer la sexualité se remobilise. Si une personne ressent plus de désir sexuel que les autres, elle est nécessairement anormale, malade par nature (donc à  supprimer ou à soigner) ou bien pervertie, dépravée (donc à contrôler, à remettre dans la limite). De là les préjugés qui font des personnes bisexuelles des gens nécessairement obsédés, qui seraient naturellement destinés à une sorte de prostitution volontaire (ah, le fantasme ! Gratis, mec !). Remarquez qu’on a parfois encore la même réaction envers des personnes homosexuelles ou des trans, lorsqu’on s’explique aussi leur orientation sexuelle ou leur identité de genre par le fait qu’elles seraient en proie à un excès de désir sexuel.

C’est de là que vient, je pense, cette idée bizarre qu’être bi serait nécessairement plus fatigant qu’être homo ou hétéro : elle est due à l’idée qu’une personne bi vivrait nécessairement dans un monde surchargé en désir (et donc en frustrations ou en courbatures post-coitum).

Vous comprenez mieux maintenant pourquoi il s’agit d’un préjugé crassement faux.

C’est un peu comme cet ami qui, il y a quelques mois, après m’avoir entendu dire que je cherchais indifféremment quelqu’un avec qui sortir, homme ou femme ou trans ou qui que ce soit, en concluait avec un sourire que je cherchais « tous azimuts ». C’était dit sans malveillance, mais apparemment avec l’idée que mon désespoir et/ou ma frustration me poussaient décidément à recourir à des moyens extrêmes pour me débarrasser enfin de mon satané célibat. Je n’ai pas voulu ou pas pu expliquer en quoi c’était faux, mais la remarque, au fond, puisait peut-être bien dans les mêmes malentendus sur la bisexualité que le « ça doit être fatigant ».

Réponse à une objection possible

Il y aura sûrement des petits malins pour venir me dire : « Mais attends, la quantité de personnes totales que tu peux désirer est vraiment deux fois plus grande que la quantité de personnes que tu aurais pu désirer si tu avais été hétéro ou homo. En plus tu as dû le voir, puisque tu as commencé par te définir comme hétéro avant de découvrir ton attirance pour les gens du même sexe. Donc tu as forcément plus de tentations qu’avant ! »

C’est encore négliger l’importance du « potentiellement » dans les définitions du début. La quantité de personnes que je peux désirer est effectivement plus grande que celle que je pouvais désirer auparavant. Mais cela veut-il dire que je désire effectivement plus de gens qu’avant ? Encore une fois, la seule définition de la bisexualité ne permet pas de l’affirmer logiquement, et cette idée reçue résulte d’une « arithmétique sexuelle » assez naïve.

Pour que j’aie effectivement plus de tentations qu’auparavant, cela supposerait qu’on puisse calculer arithmétiquement le nombre de gens que je désire. Il faudrait pouvoir dire : « Au départ je suis un homme hétéro, je désire uniquement les femmes. Soit A l’ensemble des femmes et soit A’ l’ensemble des femmes qui me paraissent attirantes, le second ensemble étant évidemment inclus dans le premier et plus restreint que lui. Maintenant je deviens bi, je me mets à désirer aussi des hommes. Soit B l’ensemble des hommes et, au sein de B, j’appelle B’ l’ensemble des hommes qui m’attirent. Le nombre total d’êtres humains qui me paraissent sexy est donc nécessairement égal à A’ + B’. »

Mais serait-il nécessairement égal à A’ + B’ ? Est-ce que, depuis que je suis bi, je continue à trouver attirantes autant de femmes que quand j’étais hétéro ? Vous voyez que c’est tout sauf évident. Car il ne s’agit pas ici d’une pure accumulation. Mon attention n’est pas tournée en surcroît vers d’autres personnes, elle peut aussi être détournée vers d’autres personnes. Autrement dit, la proportion globale de gens qui m’attirent n’a pas forcément augmenté. Si j’appelle C l’ensemble de l’humanité égal à A+ B, l’ensemble C’ des gens qui m’attirent en tant que bi ne sera pas nécessairement égal à A’+B’. Il sera plutôt… grosso modo égal à ce que seraient A’ ou B’, ou à la moyenne des deux.

Pour terminer de clarifier ça, il peut être utile de faire la comparaison avec les gauchers, les droitiers et les ambidextres. Être ambidextre est parfois un moyen facile de briller en société. « Wouah, la classe, tu peux utiliser n’importe quelle main ! » Un corollaire de la condition d’ambidextre auquel on pense moins est qu’une personne ambidextre, si elle est en effet davantage « polyvalente manuellement » qu’une personne droitière ou gauchère, est comparativement moins douée de sa main gauche qu’une gauchère et moins douée de sa main droite qu’une droitière. Cela pour la raison toute simple qu’une personne donnée, quelle que soit sa ou ses bonnes mains, accomplit toujours à peu près le même nombre de gestes dans la vie, de sorte qu’une personne qui se « spécialise » en utilisant toujours une de ses deux mains sera très douée avec cette main et très peu douée avec l’autre, tandis qu’une ambidextre sera certes douée des deux mains, mais seulement moyennement douée, à moins de se spécialiser en utilisant une main en particulier pour tel ou tel type de geste. Une personne ambidextre n’est donc pas plus douée avec ses mains que les autres, puisqu’elle n’a pas davantage d’occasions de les utiliser que les autres : elle se contente de les utiliser différemment. De même, une personne bisexuelle ne ressent pas plus de désir, ses besoins affectifs et sexuels sont comme ceux des autres, mais ils sont répartis différemment parmi la population des personnes désirables autour d’elle.

Pour en revenir aux orientations sexuelles, ce n’est pas parce que j’ai acquis la capacité de m’intéresser à davantage de types de personnes que je suis devenu instantanément une machine à désirer effrénée. Ce qui tombe bien, parce que, dans mon expérience personnelle, je n’ai pas eu cette impression. Il y a eu une courte période pendant laquelle j’ai prêté davantage d’attention à mes attirances en général, parce que j’avais besoin de m’assurer de leur nature, de vérifier que j’étais bien bi et pas juste un hétéro très ouvert et très enclin à se faire des films pour rien. Mais je n’ai observé aucun tsunami de nymphomanie ébouriffante (heureusement ou malheureusement, comme vous voudrez).

Je dois préciser aussitôt que ce n’est pas du tout une affaire de résistance à la tentation ou je ne sais quelle logique crypto-judéo-chrétienne bizarre. C’est tout bêtement une affaire de méthode. Car encore une fois, cette idée de diviser l’humanité en deux sexes, de penser qu’il existerait deux sexualités distinctes et étanches visant l’une les personnes du sexe opposé et l’autre les personnes du même sexe, c’est une invention récente (du XIXe siècle à peu près) visant à imposer la norme hétérosexuelle et à rendre monstrueuse toute sexualité qui envisagerait les choses différemment. Donc, cette idée de ne concevoir la bisexualité que comme « l’hétérosexualité plus l’homosexualité », c’est une conception des choses parmi beaucoup d’autres possibles. Et c’est aussi un joli artifice rhétorique quand on veut faire passer un bi pour un nymphomane à peu de frais.

D’autres conceptions des désirs, des attirances et des sentiments sont possibles. Longtemps on s’est allègrement passé de la notion même de sexualité et d’orientation sexuelle. Or l’idée d’orientation sexuelle, liée au départ à la notion du « choix d’objet du désir » en psychanalyse, ne va pas de soi et ne trouve aucun ancrage certain dans un quelconque mécanisme physiologique. Mieux, l’idée même d’une distinction biologique bien nette entre deux sexes vacille sur ses bases (merci Anne Fausto-Sterling). Or, si la notion de sexe n’est pas purement biologique mais relève en partie du social, alors la notion d’orientation sexuelle n’est pas « naturelle » non plus. Bref, tout cela ne relève pas d’une Nature immuable, mais bien plutôt des cultures et des usages sociaux.

De sorte qu’il est très simple de concevoir les choses différemment. Les notions de « pansexualité » ou d’ « omnisexualité », par ailleurs proches de celle de bisexualité, s’en distinguent par le choix de ne pas mettre l’accent sur cet aspect double, mais plutôt sur l’idée que l’on peut être attiré par tout le monde. Je préfère ne pas imaginer les réactions que ces mots peuvent provoquer chez les gens qui comprennent les choses de travers en les rapportant à une plus grande intensité du désir (« Hannn, il dit qu’il peut coucher avec tout le monde ! Ça veut dire qu’il a envie de baiser toute la planète » !). Mais ces termes, outre qu’ils ont le bon goût de ne pas donner l’impression d’exclure les trans et les personnes intersexuées, ont l’avantage de concevoir les gens que l’on désire comme un ensemble unique, et non comme une série de sous-ensembles qui seraient complètement déterminés par la distinction de sexe.

Ces termes rappellent donc opportunément que le seul critère auquel on ait vraiment recours dans la vie quotidienne, ce ne sont pas ces opérations d’apothicaire, mais simplement le critère: « Est-ce que cette personne me plaît ou non ? » Cela ne veut pas dire que le sexe ou le genre de la personne n’a aucune importance, mais que les choses ne sont pas aussi déterminées par ça que ce qu’on peut croire quand on manipule trop à la légère la notion de bisexualité.

Réponse à une autre objection possible

Il y aura sûrement d’autres petits malins (ou bien les mêmes) pour venir me dire aussi : « Mais certaines personnes bi admettent volontiers que leur idéal de vie consisterait à avoir non pas une seule relation exclusive, mais deux relations à la fois, l’une avec quelqu’un du même sexe, l’autre avec quelqu’un de l’autre sexe. C’est donc bien qu’elles ressentent davantage de désir et qu’elles ont davantage de besoin que des homos ou des hétéros. Et cela vient du fait que les bi sont attirés à la fois par des gens du même sexe et par des gens du sexe opposé, donc à la fois par des hommes et des femmes, et comme les deux sexes apportent chacun quelque chose de très différent, une personne bi aura besoin des deux pour être satisfaite. »

Ce à quoi je répondrai que je suis d’accord avec le constat, mais non avec les conclusions qu’on prétend en tirer sur les personnes bi en général. Et je répliquerai aussitôt qu’il y a de nombreuses personnes bi qui se contentent très bien d’une relation exclusive… ou bien qui font des infidélités, mais pas avec des personne d’un autre sexe que celui de leur partenaire habituel-le. Et qu’inversement, il y a aussi des homos et des hétéros qui tombent amoureux de deux personnes à la fois (voire plus) et qui ressentent le désir ou le besoin de mener de front deux relations simultanées (ou plus). Alors, comment expliquer cela ? Va-t-on, pour les bi, parler de besoin inévitable, et pour les autres, parler seulement de la toute-puissance de l’amour en général, ou alors condamner la chose comme preuve d’un caractère volage ?

Si toutes les personnes bi ressentaient nécessairement cette frustration, et si elles étaient les seules à la ressentir, alors ce raisonnement sur la prétendue inévitable frustration des bi en couple exclusif, qui prétend déduire savamment une généralité sur tous les bi à partir de ce que vit une partie d’entre eux, serait imparable. Mais l’expérience montre que ce n’est pas du tout le cas. C’est donc que la prétendue différence essentielle entre hommes et femmes n’est pas la seule raison qui peut pousser quelqu’un à rechercher deux relations simultanées. Tous les bi qui le font ne le font donc pas nécessairement pour cette raison, et, à l’inverse, toutes les personnes qui le font ne sont pas bi. Le raisonnement est donc beaucoup moins solide qu’il n’en a l’air.

Certes, en tant que bi, je constate bien qu’il y a une différence entre mes attirances ou sentiments envers des femmes et ceux envers des hommes. Je ne cherche en partie pas la même chose, et je ne trouve en partie pas la même chose. Qu’est-ce qui est essentiel ou non pour moi là-dedans, je n’en sais rien et je n’aurai pas trop de toute ma vie pour y réfléchir. Mais, d’après les témoignages de bi que j’ai pu lire et entendre, je me garderai bien d’étendre mon exemple personnel à l’ensemble des gens qui se reconnaissent comme bi.

Et ce n’est pas étonnant que l’expérience prouve la fausseté d’une telle objection, puisqu’encore une fois elle présuppose que tout ce qui est potentiellement désirable par un bi sera nécessairement désiré… ce qui est faux, comme nous l’avons vu. Cela peut arriver, mais ce n’est pas du tout une conséquence logique du fait d’être bi.

Bref…

Voilà pour cette petite séance de décorticage de préjugés et de chasse aux mythes sur la bisexualité. J’espère qu’elle vous aura permis de vous clarifier les idées, que ce soit pour vous méfier des raisonnements qui n’en sont pas ou pour apprendre à mieux y répondre si vous êtes bi et que vous avez affaire à eux au quotidien.

Et si vous avez lu toute cette page avec attention, vous aurez le droit de dire que vous ressentez de la fatigue, mais que ce n’est pas votre sexualité qui en est la cause. Enfin, pas de la façon qu’on pourrait croire.

Dix raisons de se réjouir après le débat sur le mariage

 Notre pays ne philosophe pas assez et a une furieuse tendance à voir tout en noir. Certes, nous sortons d’un débat où la surreprésentation médiatique d’une parole réactionnaire extrémiste a consterné, lassé et plus généralement usé beaucoup de monde (et pas seulement les LGBT+++, même s’ils étaient plus directement concernés que les autres). Et je ne peux qu’approuver la position intransigeante du collectif « Oui oui oui » dans son communiqué de l’autre jour et son appel à poursuivre la lutte politique et militante.

Mais malgré cela, je refuse de céder à l’amertume. Ne voir que ce qui ne va pas, ce serait déjà accorder une victoire à nos adversaires politiques, à ces extrémistes enragés pas si nombreux que ça, qui se sont ingéniés pendant des mois à faire croire à un pays progressiste, sur le point d’adopter une belle loi, qu’il était plus réactionnaire qu’il ne l’est en réalité.

Nous avons assisté, à l’échelle du pays, au même processus qu’on peut observer tous les jours sur Internet dans les commentaires aux articles de presse : sur le nombre énorme d’internautes qui viennent lire la page, une poignée d’idiots se déchaîne en postant à tout va des propos outranciers stupides et insultants… et l’internaute moyen, cédant au pessimiste, voit cinq ou dix messages et en conclut que l’ensemble de l’humanité est horrible et détestable, sans penser aux 95% de lecteurs paisibles qui n’ont rien dit. De même, gardons-nous de nous imaginer la France comme entièrement peuplée des mêmes sinistres individus qui s’entêteront à défiler dans la rue encore aujourd’hui. Car c’est là précisément ce qu’ils cherchent à nous faire croire, en dépit des résultats de plusieurs élections, des chiffres de sondages et des multiples tribunes, avis et points de vue favorables à la loi que nous avons pu lire un peu partout.

Voici donc dix raisons pour lesquelles ce débat a bel et bien réussi à faire avancer les choses dans le bon sens et qui font de l’adoption de cette loi une victoire qu’il ne faut pas bouder.

1) La consécration du concept d’homophobie. C’est ce qu’Eric Fassin appelle « l’inversion de la question homosexuelle » dans son livre du même nom (1). Au départ, c’était l’homosexualité qui était considérée comme hors normes et les propos et actes discriminatoires à son encontre n’étaient même pas remis en cause. Désormais, c’est l’inverse, et pour de bon : c’est l’homophobie qui est hors la loi. Pour les LGBT+++ c’est une évidence, mais il faut voir que ça n’en était pas une il y a encore peu de temps.

Certes l’homophobie persiste, et sous des formes toujours virulentes, mais cette radicalisation m’a toujours semblé avoir un côté désespéré. Ce clergé qui brandit des menaces de fin du monde, ces politiques qui multiplient les déclarations-choc, dissimulent mal leur décalage complet vis-à-vis de la société française actuelle, déjà favorable à la loi depuis plusieurs années. Ce à quoi nous avons assisté, surtout dans le cas de l’Église, c’est à une manifestation de rage impuissante de la part d’anciens pouvoirs qui n’ont cessé de reculer au cours des dernières décennies, qui ont vu les rênes du pays finir de leur échapper avec les dernières élections, et hurlent leur colère à l’idée de ne plus pouvoir rien contrôler. Et de fait, leur concert si bien organisé de protestations outrancières n’a pas eu la moindre prise sur la loi concernant le mariage et l’adoption (reste à veiller à ce qu’ils n’aient pas la peau de la PMA).

 2) Une prise de conscience à l’échelle du pays. C’est la conséquence de la raison précédente : maintenant, la France entière sait à quoi ressemble l’homophobie, pourquoi on a besoin d’un mot pour ça et pourquoi on veut tellement lutter contre. Rien de plus familier ni de plus évident pour une personne homosexuelle ou bisexuelle que le concept d’homophobie. Oui mais. Là où les principaux intéressés vivent avec ce concept et connaissent l’importance de la lutte contre l’homophobie depuis des dizaines d’années, l’hétéro moyen, celui qui ne fréquente pas ou peu d’homos et ne connaît absolument rien à la communauté ou à l’histoire des luttes pour l’égalité des droits, celui-là n’avait souvent de l’homophobie qu’une image assez vague et désincarnée, au point qu’il arrivait à mes amis hétéros de hausser les épaules ou de faire des mines du genre « Tu en fais trop » quand j’employais ce terme.

Je peux vous assurer que ce n’est plus le cas maintenant. Certes, le sursaut rageur des paroles homophobes a été douloureux pour tout le monde, mais il a achevé de faire prendre conscience au pays tout entier que oui, l’homophobie existe, qu’elle est une menace réelle et qu’elle mérite d’être combattue avec vigilance. Mieux, la figure de l’homophobe a désormais rejoint les caricatures politiques et devient la risée des dessinateurs de presse et des chroniqueurs humoristiques (les mêmes qui faisaient encore des blagues douteuses sur les homos il n’y a pas si longtemps).

3) La libération de la parole des victimes. C’est une raison limitée de se réjouir, certes, mais c’est là encore une avancée réelle : les homophobes parlent et agissent, mais désormais leurs victimes parlent et agissent aussi. La progression des chiffres des plaintes et des témoignages reçus par SOS Homophobie dans son rapport 2013 appelle une double lecture, qui n’a pas échappé à l’association : cette progression n’est pas due seulement à une augmentation brute des propos et des actes homophobes, mais aussi au fait que les victimes ont davantage le réflexe de parler et de recourir aux associations qui peuvent leur venir en aide. Or le silence des victimes contribuait à faire persister des situations iniques, et briser ce silence est une condition importante pour faire changer les choses. Il est important de voir que désormais les victimes savent qu’elles ne sont pas seules et qu’elles ne doivent pas rester isolées.

4) Une nouvelle génération de militants pour l’égalité des droits. S’il ne faut pas minimiser la violence des opposants à la loi, on ne peut pas non plus oublier si vite les très nombreux soutiens qui ont rejoint le combat en faveur de l’égalité. Pour les LGBT+++, c’est une nouvelle page de l’histoire de leurs luttes qui vient de s’écrire. Elle a été l’occasion d’une prise de conscience de la part de nouvelles générations qui ont découvert l’engagement militant, les manifestations, la bataille pied à pied dans les conversations et sur le Net. Pour beaucoup de jeunes, elle a été l’occasion de faire leur coming out et de s’engager politiquement. Pour un nombre non négligeable d’anciens, elle a été l’occasion de sortir enfin de l’ombre et du silence.

Mais nous n’étions pas seuls : de très nombreux hétéros se sont eux aussi engagés en faveur de la loi, ont publié des tribunes, ont posté des messages et des témoignages, et sont descendus battre le pavé pour refuser fermement le nivellement du débat par les extrémistes réactionnaires. J’ai ici le plaisir de parler à partir de mon expérience personnelle. En tant que bi, je n’avais jamais fait autant de manifestations en si peu de temps dans ma vie, et je les ai faites avec plaisir, parfois la rage au cœur, avec la conviction qu’il ne faut renoncer à rien. Et en tant que jeune homme, tout simplement, j’ai eu le très, très grand plaisir d’être rejoint très souvent par des amis qui s’identifiaient comme hétéros (et d’autres qui n’arboraient pas de symbole LGBT+++ évident et dont je ne demandais pas l’orientation sexuelle parce que je ne les connaissais pas beaucoup et qu’après tout ce n’était pas mon affaire). Ils étaient conscients eux aussi que cette loi ne concernait pas qu’une minorité, mais engageait les valeurs républicaines. Ils n’étaient pas directement concernés mais ont été là pour nous soutenir. Ils ont été très nombreux et nous leur devons des remerciements chaleureux.

5) Un regain d’intérêt pour le fonctionnement des institutions. Ça a été comme un cours d’éducation civique géant. Jamais depuis longtemps on n’avait suivi avec autant d’attention et de passion les travaux de l’Assemblée Nationale et du Sénat. Je pense que maintenant tout le monde est incollable sur la façon dont on légifère en France de nos jours ! On doit cela en partie aux médias (dont les médias LGBT, bien sûr, mais pas seulement) qui ont changé le parcours législatif en un véritable feuilleton. Mais on le doit aussi à un réel intérêt des citoyens pour le bon fonctionnement des institutions.

On n’a pas assez dit aussi que ce débat a montré une nouvelle proximité des citoyens avec le processus législatif. La diffusion des débats à la télévision sur LCP, la chaîne parlementaire et sur les sites de visionnages de vidéos permettait à chacun de suivre les débats en direct ou d’en revoir les moments forts : ce qu’ont dit les député-e-s peut être consulté à tout moment et ne s’oubliera pas. Le site de l’Assemblée Nationale permettait dans le même temps de consulter le projet de loi lui-même et les comptes rendus des séances. Idem pour le site du Sénat. Toutes ces pages ont été diffusées dans les médias et sur les réseaux sociaux. Par ailleurs, nous avons été incités à témoigner directement notre soutien ou notre désaccord aux personnalités politiques impliquées dans le débat. Or ce contact plus direct avec les élus et avec les institutions dans leur fonctionnement quotidien est une excellente chose, qui fait du bien à la démocratie et qui nous rappelle que c’est d’abord ça la politique, la vraie politique.

Sans surprise, les opposants, de leur côté, ont tout fait pour faire dysfonctionner les institutions : obstruction parlementaire, perturbation des séances par des militants cachés dans le public, harcèlement des élus par mail ou violence physique… cette tactique a un nom, c’est du terrorisme. Ce recours à des moyens aux marges de la légalité, voire franchement illégaux, montre en creux le désespoir des opposants et doit nous rappeler que quand la République fonctionne bien, les droits de tout le monde peuvent avancer, réellement, pour de bon. Ce bon fonctionnement des institutions au quotidien, il ne faut pas s’en désintéresser, mais le suivre attentivement et en prendre soin : sans lui, il n’y a plus de démocratie digne de ce nom.

6) L’irruption des sciences humaines dans le débat. Lisez-vous beaucoup d’articles et de livres de sociologie et d’anthropologie ? Non ? Vous devriez, ça fait beaucoup de bien. Et depuis quelques mois, vous avez pu le faire beaucoup plus facilement. En réaction à l’enfumage des opposants qui tentaient d’effrayer le badaud à coups de « changements anthropologiques » (ce qui ne veut rien dire, pas plus que « l’aberration anthropologique » de Fillon, qui ne serait décidément pas du genre à fonder un musée au quai Branly façon Chirac et aurait plutôt sa place dans Tintin au Congo), les vrais anthropologues, comme Françoise Héritier ou Maurice Godelier, ont pris la parole pour nous parler du mariage dans les sociétés humaines et de ses métamorphoses depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Hélas, hélas pour le clergé, le mariage n’est décidément pas catholique à l’origine, et le modèle étroit et mesquin défendu par les opposants à la loi est apparu comme tel. Ce regard plus vaste dans l’espace et le temps sur ce que font les sociétés humaines n’a fait que nous faire prendre conscience encore mieux de notre liberté.

Les sociologues, de leur côté, étaient déjà là depuis un moment (on les avait pas mal entendus à propos du PACS). Mais une fois encore, ils ont été là pour pourfendre les préjugés. Outre des figures modérées mais qui ont fait preuve d’une grande honnêteté intellectuelle, comme Irène Théry, je ne peux que penser aux interventions remarquables d’un Éric Fassin, d’un flegme admirable face à des interlocuteurs éructants, et toujours là pour désamorcer les peurs et détricoter les mensonges des opposants, que ce soit sur la loi du mariage ou sur les études de genre. Il faudrait aussi dire un mot des tribunes collectives de nombreuses personnalités (comme « Non à la collusion de la haine » dans Le Monde en novembre) ou des bilets consacrés à la loi par l’imperturbable avocat maître Eolas (en trois parties : une, deux, trois).

7) Une loi bi-friendly. Je m’attarde moins sur ce point parce que j’en ai déjà parlé (par exemple là) : on a beau ne pas en parler beaucoup, la loi qui vient de passer est beaucoup plus qu’un simple « mariage gay ». Elle confère de nouveaux droits à tout le monde, sans recourir à la notion d’orientation sexuelle. Et c’est très important, parce que, de ce fait, elle est autant ouverte aux monosexualités (les personnes attirées par un seul sexe : homos et hétéros) qu’aux sexualités non monosexuelles, qu’on s’identifie comme bisexuel-le ou comme pansexuel-le. C’est une loi non pas seulement gay-friendly mais LGB-friendly. D’autres combats restent à mener, comme la PMA et la reconnaissance des droits des trans, mais c’est déjà un progrès notable (et même en avance sur la visibilité actuelle des bi dans les médias).

8) Enfin une loi de gauche ! Là, on ne peut s’en réjouir que si on est de gauche, forcément. Mais enfin tout de même. Pour une fois, les choses ont été claires : c’était une loi de gauche. Dans le débat, les positions de la gauche et celles de la droite étaient diamétralement opposées (malgré quelques efforts louables mais bien trop rares de la part de quelques élu-e-s de droite). Nous avons vu s’affronter une gauche progressiste et une droite désespérément conservatrice, voire réactionnaire. Les différences radicales entre le PS et l’UMP sont apparues, tant sur la loi elle-même que sur les valeurs qui la sous-tendent. Difficile de penser qu’il n’y a pas de différence entre gauche et droite après ça ! Par ailleurs, ce débat a été un vrai baptême du feu pour toute une nouvelle génération d’élu-e-s de gauche, parmi lesquels la moindre n’était pas Christiane Taubira, à qui nous devons quelque chose de très important qui est une nouvelle rhétorique de gauche puissante et humaniste, comme il faut en avoir davantage si nous voulons vaincre les forces réactionnaires qui tentent en ce moment de tirer le pays vers le bas. C’était de la belle rhétorique de gauche : il en faudra encore, et pas qu’un peu. C’était une loi de gauche : il faut maintenant en réclamer d’autres.

9) La chute des masques à l’extrême-droite. Ouais, je suis d’accord, la parole décomplexée de l’extrême-droite n’est pas exactement une bonne nouvelle. Mais quand on y réfléchit deux minutes, sur le plan stratégique, tout est loin d’être perdu. Souvenez-vous : il y a peu de temps encore, l’extrême-droite et en particulier le FN se prétendaient gay-friendly. Ce n’était qu’un moyen d’exploiter les préjugés des gens en leur faisant croire que les homophobes sont nécessairement les étrangers (en particulier les gens du Proche-Orient, et en particulier les gens de confession musulmane, naturellement…). Il fallait vraiment être naïf pour se faire avoir par cette ficelle rhétorique grossière. Mais à force de lisser son discours, Marine Le Pen avait réussi à se refaire une respectabilité. Toute cette subtilité a volé en éclats pendant le débat sur le mariage. Marine Le Pen, soit qu’elle tombe le masque, soit qu’elle ait été dépassée par les éléments les plus réactionnaires de son parti, n’a plus pu entretenir l’illusion et s’est engagée à fond contre le mariage, au côté du GUD, de Civitas et des mouvances les plus violentes.  Le fond ressort, et il est fangeux. Or, plus la fange est visible, plus on la repère. J’espère que certains gros malins tentés par l’extrême-droite se rendent mieux compte d’à qui ils ont affaire après ça.

10) Le sursaut des croyants progressistes. Qu’on en a entendu, des propos réacs, de la part des représentants religieux et surtout (très loin devant les autres) de la part du clergé catholique ! Qu’ils ont été prompts à monter au créneau ! Avec quel bel ensemble ! Avec quelle organisation légionnaire ! Avec quels moyens financiers ! Avec quels alliés reluisants (ah, Civitas) ! À les entendre, toute la chrétienté était d’accord avec eux pour réserver la famille aux papas et aux mamans, pour tout repeindre en bleu et en rose avec des mamans légèrement moins grandes que leurs maris, bref, pour réclamer un monde parfait. Hélas ! Ils avaient malencontreusement oublié de demander l’avis des ouailles, et pas mal de brebis ont bêlé de travers. Voyez les articles sur Marianne, sur Le Monde, les tribunes publiées par des associations comme Nous sommes aussi l’Eglise et l’hebdomadaire Témoignage chrétien ; il y a même eu un site ApostasiePourTous… Ils avaient aussi oublié que, d’après une enquête de l’IFOP en août dernier, 45% des catholiques pratiquants étaient favorables au mariage pour tous : de quoi fissurer la « légitimité » du clergé antimariage.

Là encore, l’écart entre la com’ des opposants et la réalité est abyssal, pour ne pas dire caricatural. Les protestations et le ras-le-bol des chrétiens pro-mariage se sont fait entendre crescendo au fil du débat, et des associations chrétiennes pro-mariage étaient présentes dans les manifestations pour la loi. Gageons que beaucoup de croyants n’auront pas apprécié de voir leur parole et leur existence même niées par leurs représentants au sein de leur Église. Cela donnerait-il lieu (enfin) à un sursaut des chrétiens progressistes face à un Vatican et à un clergé français toujours aussi en décalage avec la société actuelle ? Ce sera à eux de jouer, mais les tensions au sein des institutions catholiques n’ont pas fini de grimper.

Voilà donc dix raisons de ne pas se croire « vaincus », comme le dit trop vite le collectif Oui oui oui (qu’aurait-il dit si la loi n’était pas passé, je me le demande). Certes, il y a encore un long et rude combat à mener, certes les réactionnaires sont virulents et ne doivent pas être sous-estimés… mais nous ne devons pas leur laisser le monopole des termes du débat, ni celui des généralités.

Il ne faut pas avoir peur de dire : nous avons gagné. Il ne faut pas avoir peur de dire : c’est l’aboutissement de plus d’un siècle de lutte pour l’égalité des droits, et ce n’est pas terminé. Il ne faut pas avoir peur de dire : nous continuerons à nous battre pour les valeurs républicaines.

Et, je le répète encore, il ne faut pas se laisser miner par la com’ des réactionnaires. Les chiens aboient, le char de la Marche des fiertés passe.

______________

(1) Éric Fassin, L’Inversion de la question homosexuelle, Paris, Éditions Amsterdam, 2005.

Merci la France !

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Hier 17 mai 2013, la loi ouvrant le mariage civil et l’adoption aux couples de même sexe a été promulguée.

Ainsi, depuis hier, en France, tout citoyen ou toute citoyenne peut, dès sa majorité, se marier avec un citoyen ou une citoyenne ayant aussi atteint sa majorité.

Ce droit, nous l’avons toutes et tous, quelle que soit notre orientation sexuelle et sentimentale supposée.

De ce fait, non seulement les personnes qui s’identifient comme homosexuelles ou bisexuelles pourront épouser des conjoints du même sexe au même titre que les personnes s’identifiant comme hétérosexuelles épousent des conjoints de sexe différent,

mais personne ne se trouve enfermée dans une quelconque catégorie, qu’il s’agisse d’hétérosexualité, d’homosexualité, de bisexualité ou de tout autre concept déterminant les goûts et les attirances d’une personne.

Ainsi, tout homme tombant amoureux d’un homme et désirant fonder une famille avec lui, toute femme tombant amoureuse d’une femme et souhaitant fonder une famille avec elle, tous pourront le faire, et cela quelle que soit leur histoire personnelle et leurs relations amoureuses et sexuelles passées.

Si vous vous pensez homosexuel-le et que vous souhaiter épouser votre conjoint-e, c’est désormais possible. Si vous tombez amoureux/se de quelqu’un de l’autre sexe, vous pouvez aussi vous marier et avoir des enfants. Réciproquement, si vous vous pensiez hétérosexuel-le et que vous tombez amoureux/se de quelqu’un du même sexe, vos perspectives d’avenir n’en sont pas bouleversées et la légitimité de votre union sera la même aux yeux de la société civile.

C'est une vieille affiche, mais je la remets parce que j'aime beaucoup cette image.
C’est une vieille affiche, mais je la remets parce que j’aime beaucoup cette image.

Cette loi est un grand progrès pour les droits humains en France. Ce n’est pas tous les jours qu’une loi à la fois aussi simple et aussi puissamment symbolique est adoptée dans notre pays, alors vous me pardonnerez, j’espère, d’élever un peu le ton et d’être solennel et patriotique, pour une fois.

Le débat qui a précédé cette loi a été riche, mais a donné lieu de la part de la frange extrémiste de ses opposants à un déchaînement de violence verbale et physique peu compatible avec les valeurs de notre République. Beaucoup de gens en ont souffert, et je ne parle pas seulement d’homosexuels ou de bisexuels, mais aussi de nombreux citoyens favorables à cette loi d’égalité.

La pire arme de l’intolérance, de l’obscurantisme et de la démesure est sans aucun doute le sillage de consternation et d’effarement dont ils se drapent comme d’un nuage empoisonné face aux gens intellectuellement honnêtes. La Pythie de Delphes, en son temps, disait : rien de trop. Sophocle, dans Œdipe roi, mettait en garde le héros contre l’aveuglement de sa colère par l’intermédiaire du Chœur : « La démesure enfante le tyran ». Des millénaires plus tard, Michel Audiard, dans Les Tontons flingueurs, résume admirablement leur pensée : « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Face aux outrances des réactionnaires extrêmes, face à l’enflure des propos de personnalités politiques irresponsables qui ne sont pas à la hauteur de leurs mandats, il est toujours tentant de céder à l’abattement ou de sombrer dans l’amertume ou le cynisme. Certains, les moins maîtres de leurs passions, cèdent à l’impulsion animale qui consiste à répondre à la violence par la violence et à l’intolérance par l’intolérance, sans se rendre compte qu’en recourant à des procédés pareils pour imposer leurs valeurs, ils les renient eux-mêmes en croyant les défendre.

La meilleure stratégie face aux excès reste la mesure, qui n’est pas la faiblesse. La modération, la persévérance, la discussion argumentée et ferme, le respect des lois et un minimum de réflexion sur les principes qui les fondent, sans oublier la bonne transmission du savoir, voilà ce qui nous fera vaincre les haines et ouvrir les esprits. Dans bien des cas, ce sont les préjugés, l’ignorance ou la paresse intellectuelle qui font le lit de l’intolérance : c’est contre cela qu’il faut lutter, sans jamais réduire la lutte à un affrontement manichéen entre bons et mauvais citoyens. Tout le monde peut comprendre. Avec le temps, j’ai bon espoir que tout le monde comprendra à quel point cette loi est une bonne chose.

Mais avant toute stratégie, ce à quoi il ne faut jamais renoncer, c’est à la confiance et à l’optimisme à propos des Français et de la France. Prendre les gens pour des imbéciles, croire qu’on ne sera pas capable de faire quelque chose, c’est y renoncer avant même d’avoir essayé. On disait il n’y a pas si longtemps qu’impossible n’était pas un mot français. J’aimerais retrouver plus souvent cet état d’esprit dans la société actuelle, au lieu de cette complaisance dans le défaitisme qui ne nous avance à rien et nous entretient dans une mauvaise image de nous-même.

Alors, maintenant que la victoire est là, mettons de côté les péripéties de la lutte, oublions juste un moment tout ce qu’il reste encore à faire, et poussons un cri de joie longtemps attendu, comme l’autre jour  dans le XIVe arrondissement à Paris, après l’adoption définitive du texte à l’Assemblée nationale. YA-HOU ! Pas toujours facile quand on a peu d’occasions de yahouter. Refaisons-le : YAHOUUUUUUU !!!

Le fait est là. Nous l’avons fait ! Notre pays, notre peuple en est capable ! Nous pouvons, quand nous le voulons, être fidèles aux grandes valeurs qui ont fait notre fierté dans l’Histoire, et qui la feront encore, si nous nous en donnons les moyens.

Il n’y a pas d’avenir sans vision de l’avenir, sans volonté de construire une République encore plus républicaine et une société meilleure. Les rêves sont les fondations des réalités de demain, et c’est pour cela que nous avons besoin d’oser espérer, d’oser rêver, d’oser même l’utopie, et d’oser agir pour des causes en apparence perdues d’avance. La politique, loin d’être une sorte de jeu creux ou d’éternelle déception d’un « Tous pourris » simplement faux (car les personalités politiques de bonne volonté existent et agissent autant que les autres), est la condition indispensable à la construction de cette société meilleure.

S’en désintéresser, c’est laisser le champ libre aux forces réactionnaires, c’est laisser le terrain aux extrémistes et aux grandes gueules vaines. Et il est hors de question, en ce qui me concerne, que je laisse ce terrain aux réactionnaires, tout comme il est hors de question que je leur laisse le monopole des symboles de la France, du drapeau français, de Marianne, et de cette devise républicaine à laquelle ils ne comprennent rien. La liberté, l’égalité et la fraternité, c’est maintenant, et c’est en agissant maintenant que nous les assurons pour l’avenir.

Alors, j’ai envie de dire : Marions-nous ! Adoptons ! et… faisons encore de la politique !

Vive la République, vive la France, vive nous les Français (un peu d’autocongratulation ne fait pas de mal ^_^) !

Et surtout, vive la cause des droits humains, vive la lutte pour le bien-être de l’humanité !

NOTE : Si vous n’étiez pas passé-e ici depuis un moment, n’oubliez pas de consulter aussi mes annonces d’événements pour la fin mai, à Paris, Strasbourg et Amiens !

La bisexualité, grande oubliée du débat sur le mariage

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai été choqué par la déferlante d’homophobie décomplexée qui a inondé les médias et Internet à l’occasion de la présentation du projet de loi sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, puis de sa discussion à l’Assemblée nationale. J’ai eu de la chance dans la vie et je ne peux pas prétendre avoir été souvent confronté à de l’homophobie directe et violente : la campagne de désinformation pure menée par les opposants au projet de loi a été la première fois où je me suis senti profondément rejeté et détesté à cause de mes attirances et de mes sentiments.

 

Mais, en tant que bisexuel, une violence supplémentaire, plus insidieuse, a été l’absence totale de la moindre mention des personnes bisexuelles dans ce débat. D’emblée, et cela même dans les propos des meilleurs défenseurs du projet (tu quoque Taubira), la loi a été présentée en termes d’ouverture du mariage à une catégorie prédéfinie de personnes qui serait « les homosexuel-le-s ». C’est comme si même les partisans du projet les plus progressistes s’étaient avérés incapables de le porter dans toute son ampleur, dans toute sa grandeur aussi : le fait qu’il ne recourt nulle part à la notion d’orientation sexuelle ou sentimentale, et raisonne uniquement en fonction du sexe des personnes à marier.

 

Je ne répèterai jamais assez à quel point cette approche est une bonne chose, et à quel point les mots sont importants : c’est bel et bien de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe qu’il s’agit, et non d’un quelconque « mariage gay ». Le droit de se marier à une personne du même sexe que soi est un droit que tout le monde va acquérir (même Christine Boutin et André Vingt-Trois, ne leur en déplaise) : ça, ça a été dit, mais personne ne semble avoir osé en tirer les (excellentes) conséquences, à savoir que toutes les citoyennes et tous les citoyens français, sans distinction d’orientation sexuelle/sentimentale, vont avoir désormais la liberté de se marier avec un autre adulte consentant sans distinction de sexe.

 

Le changement principal, le bouleversement, l’incroyable progrès est ici : la loi, techniquement, ignorera désormais le sexe de la personne avec laquelle vous voulez vous marier. Homme ou femme, ce sera le même mariage et (presque : espérons que la suite viendra) les mêmes droits.

 

Il suffit de réfléchir deux secondes pour comprendre à quel point cette loi est incroyablement favorable aux bi et favorable aussi à une conception plus fluide de la vie sexuelle et amoureuse en France. Désormais, non seulement il sera légal d’envisager un amour-toujours avec quelqu’un du même sexe dans le cadre du mariage, tout comme c’était possible jusque là avec une personne de l’autre sexe, mais il sera aussi légal de mener une vie de couple successivement avec un mari puis avec une épouse ou inversement. De plus, la progression déjà nette (même si encore très perfectible) des droits accordés aux couples de même sexe diminue le gouffre qui existait jusque là entre les deux types de couples, ce qui confère une légitimité déjà plus égale à ces deux types de vie de couple : cela réduit en partie la désagréable schizophrénie que j’évoquais parmi les difficultés rencontrés par les bi dans leurs perspectives de vie dans un précédent billet.

 

Alors, pourquoi ne pas avoir parlé ici plus tôt du mariage pour tous ? Je dois dire que j’ai l’impression de m’être fait avoir. D’avoir cédé à la pression imbécile des homophobes (lesquels sont évidemment biphobes sans le savoir puisque leur vision du monde n’inclut même pas la possibilité d’une bisexualité : je suppose qu’on doit être des espèces d’aliens pour eux), et d’avoir laissé les opposants influer sur les termes du débat, nous ramener par leurs propos à une simple défense de l’homosexualité comme on ne devrait plus avoir à en faire, contre des critiques dont l’archaïsme donnait régulièrement dans l’anachronisme.

 

Atterré par ce nivellement du débat, je me suis laissé aller à penser parfois qu’au fond on avait déjà assez de mal à parler des homos sans se faire taper sur la gueule, alors je n’allais pas « en plus » parler des bi. J’ai craint qu’une mise en avant du caractère admirablement progressiste et « bi-friendly » de cette loi ne la rende encore plus compliquée à défendre et ne fasse que donner aux opposants matière à davantage de désinformation et de propagation de clichés.

 

Il est déjà difficile d’être une minorité dans la minorité, de devoir toujours faire l’effort supplémentaire de signaler aux minorités qu’on existe aussi et qu’on aimerait bien avoir pignon sur rue, être inclus nous aussi dans la prise en compte scrupuleuse des différentes sensibilités, des différents modes de vie possibles autres qu’hétéronormés.

 

Mais pendant tout ce débat, je me suis senti littéralement nié dans ce que j’étais. Pas un mot sur la bisexualité, sur l’éventualité même de vivre une vie où l’on peut ressentir du désir et des sentiments aussi bien pour des gens de l’autre sexe que pour des gens du même sexe. Ce n’était même pas qu’on en parlait sur le mode de la critique ou de l’insulte plus ou moins déguisée, comme c’était le cas pour l’homosexualité : on n’en parlait même pas. Ce n’était pas dans les termes du débat. On ne posait même pas la question. Ni les députés, ni les sociologues ou autres universitaires que j’ai pu lire, ni les journalistes n’ont jamais inclus la bisexualité dans cette loi qui concerne pourtant les bi au premier chef… et qui concerne tous les Français dans leurs libertés.

 

Au fond, ce projet de loi accorde à tous une liberté dont personne ne veut prendre vraiment la mesure. Chacun a continué à penser avec des catégories contestables et dépassées, cette bipartitition homo/hétéro si confortable pour la majorité qui se croit hétéro, si utile pour rejeter toute attirance vers le même sexe dans une altérité radicale, un autre monde. Le projet de loi, heureusement, est plus évolué que cela.

 

Cette absence complète de la bisexualité et des bi dans le débat est le dernier exemple en date, et le plus criant, de ce qu’on appelle « l’invisibilisation de la bisexualité », et que j’appelle souvent ici « invisiBIlité ». La bisexualité est là, elle concerne des millions de gens en France, même si tous ne s’en revendiquent pas comme d’une étiquette communautaire et/ou militante – ce qui ne change rien à la nécessité de prendre en compte leur sensibilité et leurs problèmes. La possibilité et même la réalité de la bisexualité, dans ses multiples nuances, est connue au moins depuis les rapports Kinsey, mais tout se passe comme si la société française ne se décidait toujours pas à la digérer.

 

Il le faudra bien, et je pense que cette loi y aidera beaucoup. On peut espérer que d’ici une ou deux générations, les catégories homo/hétéro seront enfin nuancées, au moins par ce troisième terme commode qu’est « bisexuel », voire par une palette encore plus riche. Mais comme d’habitude, rien ne changera si on ne se bouge pas, que ce soit dans les discours médiatiques et savants ou tout simplement dans la vie quotidienne.

 

Si on ne prend pas la parole au nom des idées progressistes, il y aura toujours des conservateurs, voire des réactionnaires, pour emprisonner la discussion dans des termes complètement archaïques, en décalage complet avec la réalité des vies.

 

Bref, j’ai eu tort de me taire si longtemps sur ce sujet, et j’en ai un peu honte… mais mieux vaut tard que jamais.

 

C’est pourquoi je suis d’autant plus heureux d’annoncer le sujet de la prochaine Bi’causerie à Paris, qui aura lieu ce lundi 11 mars, et qui portera précisément sur « Bisexualité et mariage pour tous » :
Cher(e)s ami(e)s, Bi’causien(ne)s,
Nous vous invitons à la prochaine Bi’causerie qui aura lieu le lundi 11 mars, à 20 h. Le thème en est le suivant :
 
La loi sur le mariage bientôt votée ? Sa place dans le mouvement général pour l’égalité des droits… Et qu’en pensent les bi-e-s ? L’adoption, la filiation, comment ? La PMA quand ? Et les trans’ ? Vastes sujets que nous aborderons lors de la Bi’Causerie du 11 mars.
 
Au Centre LGBT, 61-63 rue Beaubourg, 75003 Paris
Après 20 h, sonnez.
Métro : Arts et Métiers, Rambuteau, RER Châtelet – Les Halles Bus 38, 47, arrêt Grenier Saint-Lazare – Quartier de l’Horloge Vélib’ stations n° 3010 et n° 3014
 
à bientôt !
L’équipe de Bi’Cause

 

Association Bi’Cause
« Parce que l’amour est un droit… »
Site internet :http://bicause.webou.net (nouveau site)
Infoline et répondeur : 06 44 22 20 62 (nouveau numéro)
Page Facebook : www.facebook.com/Bi.Cause
Compte Twitter : www.twitter.com/Bi_Cause
Adresse postale :  c/o Centre LGBT,61-63 rue Beaubourg, 75003 Paris.
Venez en nombre !

"Dessine-moi un bi" : mettre la bisexualité en images

Aujourd’hui, nous allons nous intéresser aux différentes manières dont on peut représenter la bisexualité en images, en voyant de quels symboles disposent les bi pour se faire reconnaître, quels problèmes cela pose d’essayer de visualiser la bisexualité, et de quelles façons on peut surmonter ces problèmes. Bref, c’est une petite réflexion sur les images, qui débouche sur un atelier dessin.

Un symbole bi international

En lisant l’excellent livre de Catherine Deschamps Le miroir bisexuel, je suis tombé, p. 187-189, sur un passage où elle aborde les problèmes des symboles communautaires qui manquent aux bi, ou du moins qui leur manquaient à l’époque de la publication du livre (en 2002, donc il y a dix ans). En voici quelques extraits :

Dans une culture occidentale où la place laissée à l’image gagne du terrain [NdS : je n’en suis pas convaincu mais on va dire que oui], on comprend que le recours au visuel comme raccourci du politique prenne une grande importance dans les « communications » et théâtralisations communautaires. Un collectif sans visuel est tronqué d’une partie de son efficience : ses chances de retenir l’attention des médias se trouvent considérablement limitées, et, de là, ses possibilités de communiquer des messages vers l’extérieur diminuent.

Je saute un passage. Catherine Deschamps parle ensuite de l’exemple des drag queens, qui retiennent toujours l’attention des médias au moment de la Gay Pride, phénomène à double tranchant puisqu’il confère plus de visibilité à la communauté mais peut alimenter les clichés à son sujet. Elle poursuit ensuite :

Or la bisexualité, de même qu’elle ne dispose pas de recours définitionnels verbaux succincts, ne connaît pas non plus d’images symboliques fortes faisant culturellement consensus. A cet endroit, le cas de Bi’cause n’est pas isolé : dans les autres pays occidentaux où le militantisme bisexuel est un tant soit peu structuré, je ne connais pas de figure symbolique systématique. La multiplication des types de logos et des visuels d’approche est un autre signe encore de cette dispersion problématique : alors que les homosexuels et les lesbiennes disposent à un niveau international du triangle rose ou du rainbow flag pour indiquer leurs lieux de convivialité ou de politique, les bisexuels identitaires ne se sont pas encore déterminés sur un symbole commun ayant une portée internationale.

Ce passage appelle à mon avis plusieurs nuances. D’abord sur le drapeau arc-en-ciel, qui, pour autant que j’aie pu m’en rendre compte, est surtout employé comme un symbole global de la communauté LGBTIQQA+++, c’est-à-dire de l’ensemble des minorités d’identité et d’orientation sexuelle (bi, trans, intersexués, queer, en questionnement, asexuels, etc.) et pas seulement des homosexuels. Ensuite sur l’existence d’un symbole international commun des communautés bisexuelles. S’il y a un symbole bisexuel que vous connaissez, que vous avez pu voir sur des articles en rapport avec la bisexualité ou même à une Marche des fiertés, c’est le drapeau de la fierté bisexuelle, qui ressemble à ceci :

Ce drapeau a été créé en 1998 par Michel Page (voyez l’article de Wikipédia sur le sujet). À l’époque de la parution du livre de Deschamps, il semble qu’il n’ait pas été plus répandu que d’autres symboles parmi les bi. Mais je l’ai croisé très vite quand je me suis intéressé à la bisexualité, et j’ai bien l’impression qu’il s’est imposé, ou est en voie de s’imposer, comme ce symbole international qui manquait encore aux bi. Ce qui est plutôt une bonne chose.

Le couple bi introuvable ?

Lisons encore un peu Catherine Deschamps, parce qu’elle parle d’un autre problème plus compliqué à résoudre dans ce domaine :

Mais le recours au manque d’expérience [des militants bi, dont le mouvement est plus récent que les mouvements gay et lesbien] ne peut suffire à comprendre la difficulté à rendre perceptible et médiatique la bisexualité. Une toute autre raison s’oppose à une meilleure visibilisation des bisexuels, à rapprocher des modalités mêmes de la sexualité et de l’affectivité bisexuelles. Alors que pour signifier l’homosexualité, une photo qui montre deux femmes ou deux hommes enlacés fait très bien l’affaire, et alors que pour signifier l’hétérosexualité, une image où une femme et un homme s’embrassent convient, rien ne permet de montrer la bisexualité en un seul visuel sans provoquer un appauvrissement caricatural du contenu. Que l’on montre un homme et deux femmes, et le cliché d’une sexualité entre femmes censée répondre uniquement à un fantasme masculin et dépossédé d’une valeur intrinsèque a matière à se développer ; que l’on photographie une femme et deux hommes dans des postures équivoques, et on pourra dire que la femme est seulement l’alibi social d’un des deux hommes ou des deux. Dans tous les cas, la position égalitaire paraît un leurre : le trio semble toujours provoquer le jugement négatif d’un de ses participants au moins, et signifier au delà de la volonté initiale. À l’inverse, selon le choix des poses, deux personnes de même sexe ensemble ou un homme et une femme peuvent ne rien « donner à voir » de plus qu’un couple homosexuel ou un couple hétérosexuel, et placer à chaque fois les deux membres du duo sur un pied d’égalité apparent.

En d’autres termes, il semble impossible de représenter la bisexualité en se contentant de montrer des gens appariés d’une manière qui rendrait visible au premier coup d’œil la bisexualité des personnes représentées. Si on montre deux personnes du même sexe, les spectateurs croiront avoir affaire à un couple de personnes homosexuelles. Si on montre deux personnes de sexe différent, ils croiront avoir affaire à des hétérosexuels. Et si on montre trois personnes, on fera penser aussitôt à la pratique du triolisme, voire aux clichés associés à l’univers du porno et à la logique du placard dont parle Deschamps.

Inutile de vous arracher les cheveux en désespérant de voir un jour un couple bi « correctement représenté » : ce problème, autant le dire tout de suite, est un faux problème. Ou plutôt, c’est un problème beaucoup plus large. Reprenons la question : quand on voit des gens en couple, peut-on immédiatement en conclure quelque chose sur leur orientation sexuelle ? Réponse : non ! On peut seulement en déduire, au mieux, quelque chose sur leurs désirs et leurs sentiments du moment. Si deux personnes sont enlacées ou s’embrassent fougueusement (voire plus), on peut en conclure sans risque qu’elles se sentent très attirées l’une par l’autre. Si elles se tiennent la main ou la taille, on peut supposer qu’elles sont en couple, donc qu’elles ont probablement des sentiments l’une pour l’autre (quoique ce ne soit déjà plus si évident). Mais on ne peut pas du tout en conclure quoi que ce soit sur leur orientation sexuelle ou sentimentale.

Vous allez me dire : mettons, mais on le fait tout le temps. Bien sûr ! mais pas seulement pour les bisexuels. C’est une tendance générale à généraliser sur la sexualité et/ou la vie sentimentale d’une personne à partir de sa pratique du moment. Autrement dit, c’est une tendance à l’essentialisme en matière de sexualité et de sentiments, au détriment des pratiques et de l’évolution personnelle. C’est même littéralement le mal du siècle, et on y a déjà eu affaire sur ce blog. Généralement, il prend la forme d’un hétérocentrisme qui rend les gays invisibles : tout le monde est supposé hétéro par défaut. Pire : dès qu’on voit un homme et une femme ensemble, on a tendance à en faire un couple. Les hétéros eux-mêmes en sont souvent gênés. Qui ne s’est pas retrouvé à devoir préciser : « Mais non, c’est mon frère/ma sœur », voire (encore plus sympathique) « ma mère/mon père/mon fils/etc. » à un interlocuteur mal avisé ? Au sein de la communauté LGBT, on constate la tendance inverse qui est un certain homocentrisme : quand on arrive dans un bar ou au local d’une association, on est supposé par défaut gay ou lesbienne, pas bi.

Bref, il y a un problème, mais il n’est pas dans les couples bi : il est dans les têtes des spectateurs. Quand on voit deux hommes ensemble, on ne devrait pas en conclure qu’il s’agit de deux homosexuels, et, techniquement, un logo ou une photo montrant deux hommes ensemble ne dit rien sur leur sexualité, en dehors du fait qu’à l’instant T représenté par l’image, chacun des deux n’a rien contre quelques galipettes avec un autre homme. Il peut certes s’agir de deux homosexuels, mais aussi d’un gay et d’un bi, ou de deux bi, ou de deux hétérosexuels occupés à découvrir quelque chose… et je n’aborde même pas la question des multiples manières dont ils peuvent chacun concevoir leur sexualité, ou même leur identité de genre : les possibilités sont innombrables, le monde est compliqué (c’est-à-dire foisonnant et passionnant). Donc, au lieu de se lamenter sur le fait qu’avec les clichés existants on n’arrive pas à représenter un couple de bi, mieux vaut cerner le vrai problème dont la question des images de couples bi n’est qu’un symptôme parmi d’autres : un problème de représentations contre lequel il faut lutter. Un couple d’hommes n’est pas forcément un couple de gays. Un couple de femmes n’est pas forcément un couple de lesbiennes. Un couple du même sexe n’est pas forcément un couple homosexuel (c’est l’une des raisons pour lesquelles l’expression « mariage gay » est fausse et nuisible aux LGBT, et devrait être abandonnée au, surtout par les médias qui se prétendent LGBT).

Autrement dit, arrêtons de généraliser sur la sexualité des gens à partir de la situation où nous les voyons à un instant T.

Tout cela déplace le problème, mais ne le résout pas, me direz-vous : en attendant, les gens ont quand même ça dans la tête, et ça ne va pas être simple de le leur ôter. Eh bien, justement ! S’il y a de la communication à faire, c’est d’abord là-dessus. Et pour le coup, c’est un thème commun sur lequel les bi et les homos peuvent se retrouver. Ce serait l’occasion de lutter contre ce mythe nocif qu’est le « gaydar », encore trop toléré au sein de la communauté LGBT elle-même. Non, il n’y a pas de « physique gay » (pas plus qu’il n’y a un « nez juif », une « apparence musulmane » ou une « bosse des maths »). Ce qu’il y a, ce sont des codes sociaux, et bien sûr dans ce cadre il y a des codes vestimentaires, des coupes de cheveux etc. qui sont typiques de la communauté gay ; mais il n’y a aucun moyen infaillible d’identifier un gay. Là encore, les hétéros aussi en souffrent : toute personne peut être agressée par des homophobes au motif qu’elle est coupable d’avoir l’air homosexuelle, même si elle ne l’est pas. Bref, il faudrait plus d’images cherchant à démonter ce genre de clichés : les bi en bénéficieraient… et tous les autres aussi.

On pourrait par exemple penser à quelque chose du genre ça :

avec écrit autour « Ce ne sont pas (forcément) deux homosexuels. Ce sont deux personnes qui s’embrassent. Si vous voulez connaître leur identité sexuelle, posez-leur plutôt la question… ou alors laissez-les vivre sans les ranger trop vite dans des cases. » Notez que, comme ces silhouettes sont assez asexuées, on pourrait faire une autre version avec le même message mais « hétérosexuels » à la place de « homosexuels ». Bon, il faudrait travailler là-dessus et surtout mieux dessiner les bonshommes, mais ce serait faisable (ça a peut-être même déjà été fait quelque part, d’ailleurs).

Pour en revenir maintenant à la façon dont on peut représenter un ou des bisexuels en couple, il n’y a donc pas d’autre moyen que de recourir à un langage explicitement symbolique :

– soit en photographiant des gens arborant des symboles bi (un T-shirt avec le drapeau bi, par exemple) pour symboliser leur identité sexuelle-sentimentale. C’est un symbole, car un hétéro ou un homo peuvent très bien avoir envie d’arborer des symboles bi par soutien (par exemple à leur petit-e ami-e bi).

– soit en utilisant directement des symboles ou des couleurs bi non anthropomorphes (on va voir comment).

Bref, l’orientation sexuelle-sentimentale d’une personne ne peut pas être écrite sur son corps, pas dans le monde réel en tout cas. Il n’y a pas de physique homo ou bi, il n’y a pas d’essence homo ou bi, il y a seulement d’un côté des pratiques (impossibles à figer sur une image prise à un instant T, puisqu’elles sont indissociables de la chronologie de la vie d’une personne, de son évolution) et de l’autre des revendications identitaires (qui, elles peuvent être représentées sur des images). Donc on ne peut pas représenter uniquement des corps, il faut leur ajouter des symboles qui montrent les identités que ces personnes revendiquent. Ça n’est quand même pas si compliqué !

Et là, vous les voyez, les bi ? (National Equality March, Washington, États-Unis, 2009. Source : Wikimedia Commons.)

Bricolons des symboles

Et donc, en dehors des photos et autres images de couples, comment représenter visuellement la bisexualité en symboles ? Il y a plusieurs moyens qu’on peut utiliser seuls ou (plus souvent) combiner pour fabriquer une imagerie symbolique bi.

Il y a d’abord les couleurs.

– Celles du drapeau bi, d’abord : rose, violet et bleu. On peut les employer sur pas mal d’autres supports : badges, pin’s, médaillons, T-shirts, habillages graphiques pour des brochures, des sites web, etc. Voyez par exemple le logo du American Institute of Bisexuality sur son site, ou celui du magazine britannique Bi Community News.

– Plus généralement et plus simplement, la couleur violette (qui figure au centre du drapeau bi) tend à être pas mal utilisée par les sites bi, en complément aux trois couleurs du drapeau. Le site de Bi’cause, dans son habillage actuel, a un fond mauve-violet. Le site de France Bisexualité Info emploie une police violette sur un fond rose pâle. Le site Bisexualite.info emploie un fond violet sombre.

– Et si on n’aime pas le violet ? Non, non, ne râlez pas contre les gens qui n’aiment pas le violet, tout le monde doit pouvoir être représenté après tout… Eh bien, en dehors des couleurs particulières choisies par Michael Page pour le drapeau, il y a une logique chromatique globale qui lui a permis d’élaborer ce symbole. Le drapeau bi insiste sur le fait que la bisexualité est un mélange et un intermédiaire entre les deux monosexualités (attirances pour un seul sexe) que sont l’hétérosexualité et l’homosexualité. Parmi les trois bandes horizontales, celle du haut, la rose, représente l’homosexualité, tandis que celle du bas, la bleue, figure l’hétérosexualité. La bande mauve, située au milieu, au point de rencontre des deux, est la bisexualité, représentée par le violet, qui est un « mélange » de rose (de rouge, en fait) et de bleu. Même s’il est plus visible et plus simple de reprendre les couleurs les plus utilisées par les communautés bi, rien n’empêche d’en utiliser d’autres pour faire la même démonstration symbolique : le jaune et le bleu donnant du vert, par exemple.

Exemple d’une autre représentation chromatique de la bisexualité : le vert, point de rencontre entre le jaune et le bleu. Avantage : ça épargne le cliché sur les homosexuels roses. Inconvénient : c’est moins immédiatement reconnaissable que les couleurs les plus utilisées de fait.

Ensuite, il y a les formes, qui permettent d’exprimer d’autres caractéristiques de la bisexualité. Outre son caractère d’hybride et d’intermédiaire entre homo- et hétérosexualité, la bisexualité se distingue de ces deux autres sexualités par le fait qu’elle est une attirance double, pour les deux sexes (elle s’oppose en cela aux monosexualités). Ce caractère double peut donner lieu à toutes sortes de symboles et de représentations. Je ne me suis pas privé de le faire sur ce blog, rien que par son nom : le biplan, qui désigne un type d’avion possédant deux paires d’ailes (tout simplement parce que quand je me suis découvert une attirance pour le même sexe après m’être longtemps identifié comme hétéro, j’ai eu l’impression de sentir s’ouvrir une deuxième paire d’ailes, dont j’ai besoin pour voler depuis autant que de la première). Même chose pour l’image de la chouette guitare double de Jimmy Page que j’avais utilisée sur ce billet il y a quelque temps. C’est le moyen de montrer concrètement l’attirance double que l’on ressent et le fait qu’on en a besoin pour exister, qu’on s’en sert pour se définir et se construire une identité.

Naturellement on peut combiner plusieurs éléments, par exemple en dessinant un biplan aux couleurs du drapeau bi :

Voilà, il est chouette, non ?

Enfin, parmi les formes possibles, il y a les symboles conventionnels de genres. Voyez une page qui les regroupe sur la Wikipédia anglophone (avec les codes Unicode pour les taper à l’ordinateur). Vous savez, ce genre de choses :

♂ ♀ ⚥ ⚧

De gauche à droite : mâle, femelle, transgenre, un autre symbole pouvant désigner les intersexués ou les transgenres, et enfin un symbole combinant les trois.

Ces symboles peuvent permettre de représenter visuellement la bisexualité, mais ils nous font souvent retomber dans la même ambiguïté que pour les représentations de couples et de trios, avec un risque supplémentaire de confusion en ce qui concerne les symboles fusionnant plusieurs genres. Ainsi, j’ai parfois vu ce symbole :

employé pour symboliser la bisexualité. Le problème, c’est que de telles fusions entre plusieurs symboles de genres peuvent être utilisées soit pour représenter une identité transgenre ou intersexuée (dont une identité de genre trans), soit pour signifier un désir pour plusieurs genres (une orientation sexuelle non monosexuelle, donc bisexuelle ou pansexuelle). Du coup, le sens de ce symbole varie, ce qui ne le rend pas fiable : je ne conseille donc pas de l’utiliser tout seul.

Pour résoudre le problème, il suffit de n’employer ces symboles que combinés avec des couleurs et/ou des formes qui rendent le sens général plus clair. Voici un exemple avec un dessin représentant le désir d’un homme bi :

Ça ne résout pas toute ambiguïté, mais ça peut être une idée.

Et enfin un autre essai avec un symbole fusionnant tous les symboles de genre et employant les couleurs du drapeau bi, parce que j’ai toujours été favorable à une définition large de la bisexualité proche de la pansexualité :

Voilà, je m’arrête là pour cet « atelier dessin ». Ce n’est qu’un aperçu des problèmes de l’imagerie militante bi et des moyens qu’on peut mettre en œuvre pour l’alimenter et l’enrichir, mais si cela vous donne des idées et nous permet de résoudre les problèmes dont parlait Catherie Deschamps en 2002, c’est que ce billet aura rempli son rôle !

Dans la peau d'un bi (2 de 2)

Voici enfin la seconde partie de mon article consacré au vécu et aux questionnements des bi. Il s’est écoulé beaucoup plus de temps que je ne l’avais prévu au départ depuis que j’ai posté la première partie. Pardon pour ce long délai ! Il s’explique en partie par mon peu de temps libre, mais aussi par le mal que j’ai eu à formuler et à organiser correctement les questions que je voulais aborder. J’espère que le résultat sera intéressant et à peu près lisible.

La première partie de cette réflexion de fond sur ce que c’est qu’être bi parlait principalement de mon ressenti en tant que bi dans la vie quotidienne. Maintenant, passons à la façon dont un bi mène sa barque dans la vie. Vous allez voir que les problèmes sont un peu différents de ceux que rencontreraient des personnes hétéro ou homo.

Peurs, problèmes, attentes

Qu’est-ce qui, dans la perspective d’une relation, peut me causer des interrogations, des inquiétudes, voire des craintes, en tant que personne bisexuelle ? Plusieurs choses.

La peur d’être rejeté en tant que bi. Autrement dit, la peur de la biphobie, mais le mot risque de vous tromper sur ce que je veux dire. Je n’ai pas spécialement peur que des types méchants viennent me jeter des pierres à la sortie du bar en hurlant « Bouh, sale bi ! » (en général, ils en ont surtout après les homos, et s’ils me jettent des pierres, ce sera probablement qu’ils me prendront pour un homo : la bonne nouvelle, c’est que je ne serai pas harcelé spécifiquement à cause de ma bisexualité, youpi…). Non, ce dont j’ai peur, c’est de la méfiance des gens avec qui je pourrais avoir envie de sortir, voire de faire ma vie.

Quand on sort avec quelqu’un du sexe opposé, on est supposé hétérosexuel par défaut. Quand on sort avec quelqu’un du même sexe, on est souvent supposé homosexuel par défaut. Une personne bisexuelle doit donc caser assez vite une petite explication : « Tu sais, je ne suis pas hétéro/homo (rayer ici la mention inutile), je suis aussi sorti avec des hommes/femmes (rayer ici la mention inutile), bref, je suis bi ». Et là, pas mal de choses dépendent de la réaction de l’autre. On se place en situation d’être jugé et potentiellement rejeté, de devoir expliquer, argumenter, convaincre, rassurer…

Dans une certaine mesure, c’est normal : la bisexualité est encore trop peu connue (pas autant que l’homosexualité, par exemple), et il est normal que les gens ne soient tout simplement pas au courant de ce que c’est. Là où commence la biphobie, c’est dans une attitude de rejet de l’autre parce qu’il vous fait peur. Et en tant que bi, j’ai peur de faire peur aux gens avec qui j’aurais envie de sortir. Je crains de parler de ça à quelqu’un et de lire dans ses yeux des choses comme : « Qu’est-ce que c’est que ce pervers ? », « Mais ce type doit être un obsédé ! », « Houlalà dans quoi je me suis engagé, pourquoi j’ai parlé à ce type ? », « Pourquoi je tombe toujours sur des cas sociaux ? », « Bon, je vais dire merci et me barrer vite fait », etc. Et bien sûr, il y a aussi les homos biphobes bien décomplexé-e-s qui connaissent très bien le truc (ou du moins pensent très bien le connaître) et assèneront sans vergogne des : « Bi ? Désolé, je sors pas avec les bi, ils sont (trop ceci, pas assez cela, coupables de tout plein de choses, pas assez parfaits par rapport au reste du monde en général, etc.) ».

Bref, je ressens une certaine crainte à l’idée de nouer une relation quelle qu’elle soit, et cela quel que soit le sexe du partenaire, puisque je suis susceptible d’être rejeté aussi bien par des hétéros que par des homos.

On me dira peut-être qu’il y a toujours la possibilité de garder secrète ma bisexualité, que chacun a droit à son jardin secret, etc. Mais je n’ai pas envie de vivre cet aspect de ma vie dans le secret, pour la bonne raison que ça n’est ni agréable ni utile sur le long terme. Admettons que ça puisse se concevoir pour une histoire d’un soir, mais dès qu’on parle de relations, cela suppose (à mes yeux) de pouvoir vivre en couple sans renoncer à être pleinement soi-même – et en l’occurrence, même si la bisexualité est très loin de me définir tout entier (heureusement !), c’est un aspect de ma vie trop important pour que je le fasse passer sous le tapis aux yeux d’une personne avec qui je recherche non pas seulement des moments torrides à intervalles raisonnablement rapprochés, mais « aussi » une confiance mutuelle.

Conclusion ? La tentation est grande de… sortir avec d’autres bi, pour se sentir mieux compris. Mais ça ne résout qu’en partie le problème, d’abord parce que les bi ne sont ni meilleurs ni pires que les autres pour le reste, et ensuite parce qu’il y a toutes sortes de gens très bien qui ne sont pas bisexuels… et pourraient sortir avec des bi, s’ils étaient assez bien informés pour ne pas s’enfuir en courant à leur approche.

Christophe Colomb rencontrant les Indiens d'Amérique.
Les bi sont autant de petits Christophes Colombs en herbe découvrant les Amériques sensuelles et sentimentales… (Source de l’image : Wikimedia Commons)

La solitude des bi en territoire inexploré. La bisexualité ne s’oppose pas seulement à l’hétérosexualité ou à l’homosexualité prises individuellement ; elle se distingue aussi de ces deux orientations sexuelles conçues comme des « monosexualités », c’est-à-dire comme des attirances envers un seul sexe. En plus simple : le propre de la bisexualité, c’est qu’on est attiré par deux sexes différents.

Quelles sont les conséquences propres à ce cas de figure unique ? Est-ce que ça change quelque chose en termes de besoins sexuels, de besoins affectifs ? Y a-t-il des adaptations nécessaires pour ce qui concerne la fidélité, l’exclusivité sexuelle ou sentimentale, la notion même de couple ? Une personne bisexuelle peut-elle parvenir à se contenter d’un seul partenaire pour une relation longue (voire pour la vie) ? Doit-elle rechercher plutôt une double relation, une avec une personne de chaque sexe ? Ou bien une relation stable et une série de relations courtes, ou deux relations stables ? Qu’est-ce qu’une personne bisexuelle peut demander de différent à son ou ses conjoints par rapport à une personne monosexuelle ? Quelles libertés accorder ou ne pas accorder aux autres en échange ? Où s’arrête le besoin, où commence l’abus ? Comment savoir si on n’en fait pas trop ? Si ça pose problème, est-ce qu’on va pouvoir trouver une solution durable au sein du couple ? Si ça ne pose pas problème, est-ce que ça va fatalement poser problème à un moment donné ou est-ce que ça ira ?

Aucune idée.

Qui se pose ces questions ? Tout le monde. Qui peut y répondre ? Personne, pour le moment : il y a autant de réponses potentielles que de personnes bisexuelles. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas dégager de grandes tendances, et c’est pourquoi il faut édifier une communauté bi capable de prendre en charge ces questions. Dans l’intervalle, c’est à chaque personne bisexuelle de déterminer, sur le tas et avec le temps, son propre fonctionnement, ses besoins, ses désirs, ce dont il ou elle ne peut pas se passer et ce à quoi il ou elle peut renoncer. Il n’y a pas de tradition, pas de grande instance de jugement, même pas d’études sociologiques sur le sujet qui permettraient de savoir comment les gens se débrouillent avec ça (pas à ma connaissance, du moins). Tout se joue au niveau des individus, et au niveau des couples. C’est à chaque couple de réinventer des règles, de fixer les libertés et les limites, afin de faire en sorte que chacun y trouve son compte. Sans parler des enfants, de la famille, des amis, et de la façon dont il faut à un moment donné leur expliquer tout ça. La vie des bi, c’est aussi ça.

Autrement dit, chaque bi est un peu un explorateur laissé quasi seul en territoire inexploré. Alors bon, le coup du « Dans la vie faut pas s’en faire, ça ira tout seul, pas besoin de se poser trop de questions », c’est bien gentil, mais, à ce niveau-là, ça va bien cinq minutes. D’où l’intérêt aussi de former une communauté et de discuter ensemble de ces problèmes qui nous sont propres.

Perspectives de vie

L’influence des lois et des grands modèles de relations. Si vous êtes hétéro aujourd’hui en France, vous héritez d’un modèle traditionnel invitant à trouver une relation stable, se marier, fonder une famille et avoir des enfants, même si la plupart du temps, ça ne se passe plus comme ça (on a des enfants avant de se marier, quand on se marie ; si on se marie, on finit souvent par divorcer ensuite, puis par avoir d’autres relations plus ou moins longues, d’autres enfants en même temps qu’on élève les précédents, etc.). Les histoires d’un soir et les relations courtes sont admises, les relations longues aussi. Vous pouvez vivre en union libre, mais si vous voulez formaliser une relation de couple, vous avez le choix entre le PACS, qui instaure des devoirs mutuels et des avantages utiles entre les conjoints mais n’accorde qu’un minimum de droits en matière d’héritage et de filiation, ou bien le mariage, plus contraignant mais plus complet dans ces derniers domaines et plus décisif sur le plan symbolique pour pas mal de gens. Seules les histoires à trois ou plus sont ignorées par la loi et jugées au mieux étranges par l’opinion.

Si vous êtes homo aujourd’hui en France, vous héritez des droits acquis de haute lutte par un peu plus d’un siècle de revendications en faveur des droits des homosexuels. Vous avez le droit de vivre comme vous voulez, et la loi doit vous défendre si vous êtes en butte à une discrimination quelconque portant sur votre orientation sentimentale-sexuelle. Vous pouvez rechercher des histoires d’un soir, vous engager dans des relations courtes ou longues, vivre en union libre. Depuis l’adoption du PACS en 1999 sous le gouvernement Jospin, vous disposez d’un cadre légal qui vous permet de formaliser une union de couple, avec droits et devoirs ; mais vous n’avez pas (encore) accès au cadre plus complet qu’est le mariage. Si vous souhaitez avoir un enfant, à moins d’être parent biologique, vous n’aurez pas d’autorité parentale sur lui, sauf peut-être par délégation. Vous n’avez pas non plus le droit d’adopter un enfant au titre de votre couple (vous ne pouvez le faire qu’à titre individuel). Vous n’avez pas non plus accès à l’assistance médicale à la procréation, pour le moment limitée aux situations d’infertilité ou de maladies graves pouvant être transmises à l’enfant (pour les femmes homosexuelles, le Sénat a essayé en juillet 2011, mais l’Assemblée n’en a pas voulu).

Et… si vous êtes bi aujourd’hui en France ? Hum… les deux ? Oui et non. Oui, parce que, techniquement, les bi sont concernés à la fois par les deux situations : ils sont les seuls à pouvoir potentiellement formaliser une relation avec une personne de l’un ou l’autre sexe. En l’état actuel de la loi, les personnes bisexuelles disposent de droits satisfaisants pour leurs relations avec des gens de l’autre sexe et de droits limités pour leurs relations avec des gens du même sexe. Des perspectives de vie pour le moins asymétriques… qui ne sont pas sans influence sur la façon dont les gens conçoivent leur vie et leurs relations.

Pas mal de facteurs entrent en jeu pour expliquer les choix individuels des bi, mais je crois que l’histoire personnelle joue beaucoup, selon qu’une personne bi se découvre d’abord attirée par les gens de l’autre sexe ou par les gens du même sexe. Tout simplement parce qu’il est assez rare, à mon avis, qu’un bi se sache directement bi et s’identifie directement comme tel. De même qu’une personne homo se pense d’abord hétéro par défaut, parce que c’est ça qu’on nous apprend à être pendant notre enfance et notre adolescence, de même, une personne bi s’identifie souvent d’abord soit comme hétéro, soit comme homo, et ne se rend compte que plus tard qu’il y a quelque chose qui cloche. Dans l’intervalle, les sphères de sociabilité vers lesquelles elle s’oriente sont différentes et influent sur sa vision des choses. Si au départ tout a bien fonctionné dans le moule hétéro routinier, la personne n’a aucune raison de remettre en cause le modèle traditionnel relation-maison-PACS-mariage-enfants (dans l’ordre que vous voulez), et au moment où elle se découvre bi, c’est sur cette base qu’il va falloir faire des ajustements : autrement dit, on se retrouve souvent déjà engagé dans une relation hétéro, voire PACSé-e ou marié-e, voire parent, au moment où le doigt du destin se pointe sur vous et vous révèle « HA HA, EN FAIT TU ES COMPLIQUÉ-E ». Si au départ on s’est cru homo, on peut se trouver fortement engagé dans la remise en cause du modèle traditionnel au point d’en venir à se définir entièrement contre lui ; mais dans ce cas, au moment où on se découvre aussi attiré par des gens de l’autre sexe, le modèle traditionnel en question resurgit et vient vous faire du charme en vous disant : « Mais si, c’est possible, tu peux être un peu dans le moule, ce serait confortable et puis si tu aimes beaucoup ton/ta chéri-e, pourquoi diable s’en priver ? »

Un autre facteur, proche mais distinct, est bien sûr le déroulement de la vie sexuelle-sentimentale, selon que la ou les premières relations longues se font avec des gens de l’autre sexe ou avec des gens du même sexe. Car même si on se sait bi, dès qu’on entame une relation, on se met sur des « rails de vie par défaut » différents selon qu’on est en couple avec quelqu’un de son sexe ou quelqu’un de l’autre. Toute relation suit par défaut un parcours de vie soit du type hétéro (avec la tentation de l’horizon de vie traditionnel, fonder une famille et tout) soit du type homo (juste une relation avec PACS possible, à moins d’aller dans un pays chouette où d’autres trucs sont permis).

Un tiraillement permanent entre des rails de vie binaires. La pression sociale générale incite à fonder une famille et à avoir des enfants (peut-être encore plus pour les femmes que pour les hommes). En plus, le parcours de vie hétéro est le plus tentant sur trois plans : il est le plus confortable socialement (c’est la normalité par excellence), le plus avantageux en termes de loi (ce n’est pas pour rien qu’on se bat pour l’ouverture du mariage aux couples de même sexe : c’est vraiment plus intéressant que le PACS), et aussi le plus gratifiant quand on veut être parent. Quand on est homo, on n’a pas le choix, il faut faire autre chose. Mais quand on est bi, on a virtuellement le choix, et la pression (y compris le modèle de normalité intériorisé dès l’enfance) est forte. Ajoutons que, les statistiques sur les orientations sentimentales-sexuelles étant ce qu’elles sont, il est beaucoup plus facile de trouver un partenaire de l’autre sexe qu’un partenaire du même sexe, puisque, quand on est bi, le nombre de gens du même sexe sexuellement/sentimentalement compatibles avec vous est nettement plus réduit que ceux de l’autre sexe (ce qui explique pourquoi la phrase de Woody Allen sur les bi super contents le samedi soir est une ânerie hénaurmeuh).

De l’autre côté, il y a la communauté LGBT où l’on peut envisager soit de se battre pour accéder à quelque chose de proche du modèle familial traditionnel (en réclamant le droit au mariage et à l’adoption), soit de partir dans quelque chose d’autre, dans des relations qu’on ne cherchera ni à faire reconnaître par une institution ni à faire déboucher sur la fondation d’une famille. Dans ce dernier cas, on sait qu’il y aura tout de même une sociabilité possible (on sait qu’on sera considéré comme bizarre et stigmatisé comme tel, mais qu’en fréquentant le milieu LGBT on ne sera pas tout seul pour résister et se battre). Cette pression d’une partie de la contre-culture LGBT prônant un rejet complet des institutions traditionnelles est tout aussi tentante et tout aussi forte dès lors qu’on ne se reconnaît plus dans le moule hétéro par défaut de la famille et du mariage. Mais elle a tendance à aller de pair avec une étiquette « homo »…

Jimmy Page, du groupe Led Zeppelin, en 1983.
Être bi, c’est devoir trouver l’harmonie sur une guitare double. (Photo : Jimmy Page en 1983, Wikimedia Commons.)

L’avenir entre deux mondes, ou l’horizon brouillé. A-t-on tout dit sur la situation des bi une fois qu’on a énuméré ces différents modèles de vie possibles et qu’on a ajouté qu’une personne bi a virtuellement le choix entre les deux ? J’avais dit « Oui et non ». Nous en arrivons au « … et non ». Parce qu’en réalité, ce qu’on imagine trop vite comme un « choix » n’est pas une liberté mais une angoisse… et cela d’autant plus qu’aucun des grands modèles de vie ne prend en compte tous les besoins potentiels d’une personne bisexuelle.

Si je suis hétéro ou homo, je sais que ma vie sentimentale et sexuelle, si aventureuse qu’elle soit, va se dérouler à peu près dans le même grand cadre. J’ai un horizon de vie par défaut, soit acquis, soit en partie à acquérir par la lutte, mais j’en ai un. La loi me reconnaît tous mes droits ou bien ne me les reconnaît qu’en partie, mais elle les reconnaît un peu. Et même lorsqu’une relation se termine, je peux déjà penser aux suivantes et je sais que les règles du jeu seront à peu près les mêmes. Si je suis hétéro, je peux concevoir sans problème d’avoir des enfants, de fonder une famille. Si je suis homo, je sais que ça va être compliqué : soit je fais un trait dessus, soit j’envisage de me battre pour mes droits ou d’aller à l’étranger pour pouvoir adopter. Que je sois homo ou hétéro, je peux envisager d’être dans des relations exclusives ou libres, ou encore de faire des infidélités à mon/ma partenaire, mais toutes mes (més-)aventures auront lieu avec des partenaires appartenant à un seul et même sexe, et le modèle de vie qui chapeaute tout cela restera toujours le même. Autrement dit, avec un schéma, ça donne :

Hétéro :

  • Fidèle et totalement idéalisé : une relation hétéro (donne des enfants).
  • Fidèle : une relation (donne éventuellement des enfants) PUIS une relation hétéro (donne éventuellement des enfants) PUIS une relation hétéro (donne éventuellement des enfants), etc.
  • Infidèle/unions libres : une relation hétéro (donne éventuellement des enfants) ET une autre relation hétéro (donne éventuellement des enfants) ET une autre relation hétéro (donne éventuellement des enfants), à mixer avec le modèle précédent ci-dessus pour la succession des relations au fil du temps.

Homo :

  • Fidèle et totalement idéalisé : une relation homo (pas d’enfants sauf si adoption).
  • Fidèle : une relation homo (pas d’enfants sauf si adoption) PUIS une relation homo (pas d’enfants sauf si adoption) PUIS une relation homo (pas d’enfants sauf si adoption), etc.
  • Infidèle/unions libres : une relation homo (pas d’enfants sauf si adoption) ET une relation homo (pas d’enfants sauf si adoption) ET une relation homo (pas d’enfants sauf si adoption), etc. à mixer avec le modèle précédent ci-dessus pour la succession des relations au fil du temps.

La monosexualité, au fond, c’est simple*.

(* Ce propos contient une part d’exagération humoristique. Je précise au cas où.)

Mais je suis bi, et ça n’a rien à voir. Selon que je sors avec une femme ou avec un homme, je me mettrai sur des « rails de vie » différents… et chaque nouvelle relation sera susceptible de les remettre entièrement en cause.

Imaginez le genre de vie que ça donne. J’ai 15 ans, je suis ado et je me pense hétéro. Je sors avec une fille, on s’aime follement, on voudrait se marier et avoir des enfants. Un mois après elle me quitte, zut. Période de mouchoirs puis de célibat. J’ai 17 ans, je rencontre un garçon. Il me plaît, on fait des choses ensemble : terrible révélation ! Serais-je homo ? Grande crise existentielle. J’accepte difficilement mes nouvelles attirances, puis je m’y fais. J’ai 18 ans. On pourrait se PACSer, tant pis, j’aurai pas d’enfants, de toute façon j’aime pas ça. Et là paf, il me quitte pour un autre : tous des salauds ces pédés. Je suis profondément troublé, j’essaie d’oublier tout ça. Je fréquente le milieu gay, je sors avec plein d’hommes. Je me dis que je dois être gay, d’ailleurs la fille avec qui je sortais avec le nez un peu carré et jouait à Diablo, je devais aimer son côté masculin (oui, c’est stupide, mais « je » n’ai pas fait de sociologie dans cet exemple). Allez, je m’identifie comme homo. Je renonce au mariage et aux enfants, de toute façon je suis un rebelle, j’ai 20 ans et j’emmerde la bourgeoisie. Je me dis qu’au fond je cherche surtout à prendre mon pied, je n’ai pas envie de m’attacher à quelqu’un. J’ai 21 ans quand soudain, j’ai le coup de foudre pour une femme ! Grande crise existentielle (2e épisode). Puis-je donc être attiré par les deux sexes ? Sur un site web je découvre le mot « bisexualité ». Exaltation et nouveaux doutes : si j’étais sorti avec cette fille, aurais-je réellement bandé au lit ? Ne suis-je pas victime de l’oppression hétéro dominante ? Vérification impossible, le coup de foudre n’a pas été réciproque. Je continue à sortir avec des mecs mais je regarde aussi les filles et tout cela me manque et en même temps je doute, je suis peut-être gay. A 23 ans je tombe éperdument amoureux d’une fille, mais nouveau râteau : je me dis que je ne plais qu’aux mecs et qu’il faudra que je m’y fasse. A 24 ans, râteau de la part d’un puis de deux mecs : je me sens maudit. Grande crise existentielle (3e épisode) et coup de vieux n°1. A 24 ans et demi j’ai une histoire d’un soir avec une fille, c’est le septième ciel, j’ai des sentiments pour elle : c’est confirmé, je suis bi ! On sort ensemble, un an, deux ans, trois ans : horreur, dans quoi m’engagé-je là ? Le mariage, les enfants réapparaissent, et le grand amour aussi. Je regarde toujours les hommes, mais ma chère et tendre me suffit, je me dis que les hommes ne m’attirent pas sentimentalement et que je devais être simplement en manque de sexe, et je suis convaincu d’être « en fait hétéro ». On se PACSe, on a un enfant : me voici papa, je vais sur mes 30 ans. Coup de vieux n°2. Deux ans après, ma relation bat de l’aile, on ne s’entend plus. Dans le même temps, les bras d’un homme me manquent, mais pas question d’en parler avec ma partenaire. Disputes, sanglots, nuits blanches. N’y tenant plus, je cherche un plan cul sur Internet. Sur les sites de rencontre gays on me rejette comme bi. Je me crée un autre compte en me présentant comme homo et je trouve aussitôt quelqu’un.  Quelques jours après ma partenaire découvre mon incartade : dispute violente, grandes explications métaphysiques, nous finissons par repenser notre relation sur une base ouverte, et… Je pourrais continuer longtemps, en ajoutant des enfants, une famille recomposée, des ex des deux sexes, des triangles amoureux de base bi, etc.

Bref : être bi vous complique un peu les choses. J’entends bien : la vie (surtout sentimentale) EST compliquée, quelle que soit votre orientation sexuelle/sentimentale. Mais je crois qu’être bi vous contraint à remettre beaucoup plus de choses en cause sur ce plan-là que le fait d’être hétéro ou homo, tandis qu’à l’inverse vous disposez de beaucoup moins de modèles à portée de la main dans la culture commune pour vous aider à penser votre propre vie. En un mot, on navigue à vue, tout le temps.

Conclusion : Evil Bisexuals From Space Killed Cupidon (à moitié)

Un dernier problème : le concept même de bisexualité fait buguer le Grand Mythe Amoureux de Tous les Temps, celui du couple exclusif et de la vie-à-deux-et-rien-qu’à-deux-les-mêmes « jusqu’à ce que la mort vous sépare ». Si vous êtes un homme hétéro, vous avez toujours vaguement l’espoir de tomber sur la femme de votre vie, bon, pas forcément LA femme idéale, mais quelqu’un avec qui vous pourrez concevoir de rester « toujours ». Si vous êtes un homme gay, vous pouvez chercher l’homme de votre vie : rien ne vous en empêche. Si vous êtes un homme bisexuel, ça devient un peu compliqué de penser ce beau rêve romantique, parce que quelle que soit la personne idéale que vous rencontrez, elle n’est en général que d’un sexe. À quelque moitié qu’elle appartienne, votre moitié n’est potentiellement jamais toute votre vie.

Potentiellement seulement, comprenons-nous bien : toute une partie des bi s’accommode à merveille du modèle du couple exclusif. C’est une affaire d’affectivité de chacun. Mais même lorsqu’ils s’en tiennent à cette exclusivité, l’univers des bi n’est, conceptuellement, pas aussi exclusif que celui des monosexuels : ils sont en état de désirer potentiellement des personnes de l’autre sexe, mais font passer leurs sentiments avant ça. Quant aux autres bi, ils doivent aller explorer d’autres modes de vie que le couple exclusif. Il peut s’agir d’ouvrir le couple sur le plan sexuel seulement ou bien aussi sur le plan sentimental. Il peut s’agir d’avoir l’homme ou la femme de sa vie, de fonder une famille avec, et d’avoir des partenaires occasionnel-le-s. Ou bien il peut s’agir d’avoir les deux êtres de sa vie, l’homme de sa vie ET la femme de sa vie. On entre dans les questions propres au polyamour. Ça part complètement en dehors de ce que prennent aujourd’hui en compte les modèles sociaux dominants de la famille, mais c’est possible, je connais des gens qui le vivent (et d’autres qui essaient, ou qui voudraient parce qu’ils ont l’impression persistante d’en avoir besoin).

Or, l’exclusivité du couple, c’est un socle traditionnel que l’hétérosexualité et l’homosexualité ont en commun, et qui, s’il n’est en soi ni conservateur ni novateur, peut facilement renforcer la domination traditionnelle historique du modèle du couple exclusif hétérosexuel, et renforcer la discrimination et la répression contre tout ce qui s’en écarte peu ou prou. Et c’est là que les bi s’en prennent plein la figure, même ceux que l’exclusivité ne dérange pas, parce qu’ils représentent conceptuellement une remise en cause de ce modèle.

C’est donc une cause de biphobie, mais c’est aussi, pour les bi eux-mêmes, un sujet d’inquiétude possible, car la perspective du Grand Amour ne sort jamais complètement indemne une fois lézardée par la découverte de leur attirance pour non pas un mais deux sexes. D’où l’angoisse : aurai-je un jour, moi aussi, mon conte de fée sucré ? Parfois on arrive à rester dans le moule, et parfois il faut bricoler… souvent. Le résultat est une vie qui ressemble un peu à la dispute entre les petites fées à propos de la couleur de la robe d’Aurore dans La Belle au bois dormant de Disney : ni rose, ni bleu, mais un mélange inattendu entre les deux. (Je viens de montrer que la robe d’une des princesses Disney est un symbole bi. Je suis terriblement fier de moi.)La princesse Aurore, avec sa robe bicolore rose et bleue, danse avec le prince.

Mais la question des rapports entre la bisexualité et l’exclusivité du couple est un sujet qui mériterait des billets entiers à lui seul, et j’ai déjà été terriblement bavard : je m’en tiens là pour cette réflexion !

Dans la peau d'un bi (1 de 2)

Aujourd’hui, je vais essayer de vous éclairer sur une question à la fois toute bête et assez complexe : à quoi ça ressemble, d’être bi ? En quoi ça consiste, concrètement, dans la vie de tous les jours ? Et comme je n’ai pas énormément d’exemples à ma disposition, je vais prendre le seul cobaye volontaire que j’aie sous la main, c’est-à-dire moi. Rien de très croustillant en vue : je n’ai pas spécialement l’intention d’étaler les détails de ma vie dans ce billet (je vois d’ici la déception tordre de coupables lèvres…). Mais je vais tout de même parler un peu de moi en tant que bi, en essayant de m’élever à l’universel – manœuvre tout sauf évidente – et de me concentrer sur tout ce qui rejoint des ressentis courants et des problèmes généraux rencontrés par les bi, pour autant que je sois au courant.

C’est un article de fond sur une question complexe, donc ça va être un peu long ; pour éviter que ce ne soit vraiment trop long, j’ai divisé l’article en deux parties. Dans cette première partie, je vais parler de ce que signifie « se dire bi », et de mon vécu quotidien en tant que bi. Dans la seconde partie, j’aborderai les craintes, les problèmes et les perspectives de vie au long terme des bi.

Bi : l’être ou le devenir ?

J’avais déjà un peu parlé l’an dernier de ce que la notion d’orientation sexuelle a d’excessif et de potentiellement dangereux : poussée à son comble, elle conduit à réduire les gens à une supposée « nature » homo ou hétéro qu’ils auraient toujours eue et qui permettrait de comprendre en un clin d’oeil le fonctionnement intime de leurs neurones et du reste. Vous ne serez par surpris si je montre la même méfiance envers cet essentialisme des orientations sexuelles : elles ne doivent rester pour moi qu’un classement, pratique mais limité et qui ne doit pas nous empêcher de penser dans la nuance. Le simple fait qu’il soit si terrible pour certains d’admettre l’existence même d’une troisième « case » possible entre l’homosexualité et l’hétérosexualité montre le mal que peuvent causer les classements quand on les prend pour des réalités naturelles intemporelles.

Rien de surprenant, donc, si je vous dis que j’ai la même méfiance envers cette « troisième case » qu’est la bisexualité. Est-on bisexuel ou le devient-on ? Je n’ai pas de réponse tranchée sur le sujet. En réalité, tout dépend de ce qu’on comprend par « être » ou « devenir ». Sans entrer ici dans une argumentation philosophique détaillée (ce serait un peu long), disons simplement que je suis toujours agacé par les gens persuadés que l’orientation sexuelle est quelque chose de gravé dans le marbre, qu’on ne ferait que découvrir et qui ne bougerait pas du tout au cours de la vie. Cela m’agace d’abord parce que je suis persuadé que, tout comme un humain évolue énormément dans sa gestion de ses instincts, de ses pulsions ou de ses peurs, dans sa perception du temps qui passe, dans son maniement des concepts abstraits, etc. etc., de même il est plus que probable que sa conception des plaisirs, ses désirs et ses goûts sont susceptibles d’évoluer au cours de la vie. Je ne dis pas que l’orientation sexuelle est quelque chose de purement acquis, je n’ai absolument pas les moyens de le savoir ; mais je suis sûr qu’on se tromperait en y voyant quelque chose d’inné, d’entièrement déterminé dès le départ.

Thorgal dans La Forteresse invisible
Le destin de Thorgal, lui, est gravé dans le marbre, mais tout le monde n’est pas Thorgal…

La seconde raison pour laquelle ce genre d’affirmations péremptoires m’agace, c’est qu’avec des raisonnements pareils, on en vient un peu vite à mettre du refoulement partout, donc à se prétendre capable de décider de l’orientation sexuelle des gens à leur place. Je conçois avant tout l’orientation sexuelle comme la rencontre entre des désirs plus ou moins conscients et la façon – consciente et raisonnée, elle – dont quelqu’un choisit d’y réagir, dans son for intérieur et dans sa vie sociale. Pour moi, l’orientation sexuelle est une façon de se construire une identité personnelle, et pas seulement une sorte de verdict inévitable venu tout droit des sombres eaux du Ça freudien (imaginer ici le Ça freudien sous la forme d’une abomination indicible à la façon du Ça de Stephen King). Un homosexuel qui refoule complètement ses désirs, couche avec des femmes, se croit hétéro, se veut hétéro et se pense hétéro, est peut-être homosexuel pour un regard extérieur, mais il ne l’est pas pour lui-même, et c’est quelque chose qu’il faut prendre en compte, parce qu’il y a tout de même une différence abyssale entre un tel homme et un homme homosexuel qui se vit et se dit tel. Vivre en homosexuel refoulé, c’est pénible, cela relève du masochisme, mais c’est possible, et si quelqu’un veut le faire, c’est son droit (même si je pense bien sûr qu’il serait plus heureux en s’y prenant autrement).

Et en dehors même de la question du refoulement (qu’on sert peut-être un peu trop à toutes les sauces), on peut tout simplement ne pas s’être posé la question, ne pas avoir eu d’occasion, ne pas être tombé sur une personne aimable ou désirable au point de vous faire comprendre qu’il y a un truc. Et puis il y a le moment où l’on se rend compte de quelque chose (« tiens, j’aime les gens du même sexe que moi », ou « tiens, mais on dirait que je peux aimer les deux ! »). Et il vient ensuite (plus ou moins rapidement, et parfois pas du tout) le moment où l’on se dit homo ou bi, où l’on revendique telle ou telle étiquette, où l’on va se ranger dans telle ou telle catégorie, parce qu’on en a besoin pour savoir où l’on est et pour dire aux autres où l’on est.

Bref, voilà pourquoi je dis d’habitude que je suis devenu bi et non pas que je l’ai toujours été. Certes, en y réfléchissant, un certain nombre d’éléments remontant avant avant mes premières questions là-dessus montrent que j’ai probablement été ému par des gens des deux sexes quelques années plus tôt. Mais jusqu’au moment où je me suis accolé le mot « bisexuel », je ne concevais pas d’être autre chose qu’hétérosexuel. Je n’avais entendu parler que de deux possibilités, homo ou hétéro ; j’étais attiré par les filles, donc j’étais hétéro. Dans mes fantasmes, il m’arrivait d’imaginer des choses avec d’autres garçons que moi, mais je ne faisais pas la connexion avec le reste de ma vie (1). Ce n’est qu’à un moment où je suis tombé amoureux d’un gay que quelque chose a sérieusement coincé. Surtout lorsque je me suis rendu compte, très vite, que ça ne m’empêchait pas le moins du monde d’aimer et de désirer toujours quelqu’un de l’autre sexe. Il a bien fallu se documenter ! Je me documentai donc, et trouvai sur Internet (merci Internet), je ne sais plus trop comment, quelque chose sur la bisexualité. Ça me ressemblait, mieux en tout cas qu’homo ou hétéro. J’ai décidé d’utiliser cette étiquette-là et de voir à la longue si elle me conviendrait ou non. Quelques années plus tard, après l’avoir testée et interrogée pas mal de fois, elle me convient toujours très bien.

J’ai sans doute désiré des gens des deux sexes avant de me rendre compte que je le faisais, mais, dans l’histoire de ma vie, il y a une période où je suis devenu bisexuel, celle où j’ai pris à bras le corps la question de ces désirs et de ces sentiments qui n’avaient pas de nom, et où je leur ai appliqué le concept de bisexualité, qui m’a beaucoup aidé à y voir plus clair. Réciproquement, le fait de me penser bisexuel, de « m’autoriser officiellement » (en quelque sorte) à explorer les deux, m’a conduit à remodeler mes goûts et mes désirs plus librement, grâce à ce cadre plus ouvert. En tombant amoureux de cet ami, j’ai eu l’impression qu’un troisième œil s’était ouvert sur mon front, ou alors que je me découvrais un deuxième cœur : c’étaient des émotions et des désirs que je connaissais pour les avoir éprouvés envers des filles, mais dont je n’avais jamais imaginé pouvoir les éprouver pour quelqu’un de mon sexe.

Du coup, par la suite, je me suis autorisé, dans la rue, à regarder les gens en me disant : « Bon, mais si je ne me limite pas aux filles, qui est-ce qui est beau ? » Et ça a été la découverte de l’Amérique. J’ai rarement été aussi troublé et exalté qu’à ce moment-là. Peu importe à la limite que j’aie pu avoir je ne sais quel instinct ou non avant ça : je ne m’en étais pas rendu compte avant. On aurait beau jeu de venir, de l’extérieur, me dire « Mais en fait, tu l’étais ». C’est comme si je vous expliquais que vous avez un troisième bras dans le dos, alors que vous n’arrivez ni à le voir, ni à le sentir, ni à vous en servir. Ce qui compte, c’est le moment où on prend conscience de cela, où on se l’approprie dans la construction de son identité. Enfin, c’est mon avis là-dessus : à chacun de se faire le sien 🙂

Voilà pour l’histoire des origines du machin. Mais alors, être bi dans la vie de tous les jours, à quoi cela ressemble-t-il ?

La romance ordinaire

Eh bien… Je suppose que c’est à ce moment que j’essaie de vous décrire « le ressenti d’un bi ». J’insiste particulièrement ici sur le « UN », car, même si je pense que beaucoup de bi, tous sexes et genres confondus, ressentent probablement quelque chose d’approchant, mes conversations avec d’autres bi m’ont déjà montré qu’il y a tout un éventail de nuances dans les ressentis intimes, et je ne prétends certainement pas être plus représentatif de l’ensemble qu’un ou une autre.

Ce qui fait que je me sens bi dans la vie de tous les jours, c’est – pour reprendre le « test de la rue » – le fait que dans la rue, dans les transports en commun, dans mes contacts avec les autres humains en général, je croise tous les jours des gens des deux sexes qui me paraissent beaux. Pas au sens purement plastique du terme, mais « beaux-attirants ». Comment est-ce que je fais la différence ? C’est difficile à expliquer, mais je le sais – ou plutôt ça me saute aux yeux. Je peux être secrètement ravi du beau visage d’une jeune fille dans le bus, et être tout aussi ravi (tout aussi secrètement) du beau visage d’un jeune homme à l’arrêt d’après. Je peux croiser un couple d’amoureux de sexes différents et trouver la fille plus belle que le garçon, ou le garçon plus beau que la fille, ou les trouver vraiment très mignons tous les deux, au sens fort de l’expression. C’est la romance ordinaire, les beautés fugaces qui ne mènent à rien, mais qui me rappellent que je suis bi (même les jours de déprime où je trouve tout ça trop compliqué et où je regrette ma sacro-sainte normalité perdue – ne me blâmez pas, je suis sûr que ça vous est arrivé aussi !).

Certains bi présentent leur double attirance comme un désir unique, qui serait aveugle aux différences entre les sexes : « j’aime une personne, pas un sexe ». D’autres se disent sensibles aux différences qui existent entre la beauté masculine et la beauté féminine. Personnellement… je ne sais pas trop. Ça dépend. Ce qui m’a frappé dans les premiers temps, quand j’ai commencé à regarder tout le monde et non plus seulement les femmes, ça a été de me rendre compte à quel point il existe des composantes de beauté communes aux deux sexes, qu’on peut adorer et désirer de la même façon : la beauté du regard d’un homme n’est pas si différente de celle des yeux d’une femme, et idem pour la finesse des traits, le volume des joues, l’abondance de la chevelure… À côté de ça, il y a bien sûr des choses nettement distinctes : les poitrines masculines et les poitrines féminines sont évidemment très différentes, et chacune a son charme, de même que la barbe ajoute au visage d’un homme quelque chose de particulier et rend possible une mise en valeur (ou une non mise en valeur) différente de son visage. Bref, il y a des traits de beauté similaires et d’autres plus différenciés (2).

Je parle du regard, parce que c’est ce qui va le plus vite, mais la même chose vaut dans mes relations humaines au quotidien, sur le plan sentimental. J’ai certes une sociabilité plus tournée vers les femmes, et j’ai tendance à être plus exigeant avec les hommes, mais je risque autant de tomber amoureux d’un ami que d’une amie… la principale limite venant du fait que la majorité de mes fréquentations sont tacitement hétéros, ce qui rend souvent vain ou compliqué de m’intéresser à quelqu’un de mon sexe hors milieu LGBT (même si la vie peut réserver des surprises).

David Tennant dans Doctor Who
Doctor Who a deux cœurs et il le vit très bien. Mais c’est un Seigneur du Temps, et ça demande un peu d’entraînement…

En dehors des gens que je vois dans la vraie vie, je retrouve cette façon d’être dans mes lectures, dans les films, séries, etc. Il m’arrive de trouver un charme fou à un acteur ou à une actrice ou aux deux dans un même film ou épisode de série (merci Les Chansons d’amour, merci à n’importe quel film avec Johnny Depp de façon générale, merci Doctor Who pour David Tennant et Billie Piper, et merci aux Tudors où absolument tout le monde est ridiculement sexy… entre beaucoup d’autres). Il m’arrive de craquer complètement pour des personnages de fiction de tous les sexes (oui, il est possible d’avoir le béguin pour Nausicaä dans l’anime éponyme *et* pour Hauru dans Le Château ambulant… et côté lecture, il y a bien entendu le Fou de L’Assassin royal, dont je suis très loin d’avoir été le seul fan, toutes orientations sexuelles confondues).

Préférences et fluctuations

Maintenant que le plus simple et le plus général est dit, affinons un peu…

Désirs et sentiments Une personne bisexuelle est, de façon générale, « intéressée » par les deux sexes. Mais les formes que prend cet intérêt varient selon les gens. Typiquement, certaines personnes bisexuelles peuvent ressentir une attirance sexuelle et sentimentale pour l’un des deux sexes, mais seulement sexuelle (ou principalement sexuelle) pour l’autre, tandis que d’autres bi peuvent ressentir une attirance à la fois sexuelle et sentimentale pour les deux sexes. Ce joli classement bien tranché supposant bien sûr que chacun puisse tracer une limite claire entre le pur désir et les sentiments, ce qui n’est pas si évident dans la vraie vie… De mon côté, j’ai l’impression que je suis plus facilement séduit par les femmes sur le plan sentimental, même si j’ai déjà été plusieurs fois amoureux d’un homme. Effet de ma sensibilité ou de mes goûts ? Influence de mon « passé hétéro » ? Bien malin qui saurait le dire, mais on ne m’ôtera pas de l’idée que la société est une « école de l’amour » encore trop hétérocentrée, qui ne parvient jamais à réfréner les désirs sexuels, mais tend à influencer la « fabrique des sentiments ». Je rêve à ce qu’auraient été mes débuts sentimentaux si j’avais lu et regardé autant d’histoires d’amour entre héros du même sexe qu’entre des couples de sexe différent…

Les fluctuations au sein de la double attirance. Il y a des périodes où je ressens davantage d’attirance pour un sexe et d’autres où j’en ressens davantage pour l’autre, et cela alors même que je reste constamment attiré par les deux. Des fluctuations de ce genre peuvent se faire sentir toutes les quelques semaines, ou tous les quelques mois (le tout à la louche, j’avoue ne pas avoir cherché à mesurer ça précisément !). À quoi cela est-il dû, pulsions, hormones, besoins affectifs, goûts, je n’en ai pas la moindre idée ; mais ça existe, et pour en avoir parlé avec d’autres bi j’en ai trouvé plusieurs pour se retrouver dans cette description, donc je suppose que je ne suis pas seul à ressentir ce genre de chose. Qu’on ne se méprenne pas : je ne sais pas du tout si toutes les personnes bisexuelles ressentent ce genre de variations. Mais c’est assez intéressant à constater. C’est peut-être compliqué à imaginer quand on ne le ressent pas, mais c’est tout simple. Notez aussi que ces fluctuations n’ont rien de systématique, ni rien de cyclique : il m’arrive de ne pas me sentir de penchant particulier pendant de longues périodes, et de me sentir simplement attiré par les deux, dans une sorte de mélange équilibré des désirs.

Voilà pour les désirs et les sentiments. Dans la seconde partie, je passerai à la façon dont un bi mène sa barque dans la vie : vous verrez que les problèmes sont un peu différents de ceux que rencontreraient des personnes hétéro ou homo.

À suivre, donc !

EDIT : La deuxième partie de cette réflexion est à présent en ligne ici.

Notes :

(1) D’ailleurs, on peut tout aussi bien avoir du mal, au début d’une vie sexuelle de garçon, à faire le lien entre ce qu’on peut faire tout seul au lit et la façon dont on va pouvoir faire le même genre de chose avec une fille, dans le cadre d’une relation avec un autre humain, chose toujours beaucoup plus compliquée…

(2) Ajoutons que bien souvent, si on commence à chercher chez une femme des traits de beauté spécifiquement masculins… on en trouve, de même qu’on trouve tout aussi souvent chez beaucoup d’hommes des traits de beauté habituellement pensés comme féminins. Est-ce la preuve que tout le monde est androgyne ? Pas vraiment… C’est surtout, à mon avis, la preuve que notre regard est influencé par des conventions de genre : on n’est pas assez habitué à regarder la douceur ou la délicatesse sur les visages des hommes et les formes carrées sur les visages des femmes…