Bi'cause le 27 février : Bi'causerie "Pansexualité ou bisexualité ? Faut-il toujours choisir ?"

Je transmets l’annonce de la prochaine discussion organisée par l’association Bi’cause à Paris lundi prochain 27 février :

Bi’Causerie – Pansexualité ou bisexualité ? Ou faut-il toujours choisir ? (Lundi 27 février)

Se dire « bisexuel », est-ce encore une catégorie ? Les « bi » ont-ils le souhait de se définir dans une catégorie ou, au contraire, pour certains, se référer à une zone de non définition plus proche de leur ressenti et de leur manière de vivre leur sexualité ? Débat.

Centre LGBT, 61-63 rue Beaubourg, 75003 Paris

Après 20 h, sonnez.

Métro : Arts et Métiers, Rambuteau, RER Châtelet – Les Halles
Bus 38, 47, arrêt Grenier Saint-Lazare – Quartier de l’Horloge
Vélib’ stations n° 3010 et n° 3014

Le site Bi’cause, avec leur agenda, est ici. (Au moment où j’écris il semble buguer, mais en général il fonctionne.)

Encore une fois : si vous avez vent d’annonces de réunions, conférences, discussions, etc. en rapport avec la bisexualité, où que ce soit (pas seulement à Paris, donc !), n’hésitez pas à me les transmettre pour que je les relaie ici afin de les faire connaître 🙂

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Le "Bisexuality Report", un pas en avant pour les bi

Je relaie ici une actualité importante lue sur le site britannique BiMedia : la publication toute récente par l’Open University, le 15 février, d’un document intitulé « The Bisexuality Report », librement téléchargeable en pdf (et en anglais) sur le Bisexual Index.

C’est une étude de fond sur la bisexualité et les bisexuels au Royaume-Uni, qui se concentre sur les questionnements et problèmes spécifiques aux personnes bisexuelles, que ce soit du point de vue de leur quotidien, de leur place dans la communauté LGBT ou de leurs représentations dans les médias et les fictions. Adressée à la fois aux médias nationaux et internationaux, aux organismes de recherche et aux organisations LGBT, elle a pour but principal d’œuvrer à une meilleure prise en compte des personnes bisexuelles dans la société.

L’étude a été réalisée conjointement par trois organisations bisexuelles britanniques d’échelle nationale (excusez du peu) : biUK, qui se consacre spécifiquement à la recherche universitaire sur les bi ; le Bisexual Index, un réseau bisexuel militant pour la visiBIlité ; et le magazine bi Bisexual Community News. Quant à l’Open University, c’est une université publique britannique généraliste qui se singularise par le fait qu’elle prodigue uniquement un enseignement à distance (plus d’informations sur son site – en anglais – ou son article Wikipédia en français).

Le rapport, comptant une grosse quarantaine de pages, est très abordable : un peu comme dans les rapports annuels de SOS homophobie, la mise en page est aérée et claire, en couleurs, avec souvent des encadrés et des listes à puces ; les nombreuses références sont regroupées dans des notes de fin. On sent la volonté de faire quelque chose d’accessible et de plaisant à lire (ça compte !).

Je suis très loin d’avoir tout lu (ce serait difficile en ayant découvert le document il y a une demi-heure) mais je ne résiste pas à l’envie de vous donner un premier aperçu détaillé du rapport. C’est parti :

Après la page de sommaire, on commence par une courte introduction (3 pages) qui présente le contenu du rapport et les principaux points qu’il cherche à mettre en avant.

Vient ensuite, à la page 6, une excellente idée : une courte liste de « recommandations-clés » aux lecteurs visés pour améliorer la prise en compte des personnes bisexuelles. Ces conseils, courts et directs, pourraient être envoyées par mail tels quels à toutes les organisations et médias LGBT. Les deux pages suivantes contiennent d’autres conseils plus détaillés adressés spécifiquement aux différents publics du rapport : les organisations LGBT, la justice, le milieu éducatif, les entreprises, le milieu du sport, les médias, les métiers de la santé.

On entre alors dans le corps du rapport, qui se divise en six chapitres :

Les définitions de la bisexualité. Plusieurs terminologies sont comparées. La distinction est faite entre les sentiments bisexuels, le comportement bisexuel et enfin l’identité bi (les gens qui se déclarent bisexuels) : tous ne se recouvrent pas, chaque ensemble inclut les suivants. Sont aussi évoqués les « alliés bisexuels », autrement dits les proches, parents, amis et bi-friendly en général. Enfin, un paragraphe tente d’évaluer le nombre de personnes bisexuelles (au Royaume-Uni uniquement).

Les spécificités des personnes bisexuelles. Le chapitre aborde d’abord le phénomène d’invisibilisation (le mot est désagréable, tant mieux, la chose aussi !) des bi et leur exclusion. Il évoque ensuite les représentations des bi dans les médias. Il parle ensuite des problèmes propres au coming out bi. Il se termine par une courte évocation des communautés bisexuelles, centrée sur la communauté bi britannique.

La biphobie. Après une évocation générale de l’homophobie, de l’hétérosexisme et de l’hétéronormalité, phénomènes auxquels les bi sont aussi confrontés, le chapitre définit ce qu’est la biphobie (une hostilité envers les personnes spécifiquement attirées par plus d’un genre, sensible dans les attitudes, les comportements, voire dans des organisations) et les principales formes qu’elle prend (déni de l’existence de la bisexualité, invisibilisation de la bisexualité, exclusion, marginalisation et stéréotypes négatifs). Le chapitre décrit ensuite le phénomène de double discrimination auquel les bi peuvent être confrontés (à la fois de la part de personnes hétérosexuelles et de personnes homosexuelles). Une partie sur les crimes et les violences aborde la question de la loi et les discriminations biphobes auxquelles les bi victimes de violence peuvent être confrontés (même dans les refuges). Le chapitre se termine par des évocations détaillées des formes que prend la biphobie à l’école, au travail, et dans les milieux sportifs.

Bisexualité et santé. Ce chapitre court donne des statistiques alarmantes et des informations sur la santé physique, mentale et sexuelle des personnes bi. Les statistiques alarmantes concernent les taux de dépression et de suicide chez les personnes bisexuelles (tous genres confondus), qui dépassent de loin les moyennes constatées pour les personnes hétérosexuelles, mais aussi celles constatées chez les gays et les lesbiennes : il y a donc un mal-être propre aux personnes bisexuelles, qui avait été ignoré jusque là puisque les bi étaient systématiquement regroupés avec les gays/lesbiennes dans les études précédentes.

Intersections avec la bisexualité. Le titre de ce chapitre peut paraître un peu obscur. Il se réfère au concept d’intersectionnalité, employé en sociologie et en plein développement dans les milieux universitaires anglo-saxons, mais encore trop peu connu en France. Le principe est très simple : la recherche a commencé par s’intéresser à l’homosexualité et à l’homophobie d’un côté, aux ségrégations raciales et au racisme d’un autre côté, et à l’étude des différentes catégories et milieux sociaux d’un troisième côté. Mais en réalité, les trois statuts ne sont pas du tout étanches : on peut très bien être un Noir homosexuel pauvre, ou une transsexuelle FtM (femme-vers-homme) d’un milieu aisé. On a donc commencé à réaliser des études croisées sur les intersections entre ces différents statuts et phénomènes, ce qui permet, d’une part, de prendre en compte la grande complexité des situations (il ne suffit pas d’additionner différentes discriminations pour comprendre ce qui se passe vraiment : ce serait trop simple), et, d’autre part, de mettre en avant des mécanismes sociaux communs aux différentes discriminations, aux différents phénomènes communautaires, etc. (La parenthèse est un peu longue, mais ces études croisées sont passionnantes et encore trop peu connues sous nos latitudes.)

Ce chapitre du rapport décrit donc la bisexualité et la biphobie tels que les vivent différents groupes sociaux abordés selon différents critères : la « race » et la culture ; le genre ; les styles de relations ; les pratiques sexuelles ; l’âge ; la validité ou le handicap ; la religion ; le niveau d’éducation, l’emploi et la classe sociale ; et enfin la situation géographique. Chaque sous-partie est assez courte, mais l’ensemble arrive à balayer un nombre impressionnant de sujets et à prendre en compte un grand nombre de facettes de la société.

Les expériences bisexuelles positives. Le dernier chapitre explique… ce qui va bien ! Autrement dit, la façon dont leur expérience de la bisexualité a permis aux bi de s’épanouir. Le chapitre a pour but avoué d’éviter de présenter les personnes bisexuelles comme des « cas », des gens à problème ou frappés d’une pathologie. L’écueil inverse serait de penser que la bisexualité rend forcément les gens meilleurs (je doute que ce soit le cas), mais le chapitre n’y tombe pas non plus. Bon, c’est court, deux pages, mais c’est une touche finale plus rassurante après la masse de questionnements et de problèmes soulevées par les chapitres précédents.

Le rapport se termine par une bibliographie succinte (2 pages) donnant les références des principaux rapports sur la bisexualité, puis les principaux ouvrages sur la question, et enfin les ressources en ligne. Gros défaut de cette bibliographie à mon sens : elle est très anglo-saxonno-centrée, intégralement anglophone et composée uniquement d’ouvrages ou de sites soit britanniques, soit américains. C’est probablement volontaire par rapport aux publics visés, mais un mot sur le reste du monde n’aurait tué personne, je pense.

On a ensuite un glossaire très complet de quatre pages, puis une page avec un paragraphe sur l’organisation biUK, et enfin les notes de fin. Le quatrième de couverture arbore les logos de pas mal d’associations bi ou de partenaires.

Ce Bisexuality Report montre un effort de synthèse et une volonté militante remarquables. Le résultat est un document pas trop long mais extrêmement riche, bourré de statistiques et d’informations sur la communauté bi, et assez rempli de conseils et de références de bouquins et de sites Web pour se hisser au rang de véritable petit manuel du militant bi. Il témoigne à la fois d’une ouverture louable de la part de l’université aux recherches sur la bisexualité et de la grande vitalité de la communauté bi outre-Manche. Problème pour nous : même si pas mal de constats généraux et de conseils s’appliqueraient sans grande différence en France, le document reste centré, comme on peut s’y attendre, sur la population du Royaume-Uni. On apprend plein de choses, mais ça n’est pas spécifiquement sur nous.

Du coup, je ne peux que rêver de lire un jour une synthèse aussi complète sur les bi français, et de voir les associations et groupes bi français publier des outils de défense et de militantisme bi aussi bien conçus et accessibles aux non anglophones. Il ne s’agit pas d’imiter servilement ce que font nos voisins, mais il y a tout de même de quoi en prendre de la graine !

En attendant, je ne peux que vous recommander la lecture de ce rapport, qui est une petite mine et qui attire l’attention sur toutes sortes de phénomènes de discriminations également à l’œuvre en France. Et j’espère que les médias LGBT daigneront en dire un mot, car il me semble qu’une telle synthèse et un tel instrument de prévention de la biphobie est une première pour toutes les communautés bi.

(Et la suite de « Dans la peau d’un bi » va finir par arriver, promis ! Mais je n’ai pas eu une minute à consacrer à ce blog jusqu’à aujourd’hui, et l’actualité me paraissait prioritaire.)

Mise à jour le 20 : Yagg parle du rapport dans un article aujourd’hui : « Royaume-Uni : le Bisexuality Report fait le point sur la situation des bisexuel-le-s britanniques », de Maëlle Le Corre. L’article remet ce rapport dans son contexte (en particulier en parlant du rapport américain dont il s’est inspiré et que je ne connaissais pas) et indique ses futures suites possibles (allons-nous enfin vers un rapport européen sur les bi ? Ce serait une excellente nouvelle !).

Bi'cause le 13 février : Bi'causerie avec l'association afro-caribéenne Tjenbe Red

Un court billet le temps de relayer l’annonce de la prochaine réunion de Bi’cause à Paris :

Bi’causerie
Association TJENBE RED
13 février 2012 – 20 h – Centre LGBT

BI’CAUSE invite des membres de l’association TJENBE RED dans le cadre d’une Bi’causerie organisée le lundi 13 février au centre LGBT.

Tjenbé Rèd est une association afro-caribéenne de lutte contre les discriminations touchant les afro-caribéens LGBT en France métropolitaine et dans les DOM-TOM.
En quelques années, Tjenbé Rèd est devenue l’une des associations LGBT les plus importantes de France, globalement à travers l’Europe de l’Ouest.
Elle connait une certaine notoriété sur le continent africain. Accusée d’être une association strictement communautaire, elle est en réalité à la croisée de plusieurs axes de bataille : lutte contre le racisme, contre l’homophobie, lesbophobie, biphobie, transphobie, sérophobie, contre la misogynie. Mais elle lutte aussi contre la précarité sociale, par exemple. Au final, le respect de l’Autre et la solidarité (à travers la convivialité) sont les priorités de Tjenbé Rèd, association farouchement universelle…
Pour en savoir plus : http://www.tjenbered.fr

Entrée libre
Centre LGBT, 61-63 rue Beaubourg, 75003 Paris
Après 20 h, sonnez.
Métro : Arts et Métiers, Rambuteau, RER Châtelet – Les Halles
Bus 38, 47, arrêt Grenier Saint-Lazare – Quartier de l’Horloge
Vélib’ stations n° 3010 et n° 3014

Bi’causerie est une rencontre organisée par l’association Bi’Cause, autour d’un thème relevant de la « culture bi » : arts, littérature, société… avec la participation d’une personnalité ou d’une association invitée.
Le 2e et le 4e lundi du mois, la Bi’causerie est ouverte aux adhérents, sympathisants, bi friendly, à tous ceux qui s’intéressent à l’univers de la bisexualité. Entrée libre.

(Et la seconde partie de « Dans la peau d’un bi » arrive vite !)

Dans la peau d'un bi (1 de 2)

Aujourd’hui, je vais essayer de vous éclairer sur une question à la fois toute bête et assez complexe : à quoi ça ressemble, d’être bi ? En quoi ça consiste, concrètement, dans la vie de tous les jours ? Et comme je n’ai pas énormément d’exemples à ma disposition, je vais prendre le seul cobaye volontaire que j’aie sous la main, c’est-à-dire moi. Rien de très croustillant en vue : je n’ai pas spécialement l’intention d’étaler les détails de ma vie dans ce billet (je vois d’ici la déception tordre de coupables lèvres…). Mais je vais tout de même parler un peu de moi en tant que bi, en essayant de m’élever à l’universel – manœuvre tout sauf évidente – et de me concentrer sur tout ce qui rejoint des ressentis courants et des problèmes généraux rencontrés par les bi, pour autant que je sois au courant.

C’est un article de fond sur une question complexe, donc ça va être un peu long ; pour éviter que ce ne soit vraiment trop long, j’ai divisé l’article en deux parties. Dans cette première partie, je vais parler de ce que signifie « se dire bi », et de mon vécu quotidien en tant que bi. Dans la seconde partie, j’aborderai les craintes, les problèmes et les perspectives de vie au long terme des bi.

Bi : l’être ou le devenir ?

J’avais déjà un peu parlé l’an dernier de ce que la notion d’orientation sexuelle a d’excessif et de potentiellement dangereux : poussée à son comble, elle conduit à réduire les gens à une supposée « nature » homo ou hétéro qu’ils auraient toujours eue et qui permettrait de comprendre en un clin d’oeil le fonctionnement intime de leurs neurones et du reste. Vous ne serez par surpris si je montre la même méfiance envers cet essentialisme des orientations sexuelles : elles ne doivent rester pour moi qu’un classement, pratique mais limité et qui ne doit pas nous empêcher de penser dans la nuance. Le simple fait qu’il soit si terrible pour certains d’admettre l’existence même d’une troisième « case » possible entre l’homosexualité et l’hétérosexualité montre le mal que peuvent causer les classements quand on les prend pour des réalités naturelles intemporelles.

Rien de surprenant, donc, si je vous dis que j’ai la même méfiance envers cette « troisième case » qu’est la bisexualité. Est-on bisexuel ou le devient-on ? Je n’ai pas de réponse tranchée sur le sujet. En réalité, tout dépend de ce qu’on comprend par « être » ou « devenir ». Sans entrer ici dans une argumentation philosophique détaillée (ce serait un peu long), disons simplement que je suis toujours agacé par les gens persuadés que l’orientation sexuelle est quelque chose de gravé dans le marbre, qu’on ne ferait que découvrir et qui ne bougerait pas du tout au cours de la vie. Cela m’agace d’abord parce que je suis persuadé que, tout comme un humain évolue énormément dans sa gestion de ses instincts, de ses pulsions ou de ses peurs, dans sa perception du temps qui passe, dans son maniement des concepts abstraits, etc. etc., de même il est plus que probable que sa conception des plaisirs, ses désirs et ses goûts sont susceptibles d’évoluer au cours de la vie. Je ne dis pas que l’orientation sexuelle est quelque chose de purement acquis, je n’ai absolument pas les moyens de le savoir ; mais je suis sûr qu’on se tromperait en y voyant quelque chose d’inné, d’entièrement déterminé dès le départ.

Thorgal dans La Forteresse invisible
Le destin de Thorgal, lui, est gravé dans le marbre, mais tout le monde n’est pas Thorgal…

La seconde raison pour laquelle ce genre d’affirmations péremptoires m’agace, c’est qu’avec des raisonnements pareils, on en vient un peu vite à mettre du refoulement partout, donc à se prétendre capable de décider de l’orientation sexuelle des gens à leur place. Je conçois avant tout l’orientation sexuelle comme la rencontre entre des désirs plus ou moins conscients et la façon – consciente et raisonnée, elle – dont quelqu’un choisit d’y réagir, dans son for intérieur et dans sa vie sociale. Pour moi, l’orientation sexuelle est une façon de se construire une identité personnelle, et pas seulement une sorte de verdict inévitable venu tout droit des sombres eaux du Ça freudien (imaginer ici le Ça freudien sous la forme d’une abomination indicible à la façon du Ça de Stephen King). Un homosexuel qui refoule complètement ses désirs, couche avec des femmes, se croit hétéro, se veut hétéro et se pense hétéro, est peut-être homosexuel pour un regard extérieur, mais il ne l’est pas pour lui-même, et c’est quelque chose qu’il faut prendre en compte, parce qu’il y a tout de même une différence abyssale entre un tel homme et un homme homosexuel qui se vit et se dit tel. Vivre en homosexuel refoulé, c’est pénible, cela relève du masochisme, mais c’est possible, et si quelqu’un veut le faire, c’est son droit (même si je pense bien sûr qu’il serait plus heureux en s’y prenant autrement).

Et en dehors même de la question du refoulement (qu’on sert peut-être un peu trop à toutes les sauces), on peut tout simplement ne pas s’être posé la question, ne pas avoir eu d’occasion, ne pas être tombé sur une personne aimable ou désirable au point de vous faire comprendre qu’il y a un truc. Et puis il y a le moment où l’on se rend compte de quelque chose (« tiens, j’aime les gens du même sexe que moi », ou « tiens, mais on dirait que je peux aimer les deux ! »). Et il vient ensuite (plus ou moins rapidement, et parfois pas du tout) le moment où l’on se dit homo ou bi, où l’on revendique telle ou telle étiquette, où l’on va se ranger dans telle ou telle catégorie, parce qu’on en a besoin pour savoir où l’on est et pour dire aux autres où l’on est.

Bref, voilà pourquoi je dis d’habitude que je suis devenu bi et non pas que je l’ai toujours été. Certes, en y réfléchissant, un certain nombre d’éléments remontant avant avant mes premières questions là-dessus montrent que j’ai probablement été ému par des gens des deux sexes quelques années plus tôt. Mais jusqu’au moment où je me suis accolé le mot « bisexuel », je ne concevais pas d’être autre chose qu’hétérosexuel. Je n’avais entendu parler que de deux possibilités, homo ou hétéro ; j’étais attiré par les filles, donc j’étais hétéro. Dans mes fantasmes, il m’arrivait d’imaginer des choses avec d’autres garçons que moi, mais je ne faisais pas la connexion avec le reste de ma vie (1). Ce n’est qu’à un moment où je suis tombé amoureux d’un gay que quelque chose a sérieusement coincé. Surtout lorsque je me suis rendu compte, très vite, que ça ne m’empêchait pas le moins du monde d’aimer et de désirer toujours quelqu’un de l’autre sexe. Il a bien fallu se documenter ! Je me documentai donc, et trouvai sur Internet (merci Internet), je ne sais plus trop comment, quelque chose sur la bisexualité. Ça me ressemblait, mieux en tout cas qu’homo ou hétéro. J’ai décidé d’utiliser cette étiquette-là et de voir à la longue si elle me conviendrait ou non. Quelques années plus tard, après l’avoir testée et interrogée pas mal de fois, elle me convient toujours très bien.

J’ai sans doute désiré des gens des deux sexes avant de me rendre compte que je le faisais, mais, dans l’histoire de ma vie, il y a une période où je suis devenu bisexuel, celle où j’ai pris à bras le corps la question de ces désirs et de ces sentiments qui n’avaient pas de nom, et où je leur ai appliqué le concept de bisexualité, qui m’a beaucoup aidé à y voir plus clair. Réciproquement, le fait de me penser bisexuel, de « m’autoriser officiellement » (en quelque sorte) à explorer les deux, m’a conduit à remodeler mes goûts et mes désirs plus librement, grâce à ce cadre plus ouvert. En tombant amoureux de cet ami, j’ai eu l’impression qu’un troisième œil s’était ouvert sur mon front, ou alors que je me découvrais un deuxième cœur : c’étaient des émotions et des désirs que je connaissais pour les avoir éprouvés envers des filles, mais dont je n’avais jamais imaginé pouvoir les éprouver pour quelqu’un de mon sexe.

Du coup, par la suite, je me suis autorisé, dans la rue, à regarder les gens en me disant : « Bon, mais si je ne me limite pas aux filles, qui est-ce qui est beau ? » Et ça a été la découverte de l’Amérique. J’ai rarement été aussi troublé et exalté qu’à ce moment-là. Peu importe à la limite que j’aie pu avoir je ne sais quel instinct ou non avant ça : je ne m’en étais pas rendu compte avant. On aurait beau jeu de venir, de l’extérieur, me dire « Mais en fait, tu l’étais ». C’est comme si je vous expliquais que vous avez un troisième bras dans le dos, alors que vous n’arrivez ni à le voir, ni à le sentir, ni à vous en servir. Ce qui compte, c’est le moment où on prend conscience de cela, où on se l’approprie dans la construction de son identité. Enfin, c’est mon avis là-dessus : à chacun de se faire le sien 🙂

Voilà pour l’histoire des origines du machin. Mais alors, être bi dans la vie de tous les jours, à quoi cela ressemble-t-il ?

La romance ordinaire

Eh bien… Je suppose que c’est à ce moment que j’essaie de vous décrire « le ressenti d’un bi ». J’insiste particulièrement ici sur le « UN », car, même si je pense que beaucoup de bi, tous sexes et genres confondus, ressentent probablement quelque chose d’approchant, mes conversations avec d’autres bi m’ont déjà montré qu’il y a tout un éventail de nuances dans les ressentis intimes, et je ne prétends certainement pas être plus représentatif de l’ensemble qu’un ou une autre.

Ce qui fait que je me sens bi dans la vie de tous les jours, c’est – pour reprendre le « test de la rue » – le fait que dans la rue, dans les transports en commun, dans mes contacts avec les autres humains en général, je croise tous les jours des gens des deux sexes qui me paraissent beaux. Pas au sens purement plastique du terme, mais « beaux-attirants ». Comment est-ce que je fais la différence ? C’est difficile à expliquer, mais je le sais – ou plutôt ça me saute aux yeux. Je peux être secrètement ravi du beau visage d’une jeune fille dans le bus, et être tout aussi ravi (tout aussi secrètement) du beau visage d’un jeune homme à l’arrêt d’après. Je peux croiser un couple d’amoureux de sexes différents et trouver la fille plus belle que le garçon, ou le garçon plus beau que la fille, ou les trouver vraiment très mignons tous les deux, au sens fort de l’expression. C’est la romance ordinaire, les beautés fugaces qui ne mènent à rien, mais qui me rappellent que je suis bi (même les jours de déprime où je trouve tout ça trop compliqué et où je regrette ma sacro-sainte normalité perdue – ne me blâmez pas, je suis sûr que ça vous est arrivé aussi !).

Certains bi présentent leur double attirance comme un désir unique, qui serait aveugle aux différences entre les sexes : « j’aime une personne, pas un sexe ». D’autres se disent sensibles aux différences qui existent entre la beauté masculine et la beauté féminine. Personnellement… je ne sais pas trop. Ça dépend. Ce qui m’a frappé dans les premiers temps, quand j’ai commencé à regarder tout le monde et non plus seulement les femmes, ça a été de me rendre compte à quel point il existe des composantes de beauté communes aux deux sexes, qu’on peut adorer et désirer de la même façon : la beauté du regard d’un homme n’est pas si différente de celle des yeux d’une femme, et idem pour la finesse des traits, le volume des joues, l’abondance de la chevelure… À côté de ça, il y a bien sûr des choses nettement distinctes : les poitrines masculines et les poitrines féminines sont évidemment très différentes, et chacune a son charme, de même que la barbe ajoute au visage d’un homme quelque chose de particulier et rend possible une mise en valeur (ou une non mise en valeur) différente de son visage. Bref, il y a des traits de beauté similaires et d’autres plus différenciés (2).

Je parle du regard, parce que c’est ce qui va le plus vite, mais la même chose vaut dans mes relations humaines au quotidien, sur le plan sentimental. J’ai certes une sociabilité plus tournée vers les femmes, et j’ai tendance à être plus exigeant avec les hommes, mais je risque autant de tomber amoureux d’un ami que d’une amie… la principale limite venant du fait que la majorité de mes fréquentations sont tacitement hétéros, ce qui rend souvent vain ou compliqué de m’intéresser à quelqu’un de mon sexe hors milieu LGBT (même si la vie peut réserver des surprises).

David Tennant dans Doctor Who
Doctor Who a deux cœurs et il le vit très bien. Mais c’est un Seigneur du Temps, et ça demande un peu d’entraînement…

En dehors des gens que je vois dans la vraie vie, je retrouve cette façon d’être dans mes lectures, dans les films, séries, etc. Il m’arrive de trouver un charme fou à un acteur ou à une actrice ou aux deux dans un même film ou épisode de série (merci Les Chansons d’amour, merci à n’importe quel film avec Johnny Depp de façon générale, merci Doctor Who pour David Tennant et Billie Piper, et merci aux Tudors où absolument tout le monde est ridiculement sexy… entre beaucoup d’autres). Il m’arrive de craquer complètement pour des personnages de fiction de tous les sexes (oui, il est possible d’avoir le béguin pour Nausicaä dans l’anime éponyme *et* pour Hauru dans Le Château ambulant… et côté lecture, il y a bien entendu le Fou de L’Assassin royal, dont je suis très loin d’avoir été le seul fan, toutes orientations sexuelles confondues).

Préférences et fluctuations

Maintenant que le plus simple et le plus général est dit, affinons un peu…

Désirs et sentiments Une personne bisexuelle est, de façon générale, « intéressée » par les deux sexes. Mais les formes que prend cet intérêt varient selon les gens. Typiquement, certaines personnes bisexuelles peuvent ressentir une attirance sexuelle et sentimentale pour l’un des deux sexes, mais seulement sexuelle (ou principalement sexuelle) pour l’autre, tandis que d’autres bi peuvent ressentir une attirance à la fois sexuelle et sentimentale pour les deux sexes. Ce joli classement bien tranché supposant bien sûr que chacun puisse tracer une limite claire entre le pur désir et les sentiments, ce qui n’est pas si évident dans la vraie vie… De mon côté, j’ai l’impression que je suis plus facilement séduit par les femmes sur le plan sentimental, même si j’ai déjà été plusieurs fois amoureux d’un homme. Effet de ma sensibilité ou de mes goûts ? Influence de mon « passé hétéro » ? Bien malin qui saurait le dire, mais on ne m’ôtera pas de l’idée que la société est une « école de l’amour » encore trop hétérocentrée, qui ne parvient jamais à réfréner les désirs sexuels, mais tend à influencer la « fabrique des sentiments ». Je rêve à ce qu’auraient été mes débuts sentimentaux si j’avais lu et regardé autant d’histoires d’amour entre héros du même sexe qu’entre des couples de sexe différent…

Les fluctuations au sein de la double attirance. Il y a des périodes où je ressens davantage d’attirance pour un sexe et d’autres où j’en ressens davantage pour l’autre, et cela alors même que je reste constamment attiré par les deux. Des fluctuations de ce genre peuvent se faire sentir toutes les quelques semaines, ou tous les quelques mois (le tout à la louche, j’avoue ne pas avoir cherché à mesurer ça précisément !). À quoi cela est-il dû, pulsions, hormones, besoins affectifs, goûts, je n’en ai pas la moindre idée ; mais ça existe, et pour en avoir parlé avec d’autres bi j’en ai trouvé plusieurs pour se retrouver dans cette description, donc je suppose que je ne suis pas seul à ressentir ce genre de chose. Qu’on ne se méprenne pas : je ne sais pas du tout si toutes les personnes bisexuelles ressentent ce genre de variations. Mais c’est assez intéressant à constater. C’est peut-être compliqué à imaginer quand on ne le ressent pas, mais c’est tout simple. Notez aussi que ces fluctuations n’ont rien de systématique, ni rien de cyclique : il m’arrive de ne pas me sentir de penchant particulier pendant de longues périodes, et de me sentir simplement attiré par les deux, dans une sorte de mélange équilibré des désirs.

Voilà pour les désirs et les sentiments. Dans la seconde partie, je passerai à la façon dont un bi mène sa barque dans la vie : vous verrez que les problèmes sont un peu différents de ceux que rencontreraient des personnes hétéro ou homo.

À suivre, donc !

EDIT : La deuxième partie de cette réflexion est à présent en ligne ici.

Notes :

(1) D’ailleurs, on peut tout aussi bien avoir du mal, au début d’une vie sexuelle de garçon, à faire le lien entre ce qu’on peut faire tout seul au lit et la façon dont on va pouvoir faire le même genre de chose avec une fille, dans le cadre d’une relation avec un autre humain, chose toujours beaucoup plus compliquée…

(2) Ajoutons que bien souvent, si on commence à chercher chez une femme des traits de beauté spécifiquement masculins… on en trouve, de même qu’on trouve tout aussi souvent chez beaucoup d’hommes des traits de beauté habituellement pensés comme féminins. Est-ce la preuve que tout le monde est androgyne ? Pas vraiment… C’est surtout, à mon avis, la preuve que notre regard est influencé par des conventions de genre : on n’est pas assez habitué à regarder la douceur ou la délicatesse sur les visages des hommes et les formes carrées sur les visages des femmes…

Paris, 26 janvier : réunion mensuelle "Bi'envenue" de l'association Bi'cause

Un très court message pour relayer l’actualité de l’association parisienne Bi’cause : demain soir jeudi 26 janvier a lieu la réunion mensuelle « Bi’envenue », destinée spécialement à accueillir les bisexuels et bisexuelles qui ne sont jamais venus à l’association. Elle aura lieu à Paris, au « Banana Café », 13 rue de la Ferronnerie, métro Châtelet-Les Halles, à partir de 20h00. La réunion aura lieu au sous-sol, dans la salle du piano bar.

L’agenda de l’association Bi’cause se trouve sur leur site, ici. Vous pouvez déjà y consulter l’agenda des réunions suivantes, prévues longtemps à l’avance (pratique pour vous organiser si cette annonce-ci vous a paru trop tardive ^_^’).

J’en profite pour dire que si vous organisez (ou avez connaissance d’) un événement, réunion, conférence etc. quelconque à propos de bisexualité, vous pouvez bien évidemment m’en prévenir pour que j’en relaie l’annonce sur ce blog, il est en partie fait pour ça 🙂

Mais pour qui votent les bi ?

Les résultats de la consultation « Têtu-présidentielle » sont tombés ce midi. Les internautes fréquentant tetu.com avaient été invités, du 2 au 11 janvier, à voter pour leur candidat ou candidate favoris en vue de l’élection présidentielle, et ont massivement répondu au sondage avec pas moins de 12 000 votes (limités par adresse IP unique). Il apparaît que les internautes favorisent massivement François Hollande (38,5% des votes), que Marine Le Pen grimpe dangereusement à la deuxième place (15,4%), suivie par Eva Joly (12,1%), tandis que Nicolas Sarkozy est relégué à la quatrième place avec 10,8% des votes et que François Bayrou, du Modem, en recueille 8% ; Jean-Luc Mélenchon, du Front de gauche, en obtient 7,3%.

L’article de tetu.com n’a visiblement pas été rédigé par un spécialiste en statistiques, qui ne se serait pas aventuré à employer au cours du texte l’expression « les homos » comme à peu près synonyme de « les internautes fréquentant tetu.com ». Une plus grande rigueur dans sa présentation des statistiques lui aurait aussi évité de me faire glupser malencontreusement au moment où il mentionne les bisexuels, une seule fois dans l’article : au moment de rappeler la proportion de bi qui avaient voté FN lors de la dernière présidentielle en 2007 (14%) selon François Klaus (chef de groupe du département « Opinions et stratégies » à l’institut Ifop).

Que les bi soient un peu plus nombreux (14%) à avoir voté FN que les homos en 2007 (13%), c’est une chose que je n’ai aucune raison de contester, bien qu’elle me consterne au plus haut point. Ce n’est pas du chiffre lui-même que je veux parler ici. Ce qui me dérange un peu plus, c’est qu’on ne mentionne ici les bi que au moment de parler de l’extrême-droite, sans donner quelques chiffres pour les autres partis. Un tel chiffre, sans rien pour le replacer dans son contexte, n’est pas loin d’une présentation orientée (dans un article qui devrait dire « les internautes de tetu.com sont surtout de gauche » mais qui a tendance à écrire à la place « les homos sont de gauche », le lecteur n’entend parler que des bi d’extrême-droite…).

D’où ma question dans le titre : mais pour qui votent les bi, vraiment ?

En fouinant un peu sur tetu.com <small>(c’est-à-dire en suivant un lien dans l’article, en me rendant compte qu’il ne marchait pas et en faisant la recherche moi-même)</small>, je suis retombé sur un article remontant à juin 2011, « Mais pour qui votent les homos ? », qui publiait les résultats d’une enquête Ifop réalisée en exclusivité pour Têtu. Et en effet, comme son titre ne le dit pas, cet article parlait aussi des bi, de façon pour le coup tout à fait équilibrée. On y apprenait que « Les personnes se définissant comme homosexuelles, elles, se déclarent à 51% sympathisantes de la gauche. Un écart statistiquement significatif. En ce qui concerne les bisexuels, ils sont 37% à se dire de gauche. » Pas de chiffre spécifique aux bi, en revanche, pour les personnes qui ne se sentent proches d’aucun parti.

Un chiffre par ci, un chiffre par là, mais pas de présentation claire et complète des résultats par catégories : c’est dommage, et on reste sur sa faim. J’attends avec impatience le moment où un autre sondage se décidera à s’intéresser plus systématiquement aux différentes catégories composant les minorités LGBT, et notamment aux bi.

Cela permettrait de préciser (et peut-être de confirmer) ces chiffres, qui sont très intéressants, mais dont j’ai du mal à tirer grand-chose. J’ai bien une hypothèse : c’est que les bi étant moins engagés dans une communauté propre, ils auraient moins l’occasion d’être aussi fortement politisés que les homos, et seraient donc un peu moins sensibles aux enjeux des élections propres aux LGBT. Mais c’est une hypothèse, et elle ne repose sur rien d’autre qu’une généralisation très vague de ma part.

Bref, sondeurs et sondeuses (et journalistes qui rendez compte de leurs résultats), pensez mieux aux bisexuels et aux bisexuelles au moment de la prochaine enquête !

Quant aux résultat eux-mêmes, je me contenterai de pasticher un tweet récent de Jean-Luc Romero et d’affirmer qu’un bi qui vote à droite, c’est un peu comme une dinde qui voterait pour Noël…

EDIT le 20 : Une étude de François Kraus, de l’IFOP, pour le Cevipof (Centre d’études de la vie politique française), consacrée au vote des minorités sexuelles, a été publiée sur le site du Centre. Vous pouvez la lire ici en pdf (elle est assez courte, six pages). Yagg en parle dans cet article.

EDIT le 1er février : si vous tombez sur ce billet maintenant, je vous recommande d’aller lire, sur Yagg, cet entretien de deux pages avec Éric Fassin qui revient à la fois sur l’enquête de l’Ifop et sur l’étude du Cevipof. Passionnant (et bi-friendly, en plus).

Pour en finir avec le "mariage gay"

Ce titre faussement provocateur est là pour répliquer au titre vraiment provocateur, mais aussi vraiment crétin, de la Une de Libération de vendredi, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et clapoter beaucoup de salive (voyez quelques réactions ici sur Yagg, la lettre ouverte indignée de Numa sur le blog E.D.H. ou encore la mise au point de Yannick Barbe dont je ne ferai ici que reprendre et souligner un des points). Je ne compte pas parler ici de la caricature du Président sortant, mais du concept mis en avant par le titre et repris par l’article, celui de « mariage gay ».

Pour commencer, je copie-colle ici la fin de l’article de Yannick Barbe, qui m’a frappé par sa justesse :

PAS SEULEMENT UNE QUESTION DE MOTS
D’où cette question: Libération sait-il de quoi il parle? Car il ne s’agit pas seulement d’une question de mots, loin s’en faut. Utiliser l’expression «mariage gay» (l’équivalent donc de l’«union civile» sarkozienne), c’est approuver une approche différentialiste et communautariste du droit. Un statut spécifique pour une certaine catégorie de personnes, ce qui «peut poser un problème constitutionnel» comme le signalait à juste titre Libération dans son dossier ce matin. Bref, réassigner les homos dans ce placard qu’ils/elles n’auraient jamais dû quitter selon certains homophobes.

Avec le mariage pour les couples de même sexe, l’approche est égalitaire et républicaine. Les mêmes droits pour toutes et tous. Et cela change tout, car la symbolique est plus forte: comment les lesbiennes, gays, bi et trans’ de ce pays peuvent-elles/ils se faire respecter, dans la rue, à l’école, au travail, dans leur famille, si ils et elles sont considéré-e-s comme des citoyen-ne-s de seconde zone?

INSULTE
Que Libération et tant d’autres médias continuent à employer l’expression «mariage gay» va donc plus loin qu’une simple méconnaissance des enjeux actuels sur ces questions, d’autant plus alarmante à 100 jours de la présidentielle. C’est une insulte à nos revendications pour l’égalité des droits, pleine et entière. Notre colère, comme l’expriment aujourd’hui le Centre LGBT Paris-IdF («Mariage gay et ouverture du mariage aux couples de même sexe ne sont pas synonymes») ou encore le Collectif contre l’homophobie («La Une de Libération et son traitement sont une insulte à l’intelligence»), n’est pas près de s’arrêter.

Je le répète, parce qu’on ne le répètera jamais assez : il faut en finir avec le « mariage gay ». Ce n’est qu’en en finissant avec le « mariage gay » qu’on pourra enfin obtenir la seule avancée réelle : l’ouverture du mariage aux couples de même sexe.

Le « mariage gay », comme le dit bien l’article ci-dessus, suppose un statut spécifique pour une certaine catégorie de personnes, alors même que, dans la vie quotidienne, ce sont des couples comme les autres, fondant des familles comme les autres, et qui demandent à être traités comme les autres. Imaginer l’ouverture du mariage aux couples de même sexe comme un « mariage gay », c’est imaginer que le mariage ouvert aux gays serait quand même un mariage différent. C’est du « séparés bien qu’égaux », encore une fois. Ce genre d’idée me révolte profondément. Autant il a pu (et peut encore, malheureusement) être nécessaire de mettre en place une communauté, voire des services communautaires spécifiques aux gays, et/ou aux lesbiennes, et/ou aux bi, et/ou aux trans, pour leur permettre de disposer d’espaces de sociabilité détendue et d’expression libre, à l’abri des discriminations que ces minorités doivent affronter par ailleurs, autant, en revanche, ce serait une négation totale et cynique des valeurs républicaines que de mettre en place un mariage spécifique aux couples du même sexe, aussi révoltant que les espaces séparés dans les bus ou les toilettes qui tenaient à distance Blancs et Noirs aux États-Unis il y a quelques années.

La prétendue « union civile » que font miroiter les experts en communication de l’UMP n’est d’ailleurs rien d’autre, avec cela encore de plus inique qu’elle n’aboutirait à aucune égalité. Ce n’est même pas une étape, ce n’est même pas une rustine malhabile, c’est une officialisation de la discrimination, diamétralement opposée à tout ce qui a été fait jusqu’à présent pour l’égalité entre citoyens toutes orientations sexuelles confondues. On peut se faire avoir facilement par la rhétorique, si elle parvient à vous faire oublier les principes. Mais les principes ont la tête dure, et lorsqu’ils sont bafoués, peu importe quels mots on emploie pour tenter de noyer le poisson : le résultat est toujours inacceptable.

Mais les bisexuels et bisexuelles ont une autre raison de détester l’expression « mariage gay ». C’est qu’une telle expression réduit les couples de même sexe aux seuls gays. Passons sur les lesbiennes, en admettant, avec beaucoup d’optimisme, que « gay » inclut ici les homosexuelles. Mais tous les couples de même sexe ne sont pas des couples homosexuels. Pour parler ici des bi, un bi en couple est toujours bi, qu’il soit en couple avec quelqu’un du même sexe ou avec quelqu’un du sexe opposé. Les couples comprenant un ou deux bi sont des couples de même sexe, mais ne sont pas des couples d’homosexuels.

Vous me direz peut-être qu’on emploie souvent l’expression « couple homosexuel » comme synonyme de « couple de même sexe ». Eh bien, on a tort. On devrait arrêter et dire les choses différemment. Tant qu’on parlera de cette façon, on induira les gens en erreur en les laissant entendre qu’un couple de personnes du même sexe est nécessairement un couple d’homosexuels, alors que c’est faux. Les mots sont importants. C’est aussi important et potentiellement aussi nuisible aux bi que les mots « transsexualité » ou « intersexualité » peuvent nuire aux trans et aux intersexués en laissant entendre que ces concepts sont des noms d’orientations sexuelles sur le même plan que « homo-/hétéro-/bisexualité », alors qu’il s’agit de tout autre chose (ce qui explique que les intéressés parlent respectivement de transidentité et d’intersexuation).

Vous me direz peut-être que je pinaille, que tout le monde sait bien que « mariage gay » c’est « mariage pour LGBT », mais que « LGBT » c’est laid, ou que « gay » c’est plus court, et puis que bon, on ne peut quand même pas dire tous les détails dans le titre. Sauf que les bi ne sont pas un détail (certainement pas quantitativement parlant, en tout cas, puisque, selon les dernières enquêtes de l’IFOP, il y aurait 3% de bi en France et 3,5% d’homos). Et sauf que céder à un tel raccourci revient à relayer une démonstration de force communautariste des hommes gays, de même que tetu.com s’obstine encore parfois à mettre « gay » partout au lieu de « homosexuel » ou de « LGBT » dans ses titres d’articles ; or ce n’est pas le rôle d’un journal d’information, certainement pas d’un grand quotidien comme Libération, que de donner dans de pareils raccourcis qui finissent par désinformer.

Accessoirement, quand on est une personne LGBT à tel ou tel titre, on a vite fait d’oublier le temps où on n’avait pas encore entendu parler de tout ça. Et on oublie trop souvent, de ce fait, qu’énormément d’hétérosexuels ne se sont jamais spécialement intéressés à ces sujets et n’y connaissent rien. Et qu’en conséquence, ils sont tout à fait susceptibles de tout confondre, en toute bonne foi. Si personne ne leur parle d’autre chose que de gays, ils ne penseront qu’aux gays, pas aux autres. Si personne ne dit que les bi ne sont nullement marginaux en nombre par rapport aux homosexuels, ils penseront que les bi sont juste une poignée de gens excentriques ou un peu pervers. Si personne n’explique ce que sont la transidentité ou l’intersexuation, ou pourquoi on peut ressentir une identité de genre autre que « homme » ou « femme », ils ne s’y intéresseront pas, ne comprendront pas, n’y penseront même pas, croiront que ça n’existe même pas vraiment, ou alors dans un autre monde, mais pas dans le même que le leur.

Pour toutes ces raisons, il faut en finir avec le « mariage gay », et revendiquer l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Les mots sont importants.