Ma soirée du 6 mai 2012

L’attente avait été anxieuse. Difficile de faire quoi que ce soit, surtout un dimanche, quand on n’est pas du matin (je suis plutôt de la France qui se couche tard) et qu’on a envie d’attendre les parents pour aller voter tous ensemble, fût-ce au coin de la rue. Pour la soirée, pas question de rester seul, j’ai prévu de la passer dehors, avec des amis. Si le résultat est bon, il faudra fêter ça, depuis le temps qu’on l’attendait ; s’il n’est pas bon, il faudra se serrer les coudes, se consoler, préparer la suite du combat, sans rien abandonner. Sur les réseaux sociaux, les statuts égrennent les angoisses et les annonces des amis qui reviennent de voter. Je lis, j’essaie de travailler un peu, mais le temps passe trop lentement. Je me défends d’aller voir les premiers sondages inévitablement parus en Belgique : trop peu fiables. Je ne veux pas de faux espoirs. Sur le coup des six heures, je n’y tiens plus, j’envoie des sms : où ira-t-on pour attendre les premiers résultats de 20h ? Ce sera Solférino, près du siège du PS. Je pars à sept heures : rendez-vous vers 19h40 à la sortie du métro.

J’arrive à Solférino à 19h30. Dès les couloirs, la station est pleine de monde : la foule s’annonce dense. L’ambiance est bon enfant, quelques personnes chantent, scandent des slogans ; beaucoup téléphonent ou consultent nerveusement les sites des journaux sur leurs smartphones. Un peu partout des gens se contactent, se cherchent, se trouvent, se regroupent. J’émerge de la bouche de métro au ralenti rue Saint-Dominique. Le boulevard Saint-Germain est noir de monde, mais on peut circuler. Cela me fait penser à la dernière Gay Pride, avec des drapeaux du PS, du Front de gauche et du PC à la place des drapeaux arc-en-ciel. Je rejoins l’autre bouche de métro, plus près de Solférino même. La foule se densifie encore. Parvenu à la bouche de métro, j’alterne la contemplation du flot constant des passagers qui en émergent et des coups d’oeil sur mon portable. Peu à peu la foule autour de moi devient compacte. Le niveau sonore est tolérable, mais assez haut pour gêner une éventuelle conversation au téléphone. Bientôt je suis contraint de rester à piétiner sur place ; il faut jouer des coudes pour se déplacer même de cinquante centimètres. Je n’ai encore vu aucun visage familier : il va être difficile de se retrouver, nous aurions dû arriver plus tôt.

Le flux des nouveaux arrivants ne cesse pas. Je ne vois partout autour de moi que des têtes et des visages. Quelque part dans le lointain, je devine un écran géant installé en travers d’une artère, mais je suis trop loin : on n’y voit rien, à moins de se hausser sur la pointe des pieds ou de faire partie des quelques audacieux qui se sont juchés sur une branche d’arbre ou même une voiture. J’essaie de me déplacer doucement vers un coin tranquille : mal m’en prend, le coin se révèle plus densément peuplé encore. Au moins j’ai la confirmation que je ne suis décidément pas agoraphobe : c’est déjà ça, et ce n’est pas le cas de tout le monde. Un homme s’énerve par peur des mouvements de foule. Il est vrai qu’il y a de quoi être nerveux. La foule est animée de courants spontanés dont on devine mal les facteurs déclencheurs. Des exclamations de triomphe partent déjà de temps en temps, sans qu’on sache d’où ni pourquoi. Hollande va gagner, on en est à peu près sûr, mais les chiffres ne sont pas encore tombés.

La foule n’en finit plus de se densifier. Autour de moi, des gens de tous les âges ; à ma droite, plusieurs élèves, une collégienne qui ne vote pas encore, une lycéenne qui a voté peut-être pour la première fois. Derrière moi, une femme monte sur les épaules d’un ami ou compagnon : elle voit mieux mais craint de tomber. On la rassure : même en cas de chute, elle ne risque pas d’atterrir directement sur le sol. A la demande générale, elle joue la vigie, décrit ce qui se passe à l’écran : pas grand-chose, des journalistes parlent, mais on n’a pas le son. « On serait mieux chez soi avec la télé ! » Il y a bien les smartphones avec la télé en direct, mais on n’a pas de réseau. Trop de monde là aussi, sans doute. Des gens tentent de passer d’un côté, de l’autre ; on se fait parfois contourner des deux côtés à la fois, il faut lutter pour ne pas être emporté. Comme il fait frais, je suis en manteau, mais dans la foule je suis rapidement en nage. Des gens ont l’idée remarquablement stupide de fumer au beau milieu de la foule hypercompacte ; je fais ma provision de tabagisme passif pour le prochain quinquennat. À l’odeur, certaines cigarettes ne contiennent pas que du tabac. Heureusement, il fait frais, l’air est bon et il y a juste ce qu’il faut de vent.

Enfin vingt heures arrivent. Un hurlement de joie part et se propage à la vitesse de l’éclair. Tout le monde beugle : « On a gagné ! » Des klaxons retentissent, des filles poussent des exclamations stridentes. On n’a rien vu, on ne connaît pas les chiffres, mais on y est. Malgré mon anxiété devant les possibles dérapages des mouvements de foule, je suis content de voir autant de monde, de sentir l’ambiance, pour une fois. Aussitôt après l’annonce des résultats, un mouvement de foule se déclenche : tout le monde est abominablement pressé vers la droite ; des protestations s’élèvent. Deux passants fendent la foule, portant une femme qui a eu un malaise : « C’est l’émotion, c’est l’émotion ! » J’en conclus qu’elle ne s’est pas fait écraser ou piétiner, c’est déjà ça. Et puis d’un coup on circule de nouveau mieux : tout le monde est déjà occupé à repartir vers le boulevard pour gagner la Bastille à pied. Je n’ai toujours pas retrouvé mes amis, il n’y a pas de réseau, et nous constatons rapidement que la grille de la station Solférino a été baissée ; les agents de la RATP nous recommandent de nous éloigner des escaliers, par peur des chutes probablement. J’y fais tout de même une pause, le temps de souffler et de tenter un appel infructueux. De retour au niveau du trottoir, la foule est devenue plus clairsemée ; je me déplace jusqu’à un petit espace vert sur la placette derrière le métro. Miracle : une amie arrive à m’appeler… mais on s’entend mal. Je tente plusieurs appels : de nouveau plus de réseau. Je commence à remonter le boulevard en attendant, pour prendre l’ambiance. Tout autour de moi la circulation est naturellement coupée, les gens marchent dans la rue par groupes, brandissent des drapeaux, des bannières, des roses, scandent des slogans : « Sarkozy c’est fini ! ». Un groupe de jeunes gens chante la Marseillaise (beuglée, mais juste). Des parents portent sur leurs épaules des enfants tenant des drapeaux. Je respire mieux. Je me découvre à nouveau peu capable de grandes explosions de joie, mais un sourire béat s’installe peu à peu sur mon visage. L’euphorie générale me gagne. J’ai du mal à réaliser. Enfin, c’est fini ! La gauche est au pouvoir ! Je passe devant un café à la terrasse largement ouverte où un groupe de passants s’est massé devant un écran de télé. J’entre histoire de souffler un peu et d’avoir les premiers chiffres, et je tombe sur… le discours de défaite de Sarkozy : ah, non ! Je ne veux plus le voir ! Je savoure malgré tout son air défait et je ressors.

Peu après j’arrive enfin à recontacter mon groupe d’amis, qui se sont postés dans une petite rue derrière Solférino. Ayant rebroussé chemin, je les retrouve, et nous avançons jusqu’à l’écran géant dont l’accès est à présent facile. Les interviews de personnalités alternent avec les vues de motards courageux poursuivant la voiture de Hollande à Tulle : pas grand-chose à apprendre. On croise des amis. On se poste pour discuter. On finit par s’installer dans un café où, miracle, il y a des places libres pour grignoter et trinquer. Les serveurs affichent leur bonne humeur sans complexe. Il faut dire que le café s’appelle « Le Solférino » : beaux quartiers de Paris obligent, les prix sont plutôt de droite, mais la clientèle est de gauche. Plus loin, à la Concorde, la soirée de l’UMP a été annulée. Sur l’écran de télé local, nous assistons au discours de Hollande… sans le son, puis à la reprise de la Haletante Poursuite en Moto. Hollande a l’air parti pour faire Tulle-Paris en voiture : il en a pour la nuit ! Nous supposons à raison que le convoi a mis le cap sur un aéroport. Marine Le Pen est copieusement huée à son apparition à l’écran : ça ne résout pas le problème de l’extrême-droite, mais une fois de temps en temps ça fait du bien…

La soirée s’avance. À la sortie du café, nous décidons d’aller à la Bastille, même si les espoirs de pouvoir pénétrer sur la place sont minces, à voir les images de la foule immense qui s’y est déjà massée depuis longtemps. Nous allons reprendre le métro à Solférino, entre temps rouvert. Un agent RATP nous prévient qu’il faudra descendre à la station d’avant, à Saint-Paul, le métro Bastille étant certainement fermé. Nous nous retrouvons dans les couloirs de la station, entourés par… un groupe de militants PS survoltés, avec des badges « Volontaire François Hollande 2012 » et beaucoup de drapeaux. Sur les quais, tout le monde scande « On a gagné ! » Dans le métro, on se croirait à la sortie d’un match de foot. Une amie d’origine malienne se réjouit : « Je ne serai peut-être plus traitée comme une sous-merde ! » Je renchéris : de mon côté, je ne serai peut-être plus une « aberration anthropologique »… Il faut changer de ligne à Concorde : hilares, tous les militants signalent la descente par un « Le changement, c’est maintenant ! » Ça, c’est fait… Dans les couloirs, on chante L’Internationale.

On resurgit à l’air libre près du manège à Saint-Paul, pas si loin du coin des bars LGBT qui parsèment le quartier du côté d’Hôtel de ville jusqu’à Châtelet puis au Marais. A notre surprise, il y a déjà une foule non négligeable dans la rue à Saint-Paul ; beaucoup de petits groupes qui prennent joyeusement possession de la voie, tandis que les quelques voitures essaient de passer au ralenti ; beaucoup de groupes de jeunes avec des drapeaux et du maquillage ; des gens aux fenêtres. Tout le monde a l’air de gauche, tout le monde a l’air heureux. À les voir, c’est comme si le score de Hollande s’élevait à 80%. Mais pour le moment, on oublie le score serré, le danger des idées d’extrême-droite consciencieusement banalisées par l’UMP depuis cinq ans, la masse énorme de travail qui attend le futur gouvernement : cela fait tant de temps qu’on attendait ça, qu’on peut bien prendre le temps de faire la fête ! Le soulagement est partout visible, la bonne humeur générale. On parle aux gens dans la rue, on échange des saluts et des slogans rassurés. La proximité de la Bastille est signalée par la densification de la masse et par le nombre croissant de petites boutiques de hot dogs et de crêpes-nutella. On voit de loin la foule massée sur les marches autour du génie, des points de lumière vacillants dans l’air chauffé et la nuit tombante. Des échos de hauts-parleurs retentissent par vagues, des clameurs indistinctes.

Bientôt on ne peut plus s’avancer beaucoup plus : la foule est trop dense. Nous nous contentons de rester sur les arrières, près des terrasses des cafés. Il y a beaucoup de photographes. Une femme munie d’une grosse pile d’affiches des Jeunes socialistes montrant une photo de Holande en meeting et arborant un grand « MERCI ! » en distribue à qui veut. Deux de mes amis en prennent et les brandissent. Les affiches ont un succès fou ; on se fait plusieurs fois arrêter par des passants et même par des journalistes, qui prennent tout en photo ou veulent savoir où on les a eues. Nous zigzaguons entre les groupes de fêtards et les comptoirs ambulants où dans de gigantesques poêles à paella cuisent des légions de saucisses sur des flammes beaucoup trop hautes et vives pour n’importe quelle norme de sécurité. Qu’importe : les pompiers et la Croix rouge sont là aussi, nous sommes régulièrement dépassés par des ambulanciers en gilets réfléchissants orange. Dans les rues autour de la place, des tentes sont installées où l’on administre des soins à quelques personnes amenées là en brancard ou en fauteuil roulant. Partout des groupes de passants se promènent, arrivent, repartent, discutent. Quand vient l’heure d’attraper les RER, nous repartons à regrets, brandissant encore des affiches sur le chemin. Même assez loin de la Bastille, on continue à croiser des groupes de passants qui nous saluent spontanément ou sont occupés à discuter gaiement de la victoire. Ce soir, tout ce qui est de gauche à Paris était dans la rue.

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Dans l'attente

Dans l’attente des résultats du second tour, comme un peu tout le monde, je suppose. Dans l’attente depuis cinq ans, aussi. Voici quelques réflexions un peu décousues sur cette fin de campagne et sur les raisons de mon vote.

Je vote Hollande, sans la moindre hésitation, et j’ai bon espoir qu’il l’emporte. Mais on ne sait jamais. La fin de campagne de l’UMP a beau avoir été caricaturale, privée de tout scrupule, de toute dignité républicaine, Sarkozy a beau avoir commis des mensonges de plus en plus grossiers et avoir radicalisé son discours jusqu’au point de rupture avec les républicains de son propre parti… on ne sait jamais. J’ai vu sa rhétorique à l’œuvre, et, pour être rompu aux explications de textes, j’en vois toute la perversion, toute la dangerosité. Ce sont des méthodes reprises au FN : une perversion délibérée et systématique du langage des valeurs républicaines, un détournement des symboles de la République au profit d’un patriotisme anachronique, d’un discours de repli, d’une éloquence anxiogène et stigmatisante qui se situe hélas dans la droite ligne de la politique de l’UMP depuis cinq ans. Cinq ans, et même dix ans en comptant le travail de Sarkozy au Ministère de l’Intérieur, dix ans d’une France de pompiers pyromanes qui alimentent l’inquiétude de l’insécurité, qui entraînent le pays dans une logique de la crise permanente (bien avant 2008 !), qui sert à justifier un discours de l’exception permanente, de la distorsion des institutions et des procédures, qui cherche à faire accepter un renoncement progressif aux droits les plus élémentaires.

Comme au FN, tout est dans les connotations, dans les associations d’idées curieuses, qui disent sans dire, l’air de rien, mais en viennent à maîtriser les termes du débat politique et à orienter les esprits, à persuader qu’on ne peut pas voir les choses autrement, qu’il n’y a rien que des faits. On dit : « Mais l’insécurité existe, mais les banlieues, mais l’islam radical, etc. » Je dis : il n’y a pas que des faits. Je dis : un fait ne parvient sur la place publique qu’une fois changé en événement. Je dis : tout événement est en partie construit par un discours qui modifie la façon de voir les choses. Je dis que toute parole politique a aussi une valeur, sinon performative, au moins programmatique. Je dis que les politiques au pouvoir doivent montrer ce qu’il faut faire, donner un avenir possible et les moyens de le construire, et non pas se placer toujours sous l’angle de l’impossible, du renoncement, de la peur et du repli. Je dis que des politiques qui ne parlent que de peur en viennent à construire eux-mêmes cette peur, et qu’ils le savent. Je dis qu’un Président qui brandit systématiquement le spectre de l’islam radical, à l’exclusion de tout autre problème religieux, à l’exclusion de toute autre forme de terrorisme, est un Président qui alimente lui-même la logique de peur et de haine au lieu de la combattre.

Les mots sont importants. Nous autres LGBT le savons bien, et devrions le savoir mieux. Mais parmi nous comme parmi le reste de la société, la sagacité n’est rien sans l’éducation, sans la concentration, sans la prudence qui tient le juste équilibre entre la méfiance excessive (« Tous pourris », « Tous impuissants ») et la confiance aveugle (repoussant toute critique à l’aide de la fameuse tautologie : « Tous ceux qui argumentent contre lui ont tort, ils ne peuvent rien dire d’objectif puisqu’ils sont dans l’autre camp »). En ces temps où l’on zappe beaucoup, où l’on lit beaucoup de choses de façon superficielle, il est plus que jamais important de ralentir, de s’arrêter, de prendre le temps de creuser, d’analyser, de réfléchir à deux et trois fois. Les programmes ne sont pas que du maquillage, ils sont porteurs d’idéologies qui comptent autant dans le gouvernement d’un pays que les décisions économiques – aucune décision d’ailleurs n’étant purement économique, mais toutes étant guidées avant tout par des idéologies (nous l’avons bien vu avec la gestion de la crise de celui qui restera, quoi qu’il s’en défende, comme un président des riches – non que j’aime donner dans une facile et stérile haine des riches, mais il y a une justice sociale nécessaire qui n’a pas eu droit de cité depuis trop longtemps).

Il est important surtout de ne jamais renoncer à la politique, à ce qu’elle peut faire pour notre pays et pour l’évolution générale du monde actuel. Le discours tenu en permanence sur la crise : « Tout ça c’est de l’économie, c’est nécessaire, il n’y a pas d’autre politique possible, c’est de la technique pure, vous n’y connaissez rien, croyez-nous, on ne peut pas faire autrement sinon ce sera la catastrophe », est un discours pseudo-scientifique politiquement orienté et politique connoté – connoté de droite. C’est que l’économie n’est pas une science, et qu’il n’y a jamais eu de solution miracle aux problèmes des crises, passées ou actuelle. C’est aussi que l’argent n’est qu’une des multiples dimensions d’une société, que l’un des multiples volets d’un programme politique. Il est faux de dire que le candidat qui sera élu ce soir, quel qu’il soit, n’aura pas de marge de manœuvre. Prétendre résumer la politique à une série d’actes de gestionnaire est une erreur. Il y a bien des politiques possibles dans la situation actuelle. La politique de stigmatisation permanente de telle ou telle catégorie de la population n’a, par exemple, rien de nécessaire, et il ne coûterait rien d’en changer.

Pour ces raisons, il ne faut pas renoncer – quel que soit, là encore, le résultat de ce soir. Trop souvent les médias (qui font aussi du bon travail, je ne prétends pas rejeter toute la faute sur quelqu’un, moi) adoptent de nos jours un ton familier et ironique pour aborder les questions politiques. Trop souvent on réduit les politiques à des figures de guignols, en oubliant l’importance des valeurs qu’ils doivent porter et la gravité des enjeux de leur élection, de leurs décisions. La politique est une affaire sérieuse, et c’est notre affaire, à nous tous. Ce n’est pas un bruit de fond vaguement lassant ou agaçant, ce n’est pas un décorum accessoire. La politique est le cœur de notre vie sociale. Si quelque chose ne vous convient pas ou vous révolte, il faut vous en préoccuper, travailler au changement, à l’amélioration. Vous ne devez pas vous en désintéresser. Si vous renoncez à ce droit qui est le vôtre, vous abandonnez volontairement votre statut de citoyen, et vous vous livrez pieds et poings liés à tous les groupes d’intérêts qui veulent que vous y renonciez.

Il y a des réveils difficiles. Le 21 avril 2002 a été l’un de mes premiers souvenirs marquants en politique, et aussi le pire jusqu’à présent. Cela fait dix ans que les idées du FN sont trop présentes, que son vocabulaire est trop repris, sa façon de poser les problèmes trop souvent reproduite avec une naïveté coupable chez les autres partis ou même dans les médias. Les propos révoltants qui se sont sinistrement fait jour dans les bouches des membres de l’actuelle majorité et de Sarkozy après les résultats du premier tour se situent dans la continuité de cette dérive graduelle. Par tous les diables, mais il faut relire Matin brun, ce petit livre qui avait remporté tant de succès et que tout le monde semble avoir oublié ! Qui aurait cru, il y a dix ans, que nous en serions là ? Qui peut le tolérer encore ? La droite droitisante a-t-elle a ce point réussi à faire oublier la possibilité même d’une autre gouvernance, d’un autre type de discours politique ? Pour toutes ces raisons, j’espère que cette fin de campagne détestable provoquera non pas un sursaut, mais un regain durable d’intérêt envers la politique de la part de tous ceux que les propos tenus ces dernières semaines ont indigné et qui réclament le retour d’un vrai discours républicain, d’une image de la France qui ne soit plus monopolisée par des extrémismes réactionnaires et profondément incapables de comprendre le monde actuel et à venir.

Je vote Hollande par socialisme, parce qu’aucune crise ne me paraît justifier de tels renoncements et un tel repli coupable vers des idéaux d’exclusion totalement dépassés, parce que je crois profondément à la possibilité d’une justice sociale compatible avec une saine gestion des finances dont la droite n’a guère donné l’exemple.

Je vote Hollande par humanisme, parce que je refuse, de toute mon énergie, cet éloge des frontières prôné par l’UMP. Non, notre pays n’est pas assiégé par l’extérieur ; non, on ne peut pas se prétendre attaché aux valeurs de la République et dans le même temps ne penser l’autre que comme une menace possible, dans un soupçon permanent. Oui, je pense que la France a besoin d’étrangers, que cela peut même améliorer son économie (et aussi bien les patrons eux-mêmes ont accusé l’absurdité économique complète de la circulaire Guéant qui aboutit à chasser les étudiants venus se former en France et à qui l’on défend de mettre leurs compétences au service du pays). Oui, je pense profondément qu’en ce début de XXIe siècle, à l’heure où jamais il n’a été plus facile de se tenir au courant de ce qui se passe à l’autre bout du monde, à l’heure où Internet met en relation des gens du monde entier dans un dialogue instantané et ininterrompu, à l’heure où les trésors de tous les savoirs du monde se déversent à flots sur la Toile et où l’unique défi consiste à apprendre à tous comment les trouver et en jouir, à l’heure où ces peuples qui semblaient enfermés dans les dictatures au Proche et au Moyen Orient commencent à secouer leurs jougs et à se saisir de leurs libertés, je pense qu’à l’heure où enfin l’humanité n’a jamais disposé d’autant d’outils pour se connaître elle-même et se ressentir comme l’unique peuple humain vivant sur Terre, et non plus comme un agrégat de nations vivant repliées chacune dans son coin sur des glorioles narcissiques et inanes, je pense fermement que dans un tel monde où tant de choses restent à construire et où les problèmes de l’avenir seront des problèmes de Terriens beaucoup plus que des problèmes de Français, l’éloge des frontières et la politique de l’exclusion n’ont plus rien à faire et ne peuvent rien apporter.

Et si jamais, ce soir, il s’avérait que les discours opportunistes et irresponsables de l’UMP ont su séduire la majorité encore une fois, je continuerai mon combat sans fléchir, sans renoncer à rien, avec toute l’énergie que m’apportent les valeurs maintes fois réfléchies et éprouvées qui sont celles de la République et que je ne laisserai à personne le loisir de distordre au service de discours xénophobes.

Sur ce, prenons le chemin des bureaux de vote…