La tribune de Lionel Labosse sur le "contrat universel" : de bonnes intentions… et des clichés sur les bisexuels

Lionel Labosse, enseignant, écrivain et militant LGBT, est l’auteur d’un livre paru en mars dernier aux éditions À poil et intitulé : Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay ». Je ne l’ai pas encore lu, mais il a l’air d’y proposer toutes sortes de réflexions passionnantes. En fait, j’ai appris l’existence de ce livre aujourd’hui par l’intermédiaire d’une tribune que l’auteur a publiée dans Le Monde daté du 18 mai : «Un « contrat universel » à plusieurs plutôt qu’un mariage à deux, fût-il gay» (il a aussi publié le texte de l’article sur son site, Altersexualité, utile si jamais l’article n’était plus accessible sur lemonde.fr). C’est à cette tribune que je voudrais réagir, en attendant peut-être mieux si je peux mettre la main sur ledit livre, dont l’article  résume les principales idées.

Là, c’est le moment où vous allez lire l’article en question avant de lire ma réaction, si votre casserole de pâtes ou votre réseau social favori ne vous distrait pas entre temps. Vous revenez ensuite, hein ? Je vous attends ici.

… Bon, pour les impatients et les paresseux qui sont toujours là, voici en deux mots ce que dit l’article : plutôt que de nous contenter d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe, Lionel Labosse propose de le supprimer et de le remplacer par un contrat universel qui permettrait de lier entre elles des personnes quel que soit leur sexe, et non pas uniquement deux personnes, mais au besoin plusieurs. Autrement dit, il s’agit de permettre une reconnaissance juridique aux relations à plusieurs (du type « trouples », ménages à trois, etc.). C’est aussi un plaidoyer pour le polyamour et pour la polygamie, dont Labosse pense qu’on la réduit injustement à sa déclinaison sexiste (du type « un homme et plein d’épouses serviles »). Une autre idée importante de l’article est une défense fiscale des célibataires, toujours « les pigeons de la farce » par rapport aux avantages accordés aux couples. L’article ne se résume pas à ça, et je vais en venir plus loin au détail qui coince, mais voilà en gros les idées principales.

Les choses étant rarement toutes noires ou toutes blanches, il y a à mes yeux dans cet article le meilleur comme le pire. Il y a des idées intéressantes avec lesquelles je suis d’accord, des idées intéressantes avec lesquelles je ne suis pas d’accord, et… un traitement de la bisexualité réducteur et cliché qui me révolte. Voyons ça dans l’ordre (si vous voulez en venir directement à la partie où je m’indigne, c’est à la fin).

De vrais points forts…

Les idées intéressantes qui emportent mon adhésion, d’abord. C’est avant tout la démarche de Labosse qui est louable : au lieu d’en rester aux termes étroits du débat actuel sur l’ouverture ou non du mariage aux couples de même sexe, il entreprend de remettre à plat la question des « unions entre les êtres » (comme il dit justement) et de réfléchir à la conception d’institutions plus adaptées à la société française actuelle. Ajoutez à ça un peu d’ouverture d’esprit et vous obtenez son « contrat universel », qui ignore superbement le critère du sexe ou du genre et ne se limite plus à deux personnes.

Le deuxième point fort de sa réflexion est d’attaquer le socle de conservatisme commun vers lequel la société traditionnelle et les milieux LGBT sont en train de converger : celui du couple exclusif, avec son cortège d’idéal de fidélité totale et d’amour-toujours. On a déjà pu voir dans la bouche d’hommes et de femmes politiques de droite ce qu’un pareil conservatisme peut donner en matière de diabolisation de la polygamie, assimilée en gros au paroxysme de la barbarie (1), et il y a fort à craindre que cette entente commune ne donne lieu à de nouvelles discriminations envers tout ce qui ne serait pas du couple exclusif. Il était temps de contre-attaquer et de mettre leurs contradictions sous le nez des partisans de ce néo-conservatisme bon teint. À ces « orthosexuels » (j’adore ce néologisme), Labosse oppose d’ailleurs sur son site les « altersexuels », terme par lequel il désigne toutes les personnes, quelle que soit leur sexualité par ailleurs (donc hétéros compris), qui « ne limitent pas la sexualité à la reproduction et au couple ». Les paresseux pourront soupirer devant cette déferlante de néologismes, mais toute réflexion a le droit de travailler aussi les mots, et en l’occurrence les concepts avancés sont plutôt intéressants.

Un dernier intérêt de cet article à mes yeux : inviter à une réflexion sur le statut des célibataires par rapport à des couples et à des cellules familiales toujours mises en avant comme l’incarnation de la société par excellence. C’est un problème de fond dont Labosse n’aborde qu’un des nombreux versants, celui des avantages fiscaux réservés aux couples (mêmes jeunes et sans enfant) tandis que les célibataires sont les imposables par excellence. Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur le sujet, par exemple sur la représentation des célibataires dans la fiction et les médias et sur l’invasion des mythes amoureux conditionnés à la sauce marketing, mais c’est une amorce de réflexion bienvenue.

Bref, c’est un article de réflexion de fond audacieux. Il est temps de dire ce que vous pensez sans doute depuis un moment : « Mais ça n’a aucune chance d’arriver vraiment ! » Sans doute est-ce un peu ambitieux. À vrai dire cette tribune a un petit goût de socialisme utopique qui n’est pas désagréable, mais dont on se demande comment il pourra jamais correspondre à la réalité. Mais c’est avec ce genre de réflexions de fond qu’on finit par dégager des idées nouvelles, et il est essentiel qu’elles existent et aient pignon sur rue (sur kiosque ou sur page Web, plutôt). De plus, nous passons tellement de temps sur la défensive, à réfuter des idées réacs stupides, qu’il est assez plaisant d’inverser les rôles et d’obliger les conservateurs à lutter contre des idées nouvelles audacieuses.

… des éléments intéressants mais contestables…

C’est surtout l’idée d’une suppression pure et simple du mariage qui me laisse dubitatif. Elle ne se justifie pas à mes yeux. Il faut rappeler que le mariage est une institution très ancienne, qui existe dans toutes les sociétés, et qui, contrairement à ce que certains discours religieux et/ou conservateurs prétendent, n’a rien à voir avec une quelconque religion. Certes, il existe des mariages religieux, mais le mariage civil existe lui aussi depuis longtemps (2) et ce n’est certainement pas dans le pays laïque qu’est la France qu’il faudrait laisser aux religions l’apanage du mariage. Or il n’y a pas non plus de raison de crisper le mariage sur sa conception traditionnelle, alors qu’on peut aisément l’adapter aux évolutions récentes des sociétés. C’est là que la réflexion de Labosse pèche par idéalisme : les sociétés ont une histoire, et on ne raye pas d’un trait de plume une institution comme le mariage, avec tout l’imaginaire commun et les symboles qui lui sont associés. Il faut au contraire se saisir de ces symboles et en jouer pour les infléchir, leur faire accompagner les changements sociaux. Les LGBT l’ont bien compris, et c’est précisément de l’élargissement du mariage qu’ils attendent un symbole fort en faveur de l’égalité et de l’intégration des LGBT à la société. Autrement dit, s’il faut réclamer de nouveaux changements dans les institutions reconnaissant les unions entre les personnes, il vaut mieux à mon sens adopter un point de vue plus réformiste.

Les autres éléments plus fragiles de cette tribune résident dans ses réflexions sur les impôts et sur le logement, qui tentent probablement de faire entrer trop de choses dans un trop petit article (c’est peut-être mieux dans le livre). Parler de « contrat universel » à plusieurs, pourquoi pas. Essayer de relier ça à la crise du logement en faisant miroiter des « mini-communautés », c’est franchement insuffisant. Quand on a lu les études montrant le nombre de couples divorcés qui continuent à vivre ensemble pour des raisons financières à cause du prix des logements (voyez ici sur Le Monde ou là sur Mediapart) et inversement la tendance des couples à ne pas habiter ensemble, souvent par contrainte professionnelle (voyez là sur L’Express), on a tendance à regarder comme assez naïve une pareille vision des choses. De même, le fait que la réflexion sur le statut des célibataires dans la société soit cantonnée à son aspect fiscal la rendra moins crédible aux yeux des lecteurs sévères.

… et des clichés inacceptables sur la bisexualité et la biphobie

Nous avons vu que cette tribune ne manque pas de qualités. Malheureusement, elle opère aussi une récupération et un détournement inacceptables des concepts de bisexualité et de biphobie, récupération fondée sur un cliché discriminant.

Voici le passage en cause :

Mais n’y a-t-il pas un abîme entre condamner la polygamie sexiste et cantonner au nombre de deux les unions légales ? Un contrat universel rendrait possible des unions dans lesquelles chacun des contractants serait à égalité avec chacun des autres. Le « trouple » ou « ménage à trois » serait l’une des possibilités ; un tel contrat serait une alternative au divorce et une solution à de nombreux drames. Les militants homosexuels, qui se prétendent « LGBT » (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres), réclament au nom de l’égalité une institution matrimoniale excluant de fait les bisexuels, ou du moins les obligeant à renoncer, pour un contrat censé être « pour la vie », à l’une des deux inclinations de leur sexualité, donc à cesser d’être bi pour devenir soit homo, soit hétéro, à moins d’être infidèle, mais alors pourquoi se marier ?

Le mariage monogame est donc « biphobe », et ceux qui le réclament, et ne réclament que cela, le sont aussi, en dépit de leurs tours de passe-passe rhétoriques. Un contrat universel à trois ou quatre constituerait un cadre idéal pour ce qu’on appelle l' »homoparentalité ».

C’est presque un cas d’école : je vous donne cinq minutes, trouvez le cliché. Malheureusement, quand on est bi et qu’on y a eu affaire plusieurs fois, il saute aux yeux.

Que dit ici Lionel Labosse ? Qu’une personne bisexuelle serait nécessairement incapable de se contenter d’un couple exclusif, puisqu’elle est attirée par les deux sexes. Qu’une personne bisexuelle nouant une relation exclusive serait forcément obligée de devenir homo ou hétéro. Que les pauvres bisexuels seraient nécessairement exclus du mariage monogame, et que leur seul recours serait l’infidélité.

Autrement dit, Lionel Labosse fait aller de pair la bisexualité et la multiplicité des partenaires. Il n’est pas loin d’assimiler bisexualité et polyamour.

Autrement dit, il confond une orientation sexuelle/sentimentale avec un type de relation.

C’est exactement la même chose que lorsqu’on disait qu’un homosexuel multipliait nécessairement les partenaires d’un soir, par opposition à l’hétérosexuel nécessairement fidèle et monogame. Et c’est tout aussi faux (y compris en ce qui concerne l’hétérosexuel).

Visiblement, M. Labosse n’a pas lu le manifeste de Bi’cause. Il aurait pu y lire ceci : « Nous sommes attirés affectivement et/ou sexuellement par des personnes de tout sexe et de tout genre, sans nécessairement avoir de pratiques sexuelles, et nous l’assumons. Nous aimons vivre nos désirs, nos plaisirs, nos amours, simultanément ou successivement. Nous les vivons, comme chacun, de façon permanente ou transitoire. Nous nous octroyons un large choix de possibilités sexuelles, de l’abstinence au multipartenariat. » Bi’cause ne fait ici que réaffirmer ce que je viens de dire, à savoir qu’aucune orientation sexuelle/sentimentale ne présuppose un mode de vie en particulier, pas plus qu’une pratique sexuelle en particulier.

Certes, une partie des personnes bisexuelles ont recours au multipartenariat, ou tombent d’accord avec leur mari/femme sur un mode de fidélité n’impliquant pas l’exclusivité sexuelle… de même qu’une partie des personnes homosexuelles et une partie des personnes hétérosexuelles le font. Mais ce n’est pas le cas de tous les bi, loin de là.

En plaquant de cette façon le multipartenariat sur le concept de bisexualité, Lionel Labosse montre son ignorance, réelle ou délibérée, de ce qu’est réellement la bisexualité dans toute sa diversité. Ce faisant, il alimente les clichés biphobes sur les bi, qui les montrent comme nécessairement incapables de se contenter d’un seul partenaire (voyez les idées reçues 6, 7 et 8 sur cette page du site de Bi’cause). Pire, il stigmatise, en les niant, les bisexuels exclusifs et monogames.

Et pourquoi fait-il cela ? Parce qu’il cède à une tentation récurrente chez les militants LGBT : instrumentaliser les orientations sexuelles pour les mettre au service de leurs convictions politiques.

À l’échelle individuelle, ça n’a rien de répréhensible : chacun pense sa sexualité et la lie au reste de sa vie et de sa personne comme il ou elle veut. Mais justement, c’est une liberté qu’il faut laisser à chacun. Lorsqu’on commence à dire que les homosexuels pensent nécessairement comme ceci ou veulent nécessairement vivre comme cela, on entre dans le champ de la récupération… et, ce faisant, de la stigmatisation, puisqu’on essaie d’écraser la diversité des pensées et des modes de vie pour réduire une sexualité à ce qu’on veut lui faire dire en politique.

Je suis libre, par exemple, de penser ma bisexualité comme l’application d’une pensée humaniste, d’une ouverture à l’autre plus générale que le simple plan sexuel ou sentimental : c’est mon avis et je le partage. Mais je ne m’avancerai jamais à écrire dans un quotidien national que tous les bi partagent cette vision des choses. De même, j’ai plutôt tendance à penser mes relations comme exclusives pour le moment, mais je ne m’aventurerai jamais à affirmer ça au nom de toutes les autres personnes bisexuelles !

Lionel Labosse a sans doute une très haute idée des personnes bisexuelles. Il a visiblement bâti toute une partie de sa réflexion sur le concept de bisexualité, et toute une partie de son discours militant sur la biphobie. Seulement voilà : malgré ses bonnes intentions, il offre des pavés à l’enfer en croyant les jeter dans la mare. Il oublie que la distinction qu’il opère entre altersexuels et orthosexuels est une distinction politique, qui ne peut pas recouper une distinction entre orientations sexuelles. Et en opérant des amalgames pareils, c’est surtout lui qui opère une discrimination, en « oubliant » commodément le nombre non négligeable de bi qui vivent autrement que ce qu’il décrit. Ainsi, non, M. Labosse, le mariage monogame n’est pas biphobe en lui-même : affirmer cela tient du sophisme et de l’exagération. Souvenez-vous, il y a des bisexuels monogames ! Mais il est vrai qu’à vos yeux, un bisexuel en couple exclusif n’est pas un « vrai » bi. Manque de chance, un bi en couple est toujours bi (merci Prose).  La biphobie n’est pas toujours où l’on croit…

Il faut nuancer le propos de cette tribune en rappelant qu’elle n’est qu’une présentation rapide des arguments du livre : j’espère que l’auteur s’y montre plus nuancé. Le problème, c’est que l’article aura probablement plus d’audience que le livre. Les réactions ont déjà commencé (l’auteur signale notamment un billet sur un blog de Marianne 2 qui me consterne par son mépris et son absence de vrais arguments). Et tous les lecteurs de l’article vont assimiler, comme le fait Labosse, bisexualité et multipartenariat. Ou comment contribuer à répandre un cliché en croyant les combattre…

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(1) Le sociologue Eric Fassin aurait plein de choses à dire là-dessus sur la construction par les discours conservateurs d’une opposition entre « eux » et « nous », et sur la façon dont la droite (surtout la nouvelle extrême-droite) se donne un visage gay-friendly pour mieux alimenter ses clichés islamophobes d’une accusation de sexisme et d’homophobie : les pays arabes/musulmans/étrangers en général sont présentés comme ayant le monopole de l’homophobie et de l’inégalité des sexes en général, la polygamie devenant le symbole de l’extrême barbarie de ces « civilisations qui ne nous valent pas », etc. etc. etc. (je vous épargne le détail du refrain). Allez donc voir sur son blog Mediapart, ses réflexions sont passionnantes.

(2) Rappelons par exemple que dans le christianisme, le mariage n’est devenu un sacrement qu’au XIIe siècle après moult controverse passionnée, alors qu’il existait depuis longtemps à titre laïque : voyez le livre de Tin sur l’invention de la culture hétérosexuelle.

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Pour en finir avec le "mariage gay"

Ce titre faussement provocateur est là pour répliquer au titre vraiment provocateur, mais aussi vraiment crétin, de la Une de Libération de vendredi, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et clapoter beaucoup de salive (voyez quelques réactions ici sur Yagg, la lettre ouverte indignée de Numa sur le blog E.D.H. ou encore la mise au point de Yannick Barbe dont je ne ferai ici que reprendre et souligner un des points). Je ne compte pas parler ici de la caricature du Président sortant, mais du concept mis en avant par le titre et repris par l’article, celui de « mariage gay ».

Pour commencer, je copie-colle ici la fin de l’article de Yannick Barbe, qui m’a frappé par sa justesse :

PAS SEULEMENT UNE QUESTION DE MOTS
D’où cette question: Libération sait-il de quoi il parle? Car il ne s’agit pas seulement d’une question de mots, loin s’en faut. Utiliser l’expression «mariage gay» (l’équivalent donc de l’«union civile» sarkozienne), c’est approuver une approche différentialiste et communautariste du droit. Un statut spécifique pour une certaine catégorie de personnes, ce qui «peut poser un problème constitutionnel» comme le signalait à juste titre Libération dans son dossier ce matin. Bref, réassigner les homos dans ce placard qu’ils/elles n’auraient jamais dû quitter selon certains homophobes.

Avec le mariage pour les couples de même sexe, l’approche est égalitaire et républicaine. Les mêmes droits pour toutes et tous. Et cela change tout, car la symbolique est plus forte: comment les lesbiennes, gays, bi et trans’ de ce pays peuvent-elles/ils se faire respecter, dans la rue, à l’école, au travail, dans leur famille, si ils et elles sont considéré-e-s comme des citoyen-ne-s de seconde zone?

INSULTE
Que Libération et tant d’autres médias continuent à employer l’expression «mariage gay» va donc plus loin qu’une simple méconnaissance des enjeux actuels sur ces questions, d’autant plus alarmante à 100 jours de la présidentielle. C’est une insulte à nos revendications pour l’égalité des droits, pleine et entière. Notre colère, comme l’expriment aujourd’hui le Centre LGBT Paris-IdF («Mariage gay et ouverture du mariage aux couples de même sexe ne sont pas synonymes») ou encore le Collectif contre l’homophobie («La Une de Libération et son traitement sont une insulte à l’intelligence»), n’est pas près de s’arrêter.

Je le répète, parce qu’on ne le répètera jamais assez : il faut en finir avec le « mariage gay ». Ce n’est qu’en en finissant avec le « mariage gay » qu’on pourra enfin obtenir la seule avancée réelle : l’ouverture du mariage aux couples de même sexe.

Le « mariage gay », comme le dit bien l’article ci-dessus, suppose un statut spécifique pour une certaine catégorie de personnes, alors même que, dans la vie quotidienne, ce sont des couples comme les autres, fondant des familles comme les autres, et qui demandent à être traités comme les autres. Imaginer l’ouverture du mariage aux couples de même sexe comme un « mariage gay », c’est imaginer que le mariage ouvert aux gays serait quand même un mariage différent. C’est du « séparés bien qu’égaux », encore une fois. Ce genre d’idée me révolte profondément. Autant il a pu (et peut encore, malheureusement) être nécessaire de mettre en place une communauté, voire des services communautaires spécifiques aux gays, et/ou aux lesbiennes, et/ou aux bi, et/ou aux trans, pour leur permettre de disposer d’espaces de sociabilité détendue et d’expression libre, à l’abri des discriminations que ces minorités doivent affronter par ailleurs, autant, en revanche, ce serait une négation totale et cynique des valeurs républicaines que de mettre en place un mariage spécifique aux couples du même sexe, aussi révoltant que les espaces séparés dans les bus ou les toilettes qui tenaient à distance Blancs et Noirs aux États-Unis il y a quelques années.

La prétendue « union civile » que font miroiter les experts en communication de l’UMP n’est d’ailleurs rien d’autre, avec cela encore de plus inique qu’elle n’aboutirait à aucune égalité. Ce n’est même pas une étape, ce n’est même pas une rustine malhabile, c’est une officialisation de la discrimination, diamétralement opposée à tout ce qui a été fait jusqu’à présent pour l’égalité entre citoyens toutes orientations sexuelles confondues. On peut se faire avoir facilement par la rhétorique, si elle parvient à vous faire oublier les principes. Mais les principes ont la tête dure, et lorsqu’ils sont bafoués, peu importe quels mots on emploie pour tenter de noyer le poisson : le résultat est toujours inacceptable.

Mais les bisexuels et bisexuelles ont une autre raison de détester l’expression « mariage gay ». C’est qu’une telle expression réduit les couples de même sexe aux seuls gays. Passons sur les lesbiennes, en admettant, avec beaucoup d’optimisme, que « gay » inclut ici les homosexuelles. Mais tous les couples de même sexe ne sont pas des couples homosexuels. Pour parler ici des bi, un bi en couple est toujours bi, qu’il soit en couple avec quelqu’un du même sexe ou avec quelqu’un du sexe opposé. Les couples comprenant un ou deux bi sont des couples de même sexe, mais ne sont pas des couples d’homosexuels.

Vous me direz peut-être qu’on emploie souvent l’expression « couple homosexuel » comme synonyme de « couple de même sexe ». Eh bien, on a tort. On devrait arrêter et dire les choses différemment. Tant qu’on parlera de cette façon, on induira les gens en erreur en les laissant entendre qu’un couple de personnes du même sexe est nécessairement un couple d’homosexuels, alors que c’est faux. Les mots sont importants. C’est aussi important et potentiellement aussi nuisible aux bi que les mots « transsexualité » ou « intersexualité » peuvent nuire aux trans et aux intersexués en laissant entendre que ces concepts sont des noms d’orientations sexuelles sur le même plan que « homo-/hétéro-/bisexualité », alors qu’il s’agit de tout autre chose (ce qui explique que les intéressés parlent respectivement de transidentité et d’intersexuation).

Vous me direz peut-être que je pinaille, que tout le monde sait bien que « mariage gay » c’est « mariage pour LGBT », mais que « LGBT » c’est laid, ou que « gay » c’est plus court, et puis que bon, on ne peut quand même pas dire tous les détails dans le titre. Sauf que les bi ne sont pas un détail (certainement pas quantitativement parlant, en tout cas, puisque, selon les dernières enquêtes de l’IFOP, il y aurait 3% de bi en France et 3,5% d’homos). Et sauf que céder à un tel raccourci revient à relayer une démonstration de force communautariste des hommes gays, de même que tetu.com s’obstine encore parfois à mettre « gay » partout au lieu de « homosexuel » ou de « LGBT » dans ses titres d’articles ; or ce n’est pas le rôle d’un journal d’information, certainement pas d’un grand quotidien comme Libération, que de donner dans de pareils raccourcis qui finissent par désinformer.

Accessoirement, quand on est une personne LGBT à tel ou tel titre, on a vite fait d’oublier le temps où on n’avait pas encore entendu parler de tout ça. Et on oublie trop souvent, de ce fait, qu’énormément d’hétérosexuels ne se sont jamais spécialement intéressés à ces sujets et n’y connaissent rien. Et qu’en conséquence, ils sont tout à fait susceptibles de tout confondre, en toute bonne foi. Si personne ne leur parle d’autre chose que de gays, ils ne penseront qu’aux gays, pas aux autres. Si personne ne dit que les bi ne sont nullement marginaux en nombre par rapport aux homosexuels, ils penseront que les bi sont juste une poignée de gens excentriques ou un peu pervers. Si personne n’explique ce que sont la transidentité ou l’intersexuation, ou pourquoi on peut ressentir une identité de genre autre que « homme » ou « femme », ils ne s’y intéresseront pas, ne comprendront pas, n’y penseront même pas, croiront que ça n’existe même pas vraiment, ou alors dans un autre monde, mais pas dans le même que le leur.

Pour toutes ces raisons, il faut en finir avec le « mariage gay », et revendiquer l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Les mots sont importants.