Ceci n'est pas une réponse aux propos de S. Dassault sur la Grèce antique

Pour qu’une réponse soit possible, il faudrait qu’il y ait réellement un propos : il n’y en a pas. Si le ridicule tuait, les paroles de S. Dassault aujourd’hui auraient constitué la plus redoutable arme qu’il ait jamais conçue, cette fois contre lui-même.  Ce ramassis de clichés grossiers, aussitôt entré dans les oreilles de quiconque a un peu étudié l’histoire, a directement rejoint le nanar club des citations de personnalités publiques.

Qui, par ici ou ailleurs, a accordé le moindre crédit à ce tableau pompier que dressait Dassault de la Grèce antique ? Qui ne sait pas que le concept de décadence a cessé d’être considéré comme une notion valide en études historiques depuis plusieurs dizaines d’années ? Qui ignore encore que la sexualité des Grecs d’il y a 2500 ans (au bas mot) n’avait à peu près rien à voir avec celles des sociétés actuelles, et qu’on ne peut parler d’homosexualité, d’hétérosexualité, de bisexualité ou même de sexualité tout court à leur sujet qu’en prenant toutes sortes de précautions de méthode ? Qui, alors, peut encore s’imaginer qu’une comparaison avec la Grèce antique, quand bien même elle serait valide (ce qu’elle n’ait pas : c’est une estropiée, voire une mort-vivante, ce que Dassautl produit de mieux, visiblement), pourrait nous renseigner sur les conséquences possibles de l’ouverture du mariage à tous les couples, de nos jours, en France ?

Non, ce qui va suivre n’est pas une réponse : c’est un sursaut de révolte devant la logorrhée coprologique éructée par ce sinistre individu et colportée par les médias, c’est une volonté de nécessaire rééquilibrage après une pareille marée noire de stupidité dans les dernières 24 heures. Comme disait Sherlock dans l’excellente série télévisée britannique du même nom : « Silence ! Vous faites baisser le QI de toute la rue. »

Alors oui, parlons de la Grèce et de la sexualité des anciens Grecs, puisqu’il est toujours bon de se cultiver. Mais parlons-en en écoutant un spécialiste, Luc Brisson, dans un utilitaire de bonne tenue, le Dictionnaire de l’Antiquité dirigé par Jean Leclant et publié en 2005 aux Presses universitaires de France. C’est parti.

HOMOSEXUALITÉ (Grèce et Rome)

Grèce. – En ce qui concerne la Grèce ancienne, le document le plus complet et le plus éclairant sur tous les aspects de l’homosexualité reste celui d’Aristophane dans le Banquet (191 d – 192 c) de Platon.

Appréhendée en termes de pénétration phallique, la relation entre un homme et une femme ne pose aucun problème pour un mâle adulte, car la femme est mise sur un rang moins élevé que l’homme dans tous les domaines, économique, social et politique, où elle est pratiquement inexistante. De ce point de vue, les problèmes n’apparaissent vraiment qu’avec le mariage, où ils sont tous reliés à l’adultère. En effet, la relation entre un homme et une femme, lorsqu’elle est sanctionnée par le mariage, constitue l’instrument privilégié qui permet à un mâle adulte de transmettre son patrimoine « génétique », économique, social et politique. Comme l’adultère introduit un élément de brouillage dans ce système de transmission, il ne peut qu’être condamné. Il va de soi que le problème se pose en amont, avec les filles nubiles que le chef de famille doit surveiller pour éviter que le brouilage ne se manifeste avant même le mariage.

Aristophane est pratiquement le seul qui, à cette époque, évoque les rapports sexuels entre femmes. La très grande discrétion sur le sujet pourrait être expliquée par les deux raisons suivantes : on se trouve dans un monde où les documents écrits sont produits par les hommes, presque exclusivement, et il est très difficile de trouver une place à ce type de rapports dans un contexte où la sexualité est appréhendée en termes de pénétration phallique.

Les choses se compliquent dans le cas des relations entre hommes, car, avant d’évoquer un certain type d’attachement permanent entre hommes, qui correspondrait à ce que maintenant on qualifierait d’union homosexuelle, il convient de parler de ce que les Grecs de l’époque archaïque et classique appelaient paiderastia, qui obéit à des contraintes d’âge et de représentation sociale tout à fait particulières. Pour faire comprendre l’originalité de ce que l’on appelait paiderastia en Grèce archaïque et classique et qui avait presque le rang d’institution dans les milieux aisés de la société athénienne, il faut évoquer les cinq particularités suivantes :

1/ La paiderastia implique un rapport non pas entre deux adultes mâles, mais entre un adulte et un paîs. De façon conventionnelle, le terme paîs désigne un jeune mâle susceptible de devenir objet de désir sexuel pour un mâle adulte. Mais l’usage de ce terme n’est pas facile à cerner, dans la mesure où il implique une référence à une période de vie mal définie. Par paîs, on désigne un garçon qui se situe dans une classe d’âge qui commence autour de l’âge de la puberté, jusqu’à l’apparition de la première barbe ; entre 12 et 18 ans environ.

2/ L’apparition du duvet sur les joues d’un garçon représente le sommet de son attrait sexuel qui dure jusqu’à l’arrivée de la première barbe. À une époque charnière, un jeune garçon peut dans la relation sexuelle tenir le rôle actif et passif, mais avec des partenaires différents. Un homme fait qui continue de tenir un rôle passif dans une relation homosexuelle est toujours moqué ; ce qui semble avoir été le cas notamment pour Agathon, en dépit de sa célébrité, comme on verra.

3/ Comme elle est limitée à une période de la vie et comme elle n’est pas associée à une inclination pour un individu en particulier, la paiderastia n’est pas exclusive ; on attend des mâles adultes qu’ils se marient, après avoir tenu un rôle passif dans le cadre d’une relation homosexuelle, et alors même qu’ils y tiennent encore un rôle actif. Il n’en reste pas moins que dans le cadre de la paiderastia, l’erastés (l’amant) était souvent un homme relativement jeune, entre vingt et trente ans, qui n’était pas encore marié ou dont l’épouse était très jeune. De plus Aristophane, dans son discours (189 c – 293 d) insiste sur l’existence de rapports très puissants et qui duraient longtemps entre des individus de même sexe ; Agathon et Pausanias en sont de bons exemples.

4/ Même lorsque les relations pédérastiques sont caractérisées par un amour et une tendresse mutuels, une asymétrie émotionnelle et érotique subsiste que les Grecs distinguent en parlant de l’éros de l’amant et de la philia de l’aimé. Cette asymétrie prend sa source dans la division même du « travail sexuel ». Un jeune garçon (paîs), qui n’est pas mû par un désir passionné comme l’est son amant, ne doit donc pas jouer un rôle sexuel actif ; il ne doit pas rechercher l’orgasme en faisant pénétrer son pénis dans un orifice du corps de son amant, auquel cette jouissance est réservée. En ce domaine, il sembe qu’ait été tenue pour particulièrement respectable l’insertion par l’amant de son pénis entre les cuisses du jeune garçon, plutôt que dans son anus ou dans sa bouche, l’acte le plus réprouvé. Cette pratique sexuelle préservait en fait l’intégrité physique de l’aimé ; encore convient-il de reconnaître qu’il s’agissait là d’un comportement public (en acte et en parole) et que rien ne permet de savoir ce qui se passait dans l’intimité, au lit ou ailleurs.

5/ Le mâle le plus âgé est qualifié d’erastés, alors que le plus jeune est appelé son erômenos (le participe présent passif de erân) ou son paidika (un pluriel neutre qui signifie littéralement « ce qui concerne les jeunes garçons »). Le langage amoureux, que l’on trouve dans la littérature grecque d’un certain niveau et chez Platon en particulier reste toujours pudique, mais le lecteur ne doit pas se montrer dupe. Des termes comme hupourgeîn « rendre un service » (Banquet, 184 d) ou comme kharizesthai « accorder une faveur » (Banquet, 182 a, b, d, 183 d, 185 b, 186 b, c, 187 d, 188 c, 218 c, d) doivent être interprétés en un sens fort : le service attendu, la fabeur demandée par le mâle plus âgé équivaut, en fin de compte, à un contact physique menant à une éjaculation, même si, suivant le contexte, un sourire ou un mot agréable peuvent suffire. La société encourageait les entreprises de séduction menées par l’erastés, mais ne tolérait pas celles menées par l’erômenos. Un homme plus âgé, poussé par l’amour, poursuivait de ses avances un plus jeune qui, s’il cédait, était amené à le faire par l’affection, la gratitude et l’admiration, sentiments que regroupe le terme philia ; le plaisir ne devait pas être pris en compte dans son cas.

Il est surprenant de constater que le modèle hiérarchique fondé sur la différence d’âges a gouverné aussi longtemps la qualification de toutes les relations entre mâles en Grèce ancienne. Ce modèle semble avoir perduré depuis l’époque minoenne jusqu’à la fin de l’Empire romain occidental. L’Iliade ne dit pas explicitement qu’Achille et Patrocle entretenaient des relations amoureuses, mais reste assez vague sur le sujet pour que tous les auteurs de l’époque classique puissent affirmer que c’était le cas. Voilà pourquoi on a voulu rattacher la paiderastia à un rituel d’initiation évoqué par Strabon (X, 4, 21).

En dehors de la satisfaction du désir sexuel et de la recherche d’une certaine affection, d’une certaine tendresse, à quoi pouvait bien servir la paiderastia en Grèce ancienne ? Alors que le mariage constitue l’institution privilégiée qui permet à un mâle adulte de transmettre son patrimoine « génétique », économique, social et politique, les relations entre un adulte et un adolescent ne peuvent assurer la transmission que d’un patrimoine économique, social et politique. Il semble en effet que, dans l’Athènes classique, les relations sexuelles entre un adulte et un adolescent aient eu directement ou indirectement un rôle social, l’adulte ayant pour tâche de faciliter l’entrée de cet adolescent dans la société masculine qui dirigeait la cité sur le plan économique et politique. La paiderastia avait donc un rôle social et éducatif. De là découlent toutes ces remarques et tous ces développements sur l’utilité (khreia) de la relation homosexuelle, que l’on trouve chez Platon notamment dans le Phèdre et dans le Banquet.

On notera que la relation du poète Agathon avec Pausanias (deux personnages qui jouent un rôle considérable dans le Banquet de Platon) et qui dure une trentaine d’années est férocement attaquée par Aristophane dans ses Thesmophories. Il est difficile de trouver plus de violence verbale dans l’expression de l’homophobie. L’une des caractéristiques du discours homophobe est la constitution, dans le théâtre et chez les orateurs, du personnage-repoussoir du kinaidos, le « mou passif », par excellence opposé à l’image glorieuse de l’hoplite. En somme, en Grèce ancienne, l’homophobie n’exprime pas le refus d’une relation entre hommes. Elle sanctionne le refus de respecter des règles qui ont pour but dernier le renouvellement de l’espèce et le maintien des bases de la citoyenneté que représentaient la possession d’un domaine et l’obligation d’être soldat.

Rome. – Pas plus qu’en Grèce, l’opposition homosexualité/hétérosexualité n’a cours à Rome, car les pratiques sexuelles entre individus ne sont pas perçues comme un domaine autonome détaché du champ social. Il n’y a pas de la sexualité sans rapport de domination et la nécessité de cette inégalité. À Rome pourtant, un citoyen romain, adulte ou adolescent, devait toujours se garder de tenir dans une relation sexuelle un rôle passif, qui se trouvait donc en toutes circonstances réservé à un non-citoyen. Dans ses Controverses, Sénèque raconte qu’un affranchi auquel on reprochait d’avoir accordé ses faveurs à son maître fut ainsi défendu par son avocat : « La passivité sexuelle [impudicitia] chez un homme libre est un crime, chez un esclave une obligation, chez un affranchi un service. » Plusieurs exemples dans la littérature (voir par exemple le Satiricon de Pétrone) montrent que les maîtres usaient souvent de ce droit et que la conscience sociale acceptait la chose sans trop de problème.

Dans le monde romain, les relations entre femmes donnent lieu à davantage de représentations qu’en Grèce, mais contrairement au discours grec d’avant notre ère elles ne relèvent pas pour autant de l’érotisme : reléguées dans le domaine de l’obscénité, elles ne sont jamais, sous aucune de leurs formes, considérées comme moralement acceptables. De ce fait, le discours romain présente ces relations comme appartenant à une catégorie rare et inédite, très différente des catégories sexuelles par lesquelles les Anciens se représentaient habituellement les rapports érotiques.

=> BROOTEN, B. J., Love, Between Women, Chicago, The Chicago Univ. Press, 1996. – CALAME Cl., L’Éros en Grèce antique, Paris, Belin, 2e éd. 1996. – DOVER K. J., Greek Homosexuality, Londres, Duckworth, 1978 ; trad. fr. S. Saïd, Grenoble, La Pensée sauvage, 1982. – FOUCAULT M., Histoire de la sexualité II, Paris, Gallimard, 1984. – HALPERIN D. M., One Hundred Years of Hoosexuality, New York – Londres, Routledge, 1990. – PATZER H., Die Grieschische Knabenliebe, Wiesbaden, Steiner, 1982. – SERGENT B., L’homosexualité dans la mythologie grecque, Paris, Payot, 1984, repris avec un autre texte in Homosexualité et initiation chez les peuples indo-européens, Paris, Payot, 1996.

Luc BRISSON

Renvois : Banquet (Grèce) ; Éros ; Érotisme (Grèce) ; Sumposion.

Jean Leclant, dir., Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, PUF, 2005.

Mise à jour le 11 : à lire aussi sur le sujet, un article de Camille Pollet sur son blog de Rue89 « Échos d’histoire » : « À propos de « décadence » : les Grecs n’étaient ni homos ni hétéros ». (Ce à quoi on pourrait ajouter : ni bisexuels. Si tentant que ça puisse paraître de profiter de l’occasion pour faire de la récupération militante, on ne peut qu’admettre, en toute rigueur, que les vies sexuelles et sentimentales des anciens Grecs n’avaient qu’assez peu de points communs avec ce qu’on appelle aujourd’hui « bisexualité ». Voyez à ce sujet le livre d’Eva Cantarella Selon la nature, l’usage et la loi : la bisexualité dans le monde antique, Paris, La Découverte, 1991, qui parle dans son introduction des précautions à prendre en manipulant ces concepts.)

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Mariage pour tous : le cardinal André Vingt-Trois prône la "bisexualité"

La communication est un art difficile, et une parole étourdie a vite fait de faire sombrer dans l’absurdité de longs efforts de réflexion subtile (ou non). En témoignent les propos surprenants tenus samedi par le cardinal André Vingt-Trois lors d’un point presse pendant la Conférence des évêques de France, à Lourdes, et rapportés le jour même par L’Express. Donnant à tort et à travers son avis sur un sujet qui ne concerne pas plus que ça l’Église, à savoir le projet d’ouverture du mariage civil et peut-être de l’adoption aux couples présents et futurs formés par des personnes du même sexe, André Vingt-Trois a en effet affirmé à plusieurs reprises un lien étroit entre le mariage et la, je cite, « bisexualité ».

En réponse à une première question sur les accusations d’homophobie portées contre l’Église, M. Vingt-Trois a répondu derechef : « Je ne vois pas en quoi le fait de dire que le mariage ne peut se constituer sans la bisexualité, est homophobe.  » Un peu plus tard, à propos de la parentalité, il a affirmé : « Je ne connais pas aujourd’hui de procédé pour faire naître des enfants en dehors de la bisexualité ».

Propos qui plongèrent mes amis et moi-même dans un état de stupéfaction lexicale. Convaincus que nous ne pouvions pas avoir bien compris, tant ces paroles contredisaient si entièrement le reste des déclarations cardinalices, nous empoignâmes aussitôt nos dictionnaires, en quête du sens technique ou peu connu dans lequel ce mot pouvait avoir été employé. Car il était évidemment inconcevable que M. Vingt-Trois associât bel et bien l’attirance pour les deux sexes avec le fondement même du mariage et de la reproduction tels que les conçoit l’Église.

André vs. Robert

Recherche condamnée à demeurer aporétique, car j’eus beau tourner et retourner le mot dans tous ses sens, je n’ai rien trouvé qui puisse donner sens aux paroles du dignitaire papal. Voici l’avis du Grand Robert (2001) sur la question :

BISEXUALITÉ [bisɛksɥalite] n. f. — 1894, in D. D. L. : de bisexuel, d’après sexualité.

♦ 1. (Bot., zool.). Caractère des organismes (plantes et animaux) bisexués. Bisexualité biologique.

♦ 2. Psychol. Caractère constitutionnellement bisexuel des tendances psychiques de l’individu humain (→ Ambivalent, cit. 1). → Hermaphrodisme. Conséquences psychologiques de la bisexualité.

Cit. 1 : Bisexualité psychique à dominante monosexuelle sur une sexualité physiologique fermement arrêtée : ainsi peut-on qualifier l’équilibre normal de l’être humain. — E. MOUNIER, la Relation sexuelle, tiré du «Traité du caractère» (1948), in Dr Willy, la Sexualité. t. I, p. 43.

Cit. 2 : Notion introduite par Freud en psychanalyse sous l’influence de Wilhelm Fliess : tout être humain aurait constitutionnellement des dispositions sexuelles à la fois masculines et féminines qui se retrouvent dans les conflits que le sujet connaît pour assumer son propre sexe. — J. LAPLANCHE et J.-B. PONTALIS, Voc. de la psychanalyse, art. Bisexualité.

♦ 3. Rare. Caractère d’une personne bisexuelle (3.), de relations bisexuelles.

CONTR. Monosexualité, unisexualité.

Le premier sens donné par le Robert renvoie au fait de posséder les deux sexes à la fois (l’adjectif « bisexué » y est défini en page suivante comme « Qui possède les deux sexes »). Il s’agit du sens le plus ancien du mot, synonyme d’hermaphrodisme. C’est par exemple en ce sens qu’il est employé dans le livre de Luc Brisson Le Sexe incertain. Androgynie et hermaphrodisme dans l’Antiquité (Paris, Belles Lettres, 1997), où l’auteur étudie des figures comme Tirésias (qui, d’homme, devient femme pendant quelque temps) ou Hermaphrodite (à la fois homme et femme, à l’origine du nom commun).

Le deuxième sens, qu’une personne bisexuelle qui a un peu lu connaît souvent, renvoie à la psychanalyse freudienne et se rattache directement au premier sens : c’est la bisexualité psychique qui, dans la pensée de Freud, caractérise les débuts de l’élaboration du psychisme de tout individu. C’est aussi ce concept qui fait le lien entre le sens ancien du mot et son sens le plus récent : l’idée de Freud, dans une pensée qui ne dissocie pas l’identité sexuelle et l’orientation sexuelle, est qu’on ne peut expliquer une attirance sexuelle pour une personne du même sexe qu’en supposant chez l’individu désirant la présence de caractéristiques relevant du sexe opposé (un homme qui désire un autre homme ne peut le faire selon Freud que parce qu’il est un peu femme). On sait d’ailleurs à quel point ce concept est peu apprécié des minorités concernées et même des chercheurs qui ont pris la peine d’étudier la question sans préjugés.

Le troisième sens, c’est celui qui figure dans l’acronyme LGBT : la bisexualité comme attirance d’un individu pour des personnes des deux sexes, par distinction avec la monosexualité qui désigne les attirances pour un seul sexe (hétérosexualité ou homosexualité). Pour le Grand Robert, en 2001, il s’agissait encore d’un sens rare : c’est dire à quel point le concept de bisexualité était encore peu connu en France en dehors des personnes concernées et de quelques chercheurs (la thèse d’anthropologie de Catherine Deschamps consacrée aux bisexuels avait été soutenue en 1999). C’est dire aussi à quel point les choses ont changé en dix ans, puisqu’on trouve désormais une large bibliographie, incluant des ouvrages grand public et de multiples articles de presse, où le mot est employé dans ce sens.

Échec

Le caractère récent de l’évolution du mot explique naturellement que, lorsqu’on lit les interviews de quelqu’un comme André Vingt-Trois, il vaille mieux le faire dictionnaire en main : il avait peu de chances d’employer le mot dans le même sens que les bisexuels eux-mêmes. Le problème, c’est qu’aucun autre sens du mot ne fonctionne non plus. André Vingt-Trois ne place évidemment pas l’androgynie au fondement du mariage, pas plus que la bisexualité psychique. Ce qu’il dit ne veut littéralement rien dire.

Ce qu’il aurait voulu dire, en revanche, est clair pour tout le monde : il aurait voulu dire qu’il ne concevait pas le mariage en dehors de l’implication de personnes des deux sexes. Dans sa deuxième réponse, il faisait allusion au fait que la reproduction humaine implique nécessairement un binarisme sexuel, une distinction entre deux sexes différents (pas un, pas trois, pas quatre ou cinq) qui doivent tous les deux être impliqués pour donner naissance à un petit humain. Notez au passage qu’il associe étroitement mariage et reproduction, ce qui n’est de fait plus le cas depuis un bon moment dans la société française (les couplés non mariés peuvent avoir des enfants sans se faire montrer du doigt dans la rue et les couples mariés sans enfants ne sont pas publiquement conspués non plus — toutes évolutions là aussi relativement récentes, puisqu’elles ont surtout eu lieu pendant le siècle dernier si je ne me trompe, mais enfin ça ne date pas de l’année dernière non plus, quand même).

Le problème, c’est qu’André Vingt-Trois n’a tout simplement pas employé le bon mot, et que cette impropriété fait sombrer ses paroles dans l’aberration la plus complète : il a l’air de dire le contraire de ce qu’il a voulu dire. C’est très amusant, parce qu’il montre par cette erreur qu’il ne connaît tout simplement pas son sujet, qu’il emploie les mots un peu au petit bonheur la chance. Si j’étais indulgent ou paranoïaque, je penserais qu’il fait exprès de tout mélanger pour faire peur aux gens, et de fait il le fait dans la plupart de ses propos (par exemple en brandissant le spectre du « parent 1, parent 2 » — oui, oui, nous avons vu la série Le Prisonnier, nous aussi, et nous non plus, Monsieur Vingt-Trois, nous ne voulons pas être des chiffres mais des hommes libres — ou encore en essayant de faire gober aux gens qu’on va mentir aux enfants, leur faire croire que deux hommes peuvent avoir un enfant ensemble, exagération grossière, mais après tout il paraît que plus le mensonge est gros mieux il passe). Mais je crois que ce n’est même pas le cas ici. C’est juste qu’il n’y connaît rien, qu’il dit n’importe quoi, et qu’il se rend ridicule. Échec critique.

Les mots sont importants, le mariage pour tous est un droit nouveau pour tous

La morale de cette anecdote ? À trop parler à tort et à travers, les esprits bornés finissent par se prendre les pieds dans leur propre langue.

Mais il y en a une deuxième, sur laquelle je n’insisterai jamais assez : les mots sont importants. Le mot « bisexualité » a des sens précis, et tout le monde (même un cardinal, la preuve) a intérêt à ce que les mots soient employés dans leur sens juste. La bisexualité, ce sont les sens qui figurent dans les dictionnaires. Pas juste « truc avec deux sexes ». De même, quand le projet de loi parle de couples de même sexe, il ne parle pas de couples homosexuels, et parler de « mariage homosexuel » ou de « mariage gay » au lieu de « mariage pour tous » ou « d’ouverture du mariage aux couples du même sexe », cela implique déjà des choix importants sur le fond du débat, précisément parce que le projet de loi ne parle pas d’homosexuels mais de citoyens français, quelle que soit leurs vies sexuelles, sentimentales, etc. Et c’est une excellente chose. C’est précisément grâce à cela que c’est un vrai projet de loi républicaine et non une rustine taillée sur mesure à la demande de lobbies, comme les anti-mariage tentent de le faire croire. C’est grâce à cette prise en compte du seul sexe des individus, sans recours au concept d’orientation sexuelle, que tout le monde, oui, tout le monde pourra bientôt se marier avec qui il voudra, homme ou femme, peu importe si vous vous pensiez homo, hétéro, bi, pan, queer, indécis, pas concerné, ou ce que vous voulez.

C’est aussi cela qui rend ce projet de loi potentiellement beaucoup plus subversif à l’égard de la conception traditionnelle de la famille que ce que raconte André Vingt-Trois, qui n’est même pas capable d’imaginer qu’un homme puisse, d’ici peu, avoir la liberté de se marier avec une femme, puis de divorcer et d’épouser plus tard un homme (ou inversement), d’avoir des enfants dans ces deux familles successives, etc.

L’ouverture du mariage à tous les couples d’adultes consentants, c’est la fin de la schizophrénie pour les personnes bisexuelles, qui pourront envisager toute relation avec les mêmes droits et la même sérénité ; mais c’est aussi et surtout une liberté considérable accordée à tous : celle de tomber amoureux de tout adulte et de pouvoir envisager de fonder une famille avec la personne que l’on aime, quel que soit son sexe. Cette loi consacre le fait que les relations, y compris les relations amoureuses, conjugales et familiales, se nouent entre des personnes et non entre des sexes. Alors, ne laissez pas les conservateurs et les ignorants perpétuer cette bicatégorisation stupide homo/hétéro qui enferme les gens dans des cases et qui leur fait oublier qu’eux aussi ont le droit de tomber amoureux et d’épouser un homme ou une femme… et expliquez autour de vous à quel point cette loi est un progrès pour tous les citoyens, sans distinction d’orientation sexuelle. Épousez qui vous voudrez !