Mais pour qui votent les bi ?

Les résultats de la consultation « Têtu-présidentielle » sont tombés ce midi. Les internautes fréquentant tetu.com avaient été invités, du 2 au 11 janvier, à voter pour leur candidat ou candidate favoris en vue de l’élection présidentielle, et ont massivement répondu au sondage avec pas moins de 12 000 votes (limités par adresse IP unique). Il apparaît que les internautes favorisent massivement François Hollande (38,5% des votes), que Marine Le Pen grimpe dangereusement à la deuxième place (15,4%), suivie par Eva Joly (12,1%), tandis que Nicolas Sarkozy est relégué à la quatrième place avec 10,8% des votes et que François Bayrou, du Modem, en recueille 8% ; Jean-Luc Mélenchon, du Front de gauche, en obtient 7,3%.

L’article de tetu.com n’a visiblement pas été rédigé par un spécialiste en statistiques, qui ne se serait pas aventuré à employer au cours du texte l’expression « les homos » comme à peu près synonyme de « les internautes fréquentant tetu.com ». Une plus grande rigueur dans sa présentation des statistiques lui aurait aussi évité de me faire glupser malencontreusement au moment où il mentionne les bisexuels, une seule fois dans l’article : au moment de rappeler la proportion de bi qui avaient voté FN lors de la dernière présidentielle en 2007 (14%) selon François Klaus (chef de groupe du département « Opinions et stratégies » à l’institut Ifop).

Que les bi soient un peu plus nombreux (14%) à avoir voté FN que les homos en 2007 (13%), c’est une chose que je n’ai aucune raison de contester, bien qu’elle me consterne au plus haut point. Ce n’est pas du chiffre lui-même que je veux parler ici. Ce qui me dérange un peu plus, c’est qu’on ne mentionne ici les bi que au moment de parler de l’extrême-droite, sans donner quelques chiffres pour les autres partis. Un tel chiffre, sans rien pour le replacer dans son contexte, n’est pas loin d’une présentation orientée (dans un article qui devrait dire « les internautes de tetu.com sont surtout de gauche » mais qui a tendance à écrire à la place « les homos sont de gauche », le lecteur n’entend parler que des bi d’extrême-droite…).

D’où ma question dans le titre : mais pour qui votent les bi, vraiment ?

En fouinant un peu sur tetu.com <small>(c’est-à-dire en suivant un lien dans l’article, en me rendant compte qu’il ne marchait pas et en faisant la recherche moi-même)</small>, je suis retombé sur un article remontant à juin 2011, « Mais pour qui votent les homos ? », qui publiait les résultats d’une enquête Ifop réalisée en exclusivité pour Têtu. Et en effet, comme son titre ne le dit pas, cet article parlait aussi des bi, de façon pour le coup tout à fait équilibrée. On y apprenait que « Les personnes se définissant comme homosexuelles, elles, se déclarent à 51% sympathisantes de la gauche. Un écart statistiquement significatif. En ce qui concerne les bisexuels, ils sont 37% à se dire de gauche. » Pas de chiffre spécifique aux bi, en revanche, pour les personnes qui ne se sentent proches d’aucun parti.

Un chiffre par ci, un chiffre par là, mais pas de présentation claire et complète des résultats par catégories : c’est dommage, et on reste sur sa faim. J’attends avec impatience le moment où un autre sondage se décidera à s’intéresser plus systématiquement aux différentes catégories composant les minorités LGBT, et notamment aux bi.

Cela permettrait de préciser (et peut-être de confirmer) ces chiffres, qui sont très intéressants, mais dont j’ai du mal à tirer grand-chose. J’ai bien une hypothèse : c’est que les bi étant moins engagés dans une communauté propre, ils auraient moins l’occasion d’être aussi fortement politisés que les homos, et seraient donc un peu moins sensibles aux enjeux des élections propres aux LGBT. Mais c’est une hypothèse, et elle ne repose sur rien d’autre qu’une généralisation très vague de ma part.

Bref, sondeurs et sondeuses (et journalistes qui rendez compte de leurs résultats), pensez mieux aux bisexuels et aux bisexuelles au moment de la prochaine enquête !

Quant aux résultat eux-mêmes, je me contenterai de pasticher un tweet récent de Jean-Luc Romero et d’affirmer qu’un bi qui vote à droite, c’est un peu comme une dinde qui voterait pour Noël…

EDIT le 20 : Une étude de François Kraus, de l’IFOP, pour le Cevipof (Centre d’études de la vie politique française), consacrée au vote des minorités sexuelles, a été publiée sur le site du Centre. Vous pouvez la lire ici en pdf (elle est assez courte, six pages). Yagg en parle dans cet article.

EDIT le 1er février : si vous tombez sur ce billet maintenant, je vous recommande d’aller lire, sur Yagg, cet entretien de deux pages avec Éric Fassin qui revient à la fois sur l’enquête de l’Ifop et sur l’étude du Cevipof. Passionnant (et bi-friendly, en plus).

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Pour en finir avec le "mariage gay"

Ce titre faussement provocateur est là pour répliquer au titre vraiment provocateur, mais aussi vraiment crétin, de la Une de Libération de vendredi, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre et clapoter beaucoup de salive (voyez quelques réactions ici sur Yagg, la lettre ouverte indignée de Numa sur le blog E.D.H. ou encore la mise au point de Yannick Barbe dont je ne ferai ici que reprendre et souligner un des points). Je ne compte pas parler ici de la caricature du Président sortant, mais du concept mis en avant par le titre et repris par l’article, celui de « mariage gay ».

Pour commencer, je copie-colle ici la fin de l’article de Yannick Barbe, qui m’a frappé par sa justesse :

PAS SEULEMENT UNE QUESTION DE MOTS
D’où cette question: Libération sait-il de quoi il parle? Car il ne s’agit pas seulement d’une question de mots, loin s’en faut. Utiliser l’expression «mariage gay» (l’équivalent donc de l’«union civile» sarkozienne), c’est approuver une approche différentialiste et communautariste du droit. Un statut spécifique pour une certaine catégorie de personnes, ce qui «peut poser un problème constitutionnel» comme le signalait à juste titre Libération dans son dossier ce matin. Bref, réassigner les homos dans ce placard qu’ils/elles n’auraient jamais dû quitter selon certains homophobes.

Avec le mariage pour les couples de même sexe, l’approche est égalitaire et républicaine. Les mêmes droits pour toutes et tous. Et cela change tout, car la symbolique est plus forte: comment les lesbiennes, gays, bi et trans’ de ce pays peuvent-elles/ils se faire respecter, dans la rue, à l’école, au travail, dans leur famille, si ils et elles sont considéré-e-s comme des citoyen-ne-s de seconde zone?

INSULTE
Que Libération et tant d’autres médias continuent à employer l’expression «mariage gay» va donc plus loin qu’une simple méconnaissance des enjeux actuels sur ces questions, d’autant plus alarmante à 100 jours de la présidentielle. C’est une insulte à nos revendications pour l’égalité des droits, pleine et entière. Notre colère, comme l’expriment aujourd’hui le Centre LGBT Paris-IdF («Mariage gay et ouverture du mariage aux couples de même sexe ne sont pas synonymes») ou encore le Collectif contre l’homophobie («La Une de Libération et son traitement sont une insulte à l’intelligence»), n’est pas près de s’arrêter.

Je le répète, parce qu’on ne le répètera jamais assez : il faut en finir avec le « mariage gay ». Ce n’est qu’en en finissant avec le « mariage gay » qu’on pourra enfin obtenir la seule avancée réelle : l’ouverture du mariage aux couples de même sexe.

Le « mariage gay », comme le dit bien l’article ci-dessus, suppose un statut spécifique pour une certaine catégorie de personnes, alors même que, dans la vie quotidienne, ce sont des couples comme les autres, fondant des familles comme les autres, et qui demandent à être traités comme les autres. Imaginer l’ouverture du mariage aux couples de même sexe comme un « mariage gay », c’est imaginer que le mariage ouvert aux gays serait quand même un mariage différent. C’est du « séparés bien qu’égaux », encore une fois. Ce genre d’idée me révolte profondément. Autant il a pu (et peut encore, malheureusement) être nécessaire de mettre en place une communauté, voire des services communautaires spécifiques aux gays, et/ou aux lesbiennes, et/ou aux bi, et/ou aux trans, pour leur permettre de disposer d’espaces de sociabilité détendue et d’expression libre, à l’abri des discriminations que ces minorités doivent affronter par ailleurs, autant, en revanche, ce serait une négation totale et cynique des valeurs républicaines que de mettre en place un mariage spécifique aux couples du même sexe, aussi révoltant que les espaces séparés dans les bus ou les toilettes qui tenaient à distance Blancs et Noirs aux États-Unis il y a quelques années.

La prétendue « union civile » que font miroiter les experts en communication de l’UMP n’est d’ailleurs rien d’autre, avec cela encore de plus inique qu’elle n’aboutirait à aucune égalité. Ce n’est même pas une étape, ce n’est même pas une rustine malhabile, c’est une officialisation de la discrimination, diamétralement opposée à tout ce qui a été fait jusqu’à présent pour l’égalité entre citoyens toutes orientations sexuelles confondues. On peut se faire avoir facilement par la rhétorique, si elle parvient à vous faire oublier les principes. Mais les principes ont la tête dure, et lorsqu’ils sont bafoués, peu importe quels mots on emploie pour tenter de noyer le poisson : le résultat est toujours inacceptable.

Mais les bisexuels et bisexuelles ont une autre raison de détester l’expression « mariage gay ». C’est qu’une telle expression réduit les couples de même sexe aux seuls gays. Passons sur les lesbiennes, en admettant, avec beaucoup d’optimisme, que « gay » inclut ici les homosexuelles. Mais tous les couples de même sexe ne sont pas des couples homosexuels. Pour parler ici des bi, un bi en couple est toujours bi, qu’il soit en couple avec quelqu’un du même sexe ou avec quelqu’un du sexe opposé. Les couples comprenant un ou deux bi sont des couples de même sexe, mais ne sont pas des couples d’homosexuels.

Vous me direz peut-être qu’on emploie souvent l’expression « couple homosexuel » comme synonyme de « couple de même sexe ». Eh bien, on a tort. On devrait arrêter et dire les choses différemment. Tant qu’on parlera de cette façon, on induira les gens en erreur en les laissant entendre qu’un couple de personnes du même sexe est nécessairement un couple d’homosexuels, alors que c’est faux. Les mots sont importants. C’est aussi important et potentiellement aussi nuisible aux bi que les mots « transsexualité » ou « intersexualité » peuvent nuire aux trans et aux intersexués en laissant entendre que ces concepts sont des noms d’orientations sexuelles sur le même plan que « homo-/hétéro-/bisexualité », alors qu’il s’agit de tout autre chose (ce qui explique que les intéressés parlent respectivement de transidentité et d’intersexuation).

Vous me direz peut-être que je pinaille, que tout le monde sait bien que « mariage gay » c’est « mariage pour LGBT », mais que « LGBT » c’est laid, ou que « gay » c’est plus court, et puis que bon, on ne peut quand même pas dire tous les détails dans le titre. Sauf que les bi ne sont pas un détail (certainement pas quantitativement parlant, en tout cas, puisque, selon les dernières enquêtes de l’IFOP, il y aurait 3% de bi en France et 3,5% d’homos). Et sauf que céder à un tel raccourci revient à relayer une démonstration de force communautariste des hommes gays, de même que tetu.com s’obstine encore parfois à mettre « gay » partout au lieu de « homosexuel » ou de « LGBT » dans ses titres d’articles ; or ce n’est pas le rôle d’un journal d’information, certainement pas d’un grand quotidien comme Libération, que de donner dans de pareils raccourcis qui finissent par désinformer.

Accessoirement, quand on est une personne LGBT à tel ou tel titre, on a vite fait d’oublier le temps où on n’avait pas encore entendu parler de tout ça. Et on oublie trop souvent, de ce fait, qu’énormément d’hétérosexuels ne se sont jamais spécialement intéressés à ces sujets et n’y connaissent rien. Et qu’en conséquence, ils sont tout à fait susceptibles de tout confondre, en toute bonne foi. Si personne ne leur parle d’autre chose que de gays, ils ne penseront qu’aux gays, pas aux autres. Si personne ne dit que les bi ne sont nullement marginaux en nombre par rapport aux homosexuels, ils penseront que les bi sont juste une poignée de gens excentriques ou un peu pervers. Si personne n’explique ce que sont la transidentité ou l’intersexuation, ou pourquoi on peut ressentir une identité de genre autre que « homme » ou « femme », ils ne s’y intéresseront pas, ne comprendront pas, n’y penseront même pas, croiront que ça n’existe même pas vraiment, ou alors dans un autre monde, mais pas dans le même que le leur.

Pour toutes ces raisons, il faut en finir avec le « mariage gay », et revendiquer l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Les mots sont importants.

"Being Bi in a Gay World" : un article de journal (et une BD en ligne)

Un minuscule billet si vous lisez l’anglais : je relaie ici un article de l’écrivaine américaine Maria Burnham, « Being Bi in a Gay World », publié sur son blog sur le site du journal en ligne The Huffington Post. Maria Burnham, bisexuelle, évoque sa propre expérience de la biphobie dans des soirées lesbiennes. C’est le cas classique : Maria est draguée par une lesbienne qui lui demande si elle est homo, elle répond qu’elle est bi, et là… Le contexte est américain, bien sûr, mais les phénomènes de rejet sont similaires partout.

Comme vous le verrez sans doute si vous cliquez sur les liens dont elle parsème l’article, Maria Burnham est aussi l’auteure d’une BD en ligne, Jesus Loves Lesbians, Too (oui, elle est aussi chrétienne), dessinée par Maggie Siegel-Berele. La BD fonctionne par séquences indépendantes de deux ou trois pages chacune. Burnham parle de sa bisexualité dans la planche « A Brief History of Me ». EDIT : Et aussi dans « Dating Roulette », où l’on voit un panel de réactions au « I’m bi ».

Je suis tombé sur cette actualité via le Bisexual Resource Center, une association bi créée à Boston en 1985 et qui, comme son nom l’indique, met à disposition une mine de ressources, livres, brochures, vidéos, liens, etc. sur la bisexualité (dernier exemple en date : une brochure en PDF  présentant des livres sur la bisexualité, très orientée grand public – il y a aussi énormément d’écrits universitaires sur le sujet aux Etats-Unis).

Bien entendu tout ça est américano-centré et surtout en anglais, ce qui n’est pas très pratique quand on maîtrise mal cette langue, mais ça me paraissait valoir la peine d’être relayé ici. A bientôt pour un autre billet plus substantiel !