Les photos de nus en noir et blanc de Robert Mapplethorpe

MapplethorpeGrandPalais2014

Vendredi matin devant l’entrée du Grand Palais à Paris. Il fait un temps magnifique, sans presque aucun nuage, et la température grimpe rapidement. Sur la gauche du grand logo en forme de « m » marquant la porte principale du palais, l’affiche de l’exposition « Robert Mapplethorpe » se prolonge par une flèche pointant en bas à gauche vers la porte H. Mais entre les barrières destinées à séparer avec soin les visiteurs déjà munis d’un billet de ceux qui n’en ont pas encore, il n’y a personne ou presque. Seuls deux ou trois visiteurs, ignorant superbement le classement prévu, se dirigent vers l’entrée et disparaissent directement dans le musée.

J’attends mes amis pour entrer. Quelle idée d’avoir débarqué ici en avance. Je cligne des yeux, hésitant à enfiler déjà les lunettes de soleil. Il y a des nuages, mais la luminosité est déjà vive. Je cherche l’un des rares coins d’ombre et je bouquine en attendant. Je ne suis pas encore tout à fait réveillé et je suis vaguement de mauvais poil. Qui est ce Mapplethorpe, d’ailleurs ? J’espère au moins que ce sera bien. Mais j’ai confiance. Avec les mêmes amis, on a fait l’expo Masculin/Masculin à Orsay il y a quelques mois : bordélique, avec des partis pris parfois bizarres, mais superbe. Ça devrait être bien.

Mes amis arrivés, nous entrons. Aucune file d’attente, ni à l’entrée ni aux caisses : avantage de pouvoir visiter les expos en semaine. Il est possible d’acheter, pour 16 euros, un billet couplé avec l’exposition « Mapplethorpe et Rodin » qui a lieu en même temps au musée Rodin. Nous décidons de tenter la double visite. Décidément j’espère que j’aimerai. Après un aperçu de l’escalier monumental aux multiples dorures qui conduit à l’étage, nous entrons.

Un autoportrait de Robert Mapplethorpe nous accueille, le même qui figure sur l’affiche. Il date de 1988, à la toute fin de la vie du photographe, mort en 1989. Le fond est noir. Robert Mapplethorpe se tient droit et regarde fixement les spectateurs, le regard porté un peu vers le haut, comme pour atteindre quelque chose derrière nous, dans le lointain. C’est le visage ridé d’un homme d’âge mûr, aux traits un peu fatigués. Il tient dans sa main droite une canne métallique ornée d’un pommeau en forme de tête de mort qui regarde elle aussi les spectateurs en face. Mapplethorpe est vêtu d’un pull noir qui se fond presque complètement dans le fond noir : on ne voit pratiquement que sa tête, la tête de mort, et la grosse main qui tient fermement la canne. Je fais le parallèle entre la tête de l’homme encore vivant et la tête de mort qui ressemble à une promesse sinistre, dans le genre Memento mori. En même temps, il y a cette grosse main encore énergique, comme une tentative pour maîtriser cette mort qui s’approche.

Je jette un œil au premier panneau explicatif. Mapplethorpe est mort du sida. Ah merde. (C’est une honte récurrente qu’à chaque fois que j’apprends une mauvaise nouvelle ou une triste vérité de ce genre à l’improviste, je ne trouve rien de plus élaboré à penser.) Bien… Mapplethorpe a eu le temps de la voir approcher, la Faucheuse. Je renonce en grommelant à mes commentaires lassés sur la complaisance facile dans une esthétique macabre. C’est autre chose que le gothique outrancier à la Warhammer 40 000. Mapplethorpe, c’est l’univers des gays américains des années 1970-1980, dont des générations entières ont eu les luttes sociales et le sida pour préoccupations premières.

Le premier panneau explicatif était bien lyrique. Mapplethorpe qualifié d’artiste « obsédé par une quête esthétique de la perfection » (il va de soi qu’un artiste ne peut que donner dans l’excès, la modération c’est pour les médiocres… assez cliché, tout de même), puis comparé à Orphée (mouais, moyennement justifié en l’occurrence). Et surtout, l’exposition va progresser par ordre antichronologique, convocation du titre d’À rebours de Huysmans à l’appui. Hum. Moyennement justifié là aussi, faute d’explications supplémentaires. Bon, voyons voir.

Dès la première salle, je me rassure. Les œuvres sont bien mises en valeur, la présentation sobre et efficace, les panneaux explicatifs bien faits. En plus, il n’y a pas trop de monde, on ne se gêne pas (à part ces deux photographes empressées qui viennent se couler sous mon nez pour photographier les photographies systématiquement… une seconde, elles comptent photographier toute l’expo comme ça ? Boulets… Par bonheur, elles ont vite disparu).

La première salle présente des photos de nus masculins et féminins, en noir et blanc comme la grande majorité des œuvres de Mapplethorpe. Je suis très vite conquis. J’ai toujours trouvé que la photo en noir et blanc met plus facilement en valeur un sujet que la couleur ; et naturellement, quand un photographe professionnel s’y met…

Les hommes et les femmes sont photographiés dans des postures et avec une recherche sur les reliefs qui rappellent fortement la peinture et la sculpture académiques. Mais, même si l’influence des beaux-arts classiques est nette, Mapplethorpe travaille son support de choix avec un talent évident. Tantôt il met en valeur les courbes et les reliefs naturels du corps avec une attention au détail minutieuse, donnant à admirer le grain de la peau, ses ridules, ses plis, et la moindre pilosité, tantôt il noie des pans entiers de la photo dans une obscurité totale, d’où les modèles semblent surgir d’un coup, lorsqu’un effet de contre-jour parfaitement maîtrisé ne les métamorphose pas en ombres aux contours étrangement liquides.

J’ignore tout du détail des techniques employées, et les panneaux explicatifs, discrets et focalisés sur la démarche esthétique de Mapplethorpe, ne m’aident hélas pas à les comprendre. Mais l’effet esthétique est bien là. Bien qu’homosexuel dans sa vie personnelle (après une première relation avec une femme, Pattie Smith), Mapplethorpe, en tant qu’artiste, est visiblement amoureux des corps humains, ceux des hommes et ceux des femmes. Je ne peux que lui en savoir gré. Je commence à me poser la question habituelle quand on va voir ce genre d’œuvres, celle des limites plus ou moins troubles entre l’expérience esthétique et l’excitation érotique. Ces photographies sont superbes, elles rendent le corps humain admirable. Je tique un peu devant le physique des modèles de Mapplethorpe, des hommes nécessairement grands et musclés et des femmes minces aux poitrines généreuses. Même Mapplethorpe ne révolutionne pas tout à la fois. Tout de même, il a beaucoup travaillé avec Lisa Lyon, dont la frise chronologique nous apprend qu’elle a été la première championne du monde de bodybuilding en 1980. Sans prêter vraiment à confusion sur le genre (j’ai vu beaucoup plus queer sur ce plan-là), le corps de Lyon est nettement musclé.

À contempler ces photos, on comprend à quel point l’art permet de changer notre regard sur le monde. Il met en avant des aspects de notre expérience de la réalité qui restent souvent confinés au niveau de l’expérience intime, mais dont on ne parle jamais ou pratiquement jamais. Devant ces corps dont les poils, le duvet, les grains de beauté et le léger relief des veines sous la peau sont exposés avec tant de soin, je me prenais à me rappeler des souvenirs intimes, ces moments où, en faisant l’amour, on découvre le corps de l’autre, femme ou homme – un corps différent du nôtre, toujours étonnant, déconcertant, voire un peu fantastique dans son étrangeté. Ces moments où l’on se plaît à s’étendre sur le ventre de quelqu’un d’autre, à sentir avec la pulpe des doigts la douceur de son épiderme, à se lover entre ses bras, à sentir la chaleur de ses flancs ou le froid de la plante de ses pieds, à glisser sur les hauts plateaux de seins d’hommes ou à arrondir ses mains autour des collines mouvantes des seins d’une femme, à aventurer les doigts, le nez ou la bouche parmi les poils d’une aisselle, d’une barbe ou d’un pubis, à caresser ou à mordiller le lobe d’une oreille charnue de cartilage, la dureté plus grande d’un front et la mollesse veloutée des joues, à éprouver la fermeté des fesses, à se réchauffer à la chaleur humide d’un entrejambe, à se perdre parmi les réseaux de lignes d’une main ou dans le nœud de chair surprenant d’un nombril… Tous ces instants de joie secrète, partagée seulement à deux ou trois, où nous pouvons nous promener près d’un autre corps humain comme dans un paysage, un jardin où les détours bizarres de nos vies et les multiples contraintes qui orientent nos actes limitent impérieusement la durée et la fréquence des visites.

À d’autres moments, l’art de Mapplethorpe consiste au contraire à s’affranchir du figuratif. Le jeu des formes, des postures et des cadrages suscite parfois une hésitation ludique : on ne sait plus très bien quelle partie du corps on est en train de regarder. Sur d’autres photographies, les lignes des membres et des silhouettes dessinent des courbes, des cercles, des demi cercles ou des étoiles de bras et de jambes, créant une géométrie d’ombres et de lumières qui confine à l’abstraction. Cette démarche tend à réifier les corps, à les réduire au statut de simples instruments de la volonté du photographe qui change des humains en pures formes. Et pourtant, au détour d’un clair-obscur, souvent, on entrevoit encore ici ou là un carré de peau admirablement nette, ou bien c’est un regard qui vient intercepter les nôtres et nous rappeler que ce sont bien des humains nus qui composent ces édifices vivants, et que les corps en sortent d’autant plus magnifiés.

Des photographies de fleurs en noir et blanc qui alternent parfois avec les modèles humains. Malgré l’intérêt réel de cette alternance, par exemple sur un paravent noir montrant d’un côté deux photographies de nus masculins et de l’autre deux nus féminins, tous étant accompagnés plus bas d’une photographie de fleur, j’ai été moins touché par le résultat. Ces comparaisons entre silhouettes humaines et formes végétales me semblent trop éculées ; j’ignore si elles l’étaient déjà autant à l’époque de Mapplethorpe ou si elles le sont devenues par suite de l’influence d’artistes comme lui sur le monde de la photographie. Seules les quelques photos de fleurs en couleurs (presque les seules photographies en couleur de l’exposition) m’ont paru magnifiques, tant par la richesse des couleurs que par la mise en valeur des reliefs et des textures infiniment complexes des pétales et des tiges.

Un ami homo qui connaît bien la culture gay me donne quelques explications sur le caractère subversif des photographies de nus de Mapplethorpe, subversion qu’on perçoit moins de nos jours après trois décennies de changements sociaux et que les panneaux explicatifs n’aident pas à se remettre en mémoire – ils ont tendance à n’envisager la démarche de Mapplethorpe que sous l’angle de la recherche esthétique pure, en sous-estimant justement tout ce qu’elle avait d’underground à l’époque. Tout au long de sa carrière, Mapplethorpe a beaucoup travaillé avec des modèles noirs, ce qui n’est pas sans importance aux États-Unis à son époque. Les nus de la première salle sont des nus complets, presque de pures études anatomiques. Plus loin, on peut voir une photo montrant le buste et le haut des jambes d’un homme noir en costume-cravate dont on ne voit que les mains et le sexe, qui sort par son pantalon entrouvert. À l’époque, les rapports érotiques entre gens dits « blancs » et gens dits « noirs », considérés aux États-Unis comme étant de races différentes, sont encore un sujet sensible. Après tout, les mariages mixtes entre gens de couleurs différentes n’ont été autorisés là-bas qu’en 1967 ; et en 1968, le premier baiser télévisé entre une actrice noire et un acteur blanc (Nichelle Nichols et William Shatner, dans la série Star Trek), provoqua un tollé de la part des conservatistes. Dans les années 1970-80, bien que la question ait été déjà réglée sur le plan légal, ça n’était sans doute pas encore si évident dans la pratique.

Même chose aussi pour les photographies de baisers entre hommes et de couples de même sexe qu’on peut voir vers la fin de l’exposition. Ce type de photo s’est répandu depuis, mais c’est toujours un très beau moment que d’admirer ce genre de sujet traité par un grand photographe. Les postures choisies, les regards et le travail sur la lumière donnent à voir la tendresse de l’étreinte et la simplicité d’un instant de bonheur comme tous les couples doivent pouvoir en connaître.

Même chose, enfin, pour les quelques photographies au contenu le plus « hard« , rassemblées dans une salle munie d’un panonceau d’avertissement et fermée par des rideaux de cordelettes de tissu peu pratiques, d’un goût très moyen — on a l’impression d’entrer dans un peep show, alors que l’intérêt de ces photographie est justement qu’elles « font œuvre » autant que les autres malgré des sujets qu’on croirait a priori monopolisés par la pornographie. Ces quelques photos montrent des hommes habillés de cuir, ici un couple dominant/dominé, là une ou deux scènes de bondage (qui restent très sage par rapport aux déchaînements de la pornographie dans ce domaine, mais encore une fois, il faut replacer cela dans le contexte de l’époque : il était rarissime d’oser choisir un tel sujet pour des photos à prétention artistique). L’une des photographies les plus osées du lot est un autoportrait sur lequel Mapplethorpe s’est représenté de dos, penché en avant, montrant un fouet dont le manche est enfilé dans son anus tandis qu’il se retourne pour regarder l’objectif. Même dans ce cas, le travail sur le cadrage, la lumière et la posture confèrent à ce qui pourrait n’être qu’une provocation scabreuse une grandeur nouvelle et un impact esthétique d’autant plus fort.

Dans la même salle ont aussi été placées plusieurs photographies de sexes dressés ou d’hommes se touchant le sexe, dont je n’ai pas bien vu en quoi elles pouvaient tant heurter la sensibilité des spectateurs. Là encore, le talent de Mapplethorpe confère une beauté sculpturale à des sujets qu’on voit trop souvent traités sur le mode pornographique alors qu’ils n’ont rien de scabreux en eux-mêmes. Il est réconfortant de voir rappeler ainsi au plus grand nombre qu’un phallus peut « aussi » être un bel organe, beau dans son étrangeté, fascinant sans être fasciste. Une belle occasion de redécouvrir cet organe avec des yeux sinon naïfs, du moins affranchis du lourd symbolisme ou des préjugés de laideur qu’on lui associe souvent. Mais Mapplethorpe est aussi l’auteur d’une photo où l’on voit le bas-ventre d’un homme dont le phallus se dresse horizontalement vers la gauche, tandis qu’en haut de la photo la main de l’homme braque un revolver dans la même direction, parallèle à l’organe. Le symbolisme pacifiste et anti-phallocrate (au sens premier de l’adjectif) est évident.

Tout au long de l’exposition, les autoportraits de Robert Mapplethorpe se succèdent et, conséquence de l’ordre anti-chronologique, rajeunissent peu à peu. Le choix des poses, des cadrages et de la tonalité de ces photographies varie largement d’un autoportrait à l’autre, de sorte que leur regroupement à quelques murs d’intervalle n’est jamais ennuyeux. Certains autoportraits sont très classiques (de face, de trois quarts, en plan américain, en pied) mais beaucoup sont plus originaux. J’ai déjà parlé de celui au fouet, le plus provocateur. Sur un autre, Mapplethorpe est habillé en blouson de cuir noir, ce qui nous replonge dans ce que l’époque a de plus typique : on pense à des comédies musicales comme Grease (1972, portée à l’écran en 1978). Sur une autre, le photographe, allongé à demi assis sur un lit, regarde l’objectif en riant et étend le bras vers la gauche, comme pour inviter quelqu’un à venir s’installer près de lui. Sur d’autres encore, il a la chevelure abondante et les yeux maquillés, et il porte parfois un truc en plumes, en une pose androgyne qui rappelle que les années 1970 sont aussi l’époque de Ziggy Stardust de David Bowie.

L’un des murs de l’exposition rassemble pas moins de 26 portraits de célébrités de l’époque, écrivains (Truman Capote), peintres (Andy Warhol), acteurs (Richard Gere, Arnold Schwarzenegger), photographes (Annie Leibovitz), etc. Bien que la légende soit assez claire, les portraits m’ont paru regroupés de façon trop dense pour permettre de bien les admirer et de les identifier facilement ; mais c’est peut-être la conséquence des contraintes d’espace auxquelles a dû se plier l’exposition.

Même problème, mais moins gênant, pour la série des Polaroïd réalisés par Mapplethorpe au tout début de sa carrière et présentés à la fin de l’exposition. Dévoilées aux visiteurs au moment où ils sont sans doute le plus fatigués, beaucoup plus petites que les œuvres précédentes (c’est-à-dire postérieures) de l’artiste, ces photographies méritent cependant l’attention, car elles posent déjà plusieurs thèmes et engagent plusieurs démarches expérimentales que Mapplethorpe approfondit par la suite, qu’il s’agisse des nus, du travail sur les postures des modèles, des autoportraits ou du choix de thèmes parfois érotiques. Le panneau ouvrant l’exposition le soulignait avec lourdeur en indiquant que ces annonces d’un « programme » développé par la suite sont « le signe des grands artistes » (vive les généralités abusives).

La fin de l’exposition propose une frise chronologique reprise dans la brochure offerte à l’entrée. Avant de sortir, je jette un regard changé, plus sensible au jeu des ombres et des lumières, sur l’autoportrait à la canne-crâne. Et je lis le générique de l’exposition, dont j’apprends qu’elle a été organisée par la Réunion des musées nationaux avec l’apport prévisible de la Robert Mapplethorpe Foundation et le soutien de nombreux médias, mais aussi le mécénat d’une mystérieuse société « Aurel BGC ». Au retour, une recherche rapide m’apprend qu’il s’agit d’une société de Bourse… Heureusement que Robert Mapplethorpe est déjà mort : le voilà exposé au musée avec le soutien financier des traders du capitalisme international. La sortie a un goût amer. Mais je souris en pensant aux précautions comiques prises autour de ses photographies les plus « explicites », à leur regroupement dans une salle à part fermée par ces grotesques rideaux. Même si les artistes du dimanche sortis tout droit de la Bourse s’efforcent de récupérer l’art contemporain, la charge subversive de Mapplethorpe n’est pas encore désamorcée.

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L’après-midi, nous allons visiter l’exposition du musée Rodin où les photographies de Mapplethorpe sont rapprochées d’un choix de sculptures de Rodin. Le rapprochement peut paraître arbitraire, mais cesse de l’être dès qu’on a jeté les yeux sur un nu de Mapplethorpe : nombre de ses nus font penser à des sculptures académiques, voire à des marbres antiques. Or Rodin a reçu une formation classique d’où il a tiré sa fascination pour la sculpture gréco-romaine.

L’affluence est nettement plus grande : beaucoup de touristes, majoritairement anglophones, se pressent à nos côtés dans la galerie percée de fenêtres ornées de vitraux qui s’avance dans une ancienne chapelle et forme la première salle. Outre le monde et le bruit, l’éclairage n’est pas idéal : les photographies sous verre sont barrées de nombreux reflets. Me voir au côté des modèles musculeux ou de la pulpeuse Lina Lyon n’est certes pas un drame, mais j’aimerais bien admirer les œuvres dans de meilleures conditions. Je lis les premiers panneaux. Ils sont bien écrits, ni trop laconiques ni trop envahissants, assez factuels. Dans les salles suivantes, ils savent renseigner en peu de mots sur les démarches des deux artistes et en montrer les points de rapprochement possibles ainsi que les différences, tout en invitant les visiteurs à réfléchir sur tel ou tel aspect de leurs œuvres respectives. C’est déjà ça.

Après la galerie, l’exposition est aménagée dans une seule longue salle où des cloisons et des panneaux de verre organisent un parcours sineux… un peu trop sinueux parfois, car je finis par ne plus savoir ce que j’ai vu ou non et si je suis bien l’ordre prévu pour la visite. Je reviens sur mes pas, je croise des touristes dans les allées trop étroites pour le grand nombre de visiteurs qui s’y presse. Je m’arrête, saisi par la beauté d’une photographie ou d’une sculpture ; je reste là à regarder ; on me passe devant ; je recule d’un ou deux pas pour admirer l’œuvre de plus loin, mais je manque déranger un visiteur occupé à regarder les photographies exposées sur la cloison opposée ; on me repasse devant ; je soupire mentalement et passe aux œuvres suivantes.

Rodin n’est pas un sculpteur si facile d’accès pour un profane en matière de sculpture. L’allure inachevée voire mal dégrossie de certaines de ses œuvres (notamment des nombreux sujets en plâtre choisis pour cette exposition) a quelque chose de déconcertant, pour ne pas dire agaçant. Il faut s’attarder et examiner les sculptures de près pour apercevoir la trace du geste du sculpteur sur les flancs, les poitrines, les mollets, et comprendre l’habileté avec laquelle il a su imiter la courbure d’un pied en pleine marche, reproduire les volumes des muscles des jambes, rendre vivante la posture d’une nymphe ou d’un jeune homme, et en même temps conférer un caractère presque fantastique à certains de ses sujets aux silhouettes grêles, aux membres allongés, ou bien au contraire modeler vigoureusement avec justesse plusieurs variantes d’une sculpture représentant un Balzac plus vivant que nature. Pour comprendre pourquoi il a parfois choisi de réaliser des sculptures « déjà abîmées », privées de bras ou bien rendues inachevées par l’utilisation pour la sculpture d’un bloc de marbre en partie abîmé dont la brisure a été intégrée à l’œuvre, il faut penser à la passion de Rodin pour les statues antiques avec tout ce qu’elles ont souvent de fragmentaire.

Malgré tout, certaines de ses sculptures m’ont laissé assez froid par rapport aux photographies de Mapplethorpe. D’autres, comme une version en bronze de L’Âge d’airain, un jeune homme sculpté en grandeur réelle, sont pleines d’une vie saisissante.

Quant aux photographies de Mapplethorpe, elles prolongent et complètent assez bien l’exposition du Grand Palais. Même si on en retrouve une demi-douzaine identiques (occasion de se rendre compte qu’il ne s’agit pas nécessairement de tirages uniques), la plupart sont différentes. J’ai été particulièrement marqué par ses photographies de parties du corps : bras, jambes, mains et pieds, sexes masculins et féminins, tous dotés d’une autonomie et d’une majesté nouvelles par le choix du cadrage, le sens de la lumière, et toujours cette attention amoureuse portée au grain de la peau, aux pilosités, à l’épaisseur des corps. Là encore, nous sommes invités à changer de regard sur le corps humain.

C’est de cette façon que, ce jour-là, j’ai découvert Mapplethorpe… une très belle découverte.

En sortant de chaque exposition, nous sommes passés par les parfois littéralement incontournables boutiques-souvenirs. Les catalogues de ces deux expositions sont naturellement beaux ; hélas, il faut compter pas moins de 40 euros pour s’en offrir un, un prix trop élevé pour nos bourses étudiantes ou post-étudiantes… sans parler du poids et de l’encombrement que représentent ces belles bêtes sur les étagères d’un frêle appartement parisien. Certaines expositions proposent des versions abrégées du catalogue d’exposition à un prix plus modique ; ce n’était pas le cas de ces deux-là. En revanche, cartes postales, tasses et mugs, cahiers et stylos, gommes et badges, et même des essuie-lunettes dont l’un représentait une photo de téton (le tout d’un goût délicieux, bien sûr), rien ne manquait de la théorie habituelle des produits dérivés. La Fondation Mapplethorpe veille, je suppose. Par bonheur, il y avait aussi nombre de livres de vulgarisation, de biographies, de livres pour la jeunesse et d’ouvrages universitaires à prix variés pour en apprendre davantage sur Mapplethorpe, sur la photographie en général, ou sur la culture gay, décidément devenue très bankable ces derniers temps. Et puis les livres de Mapplethorpe, notamment le Black Book, magnifique, où il avait publié ses photos de modèles noirs. Trop lourd et trop cher, là aussi, hélas.

Pour se consoler, il reste le site de la fondation Robert Mapplethorpe, qui propose un portfolio de ses photographies.

L’exposition « Robert Mapplethorpe » au Grand Palais dure jusqu’au 13 juillet. Vous pouvez aller voir la page de l’exposition sur le site du Grand Palais.

L’exposition « Mapplethorpe Rodin » au Musée Rodin dure, elle, jusqu’au 21 septembre. Là aussi, vous pouvez aller voir la page de l’exposition sur le site du musée.

Pour en savoir plus sur Robert Mapplethorpe, vous pouvez aller voir son article sur Wikipédia. Si vous lisez l’anglais, vous pouvez aller voir, outre le site de la Fondation dont j’ai déjà parlé, l’article « Mapplethorpe, Robert » sur le site de l’Encyclopedia of Gay, Lesbian, Bisexual, Transgender and Queer Culture.

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