Rencontre avec… Nelly Ambert, présidente de l’association Bi’cause

Bi’cause est la première et la plus importante association de personnes bisexuelles en France. Née en 1995 sous le nom de « Groupe bi » avant de devenir Bi’cause en 1997, elle a son siège à Paris, au Centre LGBT Paris-Île-de-France. En dix-sept ans d’existence, Bi’cause n’a eu de cesse de faire entendre la voix des bi, tant auprès du grand public que dans les milieux LGBT.  À titre personnel, j’ai rapidement croisé Bi’cause sur mon chemin de jeune bi en pleine découverte, et je suis adhérent de l’association depuis quelques mois. Mais, finalement, je ne la connaissais pas si bien, et les interviews souvent courtes publiées dans la presse LGBT laissaient beaucoup de mes questions sans réponses.

D’où une idée un peu téméraire : et si j’interviewais des gens de Bi’cause ? C’est ainsi que la présidente actuelle de Bi’cause, Nelly Ambert, a très gentiment accepté de répondre à une interview par mail, où je l’interroge à la fois sur l’association en général et sur son parcours personnel de militante bi.

Commençons par séduire nos lecteurs : que dirais-tu aux internautes qui ne sont pas bisexuels pour les convaincre de lire cet article ?

Je leur dirais qu’ils ont des chances d’être surpris car la bisexualité est un territoire encore très méconnu. Et ils seront sans doute surpris également de découvrir que ce territoire présente des paysages assez semblables au leur.

Si tu veux bien nous en dire deux mots, quel a été ton parcours personnel en tant que bi ? Comment en es-tu venue à t’engager dans Bi’cause, puis à en devenir présidente ?

J’ai compris que j’étais bi quand j’ai découvert le mot. Je savais que je n’étais pas hétéro car j’étais un jour tombée amoureuse d’une femme. Je savais que je n’étais pas lesbienne car mes attirances allaient généralement vers les hommes. En fait je ne m’étais pas vraiment posé la question d’un positionnement dans ce domaine. Par contre j’avais résolu mon positionnement identitaire : la société vous case dans un genre : masculin ou féminin. Or, si j’acceptais mon corps tel qu’il était, mentalement j’avais grandi avec un idéal du moi masculin. A l’adolescence il m’a fallu négocier avec moi-même. Il y a eu un moment compliqué et, diplomatiquement, l’arrangement que j’ai pris avec moi-même fut de me dire que j’étais un être humain avant tout, point barre. Alors quand je suis tombée amoureuse d’une femme j’étais simplement un être humain qui tombait amoureux d’un autre être humain. C’était limpide.

C’est cette personne qui m’a fait découvrir Bi’Cause. En arrivant dans cette association, j’y ai ressenti une vraie fraternité, fait de belles rencontres qui ont compté énormément dans ma vie. L’engagement militant consiste à rendre un peu de ce qu’on a reçu, et à mettre sa petite pierre là où on voit qu’il y a encore à bâtir pour abriter les gens des intempéries. Les bisexuels sont encore bien mal perçus (mal dans les deux sens du terme). Je pense que Bi’Cause est une association qui a beaucoup à apporter pour aider à une meilleure connaissance et reconnaissance de la bisexualité. C’est aussi une association qui a un bel esprit et une déontologie. Sans militants, une association meurt, et ce serait dommage.

Comment présenterais-tu brièvement la raison d’être et les activités de Bi’cause, pour les gens qui ne connaissent pas du tout l’association ?

Bi’Cause se donne pour missions, dès son origine, plusieurs domaines d’intervention qui sont listés dans les statuts : favoriser l’émergence d’une identité bisexuelle, développer les rencontres entre bisexuel/les, informer sur la bisexualité, aider et soutenir les bisexuel/les, notamment contre la biphobie, développer la connaissance de la bisexualité, contribuer à la lutte contre le sida et les maladies sexuellement transmissibles.

Pour remplir ces missions, Bi’Cause peut avoir recours à plusieurs modes d’intervention :

1) participations à des évènements (Printemps des associations, UEEH [Universités d’été euroméditerranéennes, NdS], salons Rainbow Attitude, Marches des Fiertés…) ou productions d’évènements (organisation en 2001 du premier Forum des Bisexualités à Paris, depuis 2009 célébration de la Journée Internationale de la  Bisexualité, à venir en décembre 2012 au Centre LGBT une table ronde sur le thème de l’accueil des bi dans les associations LGBT…),

2) production de contenu revendicatif ou de prévention (le Manifeste français des bisexuelles et des bisexuels, Fêter le corps et continuer à vivre) ou publication de ressources qu’on lui fait parvenir sur le site internet,

3) intervention dans les structures LGBT dont nous sommes membres et partenariats interassociatifs,

4) organisation d’activités régulières de convivialité et de réflexion.

La création de Bi’cause a révélé un mal être de beaucoup de bi, et l’association a parfois dû leur fournir quasiment une assistance psychologique. J’ai découvert moi-même l’association par l’intermédiaire des « Bi’envenues », les réunions mensuelles où les personnes qui se découvrent bi, qui ont des doutes sur leur sexualité et qui se sentent perdues peuvent venir discuter.

Comment se déroulent ces réunions d’accueil concrètement ? Comment vous y prenez-vous, et quelles autres actions avez-vous entreprises dans ce domaine ?

En effet. L’association dans l’esprit des fondatrices était d’abord revendicative : il s’agissait d’affirmer l’existence de la bisexualité comme une orientation à part entière, pas moins légitime et respectable que les autres. Mais la fondation du groupe, puis de l’association, a révélé la situation de détresse dans laquelle se trouvaient un grand nombre de bisexuels, niés ou rejetés et désorientés dans un monde très binaire dans ses structures et n’acceptant pas la possibilité d’une troisième voie ou plus « entre » l’hétérosexualité et l’homosexualité. Bi c’est une orientation sexuelle voire une identité mais ce n’est pas un mode de vie. Il y a 36 000 façons de vivre en étant bisexuel. Les moments d’accueil et de convivialité que propose Bi’Cause sont importants car ils permettent les échanges de témoignages et de se rendre compte de cette  réalité. Ces moments de discussions, d’écoute avec d’autres, peuvent aider à mieux se situer, se comprendre, ou à se sortir d’une impasse intérieure. C’est aussi retrouver un espace de fraternité bienvenu dans un monde d’incompréhension parfois brutale.

Nous avons deux temps de convivialité dans le mois dont l’un s’appelle justement la Bi’envenue et l’autre la B.I.P. (Bi Important Person). Nous avons aussi la Bi’envenue de Noël et la galette de janvier, une fois l’an. Plus un ou deux pique-nique aux beaux jours. Certaines années des randonnées mensuelles en Île-de-France ont été proposées le week-end. C’est pas mal de pouvoir varier les occasions et lieux de convivialité car la parole se libère différemment selon les contextes. Nous répondons aux propositions lancées par les adhérents. Nous avons en ce moment des demandes et idées de sorties culturelles. Par ailleurs un certain nombre d’adhérents qui habitent en Île-de-France ou même en province nous ont exprimé leur souhait d’activités de convivialité en journée pour pouvoir y participer plus facilement.

Parlons de la biphobie. C’est une forme de discrimination encore très mal connue, non seulement auprès du grand public, mais même dans les milieux LGBT. Quel est l’intérêt d’avoir un mot spécifique pour la cerner ? En quoi consiste-t-elle et quelles formes prend-elle ?

L’intérêt d’un mot spécifique c’est d’abord la non occultation de l’orientation de la victime, quel que soit le fait de discrimination. Car certains faits peuvent s’apparenter à une réaction de nature homophobe, il n’en demeure pas moins que l’orientation exacte de la victime est la bisexualité, pas l’homosexualité. Ensuite l’intérêt de mettre un mot sur une chose, est d’en poser clairement l’existence et à partir de là d’en étudier les contours. Il y a quelques années les lesbiennes ont tenu à montrer qu’il y avait une spécificité de la lesbophobie par rapport à l’homophobie et l’utilité d’un mot pour le marquer, de la même façon il y a une spécificité de la biphobie et l’utilité de ce mot pour le marquer.

La spécificité la plus importante de la biphobie consiste en la négation même de son objet : c’est d’affirmer que la bisexualité n’existe pas, qu’elle n’est qu’une phase, une aberration temporaire et en aucun cas une orientation réelle et stable. Cela se traduit, au plan identitaire, par une négation de la personne finalement, qui est en soi très violente et perturbante.

Ensuite, il y a divers clichés peu flatteurs et sources de rejets tels que « un bi sera forcément infidèle en amour, inconstant dans ses attachements, un bi n’est pas fiable, un bi est instable etc. ». Un autre aspect c’est la sursexualisation de la personne bisexuelle qui peut entrainer, selon les cas, du rejet ou une projection sexuelle agressive de la part d’autrui, réactions qui sont tout autant génératrices d’atteintes à l’intégrité de la personne.

Ces clichés sont bâtis sur des raisonnements pseudo-logiques qui paraissent évidents à ceux qui les pensent alors qu’ils sont en réalité totalement spécieux et ne tiennent pas la route. Mais ils ont la vie dure, et font la vie dure aux personnes bisexuelles.

En dehors de la biphobie, quels problèmes rencontrent les personnes qui s’identifient comme bi dans la vie ?

En dehors de la biphobie directe et immédiate ce sont les personnes qui ont nié une partie d’eux-mêmes, influencées par un entourage ou une société qui leur a martelé qu’on est soit homosexuel soit hétérosexuel et qui ont fini par s’engager dans un chemin de vie qui ne leur correspondait pas réellement – en se trompant donc sur elles-mêmes et en trompant involontairement aussi leurs relations ou conjoints – qui éprouvent un jour ou l’autre des difficultés dans leur existence. Parce que tout ce qu’on refoule au lieu de le vivre en son temps et naturellement, resurgit un jour avec une violence décuplée qui peut avoir les mêmes effets sur la vie qu’on a commencé à construire que l’ouragan sur la Nouvelle Orléans. C’est parfois lumineux et libérateur pour la personne, mais cela peut s’accompagner également de souffrance, et ce n’est pas non plus sans dommages ni dégâts collatéraux.  C’est pourquoi il est absolument essentiel que la bisexualité, dès l’adolescence, soit présentée comme un possible. La société et le système éducatif ont une responsabilité à prendre là-dedans car il y a des enjeux humains à court, moyen et long terme. Un bi contrarié cela a des implications plus dramatiques qu’un gaucher contrarié.

Quels sont les principaux obstacles et difficultés que rencontre Bi’cause pour mener son action ?

la principale difficulté que rencontre Bi’Cause pour mener son action réside à mon sens dans les bis eux-mêmes. Nous nous sommes rendu compte avec surprise qu’il y a beaucoup de personnes bisexuelles qui s’investissent dans les associations LGBT mais qu’elles n’osent pas s’y exprimer pour y faire progresser la cause bi. Beaucoup ont intériorisé les clichés et la mauvaise appréciation dont font l’objet les bisexuels et taisent leur bisexualité voire essaient de s’en démarquer plutôt que de l’assumer. De peur d’être directement stigmatisées et rejetées, elles se retranchent dans ce qu’une récente étude a nommé « le placard bi ». Cela n’aide malheureusement pas à développer une fierté identitaire et leur isolement contribue à maintenir cette situation au lieu d’aider à améliorer la condition des bis en travaillant tous en commun à changer la façon de voir des gens.

Par ailleurs le panel des personnalités et des modes de vie des personnes bisexuelles est multiple et cette diversité est clairement ressentie par les personnes bi qui n’aiment pas les cases. Certaines contestent le terme de bisexuel, qui leur paraît trop « sexualisé », préférant « bigenre », d’autres voudraient lutter pour leur affirmation en dehors de toute catégorisation : être humain avant tout.

Or, si l’on veut avoir réellement une force d’information, de conviction et de revendication, il faut se regrouper, et la forme associative est par ailleurs la plus efficace pour cela. Bi’Cause est une association qui a accueilli dès le départ un ensemble de personnes très bigarré et c’est ce qui lui a permis de mettre au point un texte revendicatif, le Manifeste français des bisexuelles et des bisexuels, qui rend compte de la multiplicité bisexuelle tout en dégageant une racine identitaire commune et fière d’elle-même.

Le manque d’investissements militants pour la cause bisexuelle gêne énormément l’action de Bi’Cause d’un point de vue logistique : moins il y a de soldats, moins on peut être présents sur les fronts. Nous recevons à la fois des témoignages d’encouragement et de remerciements pour les actions que nous parvenons à mener, mais parfois aussi des témoignages de déception sur celles que nous n’avons pas faites. Bi’Cause est une association dont la portée historique et les missions sont grandes et pour laquelle l’attente des gens est grande mais qui reste petite par le nombre de ses membres actifs. Et actuellement nous sommes trop peu pour être présents partout où il le faudrait dans l’idéal. Nous avons besoin d’adhérents et de militants.

Bi’cause ne s’occupe pas uniquement des intérêts des personnes bisexuelles. Vous prenez aussi part à l’Existrans (manifestation annuelle contre la transphobie et pour les droits des trans, chaque premier week-end d’octobre). Et vous vous engagez régulièrement dans la prévention et la lutte contre les IST : Bi’cause a notamment publié en 2004 un guide de prévention très complet, « Fêter le corps et continuer à vivre », qui peut être utile à tous, puisqu’il aborde un grand nombre de pratiques.

Peux-tu nous en dire plus sur cette volonté de s’associer à d’autres actions ?

Cette volonté a été présente dès le début. La prévention et la lutte contre les MST figure dans nos statuts. Nous avons une grande fraternité avec les personnes trans car la bisexualité est aussi préoccupée par les questions relatives au genre. En novembre nous défilons aussi pour soutenir la Marche contre les violences faites aux femmes. Il se trouve que c’est aussi dans les gènes de Bi’Cause qui a été fondée par des féministes. Nous nous associons aux actions menées par la communauté LGBT, notamment en ce moment celles qui concernent les droits au mariage et à la parentalité, car elles sont également les nôtres, dans la mesure où les personnes bisexuelles peuvent être appelées à connaître des situations de vie non hétérosexuelles et donc être victimes de la même privation de droits que les personnes non hétérosexuelles. Mais au-delà d’intérêts communs, dans tous ces domaines évoqués, il s’agit pour nous avant toute chose de revendiquer une société égalitaire et juste avec tous, point, et de lutter contre les abus engendrés par une culture hétérosexuelle machiste dominante et discriminante. C’est quelque chose de tout simplement fondamental.

Bi’cause est basée à Paris, et jusqu’à récemment il n’y avait aucune association spécifiquement bisexuelle en France hors de Paris (cette année est apparue France Bisexualité Info, à Lyon, et il y a un groupe bi à Strasbourg, Ambivalence, mais il n’est pas constitué en association). Que penses-tu de cette situation et comment vous y prenez-vous pour faire bouger les choses ?

Il est très important que les personnes bisexuelles osent passer le pas de la visibilité, et se regroupent. L’étude menée sur l’orientation sexuelle des français par l’IFOP et Têtu en 2011 a tout de même montré une proportion presque équivalente de personnes bisexuelles et de personnes homosexuelles (3% et 3,5%) dans la population. Or les bi sont très isolés et très invisibles, ce qui ne favorise pas la mise en place d’une solidarité. La province en plus pâtit du phénomène de microcosme social qui stigmatise toute personne qui ne serait pas dans la norme. C’est difficile.

Il nous est arrivé d’être en contact avec des personnes souhaitant créer un groupe bi en se mettant sous le parrainage de Bi’Cause. Nous ne poussons pas à la création « d’antennes de Bi’Cause », car nous sommes plus dans une logique de fraternité, quand celle-ci peut avoir lieu, que dans une logique de parrainage mais nous sommes néanmoins ouverts à ce genre de demandes, pourvu que ces personnes soient dans la même voie éthique que Bi’Cause. Jusqu’à présent aucun de ces projets n’a malheureusement été poursuivi par leurs initiateurs, tant il se révélait difficile de fédérer un mouvement auprès des bi de leur région.

Faire bouger les choses n’est pas évident. En pratique nous ne pouvons rien initier, nous pouvons juste accompagner de loin. Il est indéniable que Bi’Cause a derrière elle quinze ans d’approfondissement de la question bisexuelle et que ce qui est sorti de ce travail peut aider, notamment le Manifeste français des Bisexuelles et des Bisexuels. Mais, pourvu qu’on respecte la propriété intellectuelle de Bi’Cause sur les documents qu’elle a produit, nous les avons mis à disposition en format pdf afin qu’ils puissent servir à un plus large public.

Par ailleurs, nos actions envers les bis de province sont limitées par nos moyens logistiques qui, en l’état actuel des adhérents, ne sont pas à leur maximum et nous le regrettons. Il ne faut surtout jamais perdre de vue que les groupes ou les associations ne sont pas des entités mais des personnes. Il y a quelques mois nous avons été contactés par le groupe de Strasbourg pour renouveler une Bi’Causerie organisée par une de nos membres mais c’était compliqué matériellement, pour elle comme pour nous, et nous n’avons pu donner suite.

Par contre deux des membres du C.A. ont pu se rendre à la Marche des Fiertés à Auxerre le 23 juin pour représenter la visibilité bisexuelle au-delà de Paris et dans un contexte politique délicat. Et le fait que nous soyons là a eu un impact positif puisque du coup le président de la Coordination Interpride a consacré une partie de son discours de fin de marche aux personnes bisexuelles.

Dans la même idée, nous espérons des actions que nous menons au sein des structures LGBT et auprès des associations LGBT qui, elles, ont des relais en province, qu’elles améliorent la connaissance, la considération et la prise en compte des personnes bisexuelles au-delà de l’Ile de France. Car s’il n’existe pas de groupe ou d’association bi en province, il existe des Centres LGBT, il existe des antennes SOS-Homophobie, il existe la Fédération LGBT [qui coordine notamment les Centres LGBT, NdS], la Coordination Interpride, qui sont susceptibles de relayer en province les initiatives et réflexions pour la défense et la connaissance de la bisexualité.

Quels sont les réussites de l’association à ton avis ? A l’inverse, vous est-il arrivé de tenter quelque chose qui s’est révélé ne pas fonctionner ou n’aboutir à rien ?

La première réussite de Bi’Cause c’est sa longévité. Ce n’est pas évident de faire vivre une association. Il y a des reliefs, des années plus difficiles, d’autres plus porteuses. Le secret de la réussite est de continuer à être présent et puis parvenir à rebondir et saisir les opportunités au bon moment. Il y a eu des années où Bi’Cause a tourné avec seulement deux ou trois personnes à la manœuvre. Il est certain que nos actions ont été moins nombreuses mais nous avons maintenu toutes nos activités régulières. Actuellement l’équipe n’est pas grosse mais extrêmement active, et il y a un contexte favorable au niveau LGBT qu’il faut absolument saisir. Nous répondons aux sollicitations des autres associations pour intervenir sur la question bi ou nous allons vers elles. Nous nous investissons encore davantage dans les structures LGBT. Nous venons d’être élus au C.A. du Centre LGBT.

Au plan des actions, il y en a pas mal à mettre à l’actif de Bi’Cause, sur quinze ans, des petites ou de plus grandes, il ne faut pas négliger le travail de fourmi, moins spectaculaire mais essentiel aux grandes constructions. La plus grande réussite de Bi’Cause c’est peut-être le fameux Manifeste français des bisexuelles et bisexuels. C’est un texte fondamental pour l’affirmation et la dignité de l’identité bisexuelle. Et nous avons régulièrement des retours positifs sur ce texte. Les personnes bisexuelles s’y reconnaissent et il a une vertu de réassurance.

Une autre réussite de Bi’Cause c’est la reconnaissance des bisexuel-le-s qu’elle a obtenue, et obtient par un travail continu, auprès des institutions LGBT.

Il y a des choses que nous avons lancées qui n’ont pas marché, oui. Par exemple nous avions lancé auprès de nos adhérents un questionnaire sur les mots, images, symboles qui pour eux correspondraient à la bisexualité, pour renouveler notre logo. Nous avons dû recevoir six réponses. Nous avons aussi lancé pour le calendrier bisex’style 2012, dont l’idée venait d’un de nos adhérents, un appel à photos. Encore moins de retours. Mais nous avons néanmoins édité notre calendrier bisex’style avec une superbe phrase de Simone de Beauvoir. Et peut-être que dans quatre ans le calendrier photos aura plus de succès.

Nous avons parfois du mal à mobiliser l’envie des gens. Nous ne sommes pas assez marketing et fun sur notre évènementiel, je pense.

Pour en revenir à une question plus personnelle : quel impact a eu ton activité associative dans ta vie ? Je suppose que cela prend beaucoup de temps. Qu’as-tu l’impression d’avoir retiré de cette expérience ?

L’impact dans ma vie a été notamment de faire mon coming out auprès de mes parents, parce qu’à force de leur dire que j’étais indisponible à cause de mes obligations associatives et de faire des circonvolutions verbales pour en parler sans rien en révéler, j’en ai eu assez et j’ai abattu les cartes. Ca été une très bonne chose car ils l’ont très bien accepté et maintenant me soutiennent dans cette cause. C’est un plus pour mon harmonie personnelle.

Cela prend beaucoup de temps, oui, et il y a forcément des sacrifices. J’ai mis de côté ma vie artistique par exemple, et la fatigue est là. Il en est de même pour les autres membres de l’équipe de Bi’Cause actuellement et il faut leur rendre hommage. Il y a tellement de choses qui se mettent en place en ce moment et qui sont très importantes. Il faut être sur beaucoup de fronts. Il est certain qu’on ne peut pas maintenir ce rythme dans une vie sur beaucoup d’années, c’est pourquoi il est très important d’être plus nombreux pour que chacun ait une moindre charge, et qu’il y ait une relève régulière, que chacun sacrifie un peu de temps, comme il peut. Car la cause vaut le coup. Enfin moi je le crois.

Penses-tu que la vision des bi a évolué, dans le milieu LGBT et dans la population en général, depuis que Bi’cause existe ?

Oui, c’est évident pour le milieu LGBT de l’Ile de France dans lequel nous évoluons. Parce que nous pouvons faire de la pédagogie mais aussi, par notre présence, nos échanges, nos collaborations, démystifier ce bi qui reste tout de même globalement invisible à la majorité des associations LGBT.

Nous essayons d’avoir le même impact sur la population, mais le contexte est plus complexe et n’a pas la même dimension. Nous tâchons d’être de bons relais. Nous étudions en ce moment les possibilités de creuser deux champs d’intervention que nous n’avons pas trop approfondis jusqu’ici et où nous avons constaté de gros manques dans la prise en compte voire l’acceptation de la bisexualité : le champ scolaire et celui de la santé (psychologues notamment).

Quels sont les principaux chantiers et projets de Bi’cause en ce moment (pour ceux dont tu peux déjà parler) ?

Le principal chantier en cours, qui va se déployer sur plusieurs mois mais qui n’occulte pas tous les autres, c’est l’enquête bi, que nous menons conjointement avec SOS-Homophobie, Le Mag-Jeunes LGBT et Act Up. L’enquête est consultable sur cette page et a une présentation et un espace commentaires sur le blog dédié et sur la page Yagg.

Qu’est-ce qui manque à Bi’cause aujourd’hui à ton avis ?

Ce qui manque à Bi’Cause : des personnes qui aient envie de s’investir dans l’une ou l’autre des actions que nous avons évoquées, l’éventail est vaste pour que chacun y trouve à employer ses qualités selon ses goûts, ses compétences et sa personnalité : militantisme ou convivialité, réflexion/écriture ou actions de terrain ou encore optimisation de la com’, avec un choix très ouvert de domaines d’intervention possibles : éducation, monde du travail, lutte contre les stéréotypes et la biphobie, santé, culture… Il y a beaucoup à faire.

Pour terminer, que dirais-tu à quelqu’un qui ne connaît pas du tout le milieu LGBT pour le convaincre de venir à une réunion de Bi’cause ? Et que dirais-tu à un non bi pour le convaincre de venir ?

Je dirais ce qu’on m’a dit un jour : viens c’est une association très sympa et ouverte à tous, pas seulement aux personne bisexuelles, dans laquelle il n’y a pas de prosélytisme, pas de sectarisme, pas de jugement, mais du dialogue et beaucoup de personnalités différentes.

Merci beaucoup à Nelly Ambert d’avoir pris le temps de répondre à ces questions !

Publicités

[Événement] Dimanche 18 à Paris : discussion sur l'asexualité

Je relaie cette annonce d’une discussion sur l’asexualité, une orientation sentimentale encore très peu connue. Quel rapport avec la bisexualité ? Même s’il n’y en avait aucun, ça ne m’arrêterait pas, remarquez… mais ce n’est pas impossible qu’il y en ait un. Il  y a différents degrés d’asexualité, certains consistant simplement en une attirance sexuelle très faible, et n’excluant évidemment pas qu’on puisse être attiré-e par des gens de l’autre sexe, du même sexe, un peu les deux, ou aussi par des transgenres/queer, etc. De plus, ce n’est pas parce qu’on est asexuel qu’on n’a pas de vie affective et sentimentale, et là encore il y a toutes sortes de cas de figure possibles. Bref, ce sera l’occasion d’en apprendre plus, justement !

Ah ben, le site de l’Association pour la visibilité asexuelle en parle sur son site. Voici le paragraphe à ce sujet :

Est-ce que les personnes asexuelles ont des préférences de genre dans les relations ?
Bien que les personnes asexuelles n’aient pas d’attirance sexuelle, bon nombre d’entre elles ressentent ce qu’on appelle de l’attirance romantique. Or, cette attirance romantique est souvent genrée. On parle alors volontiers d’orientation romantique.

Certaines personnes asexuelles se décrivent comme hétéroromantiques (ressentent des sentiments romantiques pour des personnes d’un autre genre), homoromantiques (ressentent des sentiments romantiques pour des personnes d’un même genre), biromantiques (des sentiment romantiques pour les hommes et les femmes), panromantiques (sans préférences de genre). Enfin, les asexuels aromantiques ne ressentent pas d’attirance romantique.

Sur ce, l’annonce, donc :

« Ce dimanche le 18 novembre à 17h, Alice et Baptiste de l’Association pour la Visibilité Asexuelle (AVA) lanceront une discussion sur l’asexualité.

Plus d’info :
Vous êtes sans doute nombreuses et nombreux à avoir déjà entendu parler de l’asexualité. Ça vous dit quelque chose. Malheureusement, il arrive encore trop souvent que la parole des premières et premiers concernés soit oubliée de ce genre de discussion. Et en France, nous sommes bien souvent relégué-es au rang d’objets de science ou de curiosités publiques.

C’est pour remédier à cette situation que nous aimerions vous parler des idées, des débats et de la diversité que l’on peut trouver dans le mouvement asexuel. Car au-delà des définitions – une personne asexuelle est une personne qui ne ressent pas (ou peu) d’attirance sexuelle – il y a mille façon de vivre son asexualité. Et nous essaierons de vous en donner un aperçu. Nous essaierons aussi de vous faire partager une partie des discussions et des façons nouvelles de penser la sexualité qui sont au cœur de nos communautés et qui en font selon nous la richesse. En un mot, nous essaierons de vous communiquer notre propre histoire avec nos propres mots. Et c’est pas plus mal !

Quelques questions parmi celles qui seront abordées :

Qu’est-ce que l’asexualité ?
Asexualité et antisexualité?
Qu’est-ce qu’une orientation romantique ?
Asexualité, amour, amitié et intimité
Qu’est-ce que l’aromantisme ?
Les personnes asexuelles ont-elles un plan secret pour dominer le monde ?

La Mutinerie est un lieu féministe et ouvert à tou-TE-s, Par et pour les Meufs, Gouines, Trans’, Queers.
176-178 rue Saint Martin, 75003 Paris
Ouvert tous les jours de 16h à 2h
http://www.lamutinerie.eu
Métro : Rambuteau (11) – Etienne Marcel (4) – Chatelet (1-7-14) »

Il y a aussi le site de l’Association pour la Visibilité Asexuelle : www.asexualite.org et l’événement Facebook dédié.

Ceci n'est pas une réponse aux propos de S. Dassault sur la Grèce antique

Pour qu’une réponse soit possible, il faudrait qu’il y ait réellement un propos : il n’y en a pas. Si le ridicule tuait, les paroles de S. Dassault aujourd’hui auraient constitué la plus redoutable arme qu’il ait jamais conçue, cette fois contre lui-même.  Ce ramassis de clichés grossiers, aussitôt entré dans les oreilles de quiconque a un peu étudié l’histoire, a directement rejoint le nanar club des citations de personnalités publiques.

Qui, par ici ou ailleurs, a accordé le moindre crédit à ce tableau pompier que dressait Dassault de la Grèce antique ? Qui ne sait pas que le concept de décadence a cessé d’être considéré comme une notion valide en études historiques depuis plusieurs dizaines d’années ? Qui ignore encore que la sexualité des Grecs d’il y a 2500 ans (au bas mot) n’avait à peu près rien à voir avec celles des sociétés actuelles, et qu’on ne peut parler d’homosexualité, d’hétérosexualité, de bisexualité ou même de sexualité tout court à leur sujet qu’en prenant toutes sortes de précautions de méthode ? Qui, alors, peut encore s’imaginer qu’une comparaison avec la Grèce antique, quand bien même elle serait valide (ce qu’elle n’ait pas : c’est une estropiée, voire une mort-vivante, ce que Dassautl produit de mieux, visiblement), pourrait nous renseigner sur les conséquences possibles de l’ouverture du mariage à tous les couples, de nos jours, en France ?

Non, ce qui va suivre n’est pas une réponse : c’est un sursaut de révolte devant la logorrhée coprologique éructée par ce sinistre individu et colportée par les médias, c’est une volonté de nécessaire rééquilibrage après une pareille marée noire de stupidité dans les dernières 24 heures. Comme disait Sherlock dans l’excellente série télévisée britannique du même nom : « Silence ! Vous faites baisser le QI de toute la rue. »

Alors oui, parlons de la Grèce et de la sexualité des anciens Grecs, puisqu’il est toujours bon de se cultiver. Mais parlons-en en écoutant un spécialiste, Luc Brisson, dans un utilitaire de bonne tenue, le Dictionnaire de l’Antiquité dirigé par Jean Leclant et publié en 2005 aux Presses universitaires de France. C’est parti.

HOMOSEXUALITÉ (Grèce et Rome)

Grèce. – En ce qui concerne la Grèce ancienne, le document le plus complet et le plus éclairant sur tous les aspects de l’homosexualité reste celui d’Aristophane dans le Banquet (191 d – 192 c) de Platon.

Appréhendée en termes de pénétration phallique, la relation entre un homme et une femme ne pose aucun problème pour un mâle adulte, car la femme est mise sur un rang moins élevé que l’homme dans tous les domaines, économique, social et politique, où elle est pratiquement inexistante. De ce point de vue, les problèmes n’apparaissent vraiment qu’avec le mariage, où ils sont tous reliés à l’adultère. En effet, la relation entre un homme et une femme, lorsqu’elle est sanctionnée par le mariage, constitue l’instrument privilégié qui permet à un mâle adulte de transmettre son patrimoine « génétique », économique, social et politique. Comme l’adultère introduit un élément de brouillage dans ce système de transmission, il ne peut qu’être condamné. Il va de soi que le problème se pose en amont, avec les filles nubiles que le chef de famille doit surveiller pour éviter que le brouilage ne se manifeste avant même le mariage.

Aristophane est pratiquement le seul qui, à cette époque, évoque les rapports sexuels entre femmes. La très grande discrétion sur le sujet pourrait être expliquée par les deux raisons suivantes : on se trouve dans un monde où les documents écrits sont produits par les hommes, presque exclusivement, et il est très difficile de trouver une place à ce type de rapports dans un contexte où la sexualité est appréhendée en termes de pénétration phallique.

Les choses se compliquent dans le cas des relations entre hommes, car, avant d’évoquer un certain type d’attachement permanent entre hommes, qui correspondrait à ce que maintenant on qualifierait d’union homosexuelle, il convient de parler de ce que les Grecs de l’époque archaïque et classique appelaient paiderastia, qui obéit à des contraintes d’âge et de représentation sociale tout à fait particulières. Pour faire comprendre l’originalité de ce que l’on appelait paiderastia en Grèce archaïque et classique et qui avait presque le rang d’institution dans les milieux aisés de la société athénienne, il faut évoquer les cinq particularités suivantes :

1/ La paiderastia implique un rapport non pas entre deux adultes mâles, mais entre un adulte et un paîs. De façon conventionnelle, le terme paîs désigne un jeune mâle susceptible de devenir objet de désir sexuel pour un mâle adulte. Mais l’usage de ce terme n’est pas facile à cerner, dans la mesure où il implique une référence à une période de vie mal définie. Par paîs, on désigne un garçon qui se situe dans une classe d’âge qui commence autour de l’âge de la puberté, jusqu’à l’apparition de la première barbe ; entre 12 et 18 ans environ.

2/ L’apparition du duvet sur les joues d’un garçon représente le sommet de son attrait sexuel qui dure jusqu’à l’arrivée de la première barbe. À une époque charnière, un jeune garçon peut dans la relation sexuelle tenir le rôle actif et passif, mais avec des partenaires différents. Un homme fait qui continue de tenir un rôle passif dans une relation homosexuelle est toujours moqué ; ce qui semble avoir été le cas notamment pour Agathon, en dépit de sa célébrité, comme on verra.

3/ Comme elle est limitée à une période de la vie et comme elle n’est pas associée à une inclination pour un individu en particulier, la paiderastia n’est pas exclusive ; on attend des mâles adultes qu’ils se marient, après avoir tenu un rôle passif dans le cadre d’une relation homosexuelle, et alors même qu’ils y tiennent encore un rôle actif. Il n’en reste pas moins que dans le cadre de la paiderastia, l’erastés (l’amant) était souvent un homme relativement jeune, entre vingt et trente ans, qui n’était pas encore marié ou dont l’épouse était très jeune. De plus Aristophane, dans son discours (189 c – 293 d) insiste sur l’existence de rapports très puissants et qui duraient longtemps entre des individus de même sexe ; Agathon et Pausanias en sont de bons exemples.

4/ Même lorsque les relations pédérastiques sont caractérisées par un amour et une tendresse mutuels, une asymétrie émotionnelle et érotique subsiste que les Grecs distinguent en parlant de l’éros de l’amant et de la philia de l’aimé. Cette asymétrie prend sa source dans la division même du « travail sexuel ». Un jeune garçon (paîs), qui n’est pas mû par un désir passionné comme l’est son amant, ne doit donc pas jouer un rôle sexuel actif ; il ne doit pas rechercher l’orgasme en faisant pénétrer son pénis dans un orifice du corps de son amant, auquel cette jouissance est réservée. En ce domaine, il sembe qu’ait été tenue pour particulièrement respectable l’insertion par l’amant de son pénis entre les cuisses du jeune garçon, plutôt que dans son anus ou dans sa bouche, l’acte le plus réprouvé. Cette pratique sexuelle préservait en fait l’intégrité physique de l’aimé ; encore convient-il de reconnaître qu’il s’agissait là d’un comportement public (en acte et en parole) et que rien ne permet de savoir ce qui se passait dans l’intimité, au lit ou ailleurs.

5/ Le mâle le plus âgé est qualifié d’erastés, alors que le plus jeune est appelé son erômenos (le participe présent passif de erân) ou son paidika (un pluriel neutre qui signifie littéralement « ce qui concerne les jeunes garçons »). Le langage amoureux, que l’on trouve dans la littérature grecque d’un certain niveau et chez Platon en particulier reste toujours pudique, mais le lecteur ne doit pas se montrer dupe. Des termes comme hupourgeîn « rendre un service » (Banquet, 184 d) ou comme kharizesthai « accorder une faveur » (Banquet, 182 a, b, d, 183 d, 185 b, 186 b, c, 187 d, 188 c, 218 c, d) doivent être interprétés en un sens fort : le service attendu, la fabeur demandée par le mâle plus âgé équivaut, en fin de compte, à un contact physique menant à une éjaculation, même si, suivant le contexte, un sourire ou un mot agréable peuvent suffire. La société encourageait les entreprises de séduction menées par l’erastés, mais ne tolérait pas celles menées par l’erômenos. Un homme plus âgé, poussé par l’amour, poursuivait de ses avances un plus jeune qui, s’il cédait, était amené à le faire par l’affection, la gratitude et l’admiration, sentiments que regroupe le terme philia ; le plaisir ne devait pas être pris en compte dans son cas.

Il est surprenant de constater que le modèle hiérarchique fondé sur la différence d’âges a gouverné aussi longtemps la qualification de toutes les relations entre mâles en Grèce ancienne. Ce modèle semble avoir perduré depuis l’époque minoenne jusqu’à la fin de l’Empire romain occidental. L’Iliade ne dit pas explicitement qu’Achille et Patrocle entretenaient des relations amoureuses, mais reste assez vague sur le sujet pour que tous les auteurs de l’époque classique puissent affirmer que c’était le cas. Voilà pourquoi on a voulu rattacher la paiderastia à un rituel d’initiation évoqué par Strabon (X, 4, 21).

En dehors de la satisfaction du désir sexuel et de la recherche d’une certaine affection, d’une certaine tendresse, à quoi pouvait bien servir la paiderastia en Grèce ancienne ? Alors que le mariage constitue l’institution privilégiée qui permet à un mâle adulte de transmettre son patrimoine « génétique », économique, social et politique, les relations entre un adulte et un adolescent ne peuvent assurer la transmission que d’un patrimoine économique, social et politique. Il semble en effet que, dans l’Athènes classique, les relations sexuelles entre un adulte et un adolescent aient eu directement ou indirectement un rôle social, l’adulte ayant pour tâche de faciliter l’entrée de cet adolescent dans la société masculine qui dirigeait la cité sur le plan économique et politique. La paiderastia avait donc un rôle social et éducatif. De là découlent toutes ces remarques et tous ces développements sur l’utilité (khreia) de la relation homosexuelle, que l’on trouve chez Platon notamment dans le Phèdre et dans le Banquet.

On notera que la relation du poète Agathon avec Pausanias (deux personnages qui jouent un rôle considérable dans le Banquet de Platon) et qui dure une trentaine d’années est férocement attaquée par Aristophane dans ses Thesmophories. Il est difficile de trouver plus de violence verbale dans l’expression de l’homophobie. L’une des caractéristiques du discours homophobe est la constitution, dans le théâtre et chez les orateurs, du personnage-repoussoir du kinaidos, le « mou passif », par excellence opposé à l’image glorieuse de l’hoplite. En somme, en Grèce ancienne, l’homophobie n’exprime pas le refus d’une relation entre hommes. Elle sanctionne le refus de respecter des règles qui ont pour but dernier le renouvellement de l’espèce et le maintien des bases de la citoyenneté que représentaient la possession d’un domaine et l’obligation d’être soldat.

Rome. – Pas plus qu’en Grèce, l’opposition homosexualité/hétérosexualité n’a cours à Rome, car les pratiques sexuelles entre individus ne sont pas perçues comme un domaine autonome détaché du champ social. Il n’y a pas de la sexualité sans rapport de domination et la nécessité de cette inégalité. À Rome pourtant, un citoyen romain, adulte ou adolescent, devait toujours se garder de tenir dans une relation sexuelle un rôle passif, qui se trouvait donc en toutes circonstances réservé à un non-citoyen. Dans ses Controverses, Sénèque raconte qu’un affranchi auquel on reprochait d’avoir accordé ses faveurs à son maître fut ainsi défendu par son avocat : « La passivité sexuelle [impudicitia] chez un homme libre est un crime, chez un esclave une obligation, chez un affranchi un service. » Plusieurs exemples dans la littérature (voir par exemple le Satiricon de Pétrone) montrent que les maîtres usaient souvent de ce droit et que la conscience sociale acceptait la chose sans trop de problème.

Dans le monde romain, les relations entre femmes donnent lieu à davantage de représentations qu’en Grèce, mais contrairement au discours grec d’avant notre ère elles ne relèvent pas pour autant de l’érotisme : reléguées dans le domaine de l’obscénité, elles ne sont jamais, sous aucune de leurs formes, considérées comme moralement acceptables. De ce fait, le discours romain présente ces relations comme appartenant à une catégorie rare et inédite, très différente des catégories sexuelles par lesquelles les Anciens se représentaient habituellement les rapports érotiques.

=> BROOTEN, B. J., Love, Between Women, Chicago, The Chicago Univ. Press, 1996. – CALAME Cl., L’Éros en Grèce antique, Paris, Belin, 2e éd. 1996. – DOVER K. J., Greek Homosexuality, Londres, Duckworth, 1978 ; trad. fr. S. Saïd, Grenoble, La Pensée sauvage, 1982. – FOUCAULT M., Histoire de la sexualité II, Paris, Gallimard, 1984. – HALPERIN D. M., One Hundred Years of Hoosexuality, New York – Londres, Routledge, 1990. – PATZER H., Die Grieschische Knabenliebe, Wiesbaden, Steiner, 1982. – SERGENT B., L’homosexualité dans la mythologie grecque, Paris, Payot, 1984, repris avec un autre texte in Homosexualité et initiation chez les peuples indo-européens, Paris, Payot, 1996.

Luc BRISSON

Renvois : Banquet (Grèce) ; Éros ; Érotisme (Grèce) ; Sumposion.

Jean Leclant, dir., Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, PUF, 2005.

Mise à jour le 11 : à lire aussi sur le sujet, un article de Camille Pollet sur son blog de Rue89 « Échos d’histoire » : « À propos de « décadence » : les Grecs n’étaient ni homos ni hétéros ». (Ce à quoi on pourrait ajouter : ni bisexuels. Si tentant que ça puisse paraître de profiter de l’occasion pour faire de la récupération militante, on ne peut qu’admettre, en toute rigueur, que les vies sexuelles et sentimentales des anciens Grecs n’avaient qu’assez peu de points communs avec ce qu’on appelle aujourd’hui « bisexualité ». Voyez à ce sujet le livre d’Eva Cantarella Selon la nature, l’usage et la loi : la bisexualité dans le monde antique, Paris, La Découverte, 1991, qui parle dans son introduction des précautions à prendre en manipulant ces concepts.)

Mariage pour tous : le cardinal André Vingt-Trois prône la "bisexualité"

La communication est un art difficile, et une parole étourdie a vite fait de faire sombrer dans l’absurdité de longs efforts de réflexion subtile (ou non). En témoignent les propos surprenants tenus samedi par le cardinal André Vingt-Trois lors d’un point presse pendant la Conférence des évêques de France, à Lourdes, et rapportés le jour même par L’Express. Donnant à tort et à travers son avis sur un sujet qui ne concerne pas plus que ça l’Église, à savoir le projet d’ouverture du mariage civil et peut-être de l’adoption aux couples présents et futurs formés par des personnes du même sexe, André Vingt-Trois a en effet affirmé à plusieurs reprises un lien étroit entre le mariage et la, je cite, « bisexualité ».

En réponse à une première question sur les accusations d’homophobie portées contre l’Église, M. Vingt-Trois a répondu derechef : « Je ne vois pas en quoi le fait de dire que le mariage ne peut se constituer sans la bisexualité, est homophobe.  » Un peu plus tard, à propos de la parentalité, il a affirmé : « Je ne connais pas aujourd’hui de procédé pour faire naître des enfants en dehors de la bisexualité ».

Propos qui plongèrent mes amis et moi-même dans un état de stupéfaction lexicale. Convaincus que nous ne pouvions pas avoir bien compris, tant ces paroles contredisaient si entièrement le reste des déclarations cardinalices, nous empoignâmes aussitôt nos dictionnaires, en quête du sens technique ou peu connu dans lequel ce mot pouvait avoir été employé. Car il était évidemment inconcevable que M. Vingt-Trois associât bel et bien l’attirance pour les deux sexes avec le fondement même du mariage et de la reproduction tels que les conçoit l’Église.

André vs. Robert

Recherche condamnée à demeurer aporétique, car j’eus beau tourner et retourner le mot dans tous ses sens, je n’ai rien trouvé qui puisse donner sens aux paroles du dignitaire papal. Voici l’avis du Grand Robert (2001) sur la question :

BISEXUALITÉ [bisɛksɥalite] n. f. — 1894, in D. D. L. : de bisexuel, d’après sexualité.

♦ 1. (Bot., zool.). Caractère des organismes (plantes et animaux) bisexués. Bisexualité biologique.

♦ 2. Psychol. Caractère constitutionnellement bisexuel des tendances psychiques de l’individu humain (→ Ambivalent, cit. 1). → Hermaphrodisme. Conséquences psychologiques de la bisexualité.

Cit. 1 : Bisexualité psychique à dominante monosexuelle sur une sexualité physiologique fermement arrêtée : ainsi peut-on qualifier l’équilibre normal de l’être humain. — E. MOUNIER, la Relation sexuelle, tiré du «Traité du caractère» (1948), in Dr Willy, la Sexualité. t. I, p. 43.

Cit. 2 : Notion introduite par Freud en psychanalyse sous l’influence de Wilhelm Fliess : tout être humain aurait constitutionnellement des dispositions sexuelles à la fois masculines et féminines qui se retrouvent dans les conflits que le sujet connaît pour assumer son propre sexe. — J. LAPLANCHE et J.-B. PONTALIS, Voc. de la psychanalyse, art. Bisexualité.

♦ 3. Rare. Caractère d’une personne bisexuelle (3.), de relations bisexuelles.

CONTR. Monosexualité, unisexualité.

Le premier sens donné par le Robert renvoie au fait de posséder les deux sexes à la fois (l’adjectif « bisexué » y est défini en page suivante comme « Qui possède les deux sexes »). Il s’agit du sens le plus ancien du mot, synonyme d’hermaphrodisme. C’est par exemple en ce sens qu’il est employé dans le livre de Luc Brisson Le Sexe incertain. Androgynie et hermaphrodisme dans l’Antiquité (Paris, Belles Lettres, 1997), où l’auteur étudie des figures comme Tirésias (qui, d’homme, devient femme pendant quelque temps) ou Hermaphrodite (à la fois homme et femme, à l’origine du nom commun).

Le deuxième sens, qu’une personne bisexuelle qui a un peu lu connaît souvent, renvoie à la psychanalyse freudienne et se rattache directement au premier sens : c’est la bisexualité psychique qui, dans la pensée de Freud, caractérise les débuts de l’élaboration du psychisme de tout individu. C’est aussi ce concept qui fait le lien entre le sens ancien du mot et son sens le plus récent : l’idée de Freud, dans une pensée qui ne dissocie pas l’identité sexuelle et l’orientation sexuelle, est qu’on ne peut expliquer une attirance sexuelle pour une personne du même sexe qu’en supposant chez l’individu désirant la présence de caractéristiques relevant du sexe opposé (un homme qui désire un autre homme ne peut le faire selon Freud que parce qu’il est un peu femme). On sait d’ailleurs à quel point ce concept est peu apprécié des minorités concernées et même des chercheurs qui ont pris la peine d’étudier la question sans préjugés.

Le troisième sens, c’est celui qui figure dans l’acronyme LGBT : la bisexualité comme attirance d’un individu pour des personnes des deux sexes, par distinction avec la monosexualité qui désigne les attirances pour un seul sexe (hétérosexualité ou homosexualité). Pour le Grand Robert, en 2001, il s’agissait encore d’un sens rare : c’est dire à quel point le concept de bisexualité était encore peu connu en France en dehors des personnes concernées et de quelques chercheurs (la thèse d’anthropologie de Catherine Deschamps consacrée aux bisexuels avait été soutenue en 1999). C’est dire aussi à quel point les choses ont changé en dix ans, puisqu’on trouve désormais une large bibliographie, incluant des ouvrages grand public et de multiples articles de presse, où le mot est employé dans ce sens.

Échec

Le caractère récent de l’évolution du mot explique naturellement que, lorsqu’on lit les interviews de quelqu’un comme André Vingt-Trois, il vaille mieux le faire dictionnaire en main : il avait peu de chances d’employer le mot dans le même sens que les bisexuels eux-mêmes. Le problème, c’est qu’aucun autre sens du mot ne fonctionne non plus. André Vingt-Trois ne place évidemment pas l’androgynie au fondement du mariage, pas plus que la bisexualité psychique. Ce qu’il dit ne veut littéralement rien dire.

Ce qu’il aurait voulu dire, en revanche, est clair pour tout le monde : il aurait voulu dire qu’il ne concevait pas le mariage en dehors de l’implication de personnes des deux sexes. Dans sa deuxième réponse, il faisait allusion au fait que la reproduction humaine implique nécessairement un binarisme sexuel, une distinction entre deux sexes différents (pas un, pas trois, pas quatre ou cinq) qui doivent tous les deux être impliqués pour donner naissance à un petit humain. Notez au passage qu’il associe étroitement mariage et reproduction, ce qui n’est de fait plus le cas depuis un bon moment dans la société française (les couplés non mariés peuvent avoir des enfants sans se faire montrer du doigt dans la rue et les couples mariés sans enfants ne sont pas publiquement conspués non plus — toutes évolutions là aussi relativement récentes, puisqu’elles ont surtout eu lieu pendant le siècle dernier si je ne me trompe, mais enfin ça ne date pas de l’année dernière non plus, quand même).

Le problème, c’est qu’André Vingt-Trois n’a tout simplement pas employé le bon mot, et que cette impropriété fait sombrer ses paroles dans l’aberration la plus complète : il a l’air de dire le contraire de ce qu’il a voulu dire. C’est très amusant, parce qu’il montre par cette erreur qu’il ne connaît tout simplement pas son sujet, qu’il emploie les mots un peu au petit bonheur la chance. Si j’étais indulgent ou paranoïaque, je penserais qu’il fait exprès de tout mélanger pour faire peur aux gens, et de fait il le fait dans la plupart de ses propos (par exemple en brandissant le spectre du « parent 1, parent 2 » — oui, oui, nous avons vu la série Le Prisonnier, nous aussi, et nous non plus, Monsieur Vingt-Trois, nous ne voulons pas être des chiffres mais des hommes libres — ou encore en essayant de faire gober aux gens qu’on va mentir aux enfants, leur faire croire que deux hommes peuvent avoir un enfant ensemble, exagération grossière, mais après tout il paraît que plus le mensonge est gros mieux il passe). Mais je crois que ce n’est même pas le cas ici. C’est juste qu’il n’y connaît rien, qu’il dit n’importe quoi, et qu’il se rend ridicule. Échec critique.

Les mots sont importants, le mariage pour tous est un droit nouveau pour tous

La morale de cette anecdote ? À trop parler à tort et à travers, les esprits bornés finissent par se prendre les pieds dans leur propre langue.

Mais il y en a une deuxième, sur laquelle je n’insisterai jamais assez : les mots sont importants. Le mot « bisexualité » a des sens précis, et tout le monde (même un cardinal, la preuve) a intérêt à ce que les mots soient employés dans leur sens juste. La bisexualité, ce sont les sens qui figurent dans les dictionnaires. Pas juste « truc avec deux sexes ». De même, quand le projet de loi parle de couples de même sexe, il ne parle pas de couples homosexuels, et parler de « mariage homosexuel » ou de « mariage gay » au lieu de « mariage pour tous » ou « d’ouverture du mariage aux couples du même sexe », cela implique déjà des choix importants sur le fond du débat, précisément parce que le projet de loi ne parle pas d’homosexuels mais de citoyens français, quelle que soit leurs vies sexuelles, sentimentales, etc. Et c’est une excellente chose. C’est précisément grâce à cela que c’est un vrai projet de loi républicaine et non une rustine taillée sur mesure à la demande de lobbies, comme les anti-mariage tentent de le faire croire. C’est grâce à cette prise en compte du seul sexe des individus, sans recours au concept d’orientation sexuelle, que tout le monde, oui, tout le monde pourra bientôt se marier avec qui il voudra, homme ou femme, peu importe si vous vous pensiez homo, hétéro, bi, pan, queer, indécis, pas concerné, ou ce que vous voulez.

C’est aussi cela qui rend ce projet de loi potentiellement beaucoup plus subversif à l’égard de la conception traditionnelle de la famille que ce que raconte André Vingt-Trois, qui n’est même pas capable d’imaginer qu’un homme puisse, d’ici peu, avoir la liberté de se marier avec une femme, puis de divorcer et d’épouser plus tard un homme (ou inversement), d’avoir des enfants dans ces deux familles successives, etc.

L’ouverture du mariage à tous les couples d’adultes consentants, c’est la fin de la schizophrénie pour les personnes bisexuelles, qui pourront envisager toute relation avec les mêmes droits et la même sérénité ; mais c’est aussi et surtout une liberté considérable accordée à tous : celle de tomber amoureux de tout adulte et de pouvoir envisager de fonder une famille avec la personne que l’on aime, quel que soit son sexe. Cette loi consacre le fait que les relations, y compris les relations amoureuses, conjugales et familiales, se nouent entre des personnes et non entre des sexes. Alors, ne laissez pas les conservateurs et les ignorants perpétuer cette bicatégorisation stupide homo/hétéro qui enferme les gens dans des cases et qui leur fait oublier qu’eux aussi ont le droit de tomber amoureux et d’épouser un homme ou une femme… et expliquez autour de vous à quel point cette loi est un progrès pour tous les citoyens, sans distinction d’orientation sexuelle. Épousez qui vous voudrez !

[Événements] Activités de Bi'cause en novembre 2012

Voici les activités prévues par l’association bi parisienne Bi’cause pour ce mois de novembre 2012 :

lundi 12 novembre aura lieu une Bi’causerie (débat à thème) : Bi’cause rencontrera l’association LGBT chrétienne David et Jonathan. La discussion aura lieu au Centre LGBT à partir de 20h (sonnez pour entrer).

lundi 26 novembre, la deuxième Bi’causerie du mois aura pour thème « VIH, IST et bisexualité ». La discussion se fera en présence des membres du groupe de travail interassociatif ayant mis au point le questionnaire sur la bisexualité distribué au moment de la Journée de la bisexualité 2012 et formé de membres des associations SOS Homophobie, le MAG, Act-Up et bien sûr Bi’cause. Cette Bi’causerie aura elle aussi lieu au Centre LGBT à partir de 20h (voyez le lien ci-dessus).

jeudi 29 novembre, ce sera la Bi’envenue mensuelle, consacrée à l’accueil des nouveaux et à des discussions conviviales sur la bisexualité, avec éventuellement quelques mots sur l’association pour les personnes intéressées. Comme chaque mois, elle aura lieu au Banana Café, 13 rue de la Ferronnerie (métro Châtelet), à partir de 20h. Rendez-vous dans la salle du sous-sol.